Parution : 15/02/2008
ISBN : 978-2-7489-0082-8 240 pages 12 x 21 cm 22.00 euros |
Jacques Bouveresse
La Connaissance de l’écrivain
Sur la littérature, la vérité & la vie
Les postmodernes ont érigé la littérature en une sorte de genre suprême, dont la philosophie et la science ne seraient que des espèces. Chacune des trois disciplines aurait aussi peu de rapport avec la vérité que les autres ; chacune se préoccuperait uniquement d’inventer de bonnes histoires, que nous honorons parfois du titre de « vérités » uniquement pour signifier qu’elles nous aident à résoudre les problèmes que nous avons avec le monde et avec les autres hommes. Quelle sorte de savoir trouve-t-on dans un roman, que ni la vie quotidienne ni une étude scientifique ne nous communiquent ? En quel sens peut-on parler de vérité en littérature ? Quels rapports y a-t-il entre la forme d’une œuvre et la connaissance qu’elle nous procure ? Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Musil et Kraus. Convaincu que la littérature, autant que les sciences, mérite une philosophie exacte, il croise ici les réflexions de philosophes contemporains, comme Putnam et Nussbaum, avec celles de Zola, Henry James et Proust. Visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France |
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]()
SUR LES ONDES
• France Culture – « La suite dans les idées » (15 avril 2008) – Philosophie et littérature
Compte-rendu
« La vérité est que les chefs-d’œuvre du roman contemporain en disent beaucoup plus long sur l’homme et sur la nature, que de graves ouvrages de philosophie, d’histoire et de critique. L’outil moderne est là. » Les mots provocateurs de Zola ouvrent le propos de Jacques Bouveresse, qui se propose d’introduire « un peu plus de clarté et de précision, dans le domaine encore obscur du rapport entre littérature et vérité.
Ce volume est né du travail effectué pour le séminaire au Collège de France au cours de l’année 2004-2005, lequel avait déjà donné lieu à une publication partielle . C’est sans doute en raison de cette origine que la réflexion de J. Bouveresse conserve une structure remarquablement ouverte et dialogique. La pensée se développe par sondages progressifs, autour d’un certain nombre de thèmes – conception essentialiste et conception expérimentale de la littérature, réalisme, style, imagination justice poétique, etc. – et de questions fondamentales : peut-on parler de vérité en littérature ? Y a-t-il une connaissance du psychisme réservée à la littérature ? La littérature peut-elle être la vraie vie... ? La discussion avec des interlocuteurs joue aussi un rôle très important. J. Bouveresse se confronte avec des philosophes (notamment Ludwig Wittgenstein, Iris Murdoch, Hilary Putnam, Coca Diamond, Vincent Descombes, Martha Nussbaum), des théoriciens de la littérature (Mikhaïl Bakhtine, Peter Lamarque et Stein Haugom Olsen), et des écrivains (Émile Zola, Henry James, Marcel Proust, Robert Musil), dont il envisage l’œuvre romanesque et les déclarations de poétique. Le point de départ du questionnement est une insatisfaction profonde face à la vision formaliste de la littérature et à sa « phobie de l’extra-textualité ». Il faut revenir sans hésitation à une conception référentielle de l’œuvre, ne pas avoir peur d’affirmer qu’il existe un rapport substantiel entre littérature et connaissance : « La littérature ne parle pas seulement des textes et, en dernier ressort, d’elle-même, mais également de la vérité, de la vie humaine et de l’éthique » (p. 12). La réévaluation du potentiel cognitif de la littérature, de sa capacité de « dire le vrai », vise en particulier le domaine de la morale : c’est dans le monde des affaires humaines que la connaissance de l’écrivain montre toute son efficacité, se révélant comme un complément indispensable des savoirs philosophiques et scientifiques. À la différence de ceux qui soulignent davantage la vocation mimétique, donc descriptive, de la représentation littéraire, J. Bouveresse pousse sa réflexion en direction de la normativité. La question fondamentale est donc moins « Comment vivent les hommes ? » que « Comment devons-nous vivre ? » Et la littérature y répond justement grâce à sa capacité de dépasser le domaine de la réalité effective et de produire des situations fictives. Élargissant le champ des possibilités existentielles, l’imagination littéraire permet aux lecteurs de multiplier et d’approfondir leur expérience éthique : elle est donc un instrument incontournable de cette activité réflexive que la tradition anglo-saxonne nomme « perfectionnisme moral ». Pour définir la spécificité du rôle de la littérature par rapport à celui de la philosophie, J. Bouveresse parle d’une « éducation du regard ». Le grand écrivain oriente, raffine, corrige la vision du philosophe, qui parfois, par excès d’abstraction, n’arrive pas à saisir correctement cette entité fuyante et compliquée qu’est la vie humaine. « C’est justement parce que la littérature est probablement le moyen le plus approprié pour exprimer, sans le falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale qu’elle peut avoir quelque chose d’essentiel à nous apprendre dans ce domaine » (p. 54). La littérature s’offre alors comme une forme de connaissance très proche de la leçon de Wittgenstein : « elle peut nous apprendre à regarder et à voir beaucoup plus de choses que ne nous le permettrait à elle seule la vie réelle – là où nous sommes tentés, un peu trop tôt et un peu trop vite, de penser » (p. 54-55). Cette éducation du regard se constitue essentiellement par les modalités de l’éclaircissement et de l’analyse. L’écrivain, certes, fait appel à des facultés et à des moyens spécifiques, en premier lieu à l’imagination et à un langage qui exalte ses propriétés symboliques ; mais cela n’exclut pas le recours à la raison et même à des formes d’expérimentation qui sont proches de la méthode et de l’esprit scientifiques (voir par exemple les chapitres sur Zola et sur les « expériences de pensée »). On peut critiquer la naïveté du roman expérimental naturaliste, sans renoncer pourtant à l’idée qu’il peut y avoir une collaboration, voire une familiarité, entre la littérature et la science. J. Bouveresse s’engage ici dans une polémique violente contre la vision « essentialiste » de la littérature, aussi populaire parmi les philosophes que l’obsession formaliste-structuraliste, bien que pour des raisons opposées, mais aussi illusoire et dangereuse. Selon cette vision, la « poésie » (formule qu’on préfère à celle de littérature, comme pour en souligner le prestige aristocratique) serait la voie privilégiée d’accès au vrai : intuition d’essences, savoir irrationnel, mystique, qui dépasserait tout autre forme de connaissance, et en particulier l’attitude « prosaïque » des sciences. Relancée au XXe siècle par Martin Heidegger et ses successeurs, cette idée de la littérature plonge ses racines dans la culture du XIXe siècle, plus précisément dans la réaction romantique au positivisme ; et c’est justement dans l’opposition désormais datée entre deux formes équivalentes d’absolutisation – l’Art ou la Science, l’esthétisme ou le scientisme – qu’elle trouve ses limites. Face à l’alternative entre un positivisme aveugle et la brumeuse « religion de l’écrivain », J. Bouveresse donne l’exemple de l’écrivain-scientifique par excellence, Musil, et de son roman-essai. Il faut remarquer que, comme V. Descombes, dont il discute les thèses sur Proust et la « philosophie du roman », J. Bouveresse montre une sensibilité admirable pour le genre romanesque, trop souvent négligé par les philosophes, qui le considèrent comme une forme trop vulgaire, trop compromise avec le quotidien et sa doxa. Musil a montré que ce serait une très grave erreur de concevoir le « poétique » comme une valeur proportionnelle au mystère, et de voir dans l’approche rationnelle et analytique de la science la cause du désenchantement du monde. Musil « faisait déjà remarquer avec raison que, contrairement à ce que l’on dit souvent, ce que la physique nous a appris sur les propriétés des corps et de la lumière ne rend pas l’herbe moins verte ; et ce que la psychologie scientifique nous a appris sur nos sentiments et nos émotions ne les rend pas moins réels et importants » (p. 13). Tout au contraire, comme Proust l’a si bien dit dans le Contre Sainte-Beuve, « tout ce qui peut [...] aider à découvrir des lois, à projeter de la lumière sur l’inconnu, à faire connaître plus profondément la vie, est également valable » (p. 16). L’art montre une capacité tout à fait spéciale de comprendre et sauver la dimension qualitative de l’expérience : peut-on reconnaître cela sans déclencher une polémique stérile contre les méthodes de l’analyse quantitative et, surtout, sans aboutir à la conclusion postmoderne que tout est littérature au sens le plus faible du terme, c’est-à-dire que la vérité n’existe pas, et qu’entre les formes du savoir scientifique, philosophique et littéraire il n’y a aucune différence essentielle ? J. Bouveresse ne cesse d’insister sur la nécessité de rechercher et de saisir cette différence essentielle, et de la respecter dans les deux sens : car si la vérité se dit de multiples manières – les scientifiques et les philosophes devraient lire plus de romans... –, elle ne cesse pourtant pas d’être la « vérité » et c’est là que la science devrait éduquer le regard du littéraire. Ces idées justes et stimulantes appellent désormais des analyses encore plus spécifiques et approfondies de cette manière « différente » de dire la vérité qu’est la littérature. Barbara Carnevali
Annales,
mars-avril 2010
Compte-rendu
En quel sens peut-on parler de vérité en littérature ? Quel rapport particulier la littérature entretient-elle avec la vérité ? Pourquoi avons-nous besoin de la littérature en plus de la science et de la philosophie pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ?
Autant de questions cruciales qui sont à l’origine et au cour de cet ouvrage du philosophe Jacques Bouveresse qui se propose de réfléchir sur ce qui fait de la littérature, et en particulier du roman, une voie d’accès privilégiée à certaines connaissances et vérités qu’elle seule semble en mesure de nous transmettre (en plus et différentes de celles de la science et de la philosophie). En effet, certaines œuvres littéraires manifestent une forme de connaissance de la réalité humaine, de la vie, remarquable, étonnante sans que l’on sache vraiment comment la définir. Il s’agit alors de chercher à y voir plus clair, de proposer des éléments de caractérisation selon une approche philosophique, sans dissimuler les difficultés, les perplexités, les questions en suspens. L’ouvrage se présente sous la forme de 30 chapitres brefs et denses qui peuvent se lire dans une relative autonomie en fonction de l’intérêt du lecteur guidé par des titres précis (par exemple § 9 « L’inséparabilité du contenu et de la forme romanesque » (Martha Nussbaum-Musil-Rancière) ; § 14 « Le Naturalisme comme attitude morale » (Zola-Wilde) ; § 22 « L’imagination littéraire dans la sphère publique » (Martha Nussbaum) ; § 28 « Les illuminations du cœur : L’Amour et la douleur comme moyens de connaissance » (Proust). Cette présentation permet une réelle circulation dans l’ouvrage et la pensée qu’il développe. Elle est également très utile pour la relecture une fois conquise la compréhension du projet et de la démarche philosophiques. Le philosophe veut se situer dans l’entre-deux ou en dehors des conceptions générales et extrêmes de la littérature qu’il refuse : l’absolu du texte qui exclut le hors-texte et la littérature à la mission quasiment sacrée donnant accès à une forme de vérité d’une espèce supérieure plus importante que la vérité scientifique (la littérature « mesure de toute chose » capable de « révéler l’essence des choses » et de donner à voir « la vérité même de l’être qui se dévoile », en lien avec la « mission de l’artiste »). De même, est écartée la conception de la littérature productrice d’une « multiplicité indéfinie de points de vue subjectifs », créatrice de visions du monde personnelles comme « autant de vérités qu’il y a d’hommes sur terre » (Maupassant). De quelle nature sont ces connaissances ou ces vérités que nous procure la littérature ? J. Bouveresse fait l’hypothèse qu’elles sont du genre de ce qu’on appelle en philosophie la « connaissance pratique » au sens où cette connaissance ne peut être construite en théorie ou mise en système. La connaissance morale est probablement une connaissance de ce type et ainsi la littérature est mieux adaptée que la philosophie pour y faire accéder. Non seulement, la littérature fournit un matériau riche pour la réflexion mais elle permet aussi de développer l’imagination morale et le raisonnement pratique, selon M. Nussbaum (philosophe américaine souvent citée dans l’ouvrage). Les romanciers donnent une idée beaucoup plus vraisemblable que la plupart des philosophes des situations morales ou des problèmes moraux car ils peuvent rendre leur complexité, leur incertitude, et surtout comme le dit Henry James, ils montrent que souvent la solution d’un problème moral ne peut être connue qu’après coup. Il faut pour arriver à ce qui apparaitra comme une solution après coup de l’imagination morale (la philosophie morale se situe généralement en amont du problème moral). Les oeuvres littéraires, en particulier les romans, nous montrent des possibilités auxquelles nous ne pensons pas naturellement. De ce fait, les ressources de la littérature jouent un rôle irremplaçable dans la formation et le développement de l’imagination morale. Aussi, notre relation à la morale vient en grande partie d’une relation à des œuvres, à des références et à des modèles littéraires. J. Bouveresse insiste sur la différence essentielle à faire entre cette connaissance morale et le moralisme. Les écrivains évoqués (Musil, Henry James, Flaubert, Zola) qui procurent cette connaissance morale et contribuent à son progrès, sont des critiques du moralisme (explicitement ou implicitement), ont même été accusés d’immoralisme. Le roman naturaliste dit-il est une « contribution irremplaçable non seulement à la connaissance expérimentale de la réalité morale mais également à la réflexion morale ». Cette connaissance morale des romanciers s’attache aux qualités morales « ordinaires » même lorsque l’écrivain, comme Proust par exemple, pense que la littérature a un pouvoir de transformation et d’anticipation de la morale. J. Bouveresse reconnaît que la réflexion sur ce qui confère à un écrivain cette aptitude spéciale à la connaissance morale ou à donner l’impression dans ce qu’il écrit d’une connaissance plus développée et plus raffinée de la vie morale n’est pas très avancée. Il pose toutefois la question du lien qu’il pourrait y avoir entre le rapport spécifique que l’écrivain entretient avec le langage, entre la forme et le style et l’accès à cette connaissance pratique procurée par la littérature. [L’inséparabilité du contenu et de la forme caractéristique de la littérature aurait partie liée avec le caractère pratique de la connaissance ou de la vérité littéraires. Il cite M. Nussbaum pour laquelle le choix d’une forme et d’un style peut avoir lui-même une valeur de connaissance et Musil qui parle de l’inséparabilité du contenu et de la forme littéraires comme d’un moyen d’influencer non seulement l’intellect mais également l’affectivité, la volonté et l’action. Cet ouvrage exige quelque effort de lecture à la hauteur de l’exigence de son propos – le projet d’une philosophique « exacte » de la littérature, et à la mesure d’une approche de la fonction cognitive de la littérature ou de la « vérité » en littérature qui n’est pas familière aux littéraires. Le croisement des propos d’écrivains, dans le souci de partir de ce qu’ils disent et savent de leur rapport aux oeuvres « vraies », et de philosophes crée une polyphonie riche pour la pensée mais qu’il faut apprivoiser. Toutefois, l’effort consenti n’est pas vain tant la recherche de la vérité de ce qu’ils écrivent souvent fondamentale et même cruciale quoique différente chez de nombreux écrivains, se trouve ici éclairée et réfléchie de façon renouvelée par l’approche philosophique et un peu mieux comprise. Et puis, analyser la littérature sous l’angle de notions comme celles de connaissance et de vérité renvoie à une conception « humaniste » de la littérature dont le retour est manifeste et s’affirme clairement dans les nouveaux programmes du collège et le socle commun de connaissances et de compétences. Jeanne-Antide Huynh
Le Français aujourd'hui n°164,
mars 2009
Vérité et éthique de la littérature
La "rentrée" médiatico-littéraire à laquelle nous venons d’assister méritera de rester dans les annales : on aura vu les "grands" journaux et hebdomadaires rivaliser à qui donnerait le plus de place au duo incontournable, Catherine Millet et Christine Angot, soit la bouleversante découverte qu’on peut avoir une vie sexuelle débridée et être néanmoins jaloux (jalouse, en l’occurrence), et le "roman" d’une liaison entre une people littéraire rive gauche et un people rapeur-sarkozyste rive droite, — et des affres qui s’ensuivent. Autant dire une extension du domaine du people, qui finit logiquement par manger le maigre espace dévolu aux livres dans la presse ; et le triomphe d’une maxime sollersienne, selon laquelle (je cite de mémoire…) ce qu’on cherche dans les livres, c’est la découverte de toutes les formes de la sexualité, réelle et possible. Que ce soit là un des attraits de la littérature, dont Sade, Bataille, Genet, Proust, Lawrence et tant d’autres témoigneraient, je ne le nierai nullement. Mais comme l’observait Pierre Bourdieu dans un portrait de Sollers consécutif à un article fort élogieux que l’auteur de Femmes avait consacré à… Édouard Balladur, on thésaurise aujourd’hui grassement sur ce qui a représenté une expérience risquée des limites : "Le culte des transgressions sans péril qui réduit le libertinage à sa dimension érotique finit par faire du cynisme un des Beaux-Arts."
Un petit ouvrage paru il y a quelques mois semblait annoncer et dénoncer par avance cette tendance à la réduction des pouvoirs de subversion de la littérature sinon à l’évocation micrologique des heurs et malheurs sexualo-mondains des Parisien(ne)s, du moins à la sphère du privé. "Il n’y a pas de raison de croire, notait Jacques Bouveresse, que la littérature ait perdu quoi que ce soit du potentiel subversif que Martha Nussbaum lui attribue [dans Poetic Justice. The Literary Imagination and Public Life]. Mais on peut s’étonner, en revanche, qu’elle ait apparemment cessé d’y croire réellement, et en tout cas renoncé à l’utiliser à une époque où le capitalisme libéré et le marché universel […] ont triomphé apparemment sans partage. […] Jamais probablement la littérature ne s’est trouvée dans une situation de conflit aussi aigu avec le système de pensée de l’économie politique et sa prétention à gouverner la totalité de l’existence des hommes […]. Et pourtant, la posture dominante chez les écrivains d’aujourd’hui, quand ils ne se rallient pas ouvertement au système, semble être beaucoup moins celle de l’opposition et de la lutte que celle de la résignation ou de l’indifférence plus ou moins cynique" . Cette remarque n’est cependant qu’une incise, dans un ouvrage dont le propos est bien plus vaste : comment rendre compte philosophiquement de l’importance de la littérature pour nos vies ? Si l’on tente de penser sérieusement son statut, peut-on éviter de dire que la littérature offre une forme de connaissance, quels que soient les problèmes qui ne manqueront pas de se poser pour définir précisément de quelle forme de connaissance il s’agit, en quoi elle diffère de la connaissance scientifique, et en quoi la connaissance n’est évidemment pas son seul objectif ni son seul intérêt ? Jean-Claude Monod
Nonfiction.fr,
03/10/2008
À la lumière de Proust et de Musil
Vers 1970, durant les heures de gloire de la critique formaliste, il n’était pas de bon ton de soutenir que la littérature dépasse le texte pour nous éclairer sur l’humanité. « À tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. » Voilà une pensée du narrateur du Temps retrouvé (1927), qui tenait alors de la parfaite désuétude et de la sublime provocation. Dans La Connaissance de l’écrivain, le philosophe français Jacques Bouveresse reprend ces mots de Proust pour montrer qu’il est légitime d’estimer que la littérature constitue un moyen irremplaçable d’approfondir notre conscience. Cette attitude surprend de la part d’un logicien, d’un positiviste, qui est allé jusqu’à rapprocher d’une fumisterie la philosophie de Derrida, si chère à tant d’esprits littéraires. Même s’il admire la méthode scientifique, Bouveresse, auteur d’un essai « sur la littérature, la vérité et la vie», ne craint pas d’entrevoir des «moyens de connaissance» dans ce qu’il appelle «les illuminations du cœur ». Il pousse l’audace jusqu’à donner du crédit à l’affirmation du narrateur proustien : « C’est le chagrin qui développe les forces de l’esprit. » La littérature précède et gouverne l’authentique écrivain au point de le faire agir malgré lui. À cet être marqué par le souvenir, souvent douloureux, et la création artistique libératrice, elle permet de redécouvrir la vie personnelle, « ramenée au vrai de ce qu’elle était » et « en somme réalisée dans un livre ! », suivant les formules du Temps retrouvé. On retrouve là le processus proustien de l’écriture romanesque. Il n’est pas à l’abri d’un écueil: la vieille tentation de transformer l’art en sacerdoce en laissant le créateur littéraire s’enliser dans un dolorisme stérile, étouffante religiosité du cœur. De tous ceux auprès de qui Bouveresse cherche la lumière, qu’il s’agisse de Zola, d’Henry James, de Wittgenstein ou d’Orwell, un seul nous préserve vraiment du danger auquel s’exposent les inconditionnels de Proust. Ce gardien idéal de l’extrême rigueur, du bon sens et du sang-froid artistiques, c’est Robert Musil (1880–1942). Nul n’a stigmatisé autant que lui « le bavardage de sacristie sur la mission de l’artiste ». Dès 1979, dans Le Monde, Bouveresse qualifiait d’« ingénieur de la littérature » l’écrivain autrichien, auteur du roman L’Homme sans qualités, ombre germanique, mystérieuse et scientifique d’À la recherche du temps perdu. L’importance que le philosophe français accorde à Musil réjouit, mais on aurait aimé qu’il cite de lui, comme il l’a si bien fait pour Proust, des passages exceptionnels comme celui-ci, qui en dit plus que tout exposé théorique : « Être un gardien dans le recoin d’un recoin, un phare pour les navigateurs en goutte d’eau, passer des années à dénouer un petit nœud à la ceinture de la vie… » Telle était la tâche exaltante et ardue que s’assignait le miniaturiste littéraire autrichien, voué à la dissection de la réalité humaine. À l’abîme étourdissant du cœur dans lequel Proust pouvait nous jeter pour notre bonheur ou notre perte, Musil substituait l’analyse microscopique et ironique des secrets de l’organe légendaire. Il parachevait la sphère féconde des connaissances essentielles mais opposées que nous apportait l’Europe romanesque. Michel Lapierre
Le Devoir,
16/08/2008
Ce que la littérature peut nous dire en plus de la science et de la philosophie
Dans son livre sur Proust, Vincent Descombes déplorait que les philosophes ne lisent plus de romans. Espérons que la lecture du dernier livre de Jacques Bouveresse, fait de chapitres courts rédigés avec élégance et probité, comme toujours chez ce professeur du Collège de France, conduira des philosophes à lire ou à relire Zola ou Henry James. À la différence de certains de ses collègues comme lui frottés à l’étude de la pensée de Wittgenstein et des philosophes analytiques, Bouveresse partage une conception ouverte de la connaissance et de la vérité, tout en évitant les écueils du relativisme, qu’il n’a pas cessé de pourfendre tout au long de ses nombreux ouvrages. Un roman, selon lui, développe « une certaine connaissance » du monde, ce qui ne signifie pas qu’il puisse se substituer à la science. La littérature est une voie d’accès à la vérité qu’aucune autre discipline ne pourrait remplacer. Les bigots de la littérature ont cru lui rendre service en en faisant le genre suprême, comme si la philosophie, la science et l’histoire n’étaient que des récits. La mode désolante du storytelling qui déferle aujourd’hui en Occident est un symptôme actuel de cette bigoterie. L’auteur s’en prend à la conception « textualiste » ou « littérariste » (on serait tenté d’écrire à la Derrida : « litterroriste ») de la littérature, selon laquelle celle-ci se résume à un jeu formel sans rapport aucun avec une quelconque réalité extérieure, sociale ou culturelle. Un gigantesque jeu de mots, en d’autres termes. Comme si Musil et Proust ne nous disaient rien de leur société et de leur temps, des pensées et des affections, comme si les personnages et les événements romanesques n’étaient que des assemblages de lettres organisés par des maniaques de la combinatoire. Dans un ouvrage paru l’année dernière et que recoupe sur bien des points celui de Jacques Bouveresse – La Littérature en péril (Flammarion, 2007) – Tzvetan Todorov accusait cette conception formaliste de la littérature, dominante à partir des années 1960 (la fétichisation du texte) et réactualisée avec la vogue et la vague des déconstructionnistes, d’avoir détourné de la littérature des générations entières d’étudiants. Comme Todorov, Bouveresse récuse la prétention du formalisme à s’ériger en science. Il n’y a selon lui aucune raison de croire que la théorie littéraire a plus à voir avec la déconstruction d’une notion réputée métaphysique comme celle de vérité qu’avec la vérité elle-même. Mais le sens de la littérature romanesque porte au-delà d’une certaine connaissance des êtres et des événements. Il possède une dimension morale et politique qu’il serait malhonnête et dangereux d’oublier. Se référant à plusieurs reprises aux travaux de la philosophe américaine Martha Nussbaum, encore injustement méconnue en France, Bouveresse rappelle que les études littéraires ont aussi pour fonction de nous libérer des illusions diffusées par l’idéologie ambiante et de nous donner des armes critiques contre les discours de domination et les techniques de manipulation. Tout cela, on le voit, va autrement plus loin qu’un simple jeu d’écriture. Christian Godin
L'Humanité,
14/06/2008
Le don des mots
Loin des intellectuels déférents Que peut nous enseigner le littéraire ? De la littérature comme une voie d’accès à la vérité « Ce que l’écrivain fait pour notre sensibilité a une importance énorme » Ainsi, pour Sallenave comme pour Bouveresse, il est évident qu’une connaissance sans livres est une connaissance mutilée et que la vie ne peut accéder pleinement au sens que revisitée par la littérature. http://www.encres-vagabondes.com/ Régine Detambel
Encres vagabondes,
03/06/2008
Il faut défendre la société littéraire
Lire l’article sur le site de la RILI
Yves Citton
Revue internationale des livres et des idées,
mai-juin 2008
« J'ai toujours été profondément révulsé par le moralisme »
Jacques Bouveresse a contribué de manière décisive – tant à travers son enseignement, à la Sorbonne puis au Collège de France, que par ses livres – à renouveller le paysage philosophique français. Son œuvre, à mille lieues des modes et des idéologies qui ont dominé la vie intellectuelle de ces quarante dernières années, fait de lui une figure majeure de la philosophie contemporaine française. Philosophe au sens le plus classique du terme, sa tradition est celle d’Aristote, de Leibniz, de Frege, du cercle de Vienne, de Wittgenstein et de la philosophie analytique anglaise et américaine contemporaine. Mais, si la philosophie de la connaissance, qui est au centre de son œuvre, l’a amené à traiter de questions – parfois très techniques – de logique ou de philosophie des sciences, la littérature y a également toujours été présente, et des auteurs comme Musil et Valéry ont régulièrement nourri sa réflexion. Dans son dernier livre, La Connaissance de l’écrivain, il s’interroge sur ce qui fait de la littérature, et en particulier du roman, une voie d’accès privilégiée à certaines connaissances et vérités qu’elle seule semble en mesure de nous transmettre. Pourquoi avoir consacré un livre à ce que vous appelez la « connaissance de l’écrivain » ? 1 Philosophe américaine (née en 1947), professeur à l’université de Chicago. propos recueillis par Jean Blain
Lire,
mai 2008
Bouveresse à l’Odeur du temps
C’est dans une salle archi-comble de la librairie que le public s’entassait pour venir écouter, assis derrière un petit bureau, un professeur du Collège de France ; cela manquait un peu de vie, un auteur qui vient nous lire ses notes pendant une heure, et puis nous n’eûmes droit à aucun exemple littéraire, si ce n’est celui du début de Moby Dick : que faut-il faire des détails pratiques de Melville, les prendre comme tels, partis d’un roman, ou les vérifier : leur statut de vrai ou faux a-t-il une importance ? Ce que voulait interroger avec nous Jacques Bouveresse était le genre de connaissance que peut apporter l’œuvre littéraire, et si ses connaissances méritent le statut de vérité ; et c’est tout l’enjeu de son dernier livre dans lequel l’auteur bat en brèche cette idée que la littérature serait fermée sur elle-même. En s’appuyant sur Bourdieu, il peut dénoncer ce pouvoir magique et religieux de la littérature, qui la mettrait hors d’atteinte de toute critique sociologique et philosophique ; et en citant abondamment Proust, il peut montrer que La recherche du temps perdu n’en reste pas moins celle de la vérité : la position subjectiviste du « je », dit Proust, n’exclut pas l’objectif du vrai. Cet essai balaie différents champs de la littérature en dehors de l’artistique ; comme son potentiel subversif avec Orwell : « la meilleure façon d’atteindre un objectif politique est l’œuvre d’art ». Mais le livre reste décevant par l’absence d’exemples qui éclairent le propos ; ce sont en fait des écrivains qui parlent de littérature. De la méta-littérature, en quelque sorte, qui ne sort pas de son propre champ. R. V.
Zibeline n°6,
avril 2008
Une connaissance pratique
Le titre même de l’essai de Jacques Bouveresse, in extenso, avait de quoi nous arrêter : La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie. S’agirait-il une fois encore d’une énième tentative philosophique pour tenter de dégager l’essence de la littérature, ce message de vérité tant honni par les littéraires ? Une fois parcouru, puis lu, le lecteur sort rassuré, l’optique de Bouveresse n’étant pas celle d’un métaphysicien venu tirer la littérature du côté de sa pureté transcendantale. L’originalité de l’auteur est justement de s’inscrire au croisement de la philosophie et de la littérature et de concevoir plus précisément la fiction comme une « connaissance pratique » qui n’est pas, explique-t-il, « comme celle de la science théorique, propositionnelle et qui a un rapport direct avec la question de savoir comment nous pouvons ou devons vivre » (p.63). Autrement dit, plutôt que de faire de la littérature un énoncé gnomique, Bouveresse analyse son contenu éthique (« comment nous pouvons ou devons vivre »). Pour affronter la question de la vie humaine, la littérature s’avère en effet l’outil d’analyse le plus pertinent dans la mesure où elle exprime « sans les falsifier, l’indétermination et la complexité qui caractérisent la vie morale » (p.54). Pour effectuer cette réflexion complexe, le philosophe s’appuie sur un Panthéon littéraire plutôt attendu. Sont convoqués ces auteurs qui ne se sont pas simplement contenté d’écrire des histoires mais qui ont, de manière décisive, jeté des ponts entre leur art, la vie et la vérité. Parmi les noms cités à plusieurs reprises, relevons Musil, Proust, Dickens ; on peut noter, par ailleurs, l’absence de Sartre, figure pourtant hybride d’écrivain-philosophe. Sans doute, peut-on avancer une raison à cela : l’auteur de La Nausée pense plutôt la littérature comme engagement là où Bouveresse réfléchit à la dimension éthique, et pas seulement politique, de l’écriture. Les ennemis de Bouveresse À voir l’homme en conférence (en ouverture du récent salon des Sciences humaines notamment), on ne se méfie pas de sa tendance polémique, profondément subversive. Son livre précédent, Satire & prophétie : les voix de Karl Kraus (Agone, 2007), faisait pourtant déjà froid dans le dos, tant la charge critique se montrait virulente. Bouveresse voyait notamment dans le journalisme des années 30 le grand responsable de la Seconde Guerre mondiale. Dans La connaissance de l’écrivain, il n’est fait qu’allusion à ce propos, précisément pour témoigner de la sécheresse imaginative du journalisme : « Un des reproches principaux que Karl Kraus adresse à la presse est précisément d’avoir tué l’imagination, et du même coup la sensibilité, ce qui a rendu possibles des catastrophes, qui pouvaient sembler à première vue inconcevables, comme celle de la Première Guerre mondiale, pour ne rien dire de celles qui ont suivi. Kraus qualifie les meurtriers de l’imagination de meurtriers de l’humanité elle-même » (p.166). Le procès intenté à un journalisme qui aurait trop souvent eu le désir de monter les individus les uns contre les autres doit-il être aussi sévère ? La question est ouverte mais nous nous avouons plus que sceptique sur cette révision historiographique. En règle générale, l’extrémité de certains points de vue de Bouveresse n’arrête pas le lecteur. L’imagination ne cesse en effet de croître dans nos sociétés, et le fait, le petit fait vrai devient l’obsession de tout le monde. À rebours de cette tendance au crime de la fiction, l’auteur s’emploie à réhabiliter le pouvoir de l’imaginaire, non pas un imaginaire au repos (celui des philosophes) mais « une forme d’imagination active et même parfois hyperactive » (p. 93). Bouveresse ne règle pas seulement ses comptes avec la famille des journalistes corrompus. Sa pensée de la fiction se construit en réaction à plusieurs courants critiques : premièrement, et ce de manière attendue, Bouveresse lance une charge contre les tenants d’une conception religieuse de la littérature. À cet égard, Danièle Sallenave fait figure de proie facile. Elle ne ferait, selon lui, que réciter un « verbiage idéaliste », et, plutôt qu’une théorie, développerait une forme de « bigoterie philosophico-littéraire » (p.25). A l’opposé de cette vision religieuse de la littérature, les vrais théoriciens du littéraire se trouvent eux aussi épinglés. Le structuralisme et ses émules sont dans la ligne de mire de Bouveresse. Le mépris de la réalité psychique ou sociale condamne la théorie littéraire à refuser aux fictions toute forme de pouvoir et de vérité. Là sans doute se trouve l’écueil de tout formalisme. Bouveresse privilégie plutôt un rapport existentiel à la littérature, les livres étant pour lui un moyen d’éclaircissement de la texture du réel. Citons Proust pour conclure : « Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous n’est pas à nous. » Simon Daireaux
Biffures.org,
mars 2008
Philosophie du roman
Préférence. Les écrivains et leurs affinités avec la connaissance, selon Jacques Bouveresse. L’opinion selon laquelle religion, philosophie et science «auraient des droits égaux à la vérité» paraît «extrêmement élégante», disait Freud, et «tolérante». En réalité, ajoutait-il, elle est «insoutenable» et porte la responsabilité de «tous les méfaits d’une représentation antiscientifique de l’univers». La science, quant à la vérité, doit être «intolérante». Qu’en est-il alors de la littérature ? Dans La Connaissance de l’écrivain, Jacques Bouveresse rappelle que Freud s’est souvent demandé comment il était possible que «des auteurs comme Sophocle, Shakespeare, Dostoïevski ou Schnitzler parviennent, de façon apparemment immédiate et directe, à des connaissances que la psychanalyse a eu le plus grand mal à établir par la méthode expérimentale». Doit-on soutenir «sérieusement» que la littérature est «capable d’anticiper la connaissance scientifique» ? Quelle voie d’accès à la connaissance et à la vérité ouvre-t-elle, spécifiquement ? Mieux encore : «Pourquoi avons-nous besoin de la littérature, en plus de la science et de la philosophie, pour nous aider à résoudre certains de nos problèmes ?» Détenteur au Collège de France de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance, analyste avisé des œuvres de Russell, Frege ou Carnap, Bouveresse est reconnu comme le spécialiste de la pensée de Wittgenstein, dont il est l’introducteur, et a toujours défendu en philosophie – avec une ironie féroce, parfois – un «réalisme sans métaphysique», en tout cas les prérogatives d’une raison raisonnable attentive au réel et rétive au «tout se vaut», au mélange du vrai, du vérifiable, du faux et du vraisemblable. Depuis le temps où, en hypokhâgne, il rattrapait son retard de «fils de paysans» en dévorant Balzac, Flaubert, Stendhal, Proust, les romans policiers, les auteurs russes ou américains, Bouveresse a toujours accompagné sa réflexion philosophique d’un vif intérêt pour la littérature, pour Trakl, Brecht, Sterne, Valéry, Lichtenberg et, in primis, Robert Musil et Karl Kraus, ses frères en esprit. Il n’a jamais cru cependant que «le prestige de la littérature et l’admiration qu’on est censé éprouver pour elle» dussent reposer sur une conception «magique» de celle-ci, la tenant dans une position d’exception ou de «mission sacrée». Dans la Connaissance de l’écrivain, il commence même par fustiger cette idée selon laquelle la littérature, «mesure de toute chose» dans une «bonne partie du milieu littéraire et philosophique», serait capable de «révéler» d’un coup l’«essence» des choses et donner à voir «la vérité même de l’être qui se dévoile». Musil voyait là un exemple de «bavardage de sacristie sur la mission de l’artiste». Bouveresse, en accord avec Putnam, y voit un reste d’obscurantisme, une «bigoterie philosophico-littéraire». Mais il critique aussi l’opinion diamétralement opposée, qui, démythifiant la littérature et posant même qu’elle n’est possible que parce qu’il n’y a ni réalité ni vérité objectives, la voit seulement apte à produire une myriade d’illusions ou une «multiplicité indéfinie de points de vue subjectifs». Que toute vision du monde soit «personnelle», que «nos yeux, nos oreilles, notre odorat, notre goût différents créent autant de vérités qu’il y a d’hommes sur terre» (Maupassant), cela ne signifie pas forcément, dit Bouveresse, qu’on ait affaire à une illusion ; d’ailleurs, comment une représentation serait-elle qualifiée d’illusion si on ne pouvait se référer à une réalité et à une vérité ? Citant Proust, Henry James, Flaubert, Virginia Woolf, Zola, Orwell, Dickens et bien sûr Musil (Bourdieu, Martha Nussbaum, Rancière ou Wittgenstein aussi), Bouveresse analyse toutes les positions qui se trouvent entre ces deux extrêmes, de la littérature comme «genre suprême» et de la littérature comme expression d’identités subjectives. On découvrira quelle «connaissance pratique» particulière apportent, selon lui, les œuvres littéraires. Vidée ici de son argumentaire, l’hypothèse qu’il émet, sur le roman naturaliste notamment, pourra surprendre : celle d’une «contribution irremplaçable non seulement à la connaissance expérimentale de la réalité morale mais également à la réflexion morale». Retour à la fonction «édifiante» de la littérature ? Non. Bouveresse, à la suite d’Iris Murdoch, veut dire que la vie, imbibée de morale (morale, amorale, immorale), et la littérature, qui l’est pareillement, ne peuvent pas ne pas être l’une dans l’autre. «Notre univers moral est pour une bonne part littéraire, et notre relation à la morale une relation à des œuvres, à des références et à des modèles littéraires.» Robert Maggiori
Libération,
28/02/2008
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||


