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Lyberagone
Écrits politiques (1928-1949)
Parution : 15/09/2009
ISBN : 978-2-7489-0084-2
432 pages
12 x 21 cm
25.00 euros
George Orwell
Écrits politiques (1928-1949)
Sur le socialisme, les intellectuels & la démocratie
Préface de Jean-Jacques Rosat
Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner
De son premier article, publié dans la revue politico-littéraire d’Henri Barbusse, à ses ultimes déclarations sur la signification de 1984, les textes de George Orwell ici réunis sont tous inédits en français. Ils avaient été écartés de l’édition de ses Essais, articles et lettres choisis par sa veuve, Sonia, qui « n’appréciait pas son positionnement politique » (Bernard Crick).
Ce recueil dessine l’itinéraire des engagements d’Orwell et l’évolution de ses idées : témoignages sur l’Espagne de la guerre civile, appels des années 1940–1941 à la révolution en Angleterre pour gagner la guerre contre Hitler, condamnation radicale de l’impérialisme britannique en Inde et en Birmanie, réflexions sur le socialisme et la démocratie, critique des intellectuels et de leur fascination pour le pouvoir, bilan de l’expérience travailliste d’après guerre, etc. Il inclut des essais méconnus, qui furent des jalons importants dans l’élaboration de ses conceptions sur l’individu, l’État et la société, comme « Culture et démocratie », « Les socialistes peuvent-ils être heureux ? » ou « La révolte intellectuelle ».
Malgré l’immense célébrité de l’écrivain Orwell, sa pensée reste largement ignorée ou incomprise en France. Il est temps qu’il y soit lu comme une figure majeure, et désormais classique, de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou une Hannah Arendt.

Nous sommes temporairement dans une situation où il nous faut lancer des attaques d’arrière-garde pour défendre ce qui reste de la civilisation, mais je ne pense pas qu’il y ait de raison de se montrer pessimiste sur les effets à long terme de l’arrivée de la machine. Nous finirons bien par nous habituer à la machine. Il nous faut, cependant, nous défendre contre la menace du totalitarisme, qui pourrait fort bien signifier la mort rapide et complète de la civilisation. Comment se fait-il que tout ce qui, pour nous, est culture soit menacé par le totalitarisme ? Parce que le totalitarisme menace l’existence de l’individu, alors que les quatre ou cinq cents dernières années ont mis l’individu tellement en avant qu’il nous est difficile d’imaginer sa disparition. Afin d’illustrer l’impact du totalitarisme sur la culture, je me contenterai de nommer un seul art, la littérature qui, dans la forme que nous connaissons, est incompatible avec une forme totalitaire de gouvernement.

> Voir le site de Bernard Hœpffner

> George Orwell chez Agone :
À ma guise. Chroniques 1943–1947, de George Orwell, 2008.
La Politique selon Orwell, de John Newsinger, 2006.

Revue de presse
- Consulter Jean-Guillaume Lanuque Dissidences.net, janvier 20010
- Consulter Ni anar ni tory : socialiste Jean-Jacques Rosat Le magazine littéraire, décembre 2009
- Consulter Orwell, Agone et la décence commune Verlad Webzine Envrak, décembre 2009
- Consulter Orwell contre Hitler, fantôme anglais Michel Lapierre Le Devoir, 07/11/2009
- Consulter Orwell politique Sebastien Banse Les lettres françaises, 7/11/2009
- Consulter Une mine d'Orwell à prospecter Noël Godin Siné Hebdo n°61, 4/11/2009
- Consulter Courant Alternatif n°194, novembre 2009
- Consulter Guillaume Davranche Alternative Libertaire n°189, novembre 2009
- Consulter Orwell inédit Aude Lancelin Le Nouvel Observateur, 22/10/2009
- Consulter Les socialistes vus par Orwell P. F. Communes, octobre 2009
- Consulter Orwell comme vous ne l'avez jamais lu Le Patriote, 9-15/10/2009
- Consulter Un cran à gauche Jean-Marie Dinh L'Hérault du jour, 19/09/2009

Les éditions Agone poursuivent leur passionnant travail de (re)découverte de l’œuvre d’Orwell, en publiant ce nouveau volume qui complète idéalement l’indispensable La politique selon Orwell de John Newsinger et les chroniques journalistiques de A ma guise (tous deux chroniqués sur ce site). Ce recueil d’articles et de quelques lettres a cette particularité de ne contenir que des textes inédits en français, ne faisant donc pas doublon avec les volumes déjà édités par Ivréa et L’Encyclopédie des nuisances. Le tout est structuré d’une manière chrono-thématique, partant des premiers écrits d’Eric Blair (le nom de naissance d’Orwell) à la charnière des années 1920–1930 pour se terminer par des réflexions autour des travaillistes au pouvoir dans l’après-guerre (lui-même étant proche d’Aneurin Bevan, dont il fait un portrait louangeur) et des totalitarismes, en passant par la guerre d’Espagne, les intellectuels antitotalitaires et les analyses sur le socialisme réalisable.

On y retrouve l’esprit libre d’Orwell, toujours tourné vers le pragmatisme, refusant l’enfermement dans une pensée trop étroite (d’où sa critique d’un marxisme dogmatique), mais n’ayant pas de mots trop durs pour le système capitaliste et ses conséquences humainement dramatiques ; l’article « La grande misère de l’ouvrier britannique » est à cet égard exemplaire, avec sa critique de l’image du chômeur oisif, hélas toujours d’actualité (1). Sur l’Espagne, le développement de sa réflexion se fait au fil de la plume : Orwell estime ainsi que la victoire militaire a priorité sur celle de la révolution (il aurait été inadéquat, selon lui, de profiter des journées de mai 1937 à Barcelone pour renverser le gouvernement républicain), tout en diagnostiquant les tendances « fascistes » à l’œuvre du côté des antifranquistes, avec sa prise de conscience du rôle délétère des communistes, ainsi que les ressources surprenantes et illimitées du peuple en tant qu’acteur démocratique radical. Sa position sur la situation de l’Angleterre en temps de guerre dénote une certaine évolution, puisque tout en défendant un soutien critique aux Alliés, il estime nécessaire à la victoire une révolution socialiste, mais un socialisme aux couleurs de l’Union Jack, prenant en compte les caractères nationaux britanniques.

En arrière fond de ses analyses, l’influence de la grille de lecture d’un collectivisme quasiment inévitable en tant que nouvelle étape de la marche des sociétés. Autres cibles de ses critiques, l’intelligentsia donneuse de leçons ou le colonialisme. La démocratie apparaît en tout cas toujours, de manière transversale, comme un pivot de la pensée orwellienne, avec sa garantie de la liberté d’expression, et il insiste également sur l’idée selon laquelle le socialisme ne peut garantir le bonheur, mais simplement proposer une société basée sur la fraternité humaine. Des textes généralement d’une grande finesse, sans pour autant qu’on aille jusqu’à faire sienne l’affirmation de la quatrième de couverture (et de la préface) selon laquelle Orwell est « (…) une figure majeure (…) de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu’un Gramsci ou une Hanna Arendt ».

(1) D’autres formules sont tout aussi pertinentes aujourd’hui : « (…) beaucoup de gens préfèrent la sécurité à la liberté » (pp.114–115), « Le trait principal de la vie dans une société capitaliste (…) a été d’essayer sans cesse de vendre des biens pour l’achat desquels il n’y a jamais assez d’argent ; et pour cela il a fallu apprendre aux gens ordinaires que des biens tels que les voitures, les réfrigérateurs, les films, les cigarettes, les manteaux de fourrure et les bas de soie étaient plus importants que les enfants » (p.190).

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net, janvier 20010
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Ni anar ni tory : socialiste

L’expression « anarchiste tory », ponctuellement utilisée par Orwell, est tentante pour résumer sa pensée politique, mais elle est trompeuse : l’écrivain défend bien un socialisme antistalinien.

De 1936 à sa mort, George Orwell s’est déclaré avec constance « socialiste ». En quel sens entendait-il ce mot ? Il était trop égalitariste et révolutionnaire pour être social-démocrate ou travailliste, mais trop démocrate et antitotalitaire pour être communiste ; trop lucide sur la réalité des rapports de force entre les hommes et entre les États pour être libertaire, mais trop confiant dans le refus de l’injustice et la « décence commune » parmi les gens ordinaires pour basculer comme tant d’autres dans le pessimisme conservateur ; trop patriote pour ne pas chercher une voie de passage au socialisme spécifiquement anglaise, mais trop internationaliste pour n’être pas farouchement anticolonialiste et partisan d’États-Unis socialistes d’Europe. En France, ses rares commentateurs ont cru pouvoir caractériser l’originalité de sa position par la conjugaison chez lui de deux traits habituellement tenus pour incompatibles : d’un côté, il s’insurge contre toutes les formes d’oppression et de contrôle des êtres humains, et se fait le défenseur intransigeant de la liberté individuelle contre tous les pouvoirs petits et grands ; de l’autre, il rejette toutes les formes de « progressisme » qui, au nom de la science, de la technique, de l’économie ou de la politique font table rase du passé et chantent des lendemains heureux, et il défend des valeurs souvent associées à une position politique conservatrice : sens de l’effort, patriotisme, natalisme, attachement aux formes de vie proches de la nature contre celles qui sont artificielles et mécanisées, etc. Cette dualité les a conduits à lui accoler une étiquette paradoxale que, selon plusieurs témoignages, il s’est effectivement appliquée à lui-même au début des années 1930 : il aurait été un « anarchiste tory », un anarchiste conservateur. Simon Leys y voit « la meilleure définition de son tempérament politique1 » ; Jean-Claude Michéa en a fait le titre d’un essai et, tout en reconnaissant qu’il s’agit d’une boutade, a largement accrédité la formule2.
À première vue, l’oxymore séduit. Mais, si l’on examine les textes de près, il se révèle trompeur : il brouille les époques, rend l’itinéraire d’Orwell inintelligible, et manque ce qui fut au cœur de sa pensée et de son action politiques. Anarchiste tory, il l’a bien été de son adolescence jusqu’au milieu des années 1930 ; mais c’est précisément l’attitude dont il lui a fallu se défaire pour pouvoir être le socialiste qu’il est devenu à partir de 1936.
Dans son vocabulaire, l’expression « anarchiste tory » a un sens bien précis : elle caractérise celui qui critique l’autorité et les classes dirigeantes sans être pour autant un démocrate ni un libéral (au sens où Orwell emploie ce mot : un défenseur inconditionnel de la liberté), et sans abandonner ses préjugés de classe à l’encontre des gens ordinaires et de tous ceux qui lui sont socialement inférieurs. Dans ses écrits, Orwell n’a employé cette expression qu’une fois : à propos de Swift, dans un essai qu’il lui consacre en 1946 et où, tout en disant son admiration pour l’écrivain et sa dette envers le satiriste, il critique violemment l’homme et son attitude politique (l’essai s’intitule précisément « Politique contre littérature : à propos des Voyages de Gulliver »). « Les idées de Swift […] ne sont pas vraiment celles d’un libéral. Il est hors de doute qu’il hait les grands seigneurs, les rois, les évêques, les généraux, les dames à la mode, les ordres, les titres et les hochets en tout genre, mais il ne semble pas avoir une meilleure opinion des gens ordinaires que de leurs dirigeants, ni être favorable à une plus grande égalité sociale, ni s’enthousiasmer pour les institutions représentatives. […] C’est un anarchiste tory, qui méprise l’autorité sans croire à la liberté, et qui défend une conception aristocratique tout en voyant bien que l’aristocratie de son époque est dégénérée et méprisable3. »
Or c’est exactement cette attitude – rejet de l’autorité et mépris de classe – que l’Orwell de 35 ans attribue rétrospectivement au jeune Eric Blair à sa sortie d’Eton : « Vers mes 17 ans, j’étais à la fois un petit snob poseur et un révolutionnaire. J’étais contre toute autorité […] et je n’hésitais pas à me parer de la qualité de “socialiste”. Mais […] il m’était toujours impossible de me représenter les ouvriers comme des êtres humains. […] Quand je repense à cette époque, j’ai l’impression d’avoir passé la moitié de mon temps à vilipender le système capitaliste, et l’autre moitié à pester contre l’insolence des receveurs d’autobus4. » À 25 ans, quand il revient de Birmanie, cette attitude est toujours la sienne. Certes, sa haine de l’autorité a été renforcée par sa mauvaise conscience d’avoir contribué à faire fonctionner pendant cinq ans l’appareil de répression colonial ; il adopte alors, écrira-t-il après coup dans Le Quai de Wigan, « une attitude théorique d’inspiration anarchiste : tout gouvernement est foncièrement mauvais, le châtiment est toujours plus nuisible que le crime et l’on peut faire confiance aux hommes pour se bien conduire, pour peu qu’on les laisse en paix5 ». Pour autant, il n’est pas encore débarrassé de ses préjugés à l’encontre des ouvriers, ceux d’un membre de la fraction supérieure de la classe moyenne (comme il caractérise sa famille) et d’un ancien élève d’une public school élitiste. Ce sont ces préjugés qu’il va s’appliquer à éradiquer en lui, d’abord en allant dormir dans les asiles de nuit au milieu des SDF, en faisant le métier de plongeur dans un restaurant parisien, et en cueillant le houblon avec les travailleurs saisonniers ; puis, au début de 1936, en partageant pendant deux mois la vie quotidienne des mineurs et des ouvriers du nord de l’Angleterre, ravagé par la grande dépression. C’est seulement au retour de ce voyage d’enquête qu’il s’estimera délivré de ses préjugés, capable de traiter réellement les exploités et les miséreux comme des égaux, sans commisération ni paternalisme, et en droit d’assumer enfin sans tricherie le qualificatif de « socialiste ».
La formule « anarchiste tory » est encore malheureuse pour une autre raison : aucun de ces deux termes ne décrit correctement la tendance qu’il est censé désigner chez Orwell. Il y a bien dans le socialisme d’Orwell une composante conservatrice, traditionnelle et patriotique, mais elle n’est pas à ses yeux plus « tory » que « travailliste » : elle est anglaise. Les socialistes doivent l’assumer et ne pas en laisser le monopole aux tories. À ceux-ci, Orwell n’a jamais fait la moindre concession, même au nom de l’antistalinisme. Quand la duchesse d’Atholl – que ses prises de position antifranquistes ont fait appeler « la duchesse rouge » mais qui est une figure du parti tory – lui propose de prendre la parole dans un meeting qu’elle organise pour dénoncer la mainmise communiste sur l’Europe de l’Est, Orwell lui répond fermement : « J’appartiens à la gauche et dois travailler en son sein, quelle que soit ma haine du totalitarisme russe et de son influence délétère sur notre pays6. »
Quant à l’anarchisme, l’Orwell de la maturité a contre lui deux objections majeures. D’abord, il le tient pour une attitude irréaliste et irresponsable. Il écrit dans Le Quai de Wigan que les théories anarchistes sont « des billevesées sentimentales. […] Il sera toujours nécessaire de protéger les gens pacifiques de la violence. Toute forme de société où le crime peut payer requiert un sévère code criminel qui doit être impitoyablement appliqué7 » C’est le même irréalisme et la même irresponsabilité face à Hitler qu’il reprochera aux anarchistes pacifistes dans la polémique qu’il aura avec trois d’entre eux en 19428 Mais, plus fondamentalement, sa réflexion sur le totalitarisme finit par le conduire à déceler une « tendance totalitaire sous-jacente à la vision anarchiste ou pacifiste de la société ». À propos de la société des Houyhnhnms, ces sages chevaux que l’on rencontre au quatrième livre des Voyages de Gulliver, il écrit : « Dans une société où il n’y a pas de loi, et en théorie pas de contrainte, c’est l’opinion publique qui dicte les comportements. Mais la tendance au conformisme des animaux grégaires est si forte qu’elle rend l’opinion publique moins tolérante que n’importe quel code légal. Lorsque les êtres humains sont gouvernés par des interdits, l’individu conserve une certaine marge d’excentricité ; lorsqu’ils sont censés être gouvernés par 1“amour” ou la “raison”, il est continuellement soumis à des pressions visant à le faire agir et penser exactement comme tous les autres. Les Houyhnhnms sont unanimes sur presque tous les sujets. […] En fait, ils ont atteint le stade supérieur de l’organisation totalitaire, celui où le conformisme est devenu si général qu’une police est inutile9. » Il y a bien chez Orwell une sensibilité libertaire, et c’est avec deux figures de l’anarchisme britannique, Herbert Read et George Woodcock, qu’il créera en 1945 un Comité pour la défense des libertés (Freedom Defence Committee). Mais ses conceptions politiques sont étrangères et même hostiles à toute doctrine anarchiste.
Si l’on veut rendre compte de la complexité de la pensée politique d’Orwell, il vaut mieux laisser de côté les formules chic et choc, faire un peu d’histoire et se poser deux questions. Dans quel contexte et au sein de quels courants le socialisme d’Orwell s’est-il développé ? À quels problèmes du socialisme Orwell s’est-il confronté et a-t-il cherché une issue ? Dans son étude sur « Les années Tribune » (1943–1947), Paul Anderson répond clairement à la première question : même à l’époque où il côtoya les leaders de la gauche du parti travailliste, Orwell ne fut jamais « au fond un socialiste parlementaire. […] Il était issu de – et resta engagé dans la gauche socialiste révolutionnaire dissidente antistalinienne10 » Les rédacteurs et nombre de collaborateurs de Tribune étaient d’ailleurs des révolutionnaires ou ex-révolutionnaires européens exilés. Comme l’a montré l’historien britannique John Newsinger11, l’œuvre et la pensée d’Orwell sont inscrites dans une culture politique aujourd’hui largement refoulée, émanant de petits groupes allant des socialistes révolutionnaires aux dissidents du trotskisme : l’ILP britannique et le Poum espagnol dans les années 1930, Partisan Review puis Politics (la revue de Dwight Macdonald) aux États-Unis dans les années 1940. Et en France ? Quand il séjourne brièvement à Paris en mars 1945, Orwell découvre que ses textes sont régulièrement publiés dans Libertés, un hebdomadaire d’extrême gauche aujourd’hui oublié, créé dans la Résistance et animé par deux socialistes révolutionnaires, anciens oppositionnels communistes, et il reçoit de la rédaction un accueil chaleureux et fraternel12 C’est là sa famille. Tous ces militants ont un point commun : dès avant la Seconde Guerre mondiale, et sans cesser pour autant de chercher les voies d’une transformation socialiste de la société, ils ont pris acte de l’échec historique du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Orwell lui-même, au moment précis où il se déclare enfin socialiste, proclame haut et fort que le mouvement socialiste a échoué : en Europe occidentale, où il a été ou bien écrasé par le fascisme (en Allemagne et en Italie) ou bien incapable de promouvoir des réformes suffisamment radicales, même quand il est parvenu très temporairement au pouvoir (en Angleterre entre 1929 et 1931, et en France en 1936) ; et il a évidemment échoué en Russie où la révolution a conduit non pas au socialisme mais au « collectivisme oligarchique », c’est-à-dire à une forme de mise en esclavage du peuple.
Dès 1936, Orwell avance que les raisons de cet échec ne sont pas externes. Si le socialisme a échoué, c’est parce qu’il a laissé s’installer en son sein de nouvelles formes de la domination qu’il prétend par ailleurs combattre. La principale de ces formes est la domination des intellectuels de pouvoir sur l’homme ordinaire : la victoire des diverses variantes du socialisme d’en haut (réformisme fabien ou parti d’avant-garde léniniste) contre le socialisme d’en bas, le socialisme démocratique. « Pour beaucoup de ceux qui se réclament du socialisme, la révolution n’est pas un mouvement de masses auquel ils espèrent s’associer, mais un ensemble de réformes que nous, les gens intelligents, allons imposer aux basses classes13 ». Si l’intelligentsia de gauche britannique s’est prise d’admiration pour le régime stalinien à partir de 1935, c’est-à-dire à sa pire période, c’est qu’elle y a vu la réalisation de son vœu secret, « la destruction de la vieille version égalitaire du socialisme et l’avènement d’une société hiérarchisée où l’intellectuel puisse enfin s’emparer du fouet14 ». Le socialisme véritable ne peut être que celui de l’homme ordinaire ; il exige la défense des capacités d’expérience et de jugement de tout un chacun contre les diverses variétés d’intellectuels de pouvoir15. Là est la matrice des idées qu’Orwell développera jusqu’à 1984 inclus : certes, l’autonomie de l’individu contre toutes les casernes et l’appui sur le passé contre la liquidation de la mémoire, mais aussi l’exigence égalitaire contre les distinctions sociales, la décence commune contre le cynisme, la vérité objective contre les machines à fictions, la prose « comme un carreau de fenêtre » contre les manipulations du langage, et « le dernier homme en Europe » contre l’intellectuel grisé par son pouvoir.

1 Simon Leys, Orwell ou l’Horreur de la politique, éd. Hermann, 1984, p. 27.

2 Jean-Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory, éd. Climats, 2000.

3 Essais, articles et lettres, éd. Ivréa/L’Encyclopédie des nuisances, 1995–2001, vol. IV, p. 260–263.

4 Le Quai de Wigan, éd. Ivréa, 1982, p. 157–159.

5 Ibid., p. 166.

6 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, P. 41.

7 Le Quai de Wigan, op. cit., p. 166.

8 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. II, p. 275–288.

9 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 262.

10 Paul Anderson, « Postface » à A ma guise, éd. Agone, 2008, p. 465.

11 John Newsinger, La Politique selon Orwell, éd. Agone, 2006.

12 À ma guise, op. cit., p.405–406 et 496–497.

13 Le Quai de Wigan, op. cit., p.203.

14 Essais, articles et lettres, op. cit., vol. IV, p. 219.

15 James Conant,« Orwell et la dictature des intellectuels », Agone n°41–42, « Les intellectuels, la critique et le pouvoir », octobre 2009.

Jean-Jacques Rosat
Le magazine littéraire, décembre 2009
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Orwell, Agone et la décence commune
Entretien avec Jean-Jacques Rosat, directeur de collection chez Agone.
Lire l’article en ligne
Verlad
Webzine Envrak, décembre 2009
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Orwell contre Hitler, fantôme anglais

0n peut enfin lire en français les textes de George Orwell (1903–1950) que sa veuve ne voulut pas publier dans The Collected Essays, Journalism and Letters (1968) de l’écrivain anglais. Pourquoi cette censure ? Sans doute parce que l’ancien policier colonial en Birmanie osa y comparer l’impérialisme britannique au racisme : « Hitler n’est que le spectre de notre propre passé qui s’élève contre nous. » Comment un Anglais pouvait-il aller si loin ?
En allant au-delà des langues et des drapeaux, pour fouiller ce qu’il y a souvent chez l’homme : un mélange de vertu et d’horreur. « Il est bien plus facile pour un aristocrate de se montrer impitoyable s’il imagine que le serf est différent de lui dans sa chair et ses os. » Ces mots d’Orwell proviennent des pages interdites après sa mort mais aujourd’hui réunies sous le titre Écrits politiques (1928–1949).
Par une analyse très pénétrante, très belle, l’écrivain rapproche, dans le livre, l’attitude du colonisateur britannique en Birmanie et en Inde de celle des bourgeois et des aristocrates devant les mineurs en Angleterre même. « J’ai souvent, note-t-il, entendu affirmer qu’aucun Blanc ne peut s’asseoir sur ses talons comme le font les Orientaux la position, soit dit en passant, des mineurs de charbon lorsqu’ils prennent leur repas au fond de la mine. »

Les pauvres de Londres, Orwell les dépeint en insistant sur leurs bouleversantes contradictions. Celles-ci évoquent celles de l’Empire britannique, où la sujétion des peuples non anglo-protestants se voulait le résultat de la grandeur morale des dominateurs.
« Pauvres, mais loyaux », c’est-à-dire fidèles au roi, et « Propriétaires, restez chez vous ». Ces slogans jaillis de l’âme des taudis londoniens faisaient du monarque le symbole naïf, paradoxal, illusoire de la bonne vieille Angleterre, dressée contre sa classe possédante et, dès 1939, contre son ennemi extérieur : l’Allemagne nazie.
Pour Orwell, il devient donc naturel d’affirmer : « Hitler ne pourra être vaincu que Par une Angleterre qui peut faire participer les forces progressistes du monde une Angleterre qui se bat en conséquence contre les péchés de son Propre passé. » L’écrivain explique que seule l’adhésion de son pays à la démocratie socialiste antitotalitaire lui permettrait, par l’idéologie, de vaincre ce « collectivisme oligarchique », plus moderne que la « démocratie capitaliste » : le nazisme, « où ce qui compte est le pouvoir et non l’argent ».
Rien de plus facile que de dire qu’Orwell s’est trompé, car les armes, et non l’idéologie, ont vaincu le national-socialisme. Mais, depuis la chute d’Hitler en 1945 et surtout depuis celle de l’Union soviétique en 1991, l’argent et le pouvoir, loin de continuer à s’opposer, ont fusionné. Il est permis de discerner dans cette osmose le fantôme orwellien du passé britannique. Devenu apatride, anonyme et plus terrible, il s’est mondialisé.

Michel Lapierre
Le Devoir, 07/11/2009
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Orwell politique
Après les chroniques de George Orwell, les Éditions Agone nous offrent une sélection de textes politiques de l’écrivain britannique, rédigés entre 1928 et 1949, tous inédits en français. Les essais sont regroupés en six chapitres thématiques, qui respectent la chronologie. La pensée politique de l’auteur se dévoile, s’affine au fil des années et de l’actualité politique. On voit ainsi « Orwell avant Orwell », dans des textes écrits sous son vrai nom, Eric Blair, traiter de la censure ou de la situation coloniale en Birmanie. Les raisons de sa rupture avec les communistes sont exposées dans le chapitre consacré à la guerre d’Espagne, qui fut un tournant majeur dans la pensée de l’auteur, au même titre que la Seconde Guerre mondiale, qui lui permet d’aborder les thèmes qu’il exploitera dans ses dernières œuvres. Un texte central, La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ?, écrit en réponse à un lecteur, résume en quelques pages l’essentiel de la pensée politique d’Orwell : la nécessité historique du progrès vers une économie collectiviste ; l’insuffisance d’admettre la propriété centralisée des moyens de production comme seul but sans l’assortir d’un véritable système démocratique qui ne soit ni la ploutocratie de la démocratie bourgeoise ni l’oligarchie totalitaire ; la critique des antifascistes qui refusent de prendre en compte le rôle de l’idéologie dans le mode d’apparition du nazisme... Le recueil se termine par la mise au point publiée par Orwell peu avant sa mort : « Mon récent roman, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le Parti travailliste mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette. (...) Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »
Sebastien Banse
Les lettres françaises, 7/11/2009
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Une mine d'Orwell à prospecter

Pour l’auteur de 1984, avant guerre, le racisme colonial engliche et le nazisme, c’était du kif.
Les tapées de fervents d’Orwell avaient bougrement déchanté lors de la parution en français chez deux éditeurs fiables (lvréa- L’Encyclopédie des nuisances) des quatre volumes ventrus de ses Essais, articles et lettres. On n’y retrouvait pas vraiment la lucidité critique poignardante et volontiers provocatrice de l’auteur de La Catalogne libre*. On sait maintenant pourquoi. Effrayée par les prises de position radicales de son julot, sa veuve Sonia, responsable de la sélection des textes traduits, leur avait coupé les noix. Knip, knip ! C’est ainsi qu’Orwell n’y comparait plus le racisme colonial british avec le nazisme ordinaire (“Hitler représente le prolongement et la perpétuation de nos propres méthodes ») et qu’il n’y incitait plus ses compatriotes en lutte contre le IIIe Reich à d’abord bouter hors d’Angleterre leurs dirigeants à eux, à commencer par l’ignoble Churchill.
Sortent ces jours-ci chez Agone, embouchons nos bugles, les vrais de vrais Écrits politiques (1928–1949) d’un George Orwell non castré démissionnant, ado, en Birmanie, le vomiaux lèvres, de son poste d’officier de police de l’Empire britannique. Se lumpenprolétarisant quelque temps parmi les vagabonds et les petits délinquants de Paris et de Londres pour bien décrire leur mouise. Choquant les Finkielkraut de l’époque en faisant fête aux « bons mauvais livres » (à savoir les livres mal torchés littérairement au contenu chouettement subversif). Et se fâchant tout rouge et noir, de retour de la guerre d’Espagne avec un trou de balle dans le cou, contre la sordide gauche plan-plan décriant dans les médias les anti-franquistes (et les antistaliniens) anars et poumistes risquant leur peau sur le front pour « la liberté libre » (Rimbaud).
On peut lire aussi dans la même foulée en sirotant de la Guinness (ou de l’irish coffee) la nouvelle édition de la très balèze bio de Bernard Crick George Orwell (Flammarion), aussi nutritive que celle de Francis Lacassin sur Jack London (Bourgois). Et A ma guise (Agone), un recueil de mordicantes chroniques fricassées par Orwell entre 1943 et 1947 pour l’hebdo Tribune, dans lequel le pamphlétaire accuse notamment la plupart de ses collègues journalistes d’être des « chiens de cirque exécutant leurs sauts périlleux sans même avoir besoin du fouet de leurs dresseurs ». Et La Politique selon Orwell de John Newsinger (Agone encore), une étude pointilleuse et captivante en diable sur les conceptions du socialisme révolutionnaire que l’écrivain a successivement défendues en prenant soin de n’être jamais ambigu. S’il fut, par exemple, l’une des toutes premières plumes de la nébuleuse rebelle-communiste à oser dénoncer « le collectivisme oligarchique » soviétique, c’est en continuant à appeler de ses voeux « un large soulèvement populaire venu d’en bas”.
L’on recommandera de surcroît, outre le laineux Orwell ou l’horreur de la politique (Plon) du cher Simon Leys, trois essais incisifs éclairants: 1. Orwell éducateur de Jean-Claude Michéa (Climats), dont l’objectif est d’implacablement « démonter l’imaginaire capitaliste” comme Orwell et Debord ont pu le faire. 2. De la décence ordinaire de Bruce Bégout (Allia) où l’on expose comment, selon Orwell, la vie triviale des gens simples est à même de devenir un puissant levier insurrectionnel. 3. George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 de Louis Gill (Lux, diff. Nouveau Monde) qui, avec la même belle rigueur féroce, dissèque les divers types de totalitarisme : le fâcha, le stal, le technolibéral.

*Rebaptisé par Gérard Lebovici, en 1982, Hommage à la Catalogne.

Noël Godin
Siné Hebdo n°61, 4/11/2009
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Après La Politique selon Orwell de John Newsinger en 2006 et, en 2008, A ma guise, recueil de chroniques écrites entre 1943 et 1947, les éditions Agone viennent de publier des écrits inédits (lettres, essais, notes de lecture) en français de l’écrivain anglais, pour la plupart d’un grand intérêt. C’est le cas de La Grande Misère de l’ouvrier britannique (1928–1929), plongée édifiante dans le monde des prolétaires, des chômeurs et des vagabonds soumis au contrôle sourcilleux de travailleurs sociaux qui “veillent à ce qu’ils n’oublient pas un seul instant qu’ils ne sont que des parias, vivant aux dépens du public, et qu’ils doivent, par conséquent, en toute circonstance, se montrer humbles et soumis” ; mais aussi de ces réflexions sur l’Empire colonial britannique et son destin. Sur la guerre d’Espagne, ses lettres et analyses nous le montrent en colère : en colère parce que la realpolitik des démocraties européennes a liquidé l’expérience révolutionnaire en cours ; en colère contre l’URSS et la cécité des intellectuels communistes à admettre la trahison du Komintern… mais aussi profondément ému par ces “gens ordinaires”, capables de se prendre en main et de tenter de construire un autre futur : “Etre en Espagne à cette époque était une expérience étrange et touchante parce qu’on avait devant soi le spectacle d’un peuple qui savait ce qu’il voulait, d’un peuple qui faisait face à son destin les yeux grands ouverts.”
Une partie de ses écrits traite de la situation en Angleterre. Pour Orwell, la guerre qui s’annonce offre l’opportunité de voir émerger un socialisme britannique, humaniste, reposant sur une alliance entre classe ouvrière et classe moyenne, cimenté par le patriotisme et l’idéal démocratique. Il considère que cette chance existe parce que les capitalistes britanniques se savent condamnés en cas de victoire nazie. Il rejette le pacifisme et le défaitisme révolutionnaire car “toute tentative de renverser notre classe dirigeante sans défendre nos côtes entraînerait immédiatement l’occupation de la Grande-Bretagne par les nazis et l’installation d’un gouvernement fantoche, comme en France”. C’est pourquoi ils appellent les socialistes à rejoindre la Home guard, sorte de milice de volontaires, à en prendre le contrôle ou, du moins, à empêcher qu’elle ne se transforme en milice réactionnaire.
En 1945, un raz de marée électoral porte les travaillistes au pouvoir. Orwell suit avec attention les premiers pas du gouvernement Attlee, mais note que « le Parti travailliste, dans l’esprit de l’homme ordinaire, ne signifie pas républicanisme, et encore moins le drapeau rouge, les barricades et le règne de la terreur : il signifie le plein-emploi, la distribution gratuite de lait dans les écoles, 30 shillings par semaine pour les retraités et, en général, la justice pour les travailleurs ». Orwell nous livre peut-être là une clé pour comprendre ses conceptions politiques atypiques : il n’est ni marxiste, ni anarchiste, ni social-démocrate. Qu’est-il alors ? Dans Les socialistes peuvent-ils être heureux ?, il suggère que le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur [mais] la fraternité humaine (...) Si les hommes s’épuisent dans des luttes politiques déchirantes, se font tuer dans des guerres civiles (...), ce n’est pas afin de mettre en place un paradis avec chauffage central, air conditionné et éclairage (...) mais parce qu’ils veulent un monde dans lequel les hommes s’aiment les uns les autres au lieu de s’escroquer et de se tuer les uns les autres ». Orwell refuse que le socialisme ne soit qu’un partage plus équitable des richesses produites. De même, comme le socialiste italien Carlo Rosselli (1) en son temps et, plus près de nous, Noam Chomsky dans sa controverse avec Michel Foucault (2), il rejette le relativisme moral du marxisme : “Les hommes ne meurent pas pour des choses nommées capitalisme ou féodalisme, ils meurent pour des choses nommées liberté ou loyauté, et ignorer un ensemble de motivations est aussi trompeur qu’ignorer les autres. » Pour lui, le Socialisme est un Idéal qui se construit pas après pas, et repose sur le volontarisme et l’idéalisme de l’homme ordinaire. Orwell, otage de son temps, coincé entre une social-démocratie embourgeoisée et un mouvement communiste stalinisé, est en ce sens un pragmatique et un réformiste. Il l’est comme le furent, à la même époque et à leur façon, un marxiste comme Antonio Gramsci, cherchant les voies d’une rupture révolutionnaire dans les pays d’Europe de l’Ouest (3), ou un libertaire comme Malatesta et sa stratégie gradueliste (4).

Notes

(1) Carlo Rosselli, Socialisme libéral (traduction et présentation de Serge Audier), Le Bord de l’Eau, 1930 (2009). 527 p. Il va sans dire que le socialisme libéral de Rosselli est aux antipodes du socialisme droitier en cours aujourd’hui…
(2) Noam Chomsky et Michel Foucault. Sur la nature humaine, Aden, 2006, 197 p.
(3) D. Grisoni et R. Maggiori, Lire Gramsci, Editions universitaires, 1973, 280 p.
(4) Gaetano Manfredonia (textes réunis et présentés par), La Pensée de Malatesta, Groupe Fresnes-Antony, 1996, pp. 153–157.

Courant Alternatif n°194, novembre 2009
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Les éditions Agone poursuivent leur travail sur Georges Orwell, journaliste et écrivain surtout connu pour ses romans 1984 (anticipation d’une société sécuritaire), La Ferme des animaux (critique de la dégénérescence de la Révolution russe) ou Hommage à la Catalogne (dénonçant l’assassinat de la Révolution espagnole par l’État républicain). On découvre dans ce recueil des articles et des textes publiés entre 1928 et 1949, jusqu’ici inédits en français. Agone, qui est une maison exigeante, nous pardonnera d’ailleurs une critique au passage : la traduction manque ici singulièrement de souffle et ne fait pas justice au talent d’écrivain d’Orwell.
Mais venons-en à ce que cette compilation a de plus instructif, c’est-à-dire plusieurs articles de la période 1940–1943. L’Angleterre en guerre craint un débarquement de la Wehrmacht. En quelques semaines, un million d’hommes se portent volontaires pour former une milice populaire, la home guard. Encadrée par des officiers de réserve, elle est entraînée au maniement d’armes légères et se prépare à une possible guerre de guérilla.
Ancien milicien antifasciste en Espagne, Orwell appelle alors les militants anticapitalistes de toutes nuances à s’engager dans la home guard. Il estime que le capitalisme britannique, au bord d’un écroulement moral, a pris un grand risque en créant cette force armée, car elle pourrait lui échapper et devenir révolutionnaire. Aussi, dans l’hebdomadaire de gauche Tribune fustige-t-il les militants communistes ou socialistes qui restent « à l’extérieur en disant : c’est du fascisme ». Pour Orwell, leur acuité politique est limitée par des culs-de-bouteille idéologiques : ils peuvent bien « répéter : “des armes pour les travailleurs”, ils sont incapables de mettre un fusil entre les mains des travailleurs ; la home guard le peut et le fait ». Et de résumer sa pensée: « Nous vivons une période étrange de l’histoire où le révolutionnaire doit être un patriote, et le patriote un révolutionnaire. »
Après plusieurs mois, le débarquement allemand se faisant de plus en plus improbable, l’évolution de la home guard décevra les espoirs d’Orwell. Au moins avait-il formulé une proposition pratique, cherchant sincèrement à inscrire une politique socialiste révolutionnaire dans les circonstances du moment.
Guillaume Davranche
Alternative Libertaire n°189, novembre 2009
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Orwell inédit
Vingt-cinq ans après la date auquel son nom reste attaché, 1984, lire Orwell reste indispensable. L’antitotalitarisme, dont il fut un des plus précoces penseurs, est pourtant devenu idéolo gie dominante rétorquera-t-on, et sert même de triste moyen de chantage à toute une caste d’intellectuels de pouvoir pour justifier leurs reniements. Raison de plus pour relire Orwell qui, exempt de toute complaisance à l’égard de la terreur rouge, n’a jamais pour autant transigé avec un engagement sans faille en faveur des plus faibles. Ces quarante- quatre textes jusqu’ici inaccessibles en français le prouvent à l’envi. La veuve de l’écrivain, Sonia, les avait exclus de l’édition des «Essais, articles et lettres». Trop politisés à son goût. Ils s’avèrent extrêmement précieux pour cerner le socialisme radical auquel rêvait Orwell, aussi critique à l’égard de la démocratie capitaliste qu’hostile aux aberrations du marxisme. Ils permettent de retrouver avec bonheur le style ferme, intègre, gouailleur, si caractéristique d’Orwell journaliste. Que ce dernier raille ici James Burnham, essayiste de chevet des managers à l’époque, ou la fadeur des représentations du «paradis socialiste», il réussit ce miracle de demeurer une menace bien vivante pour les hypocrites et les imbéciles - de droite comme de gauche.
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur, 22/10/2009
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Les socialistes vus par Orwell
On connaît le fameux 1984 de George Orwell. Mais c’est bien souvent la seule œuvre connue de l’écrivain britannique. Les éditions Agone publient un recueil d’Écrits politiques d’Orwell – avec le soutien du Conseil général des Bouches-du-Rhône – qui permet de mieux connaître les multiples facettes de cet auteur. Ces textes s’échelonnent de 1928 à 1949, date à laquelle il publiera 1984, un an avant sa mort. Le recueil qui nous est ici proposé nous conduit de la Guerre d’Espagne – Orwell y fut engagé dès 1936 et y sera grièvement blessé – aux conséquences du colonialisme britannique – il est né en 1903 au Bangladesh. Il évoque aussi longuement les expériences travaillistes en Angleterre et, contexte oblige, la mobilisation contre l’hitlérisme. Mais on trouvera aussi dans ce volume des réflexions critiques sur les intellectuels et leur fascination pour le pouvoir ainsi que plusieurs éclairages sur le socialisme, notamment Les socialistes peuvent-ils être heureux ? Avec humour et dans une langue ironique et mordante, Orwell assure que « le véritable objectif du socialisme n’est pas le bonheur ». On perçoit bien ici sa méfiance à l’égard de la recherche d’une société “parfaite” comme celle décrite dans 1984, et son hostilité au totalitarisme. Pour lui, le « véritable objectif du socialisme, c’est la fraternité humaine ».
P. F.
Communes, octobre 2009
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Orwell comme vous ne l'avez jamais lu
Plus besoin de présenter George Orwell, le grand auteur de romans tels que La ferme des animaux ou encore le non-moins fameux 1984. Ces livres ont fait le tour du monde, tant pour leur écriture que pour le fond : le combat permanent et émancipateur contre toute forme de totalitarisme, et ce quel qu’il soit. L’année dernière, la maison d’édition marseillaise Agone nous proposait de nous plonger dans l’œuvre d’un autre Orwell, celle du journaliste engagé, celle du chroniqueur à l’hebdomadaire Tribune. Une véritable bouffée d’oxygène venue d’un autre âge, mais dont beaucoup de confrères contemporains pourraient encore s’inspirer.
Cette année, Agone relente le pari, avec un objectif encore plus ambitieux : faire découvrir au grand public les écrits politiques d’Orwell. Car loin de se cloisonner dans une tour d’ivoire, Orwell s’est toujours senti comme un citoyen concerné de la marche du monde. Inlassable, il partit en Espagne rejoindre les troupes républicaines, accumula les billets prônant et analysant le socialisme dans les grands quotidiens anglais et américains, mit en garde ses lecteurs contre l’impérialisme US, critique à foison le colonialisme britannique, etc.
Loin des dogmes de son époque, Orwell naviguait souvent en eaux troubles. Incompris par une grande partie de la gauche, décrié par les conservateurs, l’homme n’a jamais rien renié de ses idées et idéaux (malgré ce qu’ont pu dire certains lors de la sortie de1984), les défendant becs et ongles contre ses adversaires. Figure intellectuelle saisissante de son époque en tant que témoin privilégié, Orwell se distingue encore aujourd’hui par sa vision politique, son analyse, mais également par sa vision du socialisme. Tout un programme. À consommer sens aucune modération.
Le Patriote, 9-15/10/2009
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Un cran à gauche

Les Écrits politiques d’Orwell, confirment l’auteur de La ferme des animaux comme un penseur politique de premier plan. Le recueil publié aux éditions Agone rend accessible en français un certain nombre de textes que sa veuve Sonia, qui n’appréciait pas le positionnement politique de son mari, avait jugé bon d’écarter. Organisé en six parties, ce livre retrace l’engagement passionné de l’auteur de 1928 à 1949.

Tout au long de sa vie, Eric Arthur Blair (1903/1950) puisera son inspiration dans les engagements liés à son expérience personnelle. On en trouve les premières traces dans quatre articles publiés entre 1928 et 1929. L’auteur, qui partage les conditions laborieuses des classes populaires londoniennes, y défend la liberté d’expression et une certaine idée de la littérature. Il s’attache aussi à décrire la condition humaine des ouvriers devenus chômeurs sans omettre de mentionner les mensonges d’Etat entretenus par la presse. « Les statistiques officielles se rapportant au chômage sont à dessein réglées de façon à induire en erreur (…) Une légende absurde circule dans la presse conservatrice d’après laquelle le chômage est uniquement dû à la paresse et à la rapacité des travailleurs. »

Entre dix-neuf et vingt-quatre ans, Eric Blair s’engage comme policier de la couronne d’Angleterre en Birmanie. Cette expérience de jeunesse fera d’Orwell (pseudonyme qui apparaît en 1933) un des plus virulent adversaire de l’impérialisme britannique. « Le racisme est avant tout une manière de pousser l’exploitation au-delà des limites normalement possibles en prétendant que les exploités ne sont pas des êtres humains (…) Hitler n’est que le spectre de notre passé qui s’élève contre nous. »

Expérience traumatique de la guerre d’Espagne

Au début de la guerre d’Espagne, Orwell combat six mois dans les milices du POUM*, et échappe de peu aux geôles communistes. Touché à la gorge par une balle franquiste, il retourne en Angleterre. S’en suit une série d’articles sur les mécanismes de la pensée totalitaire et les mesquineries de la politique de puissance.

Après la signature du pacte germano-soviétique, Orwell rompt avec la famille d’extrême gauche anglaise. En 1941, il approfondit la conception du socialisme qu’il appelle de ses vœux : « Une alliance entre les ouvriers et les membres des couches moyennes modernes, réunis sous la figure de l’homme ordinaire et partageant les valeurs de la décence commune. »

Le socialisme démocratique d’Orwell intègre la revendication de l’autonomie de l’individu au sein du socialisme. Sans exclure le recours à la violence, « si la minorité privilégiée s’accroche à son pouvoir. » L’auteur prend aussi le contre-pied d’une idée répandue à gauche selon laquelle le fascisme ne serait qu’une forme particulièrement agressive de capitalisme. « La démocratie bourgeoise ne suffit pas, mais elle vaut bien mieux que le fascisme. (…) Les gens ordinaires le savent, même si les intellectuels l’ignorent. »

Suite aux interprétations erronées qui font suite à la publication de 1984, paru le 8 juin 1949, Orwell fait la lumière sur sa démarche : « Mon roman n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette et qui ont été partiellement réalisées dans le communisme et le fascisme. (…) Je crois que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »

*POUM : Parti ouvrier d’unification marxiste créé à Barcelone en septembre 1935. Fusion entre Izquierda Communista d’origine trotskiste et du Bloque Obreto (bloc ouvrier et paysan)

Jean-Marie Dinh
L'Hérault du jour, 19/09/2009
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