Parution : 14/09/2007
ISBN : 978-2-7489-0077-4 224 pages 12 x 21 cm 20.00 euros |
Jacques Bouveresse
Satire & prophétie : les voix de Karl Kraus
« Karl Kraus a inlassablement attaqué un mal auquel nous sommes exposés plus que jamais : la manipulation par le discours, le mensonge et la corruption de la langue, signe de la corruption de la pensée et du sentiment. Contre cette agression, il a forgé des armes terriblement efficaces et montré comment s’en servir. Son œuvre reste, comme le dit Elias Canetti, une « école de résistance ». En philosophe qui pratique l’œuvre de Karl Kraus (1874–1936) depuis près d’un demi-siècle, Jacques Bouveresse éclaire ici le sens de sa pensée et de ses actions – ses conceptions sur le langage et la culture, ses choix et engagements politiques, son regard visionnaire sur la société moderne –, en s’appuyant sur les travaux les plus récents consacrés à l’auteur des Derniers Jours de l’humanité et de Troisième nuit de Walpurgis. Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Musil et Kraus. Visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France |
|||||||||||||||||||||||||
![]()
Karl Kraus, apostat du journalisme
Le célèbre polémiste autrichien se dressait devant le pouvoir corrupteur de la langue journalistique Le papier journal avait, plus que les hommes politiques, allumé le brasier de la Première Guerre mondiale et l’on pouvait prévoir, dès 1933, qu’il provoquerait un incendie encore plus grand. En exposant ces deux vérités, Karl Kraus (1874–1936), journaliste autrichien, osait dénigrer sa propre profession. Il allait jusqu’à écrire: «Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a créé le national-socialisme.» «La presse a créé le national-socialisme», répète Jacques Bouveresse dans son livre Satire & prophétie: les voix de Karl Kraus. Le philosophe français fait sien le mot historique du polémiste autrichien en sachant très bien que ce coup de tonnerre scandalise encore les journalistes de tous les pays et ne cesse de représenter un sacrilège aux yeux des laudateurs du dogme de la liberté de la presse. Mais qu’est-ce que les satires de Kraus par rapport à ses prophéties? Des étincelles devant des conflagrations. Il considérait les journaux comme l’expression d’intérêts politiques et économiques qui avaient créé, par la phraséologie la plus lénifiante, l’école populaire de la banalité, du conformisme, de la sentimentalité, finalement du bellicisme. En 1919, après la Première Guerre mondiale, il s’adressait au président de l’Assemblée constituante autrichienne pour stigmatiser l’«industrie» journalistique, «qui sous le prétexte pervers de la liberté de la presse inflige au peuple un mensonge de mort». Devant l’impuissance de la satire, il ne restait plus à Karl Kraus, rédacteur solitaire, que la poésie et la prophétie pour détruire de l’intérieur, par l’écriture elle-même, le journalisme auquel il avait pourtant consacré sa vie. Michel Lapierre
Le Devoir,
2/02/2008
Les armes de Karl Kraus
À moins de prendre pour cible des travers indémodables ou des types humains universels, il est rare que les satiristes trouvent des lecteurs au-delà du cercle de leurs contemporains, tant leurs diatribes semblent liées au contexte de leur époque. Grâce à une série de traductions et de publications récentes, Karl Kraus sort peu à peu d’un oubli injuste. Pionnier de cette redécouverte, Jacques Bouveresse explore cette œuvre depuis près de cinq décennies. Sous le titre Satire et prophétie, il recueille quatre études qui soulignent l’actualité de cette pensée intempestive. Bien qu’il ait été le contemporain de la culture viennoise à son apogée, dans le premier tiers du XXe siècle, Karl Kraus ne s’est jamais réconcilié avec son temps. Un trait le résume : témoin des horreurs de la guerre de 1914 et des déchaînements de haine qu’elle suscite, Kraus en fait le sujet d’une pièce à la démesure de l’événement, qu’il intitule les Derniers Jours de l’humanité. Loin de déformer la réalité, l’hyperbole apocalyptique permet au contraire d’en dégager le sens ultime. Trois décennies plus tard, la prophétie de Kraus se vérifie tragiquement. 1 Schmock ou le triomphe du journalisme. 2 Traduction par Pierre Deshusses, avec une préface de Jacques Bouveresse, « Et Satan conduit le bal… Kraus, Hitler et le nazisme ». Éditions Agone, 2005. Jacques-Olivier Bégot
Les Lettres françaises,
décembre 2007
De l’enseignement de la satire
“Le national-socialisme n’a pas anéanti la presse, mais la presse a créé le national-socialisme. En apparence seulement comme réaction, en vérité également comme prolongement“. L’énoncé a de quoi défrayer la chronique. Il est l’oeuvre de Karl Kraus dans Troisième nuit de Walpurgis. Dans l’historiographie des guerres mondiales, peu d’auteurs ont livré une analyse aussi atypique du déterminisme belliqueux. Pourquoi la guerre ? Quels sont les phénomènes concordants qui ont pu décider de la saignée de 14 ? Karl Kraus répond : la presse. Ce journalisme pervers qui ne sait que monter, instrumentaliser l’information pour la transformer en scandale. Et dans ce cas, peu importe le nombre de morts, pourvu que ça fonctionne. Le propos de Bouveresse consiste alors à révéler les conséquences d’une telle “prostitution” de la presse. Alors qu’elle se présente toujours sous le visage de la victime innocente qui serait du côté des résistants, la sphère journalistique n’est rien d’autre que “l’auxiliaire du bourreau”. Pour ce qui est de la Première guerre mondiale bien sûr, mais encore aujourd’hui où les journalistes n’hésitent pas à servir d’appui aux dictatures en tous genres (p. 86–87). Dixit Bouveresse. De l’aversion du journaliste Les quelques citations placées en exergue des premiers chapitres donnent le ton : “Tout est différent quand c’est imprimé. A quoi serviraient les journaux, sinon ?” (H. James) ; “L’imagination créatrice du peuple de la Grèce antique ne connaissait pas la littérature journalistique aujourd’hui et son armée. Si elle les avait connues, elle aurait imaginé, au pied du Parnasse, un marécage qui grouille de serpents, de crapauds, d’une faune abjecte de reptiles et de vermine de toute sorte. Ce marécage aurait été celui des rédacteurs de journaux actuels.” (Karl Eötvös). Des bienfaits de la satire Revenons au titre de l’essai de Jacques Bouveresse : Satire & prophétie. D’un côté la critique de l’époque présente, de l’autre l’annonce de l’avenir. La satire nous intéresse plus particulièrement. Le registre satirique est une arme ô combien attestée dans la tradition littéraire latine et européenne. A quoi tient l’efficacité de la satire comparée à d’autres formes de comique comme la parodie, l’ironie ou encore la dérision ? Cela tient sans doute à sa force de frappe dirons-nous. De tous temps, de Juvénal à Hegel, la satire a divisé les critiques. L’abbé Cotin considérait que son “animosité particulière” ne pouvait que la desservir (Lettre sur la satyre, 1663) tandis que Boileau reconnaît que ce genre “plaît à quelques uns, et choque tout le reste“. Ce qui gêne surtout, c’est le caractère ad hominem de la satire. Un individu, ou groupe d’individu, est nommé, démasqué et raillé sans qu’aucune prudence éthique ne soit prise. Plus intéressante pour notre propos est la définition qu’en donne Hegel dans ses Cours d’esthétique : la satire “accentue le contraste qui existe entre le monde réel et ce que devrait être le monde vertueux“. Karl Kraus reprend ce principe de la révélation du constraste. Comme le montre Bouveresse, il dévoile le décalage entre les discours de bonne intention et la réalité perverse qui se cache sous ce voile enchanteur. Cet art du double jeu serait selon Kraus l’apanage du prêcheur libéral. Timms, biographe de Kraus souvent cité par Bouveresse, montre les dangers que comporte ce souci satirique : “Un raciste qui proclame ouvertement son hostilité aux Juifs peut, selon la conception [de Kraus], apparaître comme moins sinistre qu’un intellectuel libéral qui trompe son public pour son propre profit financier“. A cette occasion, Bouveresse revient sur les rapports ambigus de Kraus à l’égard de l’antisémitisme sont il aurait quelque peu minoré la portée. Juif lui-même, Kraus a semble-t-il eu du mal à se situer par rapport à la menace hitlérienne, pris dans un dilemme ainsi résumé par Bouveresse : “Comment un écrivain juif peut-il réfuter l’antisémitisme sans donner l’impression qu’il défend simplement les intérêts juifs ?“. Sans tomber dans l’écueil de la justification facile, l’auteur semble avoir quelque mal à comprendre tous les parti-pris idéologiques de Kraus. La “banalité du mal” Ce qui intéresse Kraus par dessus tout pourrait se traduire en un mot : la démystification. Toujours chercher à révéler les faux-semblants dont se parent les discours politiques et journalistiques. La dénonciation de ces mensonges éthiques conduit Kraus à identifier, après Hannah Arendt, les risques de la banalisation du mal. La mythification de la période guerrière orchestrée par les organes de presse et les milieux politiques apparaît ainsi des plus dangereuses. Dès 1919, Kraus se livre à une “démystification impitoyable de la mythologie de l’héroïsme, qui s’efforce de substituer le culte du héros, dont le sort est digne d’envie, à la pitié due à la victime et au mépris que méritent ses assassins” (p.72). Le poilu mort au combat ne serait finalement que la “victime d’une duperie mortelle” (Kraus). La relecture de Kraus par Bouveresse apparaît donc des plus éclairantes dans la mesure où l’époque actuelle n’est pas si éloignée de l’entre-deux guerres dépeint par Kraus. Le développement des médias associé à une culture libérale entraînent à plus forte raison une banalisation du mal, une pratique du double discours et un maniement dangereux de l’éthique. Certes, Bouveresse exagère les traits de ses cibles, voit des dérives latentes là où rien encore ne se dessine. Mais c’est aussi le sens du titre de son essai : satire & prophétie. lire l’article sur biffures.org Simon Daireaux
Biffures.org,
novembre 2007
La leçon de résistance de Karl Kraus
Jacques Bouveresse montre toute l’actualité politique du satiriste autrichien analysant la corruption du langage et de la démocratie. Dans un long film tiré d’un bref roman, La question humaine, qui a pour cadre une grande entreprise européenne, un bien-nommé Just joué par Michael Lonsdale révèle à l’homme en train d’enquêter sur lui ( Simon joué par Mathieu Amalric) que le patron impitoyable qui a commandité l’enquête (Karl Rose, joué par Jean Pierre Kalfon) , ne s’appelle pas Karl Rose, mais Karl Kraus, et serait l’enfant eugénique d’un Lebensborn allemand, autrement dit issu d’une pépinière de rejetons aryens pur sucre, voire qu’il soutiendrait des groupes fascistes ou néo-nazis. On peut faire confiance à l’auteur du roman. Il lance ainsi à la cantonade un clin d’œil non équivoque à tous ceux qui connaissent un peu le titulaire historique de ces nom et prénom, soit Karl Kraus, satiriste viennois d’avant-guerre né en 1874, écrivain inclassable, contemporain des poètes expressionnistes (il aida notamment Else Lasker-Schüler et Georg Trakl, rencontra Brecht), hanté par la décadence et l’inhumanité de son temps, par la veulerie des classes dirigeantes, auteur d’une des plus fabuleuses pièces de théâtre du XXè siècle ( traduite aux mêmes éditions Agone par Jean-Louis Besson & Henri Christophe : il faudrait deux semaines pour la jouer in extenso), Les derniers jours de l’humanité, chef d’œuvre, écrit en pleine guerre , de la littérature de lutte contre la folie belliciste, et par ailleurs créateur absolu d’une revue viennoise « libre » dont il rédigea presque tous les textes, Die Fackel. L’un d’entre eux , un gros opus écrit en 1934 ne fut publié qu’après la mort de son auteur en 1952 (traduit en français et publié chez Agone en 2005) La Troisième Nuit de Walpurgis est entièrement consacré au nazisme, à ses atrocités, à sa propagande. Un homme qui eut des tas d’ennemis, à la mesure de son phénoménal talent de polémiste. Ce clin d’œil du romancier, puis du cinéaste évoque d’une façon qui demeure ambiguë, une difficulté posthume qu’a connue la mémoire de Karl Kraus (mort en 1936), quand certaines de ses relations, positions ou décisions politiques ont été dites compromettantes : essentiellement ses liens ( voire « son alliance momentanée ») avec le germaniste antisémite Chamberlain (rien à voir avec l’autre), et son ralliement au chancelier quasi-fasciste Dollfuss qui fut à la fois le massacreur des ouvriers en février 1934 et un opposant de droite quasi-fasciste à Hitler et aux nationaux-socialistes ( ils auront sa peau la même année). Mais aussi par exemple ses propos négatifs sur le poète « progressiste » entre tous Heinrich Heine , et quelques emplois rétrospectivement malencontreux de l’adjectif « juif », qui ne lui valurent cependant jamais le moindre courroux des intellectuels juifs de son temps, auxquels on peut ajouter une misogynie pas toujours latente. Dans cette étude extrêmement documentée, parue chez Agone, Jacques Bouveresse, qui défend cet écrivain depuis des décennies, s’attache à faire connaître (tout simplement) la totalité des éléments de ce dossier maltraité par la rumeur, mais réexaminé récemment par quelques auteurs notamment Edward Timms. L’alpha et l’oméga de ce travail se rejoignent opportunément . Le livre commence en 1909 par l’ « affaire » de la conquête du Pôle nord (ou comment le second et mal arrivé se fait passer pour le premier avec le secours des médias de l’époque) et s’achève par des considérations qui concernent le début du XXIè siècle. Nous ne sommes pas sortis de cette auberge-là. Au cœur de la démonstration, le rappel constant de ce qui fut le noyau des convictions, des analyses, et du discours public de Kraus : son attachement au respect de la langue, sa détestation féroce de la négligence, des facilités, et du verbiage médiatiques, toujours associés à de mauvaises causes. Pour Kraus, la démocratie se défend aussi dans et par l’écriture, et les plumitifs médiocres nuisent à la liberté du citoyen. Ses atermoiements politiques s’expliquent en partie par l’honnêteté de cette conviction. Mais la puissance de sa critique des forces de réaction ( comme on disait) en Autriche et en Allemagne et du fascisme proprement dit s’y enracine. Son travail demeure essentiel et admirable : Kraus dénonce et annonce notamment ce dont Klemperer fera la longue description actualisée en analysant la lingua tertii imperii, LTI, la langue du Troisième Reich. Bouveresse ne contourne aucune difficulté. Il aborde notamment avec rigueur la question toujours brandie à propos de Kraus de la « haine de soi juive » et démontre la dimension idéologique de cette catégorie, sa confusion plus ou moins délibérée avec des positions politiques hostiles au sionisme. Cette catégorie psycho-ethnique sert surtout en l’espèce à invalider rétrospectivement les démonstrations de Kraus quant à la culpabilité radicale de l’Allemagne et de l’Autriche dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale : il voulait même qu’on traduise les responsables devant une cour de justice internationale ( et parmi ceux-ci n’oubliait pas les financiers et les industriels). A bien lire cette enquête, on mesure continûment la grande lucidité de Kraus, et la vigueur prophétique (comme on dit) de ses dénonciations entre 1900 et 1936. Par exemple celle d’une « liberté de la presse » qui débouche (a fortiori aujourd’hui) sur un usage catastrophique du n’importe quoi et un abêtissement universel (Cécilia Sarkozy en Jeanne d’Arc berlusconique, pour n’évoquer qu’un des derniers exemples comparables à la découverte du pôle nord, pour ne rien dire du détournement ignoble des lettres de fusillés) dont les effets sont directement politiques et politiquement très dangereux. Les progressistes sont les premiers invités au dérangement de ce qui va de soi. On comprend mieux à lire Bouveresse la vitalité satirique de la littérature autrichienne contemporaine, Thomas Bernhard, Handke et Jelinek, mais aussi d’autres moins renommés (Menasse, Schindel par exemple). Elle va de pair avec la qualité de leur écriture et démontre la durée historique réelle dans laquelle nous vivons. Et on se prend à rêver du merveilleux soutien qu’une vraie intervention polémique d’ écrivains comparables pourrait produire dans le refus de ce qui se passe hic et nunc, en France, autre pays aux mains de « pitres dangereux » et de « phraseurs catastrophiques » où fleurit une vénéneuse confusion. Jean-Pierre Lefebvre
L'Humanité ,
18/10/2007
|
||||||||||||||||||||||||||


