Parution : 15/02/2005
ISBN : 2-7489-0042-1 336 pages 12 x 21 cm 24.00 euros |
Michel Vanoosthuyse
Fascisme & littérature pure
La fabrique d’Ernst Jünger
Préface d’Isabelle Kalinowski
Spécialiste de littérature allemande du XXe siècle, Michel Vanoosthuyse est professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier. Il a notamment écrit Le Roman historique. Mann, Brecht, Döblin (1996) et Alfred Döblin. Théorie et pratique de l’« œuvre épique » (2005).
« Sans doute ne saurait-on reprocher, a priori, à un auteur d’avoir évolué en cours de route et d’avoir troqué l’ivresse guerrière de ses débuts contre les jouissances intenses que lui procurent la contemplation d’une fleur ou la chasse aux papillons. Des ruptures avec le nationalisme des débuts, l’histoire de la littérature allemande n’offre-t-elle pas bien d’autres exemples ? Le parcours d’Ernst Jünger (1895–1998), du guerrier et publiciste de combat au sage contemplatif cultivant la Muse, a pour lui les apparences. Mais la question qui se pose est celle des limites de cette métamorphose et de l’intérêt que l’auteur et ses hagiographes ont au contraire à la mettre en avant. L’idée de ce livre est née de l’étonnement devant ce qui semble être devenu l’évidence d’une honorabilité politique et d’une qualité littéraire de premier plan. Celui qui défilait rue de Rivoli à la tête de sa compagnie et fréquentait le Tout-Paris des collaborateurs a fini par être presque unanimement reconnu comme un intellectuel allemand antinazi qui aurait lucidement dénoncé « les dangers de la vision totalitaire du national-socialisme ». Il ne s’agira pas ici de relater l’histoire de la réception de Jünger, mais de se demander comment et à quelle fin son image a été rendue acceptable, et ce que recouvre l’entrée d’un auteur à passé fasciste dans la littérature “pure”. » De l’intérêt de lire Jünger et ses afficionados par Michel Vanoosthuyse |
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Retour sur un livre que j’ai raté, à sa sortie en 2005, et dans lequel l’auteur, qui ne supporte pas le vernis de respectabilité que Jünger a su acquérir au fil du temps, s’attache à nous démontrer que l’illustre auteur des Falaises de Marbre est toute sa vie resté un individu ambigu et dangereux. Paradoxalement, et bien que je compte Jünger parmi mes auteurs préférés, j’aime bien ce genre de livre qui, venant poser le doigt là où ça fait mal, nous oblige à penser un peu plus loin que le bout de notre nez, et à nous écarter des idéalisations hagiographiques dans lesquelles nous nous complaisons parfois trop facilement. Jünger est un auteur complexe, difficile à cerner. C’ est ce qui fait son charme à mes yeux et je dois bien avouer que m’agacent prodigieusement certains de ses défenseurs qui ne peuvent même pas admettre que l’on pose la question de sa proximité avec le nazisme, du caractère ambigu de sa position pendant la seconde guerre mondiale ou de la manière dont il se décharge peut-être un peu trop facilement d’une éventuelle responsabilité vis-à-vis des crimes commis par les allemands. C’est d’ailleurs avec une certaine justesse que Michel Vanoosthuyse précise que « le culte de Jünger pratique une forme de terrorisme intellectuel consistant à inverser les rôles : critiquer Jünger, c’est donner dans l’idéologie partisane et être l’attardé malhonnête d’un complot. Les célébrants sont dans la vérité. Procédure d’intimidation qui met toute interrogation au compte des inventions de la haine ». Et effectivement, ce n’est pas parce que je reconnais de réelles qualités à Jünger que je dois fermer les yeux sur ses faiblesses. La première partie du livre de Michel Vanoosthuyse est quasiment irréprochable. Appuyant ses analyses sur les articles politiques publiés par Jünger entre 1919 et 1933 (articles seulement réédités en 2001 en Allemagne et encore non traduits en France) ainsi que sur sa lecture du Travailleur, il nous démontre, d’une manière assez pertinente, que le discours du « premier » Jünger, le nationaliste et belliciste auteur d’Orages d’Acier, se rapproche régulièrement et dangereusement de l’idéologie nazie. Oui, le « premier » Jünger est parfois difficile à suivre. Son apologie du guerrier, sa glorification de la technique et sa vision très déshumanisée du « travailleur » sont à considérer avec méfiance. Et si son activité d’homme de lettre s’était arrêtée en 1930, il y aurait fort à parier que plus personne ne le lirait aujourd’hui. Mais voilà, Jünger a continué à écrire. Et il a continué à développer une réflexion sur la réalité de la condition humaine parfaitement digne d’intérêt. Certes, à partir du Cœur aventureux (la version de 1929 et à plus forte raison celle de 1938), Jünger change de ton. Le chef de troupes d’assaut veut devenir homme de lettres. Son discours s’élabore. Ses positions, sur la technique par exemple, changent assez radicalement : il prend acte du fait que les machines qui devaient servir à régénérer le monde ont contribué à le détruire. Le soldat discipliné et servile a cédé la place à l’arnaque. Celui qui ne rêvait que de combats, de chaos et de sang passe maintenant le plus clair de son temps à discuter culture et à attraper des papillons… C’ est à partir de là que l’étude de Vanoosthuyse commence à déraper. Impossible pour lui d’admettre que l’évolution de l’écrivain allemand puisse être – ne serait-ce qu’en partie – sincère et honnête. Alors qu’il jugeait avec une louable objectivité le Jünger des premiers temps, il n’a bientôt plus qu’une obsession : prouver que, jusqu’à la fin, ce dernier est resté le nationaliste belliciste du début et que toute son œuvre, à partir du Cœur aventureux, peut être lue comme une manœuvre malhonnête de reniement et d’effacement de ses erreurs passées. Bien sûr que Jünger n’est pas un être parfait, un homme pur et incapable de vils calculs (personnellement je n’ai jamais rencontré d’individus appartenant à cette espèce). Qu’il ait préféré, dans la seconde partie de sa vie, prendre quelque distance avec certains de ses textes passés dont la tonalité était discutable, où est le problème ? D’ailleurs, s’il avait décidé de les revendiquer, Vanoosthuyse le lui aurait également sans doute reproché ! Autre critique : il n’a pas assez justifié l’évolution de sa pensée sur la question de la technique ou sur sa francophobie devenue, avec le temps, francophilie ! Et alors, un écrivain doit-il forcément justifier tous ses propos ? Idem pour la question de sa responsabilité dans les événements de la seconde guerre mondiale. Il n’aurait pas assez clairement condamné Hitler et les crimes nazis, les génocides, l’invasion de la Pologne… Oui, c’est un fait. On aurait aimé qu’il adopte, sur ces questions, des positions moins évasives, plus tranchées. Il ne l’a pas fait et c’ est regrettable, mais cela ne retire rien ni à la qualité de sa prose ni à la profondeur de ses questionnements sur la question de l’engagement tels qu’il a pu les développer ultérieurement dans ses essais (Le Traité du rebelle) ou dans ses romans (Eumeswill). Et puis, pourquoi prendre le problème dans ce sens ? Car après tout, il faut être réaliste, même si sur certains points Jünger n’a pas su être à la hauteur de ce qu’on aurait attendu de lui, force est d’admettre que l’on ne trouve pas non plus de véritables fantômes au fond de son placard. Pourquoi Michel Vanoosthuyse ne se demande-t-il pas plutôt pourquoi Jünger, dont il considère qu’il était très proche idéologiquement des nazis n’a pas franchi le pas et n’a pas pris sa carte du parti ? Compte tenu de ses états de service et de sa réputation il aurait pu briguer tous les honneurs. Et pourquoi, en pleine guerre a-t-il écrit les Falaises de Marbre roman qui, même si Vanoosthuyse s’attache à nous démontrer (non sans peine) qu’il peut être lu dans une optique « nazie », pouvait également être perçu comme étant une critique d’Hitler et de sa politique. « Le Grand Forestier », ce n’est pas Hitler nous dit Vanoosthuyse, mais Staline et les atrocités dénoncées ne sont pas celles commises par les nazis mais par les bolcheviques… Peut-être, mais dans ce cas, et compte tenu du contexte, s’il avait voulu condamner les crimes russes, Jünger avait tout intérêt à le faire de manière nettement plus explicite, ce qu’il n’a pas fait. Pourquoi ? Sur ce point, silence radio de Michel Vanoosthuyse. La haine occupe beaucoup trop de place dans cette étude. L’auteur n’aime manifestement pas Jünger qu’il qualifie tout à la fin de « sous Heidegger » et de « rejeton attardé de la misère allemande » : c’est son droit mais cela l’entraîne finalement à tout lui reprocher à tort et à travers : son immobilisme quand il est resté fidèle à ses idées ; son instabilité quand il a changé d’avis. Tout devient sujet à caution : le fait qu’il aime les femmes, les livres, les balades, le bon vin… tout est réinterprété en termes de calculs et d’égoïsme vulgaire. Bref, voici une étude qui aurait pu être brillante mais qui a préféré délaisser l’analyse pour la condamnation. C’est dommage car il y a de bonnes pages dans le livre de Michel Vanoosthuyse qui mérite d’être lu, ne serait-ce que pour la première partie. “site du Grognard”: Stéphane Beau
Le Grognard,
juin 2007
Au chapitre des erreurs factuelles, signalons entre autres la confusion faite entre l’hécatombe de Langemark en novembre 1914 et la bataille vécue en ces mêmes lieux par Jünger en juillet 1917 (p. 118). Ou la mise en doute par l’auteur (p. 137) des propos de Thilo von Trotha déclarant que Jünger « se rapproche de la zone des balles dans la tête » (Völkischer Beobachter du 22 octobre 1932, édition bavaroise). Le titre annonce sans détour un contrat auquel l’auteur va se tenir strictement. Il ne sera question que de la période « fasciste » des deux guerres mondiales, à l’exclusion des cinquante dernières années de la production jüngerienne. Ainsi se trouve caricatulalement aggravé le travail d’une certaine critique entièrement centrée sur l’entre-deux-guerres et la période militante, phase parmi d’autres de l’évolution de Jünger. Là encore, guère de nouveauté : l’auteur écarte d’un revers de main les nombreuses et notoires divergences – pour ne pas dire plus – entre Jünger et les nazis, pour refaire une n-ième fois le procès de son « idéologie », réelle ou supposée. Difficile d’entrer dans ce débat lorsqu’on est étranger aux a priori politiques qui l’inspirent ; mais force est de noter le caractère réducteur d’une approche qui disqualifie d’emblée, pour cause de ressemblance quelconque avec le « fascisme », des pans entiers de l’histoire culturelle. Héroïsme guerrier, spécificité nationale, hiérarchie ontologique – ou plus simplement « feuilletage » des ordres de réalité – : autant de thèmes réprouvés au seul motif d’assonance avec les phraséologies fascistes. Réaction épidermique et rejet sans nuance sont les principaux mécanismes d’une interprétation qui s’enferme dans une unidimensionnalité réductrice. Jünger doit supporter l’opprobre d’avoir été contemporain des nazis et de les avoir physiquement côtoyés, plutôt que de choisir un exil pour lui dépourvu de sens. L’auteur se lance donc dans l’analyse de ses jeux « retors » avec le fascisme, qu’il se serait efforcé de faire oublier par la suite. Certains procédés évoquent davantage la grande presse que l’étude universitaire: traduction propre d’une « strengere Lösung» des problèmes politiques par « solution radicale », en assonance, aux fins de suggestion subliminale, avec la « solution finale » de sinistre mémoire (p. 62) ; reprise de la malencontreuse traduction par « gaieté » du « Erheiterndes » éprouvé au spectacle des raids aériens, qui tient quand même plus de la claire vision platonicienne que de la franche rigolade (p.293) ; et même manipulation de la typographie (le sort fait au mot Führer perfidement non traduit et laissé en italiques dans une citation en exergue, p.50). Quant à l’affaire de la publication en plein IIIe Reich des Falaises de marbre , l’auteur expose fort clairement pourquoi les nazis ne pouvaient interdire l’ouvrage, reconnaissant par là-même qu’ils y étaient visés. De là à conclure qu’ils ont embrigadé Jünger dans la lutte raciale contre les sous-hommes avant de s’en servir comme porte-voix culturel en France occupée, il y a un pas que l’on ne saurait franchir. Le jeu fut également « retors » des deux côtés, et c’est, avec le recul, Jünger qui marque le point en obtenant, par une prise de risque calculée, la publication légale d’un ouvrage d’opposition, et dont l’écho fut indéniable. Dans les suspensions d’armes de ce mauvais procès, le livre prend parfois une autre tournure : au fil de sa revue d’une partie de l’œuvre jüngerienne, l’auteur connaît des moments d’abandon aux textes, à leur rythme et démarche propre. Ils nous valent des pages de commentaire attentif, affiné, pénétrant, qu’interrompt hélas tôt ou tard le retour en force du tracassin politique. Il n’en faut pas moins saluer le charme de ces pages où le commentateur succombe à la fascination des œuvres, faiblesse en principe condamnable, louable néanmoins lorsque la « réflexion critique » atteint à de tels sommets de non-pertinence. L’auteur fait montre d’une grande subtilité dans l’accompagnement du « fondu-enchaîné » idéologique des années trente, puis de l’existence à bien des égards magique et surréaliste de Jünger dans le Paris de l’Occupation, finement retracée jusqu’à de lourdes rechutes dans des incongruités inacceptables. L’ouvrage dissimule également, dans un parti pris de superficialité, des lignes de force souterraines qu’il se refuse à mettre au jour. Le thème de la Forme est du nombre. Symptomatiquement, l’auteur s’abstient de signaler que Jünger s’inscrit dans une tradition, goethéenne entre autres (mention fugace p.63 de la « pensée morphologique »). Il manque ainsi toute la problématique de la métamorphose, dont il n’aperçoit, plus que jamais par le petit bout de la lorgnette, que l’aspect d’opportunisme politique. L’élasticité de conscience imputée à un Jünger dissimulateur et truqueur est pourtant fort explicitement formulée en « concept organique » (Der Arbeiter), puis en « sertissage » optique et spirituel (Fassungen) faisant signe, comme vers le degré ultime de la souplesse, vers une expérience visionnaire « exorbitante ». Autre thème récurrent, l’économie sacrificielle (au cœur notamment de Der Friede) n’inspire à l’auteur que brèves réflexions sarcastiques. On reste consterné par un tel déni de ce qui constitue, sinon un invariant anthropologique, à tout le moins une « tendance lourde » de notre histoire spirituelle. Chez Jünger en tout cas, l’homme demeure l’être qui sacrifie et se sacrifie, dans un dialogue avec la transcendance qui ne se laisse pas réduire aux dialectiques profanes. Ici encore, le rendez-vous est manqué, pour cause d’unidimensionnalité militante, avec les thèmes profonds de l’œuvre jüngerienne. Cette tentative poussée de contextualisation politique marque nettement les limites de ce genre d’approche. Faut-il pour autant se draper dans la «littérature pure» qu’invoquent certains jüngerolâtres. et dans laquelle l’auteur ne voit que l’alibi de compromissions politiques inavouables ? Le problème semble bien plutôt celui d’une contextualisation adéquate de l’œuvre jüngerienne, qui reste un desideratum. Distincte de la réduction politique de l’auteur (et donc épinglée par lui), la thèse de Karl Heinz Bohrer, un Jünger dans la ligne de la littérature décadente et précurseur d’une modernité purement esthétique, paraît elle aussi trop étroite. Klaus Vondung, Peter Koslowski, Thomas Löffler sont peut-être sur la voie, hermétique, apocalyptique et gnostique, d’une inscription de Jünger dans son cadre véritable, celui de traditions spirituelles aussi occultées qu’immémoriales. L’auteur nous relègue entre-temps, malgré quelques échappées délectables, dans le désert du conformisme politique le plus cru. L’aggravation caricaturale du politiquement correct a du moins le mérite d’en démontrer avec éclat, dans ce produit fort converu et souvent controuvé, la totale stérilité herméneutique. F. Poncet
Etudes Germaniques,
janvier-mars 2006
Un Jünger bien poncé (réponse à l'article de F. Poncet)
On est d’abord étonné que l’auteur consacre à un ouvrage « d’une totale stérilité herméneutique » un espace quatre fois supérieur à celui habituellement alloué aux comptes rendus par Études Germaniques, revue de référence de la germanistique française. Faut-il voir ici une sorte de délectation masochiste à accompagner longuement ce qu’on déteste si fort ? Ou bien y aurait-il un secret attrait pour les supposées ”échappées délectables” hors du “tracassin politique”, pour ces moments rares et précieux au cours desquels l’auteur de Fascisme et littérature pure est censé « succomber à la fascination des œuvres » ? Osons décevoir Monsieur François Poncet, auteur du compte rendu, et dépouillons-le de ses dernières indulgences : il n’est pas une page de cet ouvrage, qui en contient quand même 330, qui ne soit assujettie à une argumentation politique, pas une qui s’abandonne simplement au charme discret de la « littérature pure », dans le bercement duquel Monsieur Poncet, en fin lettré, voit l’accomplissement de la lecture. L’auteur n’aime manifestement pas la politique, quand on l’associe à l’analyse critique ; il y voit sans aucun doute l’irruption de la vulgarité dans le sacré et du préjugé idéologique dans l’ouverture empathique à l’œuvre. C’est pourquoi fascisme ne s’écrit chez lui qu’entre guillemets, ce doit être quelque chose comme une vue de l’esprit. C’est pourquoi le mot « Führer » (en italiques dans l’essai, comme il est d’usage pour les mots étrangers) le gène, trop connoté : il préférerait sans doute « chef » (sans italiques). C’est pourquoi aussi la politique est nécessairement de l’ordre de l’« imprécation » ou du « tracassin » ou de la « réaction épidermique ». Elle est forcément réductrice. Il faut, hélas, l’avouer : Monsieur Poncet a de la politique et de sa relation à la littérature une conception vulgaire. C’est pourquoi plus de la moitié de son compte rendu se borne à des remarques superficielles et anecdotiques, quand elles ne sont pas simplement controuvées (à propos de « strengere Lösung », il réalise ce double prodige de faire une fausse citation et de masquer sous l’appellation vague de « problèmes politiques » l’enjeu véritable de cette « solution plus radicale », ou « plus rigoureuse », exigée par Jünger : le problème juif). C’est aussi pourquoi il croit (ou feint de croire) que l’objet de cet essai serait de révéler de « supposées (sic) compromissions de Jünger avec le “fascisme” hitlérien », comme si c’était là le but, tout en maniant la mauvaise foi (à propos des rapports Brecht-Jünger ou Brecht-Hitler, Fascisme et littérature pure apporte des éclairages effectivement inédits, totalement absents chez les hagiographes habituels). Mes professeurs m’ont appris, il y a fort longtemps, que la qualité d’un travail était liée à la faculté d’aller à l’essentiel. On chercherait en vain cette qualité chez notre (re)censeur. Aucun effort pour rendre compte de l’unité d’ensemble, du pas-à-pas de l’argumentation, et de la tentative, toujours appuyée précisément sur les textes, de contextualiser et historiser des notions comme « forme » ou autres concepts sortis de la boîte à outils de Jünger. Pas un mot sur l’analyse du Travailleur et sa mise en relation avec la Politische Publizistik et les récits de guerre, pas un mot sur l’analyse littéraire des Falaises de marbre, et ainsi de suite. Et pour cause : une prise au sérieux de l’argumentation complexe du livre impliquerait de consentir à un effort de reprise des textes, et risquerait, en éloignant du confort du tête-à-tête enamouré avec Jünger et ses catégories, de déboucher sur des remises en question, dont l’auteur du compte rendu, tout pénétré de sa conception sacralisante de la littérature et de la Kultur, suspendue quelque part entre ciel et terre, mais plus près du ciel, est évidemment incapable. On ne sera donc pas autrement surpris de constater que l’auteur n’a simplement rien compris ou rien voulu comprendre aux enjeux véritables de ce texte ainsi qu’à sa démarche générale, et que les fondements de sa critique ressortissent grosso modo à ce que l’essai décrit dans sa première partie, intitulée « Le culte », dont, justement, il s’agit de sortir. Et ce n’est certainement pas le choix d’une interprétation mythologisante à la Peter Koslowski, promue, entre autres, comme moment de la « contextualisation adéquate » à venir destinée à remplacer l’approche « purement esthétique » d’un Karl Heinz Bohrer, qui permettra de sortir du tête-à-tête fasciné avec la personne et l’œuvre de Jünger, et de substituer à l’herméneutique compréhensive, qui caractérise la démarche naturelle des plus médiocres des jüngériens, qui sont légion, comme des quelques raffinés, dont Monsieur François Poncet, la rationalité de l’explication. Michel Vanoosthuyse
Georges-Arthur Goldsmidt
Allemagne d'aujourd'hui, n°174,
octobre-décembre 2005
Un fasciste distingué
Ernst Jünger est un fasciste allemand qui se distingue par son œuvre écrite, un fasciste mondain qui évoluait avec distinction dans les salons de la collaboration, un fasciste esthète distingué par un parti de dévots parisiens.
Longtemps, Ernst Jünger représenta pour moi une des figures du bon allemand. Sans avoir lu ses Orages d’acier, je reprenais l’appréciation favorable d’un soldat français de la Grande Guerre et saluais l’auteur avec d’autant plus d’amabilité que les troupiers de Guillaume avaient été battus à plates coutures. Puis un professeur de philosophie me présenta Sur les falaises de marbre comme un chef-d’œuvre de la littérature antinazie et je lus avec admiration l’histoire terrifiante du Grand Forestier qui règne sur la « forêt primitive ». Un officier allemand de tradition dénonçant Adolf Hitler en 1939, voilà qui ajoutait un bien beau portrait à la toute petite galerie des Allemands lucides et courageux… Hélas ! Avec sa belle tête de soldat et ses mines de vieux sage, Ernst et ses adorateurs français on floué tous ceux qui, comme moi, tentaient de renouer des liens avec l’Allemagne. Après lecture de l’ensemble de l’œuvre de Jünger, un spécialiste de la littérature allemande du siècle dernier démontre que le valeureux combattant de la Grande Guerre, l’élégant capitaine de la Wehrmacht qui défilait dans Paris occupé, fut un théoricien du fascisme, un complice d’Hitler qui se mua en aristocrate désinvolte puis en esthète épris de plantes et d’abeilles. Est fasciste, l’apologie de la guerre comme creuset d’une nouvelle race de héros voués à construire, par la mobilisation totale le monde nouveau. Est fasciste, l’appel à fonder ce monde sur la communauté du sang, la fraternité violente, la haine de la raison, la négation de la liberté. Est fasciste, la glorification du Travailleur comme instrument de la mobilisation totale, antidémocratique et antimarxiste, en vue de la Domination. Il est vrai que Jünger critiqua les nazis, non pour leur idéologie mais parce qu’ils se plaçaient sur le terrain électoral ! Mais avant la guerre Jünger puise dans le langage nazi aussi abondamment que Martin Heidegger et les Falaises de marbre peuvent être décryptées comme un manifeste anti-russe et anticommuniste avec des ambiguïtés dont l’auteur se servira pour démontrer qu’il n’était pas hitlérien. Pourtant, comment expliquer que ce prétendu texte de résistance au nazisme ait été publié par un éditeur nazi et réédité à six reprises ? Si Hitler avait simplement jugé que Jünger était intouchable, ses services de propagande auraient-ils soutenu à ce point l’ouvrage et conseillé sa traduction – qui paraît en France en 1942 ? Certes, comme beaucoup d’autres officiers allemands, Jünger prend ses distances lorsque le IIIe Reich est mis en échec. Mais son opposition reste au niveau des réserves exprimées dans un cercle d’amis sûrs. Elle ne l’empêche pas d’être un artisan de la politique de collaboration, qui traite avec bienveillance les Français vaincus – à condition qu’ils soient du grand monde – et qui se réjouit de l’émoi que sa belle gueule provoque chez Cocteau et Jouhandeau. Michel Vanoosthuyse montre que Jünger se distinguait des nazis par son aristocratisme et ses poses d’artiste délicat. Mais son esthétisme est et reste fasciste : il a toujours méprisé le peuple – y compris le peuple des conscrits allemands et les basses classes hitlériennes –, regardé comme une masse aussi indistincte qu’une fourmilière. Son idéal est celui de la chevalerie, sa morale celle de l’honneur, son milieu celui des reîtres titrés et galonnés – ce qui ne l’empêche pas de camoufler largement ses idées premières, de gommer en douce la part insoutenable de ses écrits pour se livrer, le grand âge venu, à des minauderies écologisantes… Au nazisme philosophique de Martin Heidegger s’ajoute le fascisme littéraire d’Ernst Jünger – tous deux objets d’un culte pratiqué par des dévots qui ne veulent pas voir que la nazification de la pensée française et européenne n’a pas cessé après la chute de Berlin. Maria Da Silva
Royaliste, n°866,
03-16/10/2005
En effet, en nous plongeant dans les œuvres des années 20 de l’écrivain, c’est à l’éclosion et au déploiement de l’idéologie que nous assistons, idéologie à laquelle les textes de Jünger vont apporter leur contribution, sur un versant abrupt. Certes, Jünger n’est qu’un bien piètre théoricien, mais c’est à l’avènement d’une forme radicale du national-socialisme qu’il veut œuvrer. Vanoosthuyse nous permet de le comprendre dans les détails en nous donnant accès à des textes dans une cohérence qui les éclaire. Suivant l’œuvre chronologiquement, l’auteur nous fait assister – autant qu’il met en lumière – à la métamorphose esthétique de l’écrivain qui, d’engagé, va se fabriquer une posture d’écrivain de littérature pure, bien au-delà des contingences et se permettant même de juger avec hauteur l’évolution sociale. Mais derrière ces changements de figure, c’est une permanence d’idéologie qui s’installe. L’analyse des journaux de Jünger tenus durant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il vivait au sein du gratin de la collaboration parisienne, est exemplaire et Jünger, qui ne manquera pas de modifier ces textes au fil des rééditions, y apparaît d’un cynisme qui confine à l’abject. On a – et à juste titre – beaucoup glosé sur les réécritures de textes par des écrivains staliniens, on a bien peu souvent eu la même ténacité d’analyse pour les écrivains à bonne presse bourgeoise. Et c’est là un autre attrait du livre de Vanoosthuyse. Il permet d’interroger la réception de l’œuvre de Jünger en France. Comment cet écrivain à l’idéologie en osmose avec le nazisme a-t-il pu passer la rampe des ans et acquérir une sorte de piédestal littéraire ? C’est qu’en rejoignant l’auteur – au mépris du contenu de son œuvre – sur l’abstinence politique en littérature, le monde intellectuel officiel a pu réaménager (terme que nous empruntons à la remarquable préface d’Isabelle Kalinowski) la mémoire nationale française. Les littérateurs collaborateurs exécutés pouvaient, après guerre, masquer les lâchetés intellectuelles françaises restées dans l’ombre de leurs exécutions. En même temps, la conception de la littérature pure s’emparant du domaine de l’art pouvait servir d’autres desseins artistiques tout en travaillant pour l’oubli des épisodes inglorieux. Il devenait ainsi d’une certaine importance, pour certains, que la littérature n’ait pas à rendre des comptes au réel qu’elle serait censée travailler et d’où elle part, de toute façon, très nécessairement, ce réel fût-il un imaginaire de représentations et de mécanismes idéologiques ? « Mythologiser » le réel, le dé-sens-er en quelque sorte, c’est pourtant, déjà, militer contre une littérature qui veut rendre compte de la vie et de ses multiples visages, c’est militer contre une littérature qui ne serait pas l’œuvre des seuls fabricateurs patentés de la littérature, c’est militer contre l’engagement littéraire en tant qu’il se fourvoireait dans l’impur du contact avec les plaies des conditions sociales de vie, d’exploitation – active ou subie. Plus profondément encore, le livre de Michel Vanoosthuyse interroge l’empreinte de la France de Vichy dans l’histoire des lettres française. Il interroge, une fois refermé, le rôle de l’évaluation sociale et politique des œuvres d’art. Il interroge sur ce fond de discours qui a pu préparer « certains Français (…) à acquiescer à l’ordre nouveau qui prenait la relève ». Enfin, Fascisme et littérature pure est une pierre contemporaine posée dans le débat de l’enjeu littéraire au sein d’une société et, pour cela aussi, c’est un livre précieux. Philippe Geneste
L’Émancipation syndicale et pédagogique,
août-septembre 2005
Une anguille nommée Jünger
Comment l’œuvre d’un idéologue allemand de la domination et de la pureté a-t-elle pu passer pour antinazie ? Une recherche salutaire menée par Michel Vanoosthuyse.
Voici un livre particulièrement actuel, utile et courageux. L’auteur y traque avec perspicacité l’idéologie permanente et les autocorrections truqueuses d’un écrivain assez rusé pour qu’on n’ait jamais le sentiment, à le lire, qu’il se renie. Il dénonce par contrecoup, et parfois directement, la cécité volontaire, l’inquiétante addiction intellectuelle de ses thuriféraires, en particulier français. L’écrivain ausculté avec patience est le célèbre centenaire allemand ami des fleurs et des papillons, dont le visiteur François Mitterrand vint un jour avec quelques photographes serrer la dextre de chevalier au nom d’une passion pour la littérature pure, qu’il entendait annexer à sa propre mémoire : Ernst Jünger, mort depuis à plus de cent ans, après avoir traversé dans différents uniformes, qui vont du vert-de-gris au vert pomme écolo, la totalité du XXe siècle. Dans une très éclairante préface, Isabelle Kalinowski souligne le rôle paradoxal qu’ont pu jouer en faveur du nazisme certains personnages réputés a posteriori pour s’y être opposés profondément. Jünger n’a jamais été inquiété par les autorités nazies, Hitler était un grand admirateur de son œuvre. Ses Falaises de marbre, roman réputé « de résistance intérieure », ont passé sans encombre toutes les barrières de la censure et connu des tirages impressionnants dans l’Allemagne nazie en guerre. Toute son œuvre des années vingt et trente est à l’unisson des principaux thèmes et motifs de l’idéologie nazie, à ceci près qu’il y eut chez Jünger un véritable mépris aristocratique pour la plupart des soudards et autres Arturo Ui petit-bourgeois qui occupèrent les premières places du IIIe Reich. Mépris qui devait se combiner à de subreptices opérations de correction d’image, en prévision des comptes à rendre quand viendrait l’échec deviné à l’horizon. En sorte qu’il semblât sortir clean des bains de sang et de cendres qu’il avait d’abord célébrés. Vanoosthuyse analyse avec précision les différentes phases du repositionnement de Jünger en relisant et exposant les textes effectivement écrits et publiés dans les années concernées, et démontre impitoyablement par quelles manœuvres les rééditions et réécritures successives de l’œuvre se sont employées (sous sa houlette) à effacer ce qui pouvait apparaître comme trop explicitement en accord avec les positions national-socialistes : un vrai travail de philologie scientifique et militante… L’enjeu politique de ce livre est majeur. La démocratie, c’est aussi de savoir ce que les gens influents ont vraiment dit, a fortiori quand la mémoire officielle s’est constituée en légende d’un comportement honorable. La geste de Jünger n’est pas du tout honorable au sens propre, et sa pratique de réécriture peut être qualifiée de malhonnête. Le catalogue des points qui l’avèrent est impressionnant. Les dénégations tardives sont infirmées par la relecture rigoureuse, les relations personnelles significatives rappelées sans ambages. Ainsi l’amitié personnelle de Jünger avec Rudolf Diels, organisateur de la Gestapo. De la même façon, les déclarations « disculpantes » de Jünger sur les juifs sont réinsérées dans leur contexte, tandis que se déploie une impressionnante accumulation dans le temps de déclarations hostiles, idéologiquement antisémites. Jünger parle de nécessaire « désinfection », encourage à « savoir voir le juif, cet imitateur qui ne saurait être allemand ». Il reprend, pour parler d’eux, le terme de sangsues, inauguré par… Hitler dans Mein Kampf. Son fond de commerce idéologique, une fois poussés les voiles esthétisants et le pénible bavardage mythologique, c’est l’apologie de la domination des « seigneurs » (« herrschaft »), l’idée que les hommes ne sont pas égaux. Il ne reproche qu’une chose au nazisme : son caractère populaire ! Tout ça, bien sûr, dissimulé dans une hostilité bien bourgeoise au bourgeois. Tout au long de cette démonstration, qui décrit aussi la « jüngeromania » de certains milieux, ainsi que le rapport assez répugnant de Jünger à la France, on perçoit un aspect resté tabou au nom des bonnes relations avec l’Allemagne : un contentieux toujours présent dans l’opinion et la culture française. Jünger nous rappelle à sa manière arrogante et insupportablement narcissique ce que fut à trois reprises en moins d’un siècle la mentalité de l’occupant allemand en France, le mépris (ou la haine) des élites occupantes pour la population française, sa culture, son histoire. Ce qui n’empêche pas l’hommage hypocrite à la France comme garde-manger, cave fournie et bordel ouvert à l’ombre des cathédrales… Nos amis allemands les plus lucides ne comprennent pas les engouements persistants de certains Français pour les idéologies allemandes de la domination, de la force et de la pureté. Le livre de Michel Vanoosthuyse donne (au sens d’offrir) un sens plus profond et une reconnaissance vraie à l’émotion sincère manifestée par le chancelier Schröder sur les plages du débarquement, au printemps dernier. Jean-Pierre Lefebvre
L’Humanité,
27/05/2005
Celui qui aimait la guerre, celui qui ne l'aimait pas
Consacré dans notre pays comme l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle – sinon le plus grand –, Ernst Jünger est aussi, pour le public français, ce sage à l’éternelle jeunesse et au port altier, goûtant par-dessus tout la contemplation des fleurs et des papillons, que décrivent complaisamment les récits des voyageurs qui lui rendirent visite, jusqu’à sa mort en 1998 à l’âge de 103 ans, dans le village du sud de l’Allemagne où il avait élu domicile après la guerre.
C’est précisément cette image et ce mythe que bouscule le livre de Michel Vanoosthuyse. On connaît, certes, depuis longtemps le passé guerrier et nationaliste de Jünger, mais il est communément admis que loin d’avoir jamais fait preuve, comme c’est le cas de Heidegger, de quelque faiblesse que ce soit à l’égard du nazisme, il en a même été un adversaire résolu et que son œuvre la plus célèbre, Sur les falaises de marbre, est, sous une forme allégorique et cryptée, une dénonciation de Hitler, dépeint dans le livre sous les traits du « Grand Forestier ». Or, non seulement la chose est loin d’avoir sauté aux yeux de tout le monde en 1939 à la parution du livre, mais il semble bien que les nazis, qui en autorisèrent l’édition et en favorisèrent la diffusion, aient eu en réalité de bonnes raison de le trouver à leur goût. Aussi bien esthétiquement – étant donné son « classicisme » archaïsant – qu’idéologiquement, dans la mesure où on y retrouve, sous une forme sublimée, les principaux thèmes de la propagande de l’époque. Contre ceux qui n’ont toujours voulu voir en lui que le représentant par excellence d’une littérature « protégée dès son seuil contre le coudoiement » – selon l’expression de Julien Gracq – et détachée de toute contingence historique ou politique, Michel Vanoosthuyse montre très précisément que cette exaltation de Jünger comme « écrivain en soi » est bel et bien un « trompe-l’œil » destiné à marquer un fascisme esthétisant des plus convenus. Dès 1920, dans Orages d’acier, où il tente d’élever ses souvenirs des tranchées à la hauteur d’un mythe, Ernst Jünger décrit la guerre – « notre mère » – comme une expérience humaine dont seuls les meilleurs sortent grandis. À cette « nouvelle race » de héros qu’elle n’a pu briser, il annonce, quelques années plus tard, que « cette guerre n’est pas le finale de la violence, mais en est le prélude », car « des formes nouvelles réclament un sang qui les emplisse et le pouvoir veut être saisi d’une main de fer ». Et il leur promet que « l’homme nouveau sera de notre trempe ». De nombreux textes des années 1920 et 1930, que Jünger s’est bien gardé de republier de son vivant, sont plus explicites encore. On y apprend, par exemple, que les « forces antinationales », qui ont en commun d’être « ennemies du sang » (à savoir les juifs, la haute finance et la franc-maçonnerie) sentiront, le moment venu, « une poigne de fer les prendre à la gorge » et qu’il convient de ne pas « faire trop d’honneur à cette vermine » ! On comprend que, redevenu officier en 1939-1945, notre « homme des Muses », qu’il soit en poste à Paris ou en mission sur le front russe, n’ait pas eu à se faire violence pour garder la pose contemplative et aristocratique qu’il affectionne au récit ou au spectacle des exactions et des massacres qui se commettaient. La littérature allemande du XXe siècle n’est heureusement pas toute de cette farine, comme en témoignent Les Derniers Jours de l’humanité de l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936). Cette pièce méconnue, écrite en 1919, dont « la représentation, mesurée en temps terrestre, s’étendrait sur une dizaine de soirées » (il en existe une version courte, dite « scénique »), est à mille lieues de l’esthétisation de l’horreur à la Jünger. La guerre de 14 y est ici un « carnaval tragique ». Dans ce drame – dont « le contenu, nous dit Kraus, est arraché à ces années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé, inaccessibles au souvenir et conservées seulement dans un rêve sanglant, années durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité » – rien n’est inventé. Les propos grotesques que Kraus met dans la bouche de ses personnages, généraux, hommes politiques, journalistes ou banquiers, sont ceux qu’ils ont réellement prononcés ou écrits mais se sont empressés d’oublier, faisant comme s’il ne s’était rien passé et qu’ils n’avaient aucune responsabilité dans cette tragédie. L’efficacité du procédé, servi par une écriture qui évoque Shakespeare et Brecht, fait de ce texte d’une beauté tragique la plus implacable dénonciation qui soit de l’ivresse nationaliste et guerrière. Les Derniers Jours de l’humanité poursuivent le combat moral et intellectuel que Kraus a mené, pendant près de quarante ans, dans la revue Die Fackel (Le Flambeau) qu’il crée en 1899 et dont il est l’unique rédacteur. Il y publie Strindberg ou Wedekind, prend la défense de Freud, de Loos ou de Schönberg, et, dans le même temps, fustige inlassablement et avec une ironie féroce la corruption, l’hypocrisie et le cynisme des puissants et des institutions – dont la presse qu’il tient pour responsable d’une corruption de la langue et de la culture. En 1933, à l’arrivée de Hitler au pouvoir, Kraus écrit la Troisième nuit de Walpurgis, publiée seulement en 1952 et traduite aujourd’hui en français. Le titre en est inspiré de la légende du sabbat des sorcières dont Goethe a fait une scène du Faust. Convaincu qu’une catastrophe inédite est en train de se produire, Kraus commence par confesser qu’il « ne trouve rien à dire à propose de Hitler » : la phrase ne signifie certainement pas qu’il n’a rien à lui reprocher, mais bien plutôt que ce qui se prépare laisse sans voix l’imagination et que l’on ne peut pas comprendre Hitler en s’attachant à sa seule personne. Aussi Kraus entreprend-il d’analyser le contexte de faillite intellectuelle et morale qui a rendu possible le nazisme. Sa lucidité, en ces temps sombres, contraste avec l’attitude d’un Jünger. Puisse la lecture de Karl Kraus convaincre le public français que la grande littérature de langue allemande du XXe siècle est précisément celle qui n’a pas perdu son âme dans la tourmente. Jean Blain
Lire,
février 2005
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