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À paraître
Lyberagone
Le sociologue et l’historien
Parution : 17/02/2010
ISBN : 978-2-7489-0118-4
112 pages
12 x 21 cm
13.00 euros
Pierre Bourdieu - Roger Chartier
Le sociologue et l’historien
Co-édition avec Raisons d’agir et l’Ina éditions

En 1988, l’historien Roger Chartier reçoit le sociologue Pierre Bourdieu à France-Culture pour une série de cinq entretiens. Ce livre les reprend intégralement, avec une préface de Roger Chartier qui en restitue le contexte intellectuel et politique.
Dans un dialogue où se manifestent à la fois leur complicité et une claire conscience de leurs différences, le sociologue et l’historien confrontent les avancées et les problèmes de leurs deux disciplines, et leurs rôles respectifs dans la société. Ils analysent ensemble les illusions et les confusions répandues par les intellectuels-prophètes, qui font obstacle au rôle émancipateur de la sociologie et de l’histoire. Vingt ans après, leurs propos n’ont pas pris une ride.
On trouvera notamment dans ces entretiens, sous une forme concise particulièrement claire et pédagogique :
— la présentation de certains concepts fondamentaux de la pensée de Bourdieu, notamment ceux d’« habitus » et de « champ » ;
— des réponses percutantes à des objections (aujourd’hui encore) récurrentes sur son (prétendu) déterminisme, sur les (fausses) oppositions entre subjectivisme et objectivisme ou entre individu et société, etc., et contre le procès qui lui est fait de vouloir substituer son discours savant à la parole des dominés.

> English notice

Pierre Bourdieu (1930–2002) était sociologue et professeur au Collège de France. À partir des années 1960, ses livres (Les Héritiers, La Distinction, La Misère du monde, etc.) et ses interventions ont joué un rôle majeur dans la vie intellectuelle et politique en France. Aux éditions Agone : Interventions 1961–2001, Agone 2002, Bourdieu, savant et politique de Jacques Bouveresse, Agone 2004 et Introduction à une sociologie critique. Lire Pierre Bourdieu de Alain Accardo, Agone 2006.

Roger Chartier (né en 1945), historien et professeur au Collège de France, est un des fondateurs de l’histoire du livre et de la lecture (Les Origines culturelles de la Révolution française, Histoire de l’édition française, Inscrire et effacer, etc.). Il a longtemps animé Les Lundis de l’histoire sur France-Culture.

Roger Chartier : Il me semble que dans la perspective qui est la tienne et qui a cette capacité heuristique de faire penser dans d’autres domaines que le domaine de la sociologie, finalement le projet est tout autre : c’est de donner des outils permettant de démonter les mécanismes de domination qui fonctionnent sous les espèces de la division naturelle, normale, ancestrale. Il y a presque un projet là de reprise de possession de l’individu par lui-même ; ce qui, je crois, est assez contraire avec une image très stéréotypée de ce travail qui est pensé comme montrant des contraintes contre lesquelles on ne pourrait rien, broyant les individus et ne leur donnant aucune place.

Pierre Bourdieu : Si je voulais répondre en une phrase à ce que tu viens de dire, je dirais que nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de finir libres. Nous naissons dans l’impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets. Et ce que je reproche à ceux qui invoquent à tout va la liberté, le sujet, la personne, etc., c’est d’enfermer les agents sociaux dans l’illusion de la liberté qui est une des voies à travers lesquelles s’exerce le déterminisme.

[…]

Pierre Bourdieu : Je vais employer une image plus noble, aux antipodes dans l’espace hiérarchisé de la culture, c’est Karl Kraus. Personne ne l’a lu en France, mais tout le monde sait qu’il faut dire que Karl Kraus c’est très bien. Donc je vais me servir de cet effet de légitimité (rire). Karl Kraus, c’est un intellectuel professionnel qui a passé sa vie à faire, au fond, l’inverse de ce que faisait Sartre. Il a passé sa vie à faire des happenings. Il faisait des choses magnifiques et si j’avais le temps je ferais ça. Il faisait des fausses pétitions sur la base des sentiments de bienséance sociale qui anime les intellectuels ; les bonnes causes. Par exemple aujourd’hui, ce serait la défense des homosexuels, contre le sida, etc. Il faisait une fausse pétition signée des noms les plus célèbres de l’époque et les gens n’osaient pas démentir. Après il révélait qu’il avait tout inventé, que les gens n’avaient pas signé. Cet homme a passé sa vie à faire, sur le mode coluchien, par des happenings théâtraux, des soirées bordéliques où il mettait en question tout cet univers de sophistes. Donc, il y a tout un travail possible pour faire diffuser cette sorte de défense pratique.

Roger Chartier : Oui, mais enfin, on va encore dire que tu cherches le bâton pour te faire battre...

Pierre Bourdieu : Il est évident que ça doit beaucoup à mon tempérament ; ce qu’on appelle le tempérament et que j’appellerai habitus. Bon, là j’ai présenté la forme exagérée pour prolonger la question, mais ce que je pense, c’est qu’il y a place pour un utopisme rationnel, c’est-à-dire qu’on a le droit à une part d’utopie dans les limites du possible. Et je crois qu’un bon usage de la sociologie comme instrument de transformation du monde social, ce serait de définir les limites de ce qu’on peut faire et d’aller aussi loin que possible au-delà de ces limites avec une toute petite chance de réussir.
Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter Connaître son déterminisme René Diaz Zibeline, Été 2010
- Consulter Compte-rendu Matthijs (AL Montpellier) Alternative Libertaire n°197, juillet-août 2010
- Consulter Compte-rendu N'AUTRE école n°26, été 2010
- Consulter « Cinq dialogues avec Bourdieu… » Henri de Monvallier Actu Philosophia, 21/05/2010
- Consulter « Quel enseignant ne connaît pas Pierre Bourdieu… » Sébastien Coupez Les Clionautes, 15/05/2010
- Consulter Compte-rendu B.E. Les Lettres françaises, mars 2010
- Consulter Bourdieu - Chartier, dialogue sur la société Christian de Montlibert L'Humanité, 15/03/2010
- Consulter Pierre Bourdieu, du rire aux larmes Gilles Bastin Le Monde des livres, 11/03/2010
- Consulter Compte-rendu Bernard Lahire La vie des idées, 08/03/2010
- Consulter Compte-rendu Laurence Harang Nouvelles philosophiques, 18/02/2010
SUR LES ONDES

France Culture – « La suite dans les idées » Le sociologue et l’historien avec Roger Chartier (12h. 13 mars 2010)

France Culture – « Tout arrive » (4 mai 2010)

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Connaître son déterminisme
Ce livre est la retranscription de cinq entretiens qu’eurent les deux auteurs dans une série d’émissions sur France Culture en 1988. L’historien reçoit le sociologue ! C’est l’occasion de faire le point des grands débats autour de la sociologie et de la place tout à fait particulière qu’y tient Pierre Bourdieu. Cette grande figure de l’univers intellectuel français a été honni autant qu’adulé. Lui a toujours su garder une distance critique face aux joutes dont il était l’enjeu, comme face à son statut d’icône du monde sociologique. Roger Chartier propose une exploration qui est à la fois une introspection dans le monde scientifique de Bourdieu et une lecture de l’histoire au crible de la sociologie.
Les entretiens se déroulent sur plusieurs grands thèmes : le métier de sociologue ; l’illusion de la connaissance ; les structures et l’individu ; habitus et champ ; Manet, Flaubert et Michelet. Reflet des préoccupations de l’heure, ces sujets sont pourtant d’un intérêt toujours très actuel, et même d’une actualité qui nous fait trop souvent défaut. Comment ne pas voir, au détour des conversations des protagonistes, combien la réflexion sur la société, au travers du regard spécifique des deux scientifiques, tranche avec la disparition des intellectuels sur la scène du politique? Réflexions anciennes certes, parfois totalement absorbées par la pensée globale qui nous baigne, mais quel régal de redécouvrir Bourdieu embrochant le monde des intellectuels juchés sur leurs certitudes et leur altérité. Quel plaisir de voir les difficultés qu’il éprouve à ne pas sombrer dans la schizophrénie de la production du discours. Désireux de sortir d’un monde d’aliénation et de domination sociale, nos deux compères cheminent vers le modèle Kantien de distanciation de leurs propres analyses pour déboucher sur une utopie bourdieusienne : « nous naissons déterminés et nous avons une petite chance dé finir libres. » Condition : se réapproprier la connaissance des déterminismes qui nous assaillent.
On trouvera aussi une longue discussion sur l’habitus, définition réélaborée par Bourdieu qui permet de comprendre comment un individu réagit en fonction d’une histoire individuelle et sociale. Comme le constate Roger Chartier, face à son complice : la sociologie de Bourdieu aide les autres sciences à penser. Espérons que ce petit livre atteigne un large public !
René Diaz
Zibeline, Été 2010
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Compte-rendu
La maison d’édition Agone a édité ce printemps Le sociologue et l’historien. Cet ouvrage est une compilation de cinq entretiens entre Pierre Bourdieu et Roger Chartier passés sur France Culture en 1988. Roger Chartier est un historien spécialisé dans l’histoire du livre et de l’édition, qui a aussi animé les Lundis de l’Histoire, émission renommée de France Culture. On ne présente plus Pierre Bourdieu, sociologue qui a été l’auteur d’une critique au vitriol ultra-documentée de la société de classe française.
Le thème de l‘ouvrage est le rapport entre l’histoire et la sociologie, plus précisément comment ces deux disciplines voient le monde et essayent de le construire en tant qu’objet scientifique. Au fil des entretiens, on se rend compte que ce thème n’est qu’un prétexte pour parler de la façon de décortiquer le monde de la sociologie de Pierre Bourdieu. Ces entretiens sont intéressants car il n’ont pas seulement pour sujet les inégalités et les mécanismes de domination démontrés et dénoncés par Bourdieu mais plutôt les raisons pour lesquelles il est amené à faire ces analyses : quel rôle attribue-t-il à la sociologie?
Pour lui, la sociologie a pour mission d’éclairer les mécanismes de notre société, qui se caractérise par l’existence de multiples dominations. Le sociologue est à la fois à l’intérieur et partie prenante du système qu’il analyse, mais aussi producteur d’”analyse scientifique”. Il ajoute que le sociologue a pour objectif de contrer le discours produit par les dominants en dévoilant les mécanismes de domination. On peut s’interroger sur l’efficacité de cette critique, qui, si elle est juste, par sa complexité et son incapacité à trouver des canaux de diffusion de masse, n’a pas pu jouer le rôle que Bourdieu lui a attribué.
Au fil des entretiens, les grands thèmes et interrogations qui ressortent dans l’œuvre de Bourdieu sont abordés: déterminisme, place du sociologue, rapport entre individu et société.Ce recueil d’entretiens est intéressant pour les questions qu’il amène à se poser. Si l’on peut adresser une critique à Bourdieu, c’est le caractère partiel de sa démarche. En effet, il considère qu’il n’est plus possible de parler de la société dans son ensemble, de créer des projets à l’échelle de celle-ci mais seulement dans des aspects partiels. Cette conception des choses peut être associée avec la conceptualisation de la multiplication des champs de domination. Celle-ci peut faire passer à coté de l’opposition centrale de notre société, c’est à dire l’opposition entre détenteurs de capital et salariés.
Enfin, malgré les limites énoncées ci-dessus , cet ouvrage reste très intéressant. Il incite plus à réfléchir qu’il n’énonce des vérités, ce qui est toujours agréable.
Matthijs (AL Montpellier)
Alternative Libertaire n°197, juillet-août 2010
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Compte-rendu

Retranscription d’un entretien radiophonique datant de 1988, Le Sociologue et l’historien, nous propose de redécouvrir les échanges entre Pierre Bourdieu et Roger Chartier. Enregistrées à une époque où le sociologue – et sa sociologie – font l’objet de vives critiques, ces cinq émissions (le métier de sociologue, illusions et connaissance, structures et individu, habitus et champ et Manet, Flaubert et Michelet) sont l’occasion d’une mise au point et d’un voyage dans l’œuvre « scientifiquement militante » et le projet « dérangeant » et « schizophrénique » de Bourdieu. L’exercice de l’entretien a les avantages de ses défauts ; il permet de balayer de manière rapide et globale une réflexion et une méthode et d’en éclairer la cohérence et les lignes de force. La spécificité de la démarche sociologique, sa prétention aussi parfois – même si Bourdieu s’en défend – à une position hégémonique dans le champ des sciences sociales, sa rigueur et ses paradoxes (la difficulté pour le chercheur à s’extraire de son objet de recherche) sont analysés dans un style enlevé et agréable. La confrontation entre la sociologie et l’histoire occupe évidemment une place centrale, Bourdieu dénonçant avec virulence les compromissions et les travers théoriques de cette dernière.

En revanche, le lecteur ne trouvera pas ici de quoi approfondir sa connaissance des thèses du sociologue, la multiplicité des entrées, des questionnements et la brièveté des échanges ne permettent pas de rentrer dans le cœur des choses : les notions de champs, d’habitus ou de discours dominant n’étant qu’effleurées.

Reste le plaisir de recroiser des œuvres familières avec l’envie de s’y replonger, de voir leur auteur les situer dans une démarche générale… la jubilation aussi devant quelques coups de gueule du professeur au Collège de France (« Pour me réfuter, il faut se lever de bonne heure, il faut travailler »), le sens de la formule (« les sociologues sont vus comme des gens “à histoires” alors que les historiens sont des gens “sans histoires” ») et surtout le bonheur de suivre une intelligence en marche.

N'AUTRE école n°26, été 2010
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« Cinq dialogues avec Bourdieu… »

Cinq dialogues avec Bourdieu

« […] jusqu’à présent, j’ai été l’objet d’attaques, mais jamais de réfutations au sens rigoureux du terme ; je dirais qu’une des raisons de ma tristesse, c’est que, dans le champ intellectuel français, j’ai beaucoup d’ennemis mais je n’ai pas d’adversaires, c’est-à-dire des gens qui feraient le travail nécessaire pour m’opposer une réfutation. Je sais qu’en pareil cas on me répond ; “Mais ça, c’est totalitaire parce que vous êtes irréfutable.” Pas du tout. Mais pour me réfuter, il faut se lever de bonne heure, il faut travailler. C’est un peu arrogant, mais bon… »

Pierre Bourdieu, Le Sociologue et l’historien, p. 27

En 1988, l’historien Roger Chartier recevait Pierre Bourdieu à France Culture pour une série de cinq entretiens dans l’émission « À voix nue ». Pour avoir écouté plusieurs fois ces entretiens, ils m’ont toujours semblé être l’une des meilleures introductions à l’œuvre du sociologue qui livre ici sa pensée de manière directe et claire. Je suis donc heureux de voir que les éditions Agone ont eu l’idée, plus de vingt ans après que ces entretiens ont eu lieu, de les éditer. Roger Chartier s’est chargé lui-même du travail d’édition en joignant au texte de ces entretiens une préface et quelques notes expliquant certaines allusions de Bourdieu relatives à ses références ou au contexte de l’époque (événements, livres, etc.).

Premier dialogue : Le métier de sociologue

Le premier entretien est centré sur la sociologie et le métier de sociologue. La difficulté principale du sociologue selon Bourdieu, et l’une des raisons de son déficit de crédibilité dans le champ de la connaissance et dans le monde social en général, est qu’il ne jouit pas de la distance temporelle de l’historien qui « a une vertu de neutralisation »1 ni non plus de la distance spatiale de l’ethnologue ou de l’anthropologue qui décrivent, comme le dit Chartier, « des sujets qui ne sont que très rarement, et dans des circonstances exceptionnelles, confrontés aux discours qui parlent d’eux »2. Alors que beaucoup de choses sont accordées à l’historien, à l’ethnologue ou à l’anthropologue comme allant de soi, le sociologue lui est sans cesse sommé de se justifier, de s’expliquer : sa légitimité est sans cesse remise en question. Les mêmes procédures de recherche peuvent prendre un sens très différents en histoire et en sociologie dans la mesure où elles produisent des effets sociaux différents :

« […] si, par exemple, un historien découvre des relations cachées – des liaisons, comme nous disons – entre tel personnage historique et tel autre, on le loue et on voit ça comme une découverte. Alors que si je publiais, par exemple, le dixième de ce qu’il faudrait dire pour comprendre le fonctionnement de l’univers universitaire – les champs académiques –, je serais considéré comme un délateur monstrueux »3.

Le travail sociologique produit donc un certain nombre d’effets sociaux et politiques, touche à des enjeux parfois vitaux en remettant en cause ou en question des pratiques qu’on a intérêt, pour un certain nombre de raisons qu’on peut imaginer, à ne pas voir diffusées. Ces effets sociaux renvoient donc le sociologue à l’idée d’engagement qu’un certain nombre de philosophes ont incarnée au XXe siècle. Répudiant la figure de l’« intellectuel total » qu’a incarnée Sartre, Bourdieu (qui n’était pas encore à l’époque la figure publique qu’il est devenu à partir des grèves de décembre 1995) entend redéfinir le rôle de l’intellectuel et minimiser ses ambitions. Loin de la posture prophétique, le prophète étant selon Max Weber (1864–1920), celui qui répond totalement à une question totale4, l’intellectuel post-sartrien doit définitivement faire son deuil de « la monnaie de l’absolu » (pour reprendre l’expression de Malraux) et redéfinir sa tâche : « […] répondre à des questions partielles, délibérément constituées comme partielles, mais y répondre complètement, enfin aussi complètement que possible dans l’état des instruments de connaissance »5. C’est à ce prix que la sociologie se constitue comme science, une science, certes, « inchoative, débutante, balbutiante, etc. »6 mais une science quand même car les sociologues, à l’instar des historiens, des ethnologues ou des économistes, et contrairement aux philosophes, travaillent « à être vérifiables et falsifiables »7.

Le dernier point important de cet entretien consiste, pour Bourdieu à s’expliquer sur la notion d’idéologie. On reproche souvent aux sociologues (et on a reproché singulièrement à Bourdieu lui-même) d’être dans l’idéologie et non dans la science objective qu’il prétend8. Face aux accusations de « jdanovisme new-look », la réponse de Bourdieu est sans appel : « […] je pense que c’est un des grands malentendus entre moi-même – enfin, entre ce que j’essaie de faire – et beaucoup de mes contemporains, disons des gens de ma génération qui sont nés en quelque sorte à la vie intellectuelle et politique précisément à l’époque du jdanovisme, qui à cette époque étaient jdanoviens alors que j’étais antijdanovien – je crois que c’est une coupure importante –, et qui croient reconnaître dans le travail que fait la sociologie ce qui se pratiquait sous le nom de science au temps du stalinisme, en particulier cette coupure entre science et idéologie que je n’ai jamais reprise à mon compte, que je conteste radicalement, qui est une coupure mystique, et qui a été reprise – ce n’est pas par hasard – par les philosophes et jamais par les scientifiques, les praticiens de la recherche. Cette coupure avait une fonction tout à fait analogue à celle qu’on trouve dans les discours religieux et prophétiques ; elle permettait de séparer le sacré et le profane ; c’est-à-dire les sacrés et les profanes, le prophète (sacré) et les profanes9. »

Bourdieu a donc, comme on l’a dit, une conception militante de la science puisque la sociologie doit produire un certain nombre d’effets sociaux et politiques en questionnant le monde comme il est, en mettant en question l’ordre social et les rapports de domination à partir desquels se construit le monde social, ce qui revient à la fois à le dénaturaliser et à le défataliser (pour prendre un néologisme de Bourdieu lui-même qui résumait à la fin de sa vie l’objectif de la sociologie à travers ce slogan : « Défataliser pour repolitiser »). Cependant, il ne s’agit pas de faire de l’idéologie : la distinction entre science et idéologie est inopérante et cette notion fonctionne davantage comme une insulte symptomatique d’un rejet du travail du sociologue et d’une résistance à celui-ci :

« […] l’idéologie, c’est la science des autres, c’est la pensée des autres, etc. En même temps, le fait d’avoir dit qu’il y a de l’idéologie, c’est-à-dire des discours qui sont produits par quelqu’un pour légitimer sa propre position, c’était une conquête scientifique importante. Cela dit, mon travail a été construit à 90% contre cette notion d’idéologie […]. Il a fallu donc à la fois conserver et détruire, d’où un effort extrêmement difficile qui se retrouve à chaque fois dans le langage et dans la construction même des phrases ; c’est un discours qui charrie un métadiscours disant constamment : “Attention à ce que vous lisez.” Et, malheureusement, je n’ai pas obtenu de mes contemporains la lecture que j’attendais10. »

Deuxième dialogue : Illusions et connaissance

Le deuxième dialogue entre Chartier et Bourdieu concerne la spécificité de la connaissance produite par la sociologie et le type d’effets qu’elle peut produire. La tache du sociologue selon Bourdieu n’est pas d’inculquer aux dominés le discours qu’ils sont censés tenir sur leur propre condition mais, comme le dit Chartier, de leur « donner des outils permettant de démonter les mécanismes de domination qui fonctionnent comme des divisions naturelles, normales et ancestrales »11. Contrairement aux accusations de déterminisme rigide dont on accuse Bourdieu, la mise au jour des mécanismes de domination sociale qui sont impliquées par notre position plus ou moins dominante ou dominée dans le monde social en général et dans le champ dans lequel nous nous trouvons, cette mise au jour, donc, a pour but de nous rendre libres sur le mode spinoziste : être libre, c’est prendre conscience de tout ce qui nous détermine. Les résistances spécifiques qu’opposent les intellectuels à la sociologie sont donc à comprendre comme le refus de faire le deuil de l’illusion de leur liberté immédiate, deuil qui mettrait en danger la position d’autorité qu’ils ont acquise dans le monde social. L’illusion de la liberté est, en effet, paradoxalement, le mode par lequel s’exerce le déterminisme le plus implacable – implacable car, précisément, inconscient. D’où le désaccord de fond du sociologue avec la philosophie « humaniste » dominante car on ne naît pas sujet, on le devient :

« […] nous naissons déterminés et nous avons une petite chance de finir libres ; nous naissons dans l’impensé et nous avons une toute petite chance de devenir des sujets. Ce que je reproche à ceux qui invoquent à tout va la liberté, le sujet, la personne, etc., c’est d’enfermer les agents sociaux dans l’illusion de la liberté, qui est une de voies à travers lesquelles s’exerce le déterminisme. Et, de toutes les catégories sociales – c’est un paradoxe sociologique et c’est sans doute une des choses qui fait que mon travail énerve les intellectuels –, la catégorie la plus inclinée à l’illusion de la liberté est celle des intellectuels12. »

Se pose alors la question de la réception du discours sociologique : le sociologue entend aider les dominés en leur fournissant des instruments de résistance et d’auto-défense face aux agressions symboliques, la sociologie devenant, pour reprendre le titre du film de Pierre Carles, « un sport de combat »13, mais il n’est pas sûr que lesdits dominés aient le degré d’instruction et d’abstraction nécessaire pour recevoir le discours sociologique et en tirer le profit que le sociologue attendrait. Quant aux intellectuels, leurs résistances les rendent incapables de lire et de comprendre le travail du sociologue. De sorte que, comme le dit Chartier : « […] est-ce qu’on n’arrive pas à cet effrayant paradoxe qui consiste à dire que tu écrirais pour ceux qui ne peuvent pas te lire et que tu serais lu par ceux qui ne peuvent pas te comprendre ? »14

La question de fond qui se pose est de savoir qui a intérêt à plus de connaissance et à plus de transparence concernant le monde social. Le travail sociologique va contre les préjugés, contre les habitudes de pensée, contre ce que Bourdieu appelle le fast thinking (disons, en gros, l’essayisme journalistique) qui, produisant, un certain type de discours attendu sur le monde social qui conforte l’ordre établi occulte par là même des problèmes structurels beaucoup plus fondamentaux. Personne, et surtout pas les dominants, n’a intérêt au dévoilement et à l’objectivation des mécanismes de reproduction, de domination et de violence symbolique qui sont au fondement de l’ordre social et du monde comme il va. Le sociologue va donc à contre-courant en disant des choses que personne n’attend, que personne ne veut savoir et qui pourtant seraient profitables au plus grand nombre :

« […] le problème du sociologue, c’est qu’il essaie de dire des choses que personne ne veut savoir et surtout pas ceux qui le lisent. Et, du même coup, cela me fait parfois douter de la légitimité de mon existence de sociologue et de la fonction du travail scientifique : est-ce qu’il est bon de dire ce qu’il en est du monde social ? Est-ce qu’un monde social qui se connaîtrait lui-même serait vivable ? Je pense que oui ; je pense que beaucoup de souffrances, beaucoup de misères qui sont toujours oubliées par la grand déploration marxiste seraient formidablement atténuées s’il y avait une transparence, une plus grande connaissance de ce qu’il en est de la culture, de ce qu’il en est de la religion, de ce qu’il en est du travail, etc.15. »

Ce travail visant à faire advenir cette utopie concrète d’un monde social moins violent symboliquement (et donc aussi, sans doute, physiquement puisque ce sont les violences symboliques qui finissent par produire les violences physiques) commence par des mesures simples qui concernent d’abord les producteurs professionnels de discours symboliques, en l’occurrence les intellectuels :

« Je pense que si tous les intellectuels travaillaient dans l’espace qui le concerne pour faire advenir un tout petit peu plus de transparence, un peu moins d’auto-satisfaction, ce serait un grand changement. Pour prendre une mesure très simple : s’il y avait une commission juridiquement garantie de sociologues, de juristes, etc. pour le contrôle du bon usage des sondages – pas seulement la taille des échantillons, ça irait beaucoup plus loin –, ça serait un progrès dans le sens de la démocratie ; voilà un exemple très simple16. ».

Troisième dialogue : Structures et individu

Le troisième dialogue entre le sociologue et l’historien est consacré au problème de l’antagonisme à la fois méthodologique, épistémologique et ontologique de la structure, d’une part, et de l’individu, d’autre part. L’ensemble des sciences sociales depuis leurs origines ont été en effet dominées, note Chartier, par cette alternative entre des approches objectivistes, « c’est-à-dire les approches en termes de structures, de hiérarchies, de positions objectives » et les approches subjectivistes qui entendent rendre compte du réel en restituant « les actions, les stratégies, les représentations des individus et les actions qui le lient »17. Or, cette alternative est, pour Bourdieu, un faux problème, c’est-à-dire un problème qui est improductif sur le plan scientifique mais répond, en fait, à des intérêts sociaux et relève d’effets de mode comparables à ceux de la haute couture :

« […] je pense que la plupart de ces oppositions entre macro/micro, objectif/subjectif, et aujourd’hui, chez les historiens, entre l’analyse économique et l’analyse politique, etc., sont de fausses oppositions, qui ne résistent pas à trois secondes d’analyse théorique, mais qu’elles sont extrêmement importantes parce qu’elles remplissent des fonctions sociales pour ceux qui les utilisent. Par exemple, le champ scientifique obéit malheureusement à des lois de changement tout à fait semblables à celui de la haute couture ou à celui du champ religieux ; c’est-à-dire que les jeunes, les nouveaux venus, font des révolutions, vraies ou fausses, des hérésies, et ils disent : “ Voilà, tous les vieux nous ont bassiné pendant trente ans avec l’histoire économique à la Labrousse et à la Braudel ; on a compté les tonneaux dans le port de Lisbonne, etc. ; ça suffit ! Maintenant, il faut compter autre chose.” Alors, on comptera les livres, par exemple, comme on comptait les tonneaux, sans trop s’occuper de ce que contiennent les livres. Ou bien on dit :“Mais non, tout est dans le politique.” Etc. C’est exactement du même type que les robes qui sont longues une fois, puis courtes la semaine d’après… L’intérêt des faux problèmes, c’est qu’ils sont éternels. En plus, ces faux problèmes, du point de vue la science, sont souvent enracinés dans des vrais problèmes politiques : c’est le cas, par exemple, de l’opposition entre individu et société, individualisme et socialisme, individualisme et collectivisme, individualisme et holisme, tous ces mots en “isme” absurdes, à mes yeux, sans queue ni tête.18 »

Concernant l’opposition structure/individu, Bourdieu reconnaît qu’elle est improductive sur le plan scientifique dans la mesure où le sociologue doit prendre en compte et intégrer le fait que la représentation individuelle fait partie de la réalité « objective » qu’il doit analyser :

« Chacun de nous a un point de vue : il est situé dans l’espace social et, à partir de ce point de l’espace social, il voit l’espace social. Une fois qu’on a dit ça, on voit bien que l’alternative est idiote. Pour comprendre le point de vue de Roger Chartier sur l’histoire, il faut savoir à quel point de l’espace des historiens est situé Roger Chartier. Et on aura à la fois la vérité objective de Roger Chartier et le principe de ses représentations. Le travail du sociologue consistera à englober les deux19. »

En d’autres termes, il s’agit pour Bourdieu de sortir du conflit stérile entre phénoménologie (Sartre) et structuralisme (Lévi-Strauss) pour intégrer la sphère de la représentation au domaine de l’objectivable puisque qu’elle y participe de plein droit : la manière dont un individu se représente sa position dans le monde social ne peut, certes, pas être prise pour argent comptant par le sociologue mais vaut comme symptôme (objectivable) de la position objective dudit individu dans le monde social et dans le champ où il se situe.

La sociologie est forcément une discipline plus impliquante que l’histoire dans la mesure où, comme le rappelle Chartier, l’historien est « rarement en situation d’expérimentation épistémologique »20 contrairement au sociologue qui peut être amené à travailler sur des objets avec lesquels il entretient des rapports proches voire intimes, comme Bourdieu qui revient dans son village natal du Béarn pour une étude sur le célibat en milieu rural21 ou qui se livre à une étude détaillée du champ universitaire et académique duquel il fait lui-même partie dans Homo academicus. On retrouve ainsi, comme dans le premier dialogue, des considérations sur le statut social comparé de la sociologie et de l’histoire, donc ipso facto du sociologue et de l’historien. Les sociologues, contrairement aux historiens, dérangent dans la mesure où leur travail est forcément en lien avec le présent et entend remettre en question l’ordre établi :

« Les sociologues sont vus comme des gens agressifs, conflictuels, des gens “à histoires”, alors que les historiens sont des gens “sans histoires” ; ils travaillent sur des choses révolues. De temps en temps, ils soulèvent un débat sur la Révolution française…22 »

Mais ce statut social plus confortable de l’historien peut aussi être un danger dans la mesure où le fait de ne pas avoir en permanence à se justifier d’exister l’incite moins à s’interroger en permanence sur l’épistémologie et la méthodologie de sa discipline, même si se faire passer pour historien peut rendre des services au sociologue lorsque celui-ci ne veut pas perdre trop de temps à se justifier et à expliquer le comment du pourquoi de sa recherche :

« Tu as dit tout à l’heure : chacun a son petit empire, a son petit fief, puis on est peinard ; l’histoire du Moyen Âge n’embarrasse jamais l’histoire moderne. Je pense qu’une des grandes faiblesses de l’histoire – tous mes amis sont historiens, je ne suis pas suspect d’être méchant –, c’est qu’elle n’est pas soumise au fond à cette espèce d’épreuve permanente que subit le sociologue, qui doit sans cesse se justifier d’exister, qui ne peut jamais considérer son existence comme acquise. Un exemple très concret : quand je veux faire passer un questionnaire, je me présente comme historien. Dès qu’il y a une situation difficile, je dis aux étudiants : “Dites plutôt que vous êtes historien.” Un historien est justifié d’exister, alors qu’un sociologue…23 »

Ce passage illustre bien l’opposition ambiguë qui existe entre sociologie et histoire : Bourdieu constate, comme dans le premier dialogue, que l’historien est plus accepté socialement, ce qui le force moins à se remettre en question sur le plan de son activité intellectuelle et met le sociologue en position de force ou de valeur par rapport à lui ; mais, en même temps, ce dernier n’hésite pas à profiter du statut de l’historien en se déclarant tel pour des raisons pratiques de gain de temps et d’énergie. Un obstacle épistémologique pour l’historien peut donc se révéler, utilisé par le sociologue, une arme pour mieux parvenir à ses fins : c’est en se faisant passer pour un historien que, in fine, il réussira à produire de la sociologie dans de meilleures conditions sociales et scientifiques.

Quatrième dialogue : Habitus et champ

Ce quatrième dialogue est en lien de continuité direct avec le précédent dans la mesure où le duo célèbre de concepts bourdieusiens que sont l’habitus et le champ permettent de dépasser la fausse alternative structure/individu dont il était question auparavant :

« […] je vais saisir l’occasion pour faire voir à quel point l’opposition individu/société, sur laquelle repose toute une série de débats actuels (holisme vs individualisme, par exemple) est absurde. La société – faire une phrase dont le sujet est “la société”, c’est s’engager à faire du non-sens, mais je suis obligé de parler comme ça pour aller vite – existe de deux façons. Elle existe dans l’objectivité, sous forme de structures sociales, de mécanismes sociaux, par exemple les mécanismes de recrutement des grandes écoles, les mécanismes du marché, etc. Et elle existe aussi dans les cerveaux, dans les individus ; la société existe à l’état individuel, à l’état incorporé ; autrement dit, l’individu biologique socialisé, c’est du social individué24. »

Contrairement aux accusations de déterminisme rigide dont Bourdieu fait souvent l’objet, et qui reposent souvent sur une mécompréhension du concept d’habitus, il convient de rappeler la plasticité de celui-ci. L’habitus, en tant qu’ensemble socialement constitué de catégories subjectives de perception du monde social et d’action sur lui, se construit par rapport à un champ objectif qui contribue en retour à structurer cet habitus. C’est là l’une des thèses centrales de Bourdieu qui pense les choses non en terme déterministes mais en termes probabilistes et dispositionnels : s’il y a déterminisme, il ne peut être que statistique. En d’autres termes, l’habitus n’est pas un destin, un fatum contre lequel on ne pourrait rien faire : « […] l’habitus, ce n’est pas un destin ; ce n’est pas un fatum comme on me le fait dire ; c’est un système de dispositions ouvert qui va être constamment soumis à des expériences et, du même coup, transformé par ces expériences. Cela dit, je vais tout de suite corriger : il y a une probabilité, qui est inscrite dans le destin social associé à une certaine condition sociale, que les expériences confirment l’habitus ; autrement dit, les gens auront des expériences conformes aux expériences qui ont formé leur habitus. Je vais dissiper une autre difficulté : l’habitus ne se révèle – c’est un système de virtualité – qu’en référence à une situation. Contrairement à ce qu’on me fait dire, c’est dans la relation avec une certaine situation que l’habitus produit quelque chose. Il est comme un ressort, mais il faut un déclencheur. Et, selon la situation, l’habitus peut faire des choses inverses25. »

Concernant le concept de champ, c’est-à-dire l’espace social défini où se jouent des luttes entre agents pour accroître son capital symbolique, l’historien interpelle le sociologue en lui demandant dans quelle mesure il est possible d’historiciser cette notion. Le champ sportif, par exemple, le champ artistique ou le champ politique sont-ils des structures homogènes qui perdurent telles quelles depuis des siècles ? Bourdieu, en ce qui le cocerne, déclare avoir « une sorte de suspicion, de défiance méthodique ou méthodologique à l’égard des grandes lois tendancielles qui ont fleuri dans le marxisme et dans le post-marxisme »26 et qui ont toujours tendance à écraser le réel en le simplifiant voire à poser de faux problèmes du type : « Est-ce que c’était mieux avant qu’après (ou actuellement) ? » Face à ces faux semblants, il s’agit de traquer la discontinuité derrière l’apparente continuité qui relève en réalité de l’illusion rétrospective et constitue l’un des grands problèmes de l’historien aux yeux de Bourdieu :

« […] dans le cas du sport, il me paraît dangereux de faire, comme tant d’historiens du sport, une généalogie continue depuis les Jeux Olympiques de l’Antiquité jusqu’aux Jeux Olympiques d’aujourd’hui. Il y a une continuité apparente qui masque une formidable rupture au XIXe siècle avec les boarding schools, avec le système scolaire, avec la constitution d’un espace sportif… Autrement dit, il n’y a rien de commun entre les jeux rituels, comme la soule, et le football. C’est une coupure totale. Et le problème serait le même – et c’est là que ça devient plus étonnant – si on parle des artistes. On a envie de dire que Michel-Ange et Jules II, c’est la même chose que Pissaro et Gambetta. En fait, il y a des discontinuités formidables, et il y a une genèse de la discontinuité. C’est là que ça devient intéressant. Dans le cas du sport, la discontinuité est assez brutale : en liaison avec les internats, etc.27. »

Ces considérations sur les champs, leur genèse et leur structure vont nous amener au cinquième et dernier dialogue qui est consacré en grande partie au champ esthétique à travers les figures de Flaubert et Manet.

Cinquième dialogue : Manet, Flaubert et Michelet

À l’époque où ces entretiens de 1988 ont lieu, Bourdieu est en train de travailler à l’un de ses grands livres qui sortira quatre ans plus tard : Les Règles de l’art/Genèse et structure du champ littéraire (1992). S’ouvrant sur une analyse approfondie de L’Éducation sentimentale de Flaubert, le sociologue montre dans cet ouvrage comment se constitue un champ littéraire autonome reposant sur ses propres lois de production et de légitimation. De manière analogue, Bourdieu montre que Manet a fait dans le champ de la peinture ce que Flaubert a fait dans le champ de la littérature, en s’opposant à l’académisme de son temps : les deux « doivent être considérés comme des fondateurs de champs »28. En contestant les règles et les codes de la peinture académique qu’il maîtrise par ailleurs, Manet invente le champ artistique au sens moderne du terme, c’est-à-dire un champ où l’Académie n’a plus le monopole de dire qui est un peintre et qui ne l’est pas :

« Un monde bien intégré, académique, dit : “Ça c’est un peintre, ça ce n’est pas un peintre.” C’est un peintre parce qu’il est “patenté”, parce que l’État dit que c’est un peintre, parce qu’il est certifié peintre – c’était ça l’Académie. Du jour où Manet fait son coup, plus personne ne peut dire qui est peintre. Autrement dit, on passe du nomos à l’anomie, c’est-à-dire à un univers dans lequel tout le monde est légitimé à lutter à propos de la légitimité. Plus personne ne peut dire : “Je suis peintre” sans trouver quelqu’un qui dira : “Non, tu n’es pas peintre et je peux, au nom de ma légitimité, contester ta légitimité29.” »

La figure de Manet occupera longtemps Bourdieu puisque l’un de ses derniers cours au Collège de France (1998–1999) lui sera consacré. S’il m’est permis d’évoquer un souvenir personnel, c’est d’ailleurs à l’un des cours sur Manet de Bourdieu auquel j’ai assisté tout à fait par hasard l’une des premières fois (la première ?) où je suis allé au Collège de France… Comme Manet, Flaubert est le produit d’un champ qu’il contribue en retour à produire et à reconfigurer en même temps que « le plus sociologue des romanciers » :

« […] pour moi, l’inventeur de la sociologie, le plus sociologue des romanciers, c’est Flaubert. Ce qui surprend souvent puisqu’il est en même temps l’inventeur du roman formel. Et il y a eu à mon avis à tort, un effort, en particulier de la part des romanciers du Nouveau Roman et de leurs critiques, à partir de la fameuse phrase “Ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien”, pour constituer Flaubert comme inventeur du roman pur, du roman formel, sans objet, etc. En réalité, Flaubert est le plus réaliste, sociologiquement, de tous les romanciers, en particulier dans L’Éducation sentimentale, et, en particulier, parce qu’il est formel. On peut dire exactement la même chose de Manet, dont les recherches formelles étaient en même temps des recherches de réalisme. Et l’antinomie entre formalisme et réalisme, c’est encore une des ces antinomies stupides. Je pense que le travail de recherche formelle dans le cas de Flaubert a été l’occasion d’une anamnèse sociale, d’une retour du refoulé social30. »

C’est à travers le travail sur la forme romanesque que Flaubert a pu dire des vérités sur le monde social parce que ce travail sur la forme était une recherche sociologique inconsciente, « parce que c’est à travers un travail sur la forme, qui était en même temps un travail sur lui-même un travail de socio-analyse, qu’il produisait la vérité objective de ce qui lui faisait écrire un roman »31 en imaginant un personnage (Frédéric Moreau) qui occupait dans l’espace social une position structurellement homologue à la sienne32.

Mais le sociologue ne pourrait-il pas envier l’aisance littéraire du romancier ? La question est ambiguë et nous ramène, pour finir, encore une fois sur le terrain de la comparaison entre histoire et sociologie, cette fois-ci considérée du point de vue de leur mode d’écriture. L’histoire comporte une part importante de narrativité, d’évocation au sens de Michelet qui concevait l’histoire comme une « résurrection de la vie intégrale » (préface de 1869 à L’Histoire de France). Or, pour Bourdieu, ce travail sur la forme et l’écriture participe sans doute de la sympathie dont jouit l’historien, et que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, mais constitue également une forme de danger dans la mesure où trop de préoccupations esthétiques peut faire pencher l’histoire davantage du côté de la littérature (comme Michelet, précisément) que du côté de la science. Le sociologue, lui, ne court pas ce risque car il entend consommer « jusqu’au bout la coupure avec l’expérience première, avec les adhérences esthétiques, les jouissances du rapport à l’objet »33.

Conclusion : Une proximité distante

Je pense que l’une des raisons pour laquelle ces cinq dialogues sont l’une des meilleures introductions à la pensée et à l’œuvre de Bourdieu (telle, du moins, qu’elle se trouvait à la fin des années 1980) vient du rapport particulier qu’entretiennent le sociologue et l’historien (maintenant professeur au Collège de France depuis 2007) qui est à l’origine de l’édition de ce texte. Roger Chartier est familier de l’œuvre de Bourdieu et proche personnellement de lui, ce qui lui permet de poser de vraies questions dont le sociologue ne peut que constater lui-même la pertinence. Mais, en même temps, il est historien, ce qui affecte ces entretiens d’un coefficient d’altérité en abordant les problématiques bourdieusiennes, pour ainsi dire, du dehors, avec un regard neuf et extérieur qui est précisément celui du lecteur et de l’homme de bonne volonté cherchant à mieux comprendre l’un des sociologues français majeurs du XXe siècle. Par ailleurs, le fait de saisir la parole vive de Bourdieu en entretien a sans aucun doute une vertu pédagogique : elle permet de clarifier un certain de nombre de concepts ou de problèmes aussi centraux qu’ardus (épistémologie de la connaissance sociologique, rapport entre individu et structure, habitus, champ, etc.). J’ajoute que Bourdieu a le soin de développer de nombreux exemples pour se faire comprendre dès qu’il explique quelque chose de difficile ou de complexe. Surtout, ces entretiens permettent de questionner le rapport de Bourdieu à l’histoire qui est, au moins, aussi central que son rapport à la philosophie mais beaucoup moins étudié34. En prenant la décision de publier ces entretiens, Chartier et les éditions Agone posent sans aucun doute un jalon dans le dialogue aussi difficile que nécessaire entre sociologues et historiens.

——

1 Pierre Bourdieu et Roger Chartier, Le Sociologue et l’Historien, avec une préface de Roger Chartier, Marseille, Agone, INA et Raisons d’agir, 2010, p. 23.

2 Ibid, p. 22

3 Ibid., p. 23. Concernant l’étude du champ académique et de l’université, rappelons qu’ Homo academicus est paru quatre ans avant ces entretiens (Éditions de Minuit,1984). C’est sans doute à la réception très hostile de ce livre dans les milieux universitaires que Bourdieu fait allusion ici.

4 Je signale à ce propos la nouvelle édition en poche du livre classique de Max Weber (que Bourdieu cite souvent à propos des concepts de prêtre et de prophète) Le Judaïsme antique, traduction inédite par Isabelle Kalinowski, avec la collaboration de Camille Joseph et Benjamin Lévy, présentation, glossaire et notes par Isabelle Kalinowski, Flammarion, Champs Classiques, 2010 (1917–1918).

5 Le Sociologue et l’historien, p. 24

6 Ibid., p. 26.

7 Ibid.

8 Voir, entre autres, sur ce point les critiques de Luc Ferry et Alain Renaut dans La Pensée 68, Folio Essais, 2008 (1988), Chapitre V « Le marxisme français (Bourdieu) », p. 239–279. Ferry et Renaut s’en tiennent essentiellement au critère poppérien de la non falsifiabilité (qu’ils prennent comme allant de soi sans jamais le discuter) pour ranger la sociologie bourdieusienne du côté d’une vague idéologie néo-marxiste – sans prendre en compte les arguments que Bourdieu lui-même avait prévus en anticipant ce type de critique. Cf. la citation mise en épigraphe de cet article. En tant que lecteur assidu de Bourdieu, j’ai toujours été frappé par la grande capacité d’anticipation du sociologue dans ses textes : il passe son temps à déjouer les contresens, les lectures biaisées et les contre-arguments que pourrait lui opposer son lecteur. On retrouve cette attitude dans les enregistrements de la parole du sociologue : il n’a de cesse de se corriger, de préciser sa pensée, d’anticiper les malentendus qui pourraient naître de ce qu’il dit. C’est précisément ce qu’on ressent en lisant ces entretiens.

9 Le Sociologue et l’historien, p. 25–26. Sur la figure du prophète, cf. Max Weber, note 4, op.cit.

10 Ibid., p. 36–37.

11 Ibid., p. 39.

12 Ibid., p. 40. Je souligne.

13 Pierre Carles, La Sociologie est un sport de combat, 2001. Cette excellente introduction au travail de Bourdieu réalisée un an avant la mort du sociologue se trouve facilement en intégralité sur Internet. Cette idée est présente chez Bourdieu lui-même qui définit dans ce deuxième dialogue le sociologue comme « un professeur de judo symbolique » (p. 49).

14 Ibid., p. 41.

15 Ibid., p. 44–45.

16 Ibid., p. 55.

17 Ibid., p. 57.

18 Ibid., p. 58–59. L’allusion au fait de compter les livres plutôt que les tonneaux ne peut pas ne pas faire sourire Chartier qui est, rappelons-le, un historien spécialiste du livre, de l’édition et des pratiques de lecture qui n’entend pas seulement compter les livres mais, précisément, « s’occuper de ce [qu’ils] contiennent »… Pour l’analogie entre haute couture et haute culture, cf. « Haute couture et haute culture », in Questions de sociologie, Éditions de Minuit, Reprise, 2002 (1984), p. 196–206. J’ajoute que le livre de Ferry et Renaut sur « la pensée 68 » auquel je fais allusion à la note 8 entre parfaitement dans le mécanisme sociologique décrit par Bourdieu ici : il s’agit bien, pour les deux auteurs trentenaires, de faire une révolution et de se distinguer en poussant vers la sortie leurs glorieux aînés de la génération précédente (Foucault, Derrida, Bourdieu, Lacan mais aussi Deleuze, bien que ce dernier ne fasse pas l’objet d’un chapitre à proprement parler) et de réaffirmer ce que ces derniers critiquaient (le primat du sujet). Pour une réflexion critique approfondie sur l’ensemble de mouvement intellectuel anti-68 dans les années 1980, on se référera avec profit à l’ouvrage de Serge Audier, La Pensée anti-68/Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte/Poche, 2009 (2008), avec une postface inédite de l’auteur.

19 Ibid., p. 62.

20 Ibid., p. 66.

21 Cf. Le Bal des célibataires/Crise de la société paysanne en Béarn, Seuil, Points Essais, 2002 (posth.).

22 Le Sociologue et l’historien, p. 68.

23 Ibid., p. 69.

24 Ibid., p. 77. La formule « faire une phrase dont le sujet est “la société”, c’est s’engager à faire du non sens » m’est toujours restée en mémoire dès le moment où je l’ai entendue. J’y pense à chaque fois que j’entends des journalises se demander si « la société est de plus en plus violente », « la société française va mal » ou ce genre de choses.

25 Ibid., p. 79.

26 Ibid., p. 81

27 Ibid., p. 85. Rappelons que les boarding schools sont les internats des écoles privées anglaises.

28 Ibid., p. 90.

29 Ibid., p. 93–94.

30 Ibid., p. 98.

31 Ibid., p. 99.

32 Pour plus de détails, je renvoie à Bourdieu, Les Règles de l’art, « Prologue / Flaubert analyste de Flaubert », Seuil, Points Essais, 1998 (1992), p. 19–81.

33 Ibid., p. 104. J’ajoute que cette notion de « coupure avec l’expérience première » est très importante pour Bourdieu : c’est l’une des leçons majeures qu’il a retenues de sa lecture de Bachelard durant ses années de formation intellectuelle à l’École Normale, années durant lesquelles, rappelons-le, il s’est beaucoup intéressé à la philosophie des sciences.

34 Concernant, du reste, le rapport de Bourdieu à la philosophie, j’en profite pour évoquer l’ouvrage récent de Marie-Anne Lescourret (dir.), Pierre Bourdieu, un philosophe en sociologie, P.U.F., Débats philosophiques, 2010. Ce petit livre propose une bonne série d’études sur la question.

Henri de Monvallier
Actu Philosophia, 21/05/2010
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« Quel enseignant ne connaît pas Pierre Bourdieu… »

Quel enseignant ne connaît pas Pierre Bourdieu, éminent sociologue français des années 1970–1990, ne serait-ce au moins pour ses écrits sur l’école1 ? Quel historien ou professeur d’histoire n’a pas eu vent des virulentes critiques du médiatique sociologue envers l’histoire et les historiens dans les années 90 ? En effet, à cette époque, l’histoire dite des Annales, de la fin des années 1980 et début 1990, est en crise. Des historiens comme Gérard Noiriel2 , François Dosse3 ou Roger Chartier4 se sont fait l’écho des doutes de l’histoire française et ont tenté de répondre aux critiques formulées à son égard par les autres sciences sociales et le courant relativiste. C’est dans ce contexte que ce petit ouvrage, à l’initiative de Roger Chartier, s’inscrit en nous rapportant les entretiens radiophoniques que Chartier a organisés avec Pierre Bourdieu en 1988, sur France Culture au cours de cinq émissions. Roger Chartier est un historien français5 dont la carrière a coïncidé avec l’émergence de l’histoire culturelle dans les années 1980. Il s’est interrogé, dans le sillage des travaux de Pierre Bourdieu, sur le phénomène de la reproduction sociale au travers d’études sur l’éducation en France ainsi que des pratiques de la lecture à l’époque moderne. Il s’est également penché sur l’épistémologie de l’histoire au moment où celle-ci était assaillie de doutes quant à la scientificité de son discours. Il a aussi réfléchi sur les rapports que l’histoire devait entretenir avec les autres sciences sociales comme la géographie, la philosophie et la sociologie. Il anime toujours l’émission Les lundis de l’histoire sur France Culture, créés en 19666 .

Le contexte des années 80–90, la confrontation de l’histoire et de la sociologie ou Bourdieu contre les historiens

Dans sa préface, Roger Chartier expose clairement le contexte de réalisation des entretiens qu’il a organisé avec Pierre Bourdieu dont il était assez proche ainsi que les objectifs qu’il s’était assigné en les programmant. Très pertinemment, il nous présente Pierre Bourdieu, le plus médiatique des sociologues français de l’époque, mais également un des plus militants. Il retrace ses grands ouvrages qui ont fait date et qui ont souvent suscité débat et polémiques à leur sortie. Il en va ainsi de La Distinction7, qui l’a fait connaître du grand public, publié avec Jean-Claude Passeron. Cet ouvrage fût vivement critiqué par les historiens. Ensuite, Roger Chartier s’attarde sur les relations entre histoire et sociologie ainsi que sur le regard critique de Bourdieu sur l’histoire et les historiens. Pierre Bourdieu reproche ainsi aux historiens de ne pas tenir compte de la construction historique des classifications sociales qu’ils utilisent pour comprendre les sociétés passées. Il dénonce alors la tendance des historiens à universaliser leurs catégories d’analyse alors qu’elles sont avant tout le fruit d’un contexte, d’une lutte, d’une histoire en somme. Et c’est en ce sens que Roger Chartier, qui s’est toujours tourné vers les autres sciences sociales, relie l’histoire et la sociologie à savoir par leur objectif commun de comprendre comment les catégories sociales se sont constituées et comment les individus se les représentent au fil des âges. Au milieu des années 90, la critique de Bourdieu à l’égard de l’histoire se fait plus virulente avec le primat du politique et de l’individu ainsi que la vogue pour l’histoire nationale ; l’historien médiatique de l’époque, René Rémond est une de ses principales cibles. Cette habile préface permet à Roger Chartier de présenter clairement les tenants et les aboutissants de ses entretiens, au travers du regard du sociologue, Chartier souhaite avant tout questionner l’histoire sur les questions de l’objectivité, il souhaite également nouer des parallèles entre l’histoire qui étudie les sociétés passées et la sociologie qui étudie les sociétés présentes.

Le travail du sociologue et de l’historien, parallèles et divergences

Dans un premier entretien, Roger Chartier invite Pierre Bourdieu à exposer les tenants et les aboutissants de la sociologie et de présenter le métier de sociologue. Pierre Bourdieu met alors en lumière les difficultés auxquelles est confronté quotidiennement dans son travail, le sociologue. Ainsi, Bourdieu se plaît à souligner que son métier n’est pas facile parce qu’il dit des vérités scientifiques qui peuvent blesser. Pourquoi ? A l’aide d’anecdotes, il nous explique que la sociologie parle du présent, des gens qui vivent et donc qu’elle ne bénéficie pas de la distance temporelle de l’histoire et que le terrain est toujours brûlant. Au-delà du problème de la sociologie, c’est le positionnement de l’intellectuel en France que Bourdieu interroge. La sociologie ressent donc un besoin impérieux de scientificité, c’est-à-dire de pouvoir vérifier ce qu’elle avance. Les sociologues et les historiens se retrouvent autour de la même difficulté, l’objectivité.

La sociologie est un sport de combat8 ou le risque de dénoncer les illusions

Les travaux de Pierre Bourdieu sur la reproduction sociale ou le monde universitaire ont fait naître chez nombre d’intellectuels une certaine aversion pour la sociologie et pour Bourdieu en particulier. Il rétorque que la sociologie, chargée de dénoncer les idées reçues, suscite sinon la haine, du moins le désintérêt. Selon Bourdieu, si ses ouvrages ont provoqué un débat si violent, c’est parce qu’ils ont dénoncé des illusions et notamment celle de liberté, de libre-arbitre et de mérite, cher aux républicains et aux intellectuels en général. Mais c’est également parce que ses travaux ont démonté le discours de la classe dominante, à savoir celui d’imposer une vision déterministe des classes dominées. Ainsi, les travaux de Bourdieu affichent pour but de démontrer que le déterminisme social peut se surmonter si on en connaît les mécanismes et si, auparavant, on a dénoncé l’illusion de liberté. Roger Chartier, à ce sujet, interroge Bourdieu sur le rejet qu’a suscité La Distinction. Celui-ci répond qu’il y a eu rejet de la part des intellectuels français car cet ouvrage mettait en lumière le poids de l’héritage et de la transmission dans le domaine culturel, enlevant ainsi, du même coup, le mérite à l’homme cultivé, d’où une réaction violente de l’intelligentsia française. C’est en ce sens, que Bourdieu fait part de ses doutes quant à la sociologie et au métier de sociologue et se pose ainsi la question : « Est-ce qu’il est bon de dire ce qu’il en est du monde social ? Est-ce qu’un monde social qui se connaîtrait lui-même serait vivable ? »9 . En un mot, selon Bourdieu, la sociologie essaie de dire des choses que personne ne veut savoir et surtout pas ceux qui le lisent…Tel est pour lui le paradoxe de la sociologie qui en fait une science humaine très exposée aux feux des critiques et polémiques. C’est pour cela que la sociologie doit rechercher, comme l’histoire, l’objectivité.

Histoire et sociologie, une quête commune, la recherche de l’objectivité mais des finalités différentes

Au cours de ces entretiens, un des buts officieux de Roger Chartier était de faire parler Bourdieu sur l’histoire qu’il avait tant décrié quelques temps auparavant, et notamment de lui faire pointer les similitudes qu’il pouvait exister entre ces deux sciences humaines. C’est la notion d’objectivité qui réunit les historiens et les sociologues selon Bourdieu et Chartier. A cette époque, l’histoire abandonne progressivement l’étude macro-sociale pour se tourner vers l’individu, d’où le développement de la biographie. Selon Bourdieu, pour atteindre cette objectivité lorsque l’on s’attache à comprendre les phénomènes sociaux, il faut avant tout liquider les oppositions fictives comme individu/société, macro/micro, économique/politique… Cependant, Bourdieu souligne que les historiens rencontrent moins de problèmes dans leur quête d’objectivité que les sociologues qui sont impliqués dans les phénomènes sociaux dont ils tentent de démonter les mécanismes. Ainsi, Bourdieu racontent ses difficultés lorsqu’il étudiait un monde dont il était partie prenante, le monde universitaire, alors que le monde de l’épiscopat ne lui guère posé de soucis épistémologique. Chartier abonde également dans ce sens en éclairant les finalités des discours historique et sociologiques : l’histoire est faite pour créer des racines et de l’identité et ainsi rassurer, conforter, alors que la sociologie engendre souvent des tensions en poussant les individus à se réapproprier eux-mêmes. Bourdieu, non sans malice, affirme que l’histoire est une science conviviale, alors que la sociologie serait plutôt une « science à histoires »10 . Enfin, Chartier tente de conclure, pour expliquer les difficultés que rencontre la sociologie dans l’univers intellectuel, en évoquant le passé de cette jeune science dévorée par l’ambition dominatrice insufflée par Comte et Durkheim face aux Annales de Bloch et Febvre.

Le concept d’habitus, carrefour entre sociologie et histoire ?

Dans un quatrième entretien, Chartier revient sur le concept d’habitus réactivé par Bourdieu dans ses travaux et tente d’en souligner les bénéfices pour l’histoire. Bourdieu définit ainsi l’habitus comme des dispositions existant à l’état virtuel chez l’individu et pouvant être activé à tout moment en fonction de la situation du moment. Cet habitus, et c’est là le lien avec l’histoire, nous rappelle que chaque individu est le fruit d’une histoire, d’une éducation et qu’il a effectué, au cours de son existence un travail d’intériorisation des structures sociales, ce là-même que les sociologues tentent de décrypter. Ainsi Chartier évoque la possibilité pour les historiens de travailler avec ce concept emprunté à la sociologie en se lançant à la recherche de ces lieux ayant façonné l’habitus : la prime enfance ? La famille ? Ou bien des lieux plus institutionnels pouvant, à ce moment-là, transformer l’habitus de l’individu ? En d’autres termes, comment naît l’individu, l’être socialisé ? Comment passe-t-on de l’individu biologique à l’individu social ? Ce cheminement de pensée permet de retomber sur les travaux de Bourdieu portant sur l’école et l’idée de détermination. Pour Bourdieu, les jeux sont joués très tôt, dès la prime enfance ; à partir de ce moment-là, toutes les expériences sociales pouvant impacter la trajectoire sociale de l’individu seront perçus à travers des catégories déjà construites et que l’individu ne peut que se « fermer »11 . Cependant, Bourdieu insiste bien sur le fait que l’habitus n’est pas un destin social tout tracé mais constitue un ensemble de dispositions ouvert aux expériences sociales à venir. Bourdieu semble réticent à l’idée de Chartier d’étudier comment, dans le temps long, se construisent les catégories du mental, les représentations sociales des individus. Bourdieu affiche sa méfiance à l’égard de la longue durée, y préférant le présent, à cause des possibles dérives téléologiques, selon lui et la tentation d’établir des lois, à l’exemple du marxisme. Enfin, Roger Chartier invite Bourdieu à s’exprimer sur le deuxième concept au cœur de son travail, celui de champ. Un champ est un espace social auquel l’habitus se confronte et qui le pousse à se transformer de telle ou telle manière. Ces champs sont des espaces sociaux dans lesquels les acteurs évoluent, se transforment, se confrontent… L’émergence d’un champ est toujours un enjeu de pouvoir. C’est le pouvoir qui structure le champ à l’aide de normes. Chartier propose alors à Bourdieu d’expliquer la genèse d’un champ à l’aide de ses dernières études portant sur le champ artistique.

La genèse d’un champ, l’exemple artistique

Dans ses derniers travaux, Bourdieu s’est penché sur les cas de quelques grands artistes, Manet, Flaubert et Michelet. La raison de cet attrait pour ces artistes chez Bourdieu est d’avoir créés un nouveau champ. Dans le cas de Manet, c’est d’avoir créé un champ artistique en dehors du champ de la peinture académique de l’époque. Ainsi, Bourdieu s’est lancé dans l’étude de l’individu Manet et de l’espace dans lequel il se situait afin de comprendre la genèse du nouveau champ pictural qu’il allait engendrer. Cette étude de Manet conduit alors Bourdieu à définir l’art moderne, un art non académique dans lequel les artistes doivent sans cesse lutter pour leur légitimité et leur statut de peintre qui n’est plus défini par une norme, par une formation, en un mot par l’Etat. Ce qui différencie le champ artistique du champ scientifique par exemple, selon Bourdieu, est la faible institutionnalisation du champ, c’est-à-dire la faible présence d’instances organisatrices du champ. Enfin, Bourdieu évoque Flaubert comme le véritable précurseur de la sociologie et du roman formel, honneur que l’on attribue souvent à Balzac. Flaubert est plus réaliste, d’après Bourdieu, car il a su, plus ou moins consciemment, formaliser, extérioriser sa propre expérience sociale pour en faire un roman, à la manière d’un sociologue. En clair, pour Bourdieu, l’écriture littéraire peut permettre d’atteindre une certaine objectivité, c’est-à-dire une certaine mise à distance du phénomène social étudié ; et en ce sens, sociologie et histoire se retrouve autour de ce souci permanent. L’écriture romanesque peut-elle y aider ? C’est ce que soulève Chartier à la fin de ces entretiens. Bourdieu termine en concédant que l’art de la langue, de l’écriture pourrait atténuer la rudesse des vérités sociologique et ainsi les tourments du sociologue…

Conclusion, Pierre Bourdieu entre passion et tourments

La forme de l’ouvrage, un dialogue, offre à cet ouvrage une certaine vitalité. Malgré quelques passages techniques dus au vocabulaire employé et à la construction de certaines phrases, le contenu reste largement abordable aux non-familiers de la sociologie et de la pensée de Bourdieu en particulier. L’intérêt de cet ouvrage est de mêler, voire de confronter la position de l’historien et du sociologue, qui, tous les deux, travaillent sur des faits sociaux. Le style oral, à peine remanié lors de la publication, permet également de donner un aspect plus vivant à l’ouvrage, aspect rehaussé par les quelques anecdotes dont Pierre Bourdieu a émaillé son propos afin de le rendre plus concret et accessible. Même, on semble percevoir, au détour de certaines réponses de Bourdieu, le doute voire l’anxiété de ce grand sociologue quant à son métier de « diseur de vérité » qui comporte des moments difficiles surtout lorsque l’on est si médiatiquement exposé. La passion pour le savoir, la compréhension des mécanismes sociaux dont Bourdieu est animé semble parfois insuffisante à compenser toute la responsabilité qui incombe au sociologue de dire la vérité sociale, qu’elles qu’en soient les conséquences. Enfin, cet ouvrage, outre son aspect épistémologique évident pour tout historien, constitue une habile invitation à partir à la redécouverte de l’œuvre de Pierre Bourdieu, même si elle peut conduire, au détour d’une analyse, à susciter des sentiments contradictoires oscillant entre indignation, résignation ou colère…Surtout si on est enseignant…

Pour en savoir plus sur Pierre Bourdieu

Avant de se lancer dans les œuvres de Pierre Bourdieu, on pourra avantageusement se plonger dans Pierre Bourdieu, son œuvre, son héritage, Editions des Sciences Humaines, 2008. On pourra également visionner le documentaire de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat sorti en 2001. Ce documentaire qui suit Pierre Bourdieu dans son travail et ses déplacements entre conférences et émissions radios nous dévoile comme dans ces entretiens, un Pierre Bourdieu intimiste.

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1 Dans Les Héritiers puis La Reproduction, publiés avec J.-C Passeron, Bourdieu nous livre une vision désenchantée de la démocratie au travers d’une étude sans concessions sur l’école perçue comme impuissante à corriger les inégalités sociales et de naissance.

2 NOIRIEL Gérard, Sur la crise de l’histoire, Paris, Belin, 1996.

3 DOSSE François, L’Histoire en miettes. Des “Annales” à la “nouvelle histoire”, Paris, La Découverte, 1987.

4 CHARTIER Roger, Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Albin Michel, Paris, 1998.

5 Eléments biographiques sur Roger Chartier réunis à l’aide de la notice du Dictionnaire des Sciences Humaines, Paris, PUF, 2006.

6 Les Lundis de l’histoire sont une des plus anciennes émissions de la radio publique française.

7 BOURDIEU Pierre, La Distinction : critique social du jugement, Paris, Editions de Minuit, 1979.

8 Expression employée par Pierre Bourdieu lui-même dans le film documentaire de Pierre Carles, La sociologie est un sport de combat, 2001.

9 BOURDIEU Pierre et CHARTIER Roger, Le sociologue et l’historien, Marseille, Agone, 2010, op., cit., p. 45.

10 Ibid., p. 69.

11 Ibid., p. 78.

Sébastien Coupez
Les Clionautes, 15/05/2010
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Compte-rendu
En 1988, Roger Chartier reçoit Pierre Bourdieu à France Culture, dans le cadre d’une série de cinq émissions qui voient un riche dialogue s’établir entre l’historien et le sociologue. La plupart des grandes thématiques et des concepts clés de l’œuvre de Pierre Bourdieu sont alors abordés, tout autant que le problème de la réception de ses travaux en France, et notamment celui de l’hostilité affichée à son endroit dans certains milieux médiatiques. Par ailleurs, l’entretien est aussi l’occasion de réflexions intéressantes mais sans doute trop rapides de Bourdieu sur l’histoire et les historiens. La forme orale que prend l’entretien implique une clarté bienvenue, notamment quand Pierre Bourdieu revient sur les notions d’« habitus », de « champ » ou de « reproduction » et qu’il fournit des explications et des éclaircissements utiles tant au spécialiste qu’au profane. Voici enfin ces entretiens publiés chez Agone.
B.E.
Les Lettres françaises, mars 2010
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Bourdieu - Chartier, dialogue sur la société

Dans cette transcription d’entretiens radiodiffusés, le sociologue et l’historien interrogent les catégories fondamentales de l’analyse critique et des représentations du monde.

Pour le lecteur qui ne connaît pas les travaux de Pierre Bourdieu on ne peut que recommander la lecture de ce petit livre qui est la transcription de cinq entretiens de France Culture entre l’historien Roger Chartier et le sociologue Pierre Bourdieu. C’est une merveilleuse introduction à l’œuvre du sociologue. « Son mérite est, comme le dit dans la préface Roger Chartier, de saisir au plus prêt de la vivacité de l’échange la manière de penser [de Bourdieu]. » Ces cinq entretiens font rencontrer « un Bourdieu enjoué, ironique avec les autres mais aussi avec lui-même, un Bourdieu sûr des ruptures scientifiques opérées par son travail, mais également toujours prêt au dialogue avec d’autres disciplines et d’autres approches. » Quoique qu’aient pu dire ses détracteurs (et osent dire encore) c’est là le portrait le plus exact que l’on puisse donner de lui.

En réponse aux questions, informées, précises, attentives aux contradictions tout en restant chaleureuses, de Roger Chartier, Bourdieu développe ce que peut être une sociologie qui, qu’elle le sache ou non, qu’elle le veuille ou non, répond à des questions extrêmement importantes ; qui, en tout cas, les pose et a le devoir de les poser mieux qu’elles ne se posent dans le monde social ordinaire. Cette sociologie en se donnant les moyens de placer les auditeurs-lecteurs dans une position d’auto-analyse rompt totalement avec la conception de l’intellectuel total assuré de sa fonction prophétique qui, en le situant du coté du sacré, le séparait des profanes. Mais ce travail qui consiste à rendre problématique ce qui semble aller de soi dans le monde social nécessite d’interroger les catégories utilisées pour penser le monde en mettant au jour tous les rapports de force qui construisent les évidences. C’est dire que le pouvoir symbolique qui consiste à imposer avec des mots des schèmes de pensée est toujours un enjeu de luttes.

Le deuxième entretien traite des rapports entre la connaissance et la liberté. D’entrée de jeu Bourdieu déclare : « nous sommes déterminés et nous avons une petite chance de devenir libre, nous naissons dans l’impensé et avons une toute petite chance de devenir des sujets. » Tenant aux catégories de pensée, aux structures mentales, aux manières universitaires, les intellectuels – manipulateurs du symbolique – résistent tout particulièrement à la sociologie : ils peinent, plus peut-être que tout un chacun, à se réapproprier la connaissance des déterminismes qui leur permettrait pourtant de devenir un petit peu le sujet de leurs pensées. Cette analyse conduit Bourdieu à une critique des doxosophes « savants de l’apparence et savants apparents » et à penser que « dire ce qu’il en est du mode social » atténuerait beaucoup de souffrances puisque « le peuple, étant particulièrement dominé, est particulièrement dominé par les mécanismes symboliques de domination ». Dans le troisième entretien (intitulé « Structures et individu »), Bourdieu en réponse à une question de Roger Chartier considère que l’opposition entre les analyses des structures et les études des actions, stratégies et représentations des individus est une fausse opposition qui permet à ceux qui l’utilise de contester l’autorité dans le champ scientifique, ou de parler de politique de manière déguisée (du socialisme ou du libéralisme). Il est vrai que, à partir du moment où « chacun de nous a un point de vue : il est situé dans un espace social et à partir de ce point de l’espace social il voit l’espace social », il n’y a plus d’opposition entre les deux dimensions. Reste à traiter de l’habitus et du champ, deux notions fondamentales de Pierre Bourdieu, soit de connaître quel est le processus par lequel les individus intériorisent les structures du monde social et les transforment en schèmes de classement (en particulier des catégories de pensée, de l’entendement, des systèmes de perception incorporés) qui guident leurs comportements, leurs conduites, leurs choix et leurs goûts, (ce qui définit l’habitus). Ce système de dispositions qui se manifeste en relation avec une situation est le résultat de l’histoire individuelle, d’une éducation associée à un milieu et d’une histoire collective. Reste que l’habitus n’est pas un destin c’est un système ouvert sans cesse transformé par l’expérience qui ne se révèle que face à une situation. Ici la notion de champ prend tout son sens. Les champs (sorte d’arènes ou de petits univers spécifiques) se sont presque toujours constitués contre le champ économique pour ensuite être plus ou moins objet d’attentions de l’Etat qui est « le lieu d’une lutte à propos du pouvoir sur les champs ». La recherche sur la genèse de la constitution d’un champ est donc centrale. Manet, par exemple, rompt avec l’institution c’est un hérésiarque ; avant Manet le champ fonctionnait autour d’un nomos (une loi fondamentale un principe de division), après Manet le champ de la peinture devient anomique : tout le monde est légitimé à lutter à propos de la légitimité (dire ce qu’est la peinture). Le champ a donc une loi fondamentale, des règles, mais pas de nomothète. Il a des régularités, des censures, des répressions, des récompenses sans que cela ait été institué.

Ce livre passionnant qui se lit d’un trait devrait inciter le lecteur à se plonger dans Questions de sociologie puis, de là, à se lancer dans la lecture d’ouvrages de recherche comme La distinction ou La noblesse d’Etat. Sa connaissance du monde social et de sa propre position dans ce monde ne pourrait ainsi que s’accroître.

Christian de Montlibert , sociologue1

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1 Voir aussi www.Bourdieuhommag.podemus.net/Document/Les_prises_de_position_politiques_de_Pierre_Bourdieu.pdf

> Lire l’article sur le site de l’Humanité.

Christian de Montlibert
L'Humanité, 15/03/2010
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Pierre Bourdieu, du rire aux larmes

Huit années après sa mort, Pierre Bourdieu (1930— 2002) continue de projeter une ombre tutélaire sur les sciences sociales françaises. L’œuvre est monumentale. Nombreux sont ceux qui y ont cherché refuge, tout comme ceux qui ont pris la plume pour rectifier et parfois attaquer quelques pans de l’édifice. Le commentaire bourdieusien, en un mot, s’est confortablement installé dans le paysage éditorial français.

Si nul ne peut continuer à tirer post mortem les fils de sa destinée, il y a là un paradoxe évident concernant celui qui disait de sa sociologie, comme John Cage de sa musique, qu’elle était “destinée à faire taire tout un tas de gens”, y compris ceux qui s’aventuraient dans l’exercice de la critique. Avec le temps, la mise en garde a perdu de sa superbe, raison pour laquelle s’élèvent désormais tant de voix pour réclamer leur part de l’héritage. Dans ce concert désordonné, deux textes récemment parus retiennent l’attention.

Le premier est constitué par la retranscription des entretiens que Roger Chartier mena avec Bourdieu sur France Culture, en 1988. L’historien note avec justesse, dans sa préface à ce volume, l’effet de décalage que produit la publication de ces entretiens. Le Bourdieu avec lequel il dialogue, “moins emprisonné par les rôles que, plus tard, il se choisit ou qu’on lui imposa”, n’a pas encore écrit Sur la télévision et les textes politiques des dernières années. C’est encore l’homme de La Distinction, celui de la rupture épistémologique avec le sens commun et avec les disciplines qui, comme l’histoire justement, “sacrifient trop à la belle forme”.

Dès lors, l’entretien vaut moins parce qu’il introduit au débat théorique (sur les notions d’“habitus” ou de “champ”, ou sur l’opposition entre individu et structure) que parce qu’il donne à entendre, au détour de tel ou tel échange, le “métier de sociologue” que Chartier fait mine de découvrir pour mieux laisser à son interlocuteur le soin de l’illustrer. Un très beau dialogue s’ensuit, tout en retenue, dont on ne peut que regretter qu’il ne soit pas ici accompagné d’un support audio. À l’historien qui commence sa première question en notant que “cela ne doit pas être très facile d’être sociologue”, Bourdieu, riant sous cape comme d’habitude, répond en soulignant l’ennui que représente le fait d’être historien si, par là, on entend compter les tonneaux dans le port de Lisbonne, décrire la forêt de Cluny et écrire des livres qu’on offre à Noël : “On n’imaginerait pas de faire des séries de sociologie comme cadeau de Noël”, ironise-t-il.

Gilles Bastin
Le Monde des livres, 11/03/2010
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Compte-rendu
Lire l’article en ligne sur le site de La vie des idées.
Bernard Lahire
La vie des idées, 08/03/2010
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Compte-rendu
Lire l’article sur le blog Nouvelles philosophiques.
Laurence Harang
Nouvelles philosophiques, 18/02/2010
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