Agone Banc d'essais
Troisième nuit de Walpurgis
Parution : 15/02/2005
ISBN : 2-7489-0013-8
564 pages
12 x 21 cm
28.00 euros
Karl Kraus
Troisième nuit de Walpurgis
Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses - Préface de Jacques Bouveresse
Rédigée de début mai à septembre 1933, la Troisième nuit de Walpurgis analyse l’installation du nazisme dans les esprits. Pour la première fois traduit en français, ce livre dense et labyrinthique travaille, sous la surface, des événements qui échappent à l’attention de l’historien ; il convoque la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intellect au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité.

La vie de l’écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874–1936) se confond avec l’inlassable bataille qu’il mena dans sa revue Die Fackel (Le Flambeau) contre la corruption de la langue et donc de la morale.
« Et si surtout la perte de la culture n’était pas achetée au prix de vies humaines ! La moindre d’entre elles, ne serait-ce même qu’une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. L’industrie intellectuelle bourgeoise se berce d’ivresse jusque dans l’effondrement lorsqu’elle accorde plus de place dans les journaux à ses pertes spécifiques qu’au martyre des anonymes, aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l’entraide, à côté d’une industrie qui remplace la solidarité par la sensation et qui, aussi vrai que la propagande sur les horreurs est une propagande de la vérité, est encore capable de mentir avec elle. Le journalisme ne se doute pas que l’existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l’esprit que tous les déboires du négoce intellectuel. Et surtout cet univers calamiteux qui occupe désormais tout l’horizon de notre journalisme culturel. »
Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter Karl Kraus à Saint-Gervais Rosine Schautz Scènes magazine, 05/05/2007
- Consulter 1933, année zéro Sandra Vinciguerra Le Courrier, 24/04/2007
- Consulter Karl Kraus annonciateur du pire Ghania Adamo Swiss Info, 23/04/2007
- Consulter L'Histoire à corps perdu Alexandre Demidoff Le Temps, 21/04/2007
- Consulter Aldjia Moulai Solidarités n°106, 18/04/2007
- Consulter Le combat du langage Anne-Sylvie Sprenger 24 heures, 16/04/2007
- Consulter Les débuts du nazisme racontés par un visionnaire Alexandre Demidoff Le Temps, 12/04/2007
- Consulter Rhétorique sanglante - Interview Anne Pitteloup Le Courrier, 30/03/2007
- Consulter É. R. Nouveaux regards, n°33, avril-juin 2006
- Consulter La note de lecture Karl Kraus des Quatre Saisons du Revest Gilles Desnots Les4saisonsdurevest.com, 19/02/2006
- Consulter Inactualité essentielle de Karl Kraus Stalker.com, 31/01/2006
- Consulter En lisant, non entre les lignes... Jean-Claude Grulier La Lettre de la psychiatrie française, novembre 2005
- Consulter Recension de La troisième nuit de Walpurgis Karl Kraus Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°89, octobre-décembre 2005
- Consulter Karl Kraus, contre l’empire de la bêtise Alain Accardo Le Monde diplomatique, août 2005
- Consulter Karl Kraus, en guerre contre son époque Wilfred Schiltknecht Le Temps, 23/07/2005
- Consulter Le combat de Karl Kraus Jean Lacoste La Quinzaine littéraire, 16-31/07/2005
- Consulter Le nazisme ou les limites de l’intelligence Nicolas Weill Le Monde des livres, 10/06/2005
- Consulter Un cri dans le désert viennois Clémence Boulouque Le Figaro littéraire, 02/06/2005
- Consulter Karl Kraus, reporter de l’Apocalypse Marianne Dautrey Charlie Hebdo, 25/05/2005
- Consulter Entretien avec Gerald Stieg propos recueillis par S. Bou et M. Dautrey Charlie Hebdo, 25/05/2005
- Consulter Kraus en avant Robert Maggiori Libération, 19/05/2005
- Consulter Ce que savait Kraus (entretien avec Jacques Bouveresse) Sylvain Bourmeau Les Inrockuptibles, 27/04/2005-03/05/2005
- Consulter L'honneur du journalisme, la charge de l'esprit Nicolas Plagne Parutions.com, 23/03/2005
- Consulter Celui qui aimait la guerre, celui qui ne l'aimait pas Jean Blain Lire, février 2005
- Consulter Gloses marginales aux Commentaires sur la société du spectacle Giorgio Agamben Postface de l'édition italienne des Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord, 1990
SUR LES ONDES

France Culture – Une vie, une œuvre – Karl Kraus (1874–1936) ou les colères de la pensée (11 décembre 2005)

France Culture – La suite dans les idées – Les guerres de Karl Kraus (30 mars 2005)

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Karl Kraus à Saint-Gervais

« Le journaliste est stimulé par l’échéance : Il écrit plus mal quand il a le temps »
Aphorismes, Karl Kraus

Troisième nuit de Walpurgis est l’ultime grand texte de Karl Kraus, écrit en 1933, quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Étonnamment, on constate à sa lecture qu’en mai 33, Kraus avait déjà tout compris, tout analysé, tout deviné. Tout vu. Les persécutions, les ségrégations, les exils, les tortures et le fascisme qui sont en marche. Comment ? À travers la langue qui pour lui est l’indicateur premier des défauts du monde. Son contemporain et ami, le compositeur Ernst Krenek, aimait à raconter l’historie suivante : « Un jour qu’on s’emportait à propos du bombardement de Shanghai par les Japonais, Karl Kraus me dit : je sais que tout cela est absurde, surtout aujourd’hui, mais tant que cela est encore possible, je dois faire attention à ce que les virgules soient à la bonne place, car si les gens l’avaient fait, Shanghai ne serait pas en flammes ! » Les grands maux, pour Kraus, sont toujours inscrits à l’intérieur des plus petits détails.

Karl Kraus (1874–1936)
Né en Bohème, il est critique, polémiste et auteur dramatique, après avoir suivi des études de droit, de philosophie et de germanistique. Mais c’est d’abord un puriste et un justicier qui considère que tous les problèmes sont ayant tout d’ordre politique et souvent induits par des mots mal choisis voire incorrects, mis au service d’une action dont toute pensée véritable est absente. Révolté par la superficialité de la vie intellectuelle autrichienne, il attaque dans ses œuvres les mœurs de son temps et crée une revue, Die Fackel, afin de dénoncer, comme il le dit, le « ridicule du monde ». Ainsi, plume à la main, il critiquera fermement à la fois la décadence de la langue allemande et ceux qu’il tiendra pour responsables de négligence et de manque de vigilance envers cette langue – journalistes et écrivains mais pas seulement – que lui s’efforcera d’utiliser de manière quasi-révolutionnaire, « montant des langages » comme on monte des images en cinéma, afin de donner à voir des voix, des polyphonies. À noter encore que les théories de Kraus ont fortement influencé Wittgenstein, Benjamin, Arendt ou encore Bourdieu et Bouveresse, et qu’elles sont devenues capitales pour qui aime à repenser son être-au-monde.

Le texte
Troisième nuit de Walpurgis, mis en scène à Saint-Gervais par José Lillo et dit par lui, nous plonge dans la question suivante : comment parler en temps réel de ce qui arrive dans la réalité, comment dire le monde, comment se saisir de la parole pour transformer sans déformer ce qui, aux yeux de Kraus, est déjà détérioré ? L’acteur, seul en scène, dans une épure assumée propre à habiter le texte, fera entendre un moment historique, une pensée et une langue, sans décorum superfétatoire. Diplômé de l’école de théâtre Serge Martin, José Lillo a monté Büchner (1999), Kleist (2001), et mis en voix les textes de Vassali, Desvignes et Brambila (2004). En 2006, il a adapté et monté Nuits Blanches de Doistoïevski. Il a enfin été comédien sous la direction de Malaguerra, dans des œuvres de Zimmermann, Handke ou Frish.

Rosine Schautz
Scènes magazine, 05/05/2007
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1933, année zéro
Regard voilé, il salue sous les lumières crues, grand corps courbé vers la terre. Face à José Lillo, on est sonné, aveuglé par l’ardeur d’un interprète si téméraire. Une heure cinquante durant, seul en scène, il a guidé le public sidéré de St-Gervais Genève vers les enfers de l’an 1933. Jusqu’au 6 mai, le Genevois crée Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus. Écrit de mai à septembre 1933, cinq mois après l’arrivée de Hitler au pouvoir, le pamphlet du poète autrichien évoque déjà avec précision la persécution des juifs, les camps de concentration, l’enfermement, les lois liberticides, mais surtout il démonte la rhétorique du gouvernement. L’ironie est implacable, qui crucifie la complaisance des intellectuels, le mauvais art des auteurs à la solde du nazisme. Kraus moissonne le mensonge dans les champs où il fleurit le plus volontiers : « Souvent il suffit d’écouter la radio quand on recherche la vérité. » Et le polémiste de citer une émission dans laquelle des témoins – prisonniers venus raconter leurs bonnes conditions de détention – sont battus en direct. « Entre les doses horaires de slogans aboyés et de musique dansante, c’était le comble de toutes les bestiales inconvenances adressées aux ondes, à l’oreille et à la dignité humaine. » Au passage, il maudit le journalisme culturel, incapable de voir qu’une vie humaine vaut bien une bibliothèque brûlée. Le monstre est né en 1933, la morale a sombré et avec elle le langage, les sorcières sont réunies pour vénérer Satan comme le veut la nuit de Walpurgis, fête annuelle du 31 avril. Pour mieux dénoncer cette nuit sans fin dans laquelle se noie l’Allemagne, l’Autrichien fait appel à Shakespeare et au Faust de Goethe, se réclame d’un héritage éclairant, tâche – en vain ? – de renoncer aux expressions toutes faites que le régime a déjà salies.
Équivoque face à ce foisonnement littéraire qui alterne récit et réflexion philosophique, José Lillo exploite toutes les possibilités d’incarnation que lui offre le monologue. Il multiplie les tons, joue avec humour la grandiloquence institutionnelle, se laisse traverser par l’urgence de celui qui accuse, s’éteint devant l’ampleur du désastre, sait encore arracher un rire au cœur du chaos. Et revient toujours à l’exemple le plus froid, le moins rhétorique, de l’homme et de la femme torturés. Car le Genevois est là pour convaincre et non pour indigner.
À St-Gervais, quelques chaises, une table, des transistors, des piles de journaux occupent la petite scène – dans la ligne des lectures-conférences que Kraus donnait lui-même. Volontairement équivoque, jamais Troisième nuit de Walpurgis ne vient donner une identité à cet homme qui parIe. Comédien lancé dans une périlleuse traversée, spectateur sorti des gradins, polémiste ressuscité, le diseur est à l’image de ce drap, accroché en fond de scène comme la banderole ramenée d’une manifestation périmée, et sur lequel est peint un nombre : « 1933 » Il marque – cri silencieux – l’année zéro, celle qui, dans ce cours magistral donné par Kraus et Lillo, indique le début d’une ère d’irrationalité et de propagande qui touche jusqu’à la social-démocratie. Certes, la langue de Karl Kraus est ardue,le récit des barbaries du nazisme date de l’autre siècle, mais au Théâtre St-Gervais à Genève, le public – ivre de vérités entendues – ne doute plus que le portrait d’hier est celui d’aujourd’hui.
Sandra Vinciguerra
Le Courrier, 24/04/2007
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Karl Kraus annonciateur du pire
Peu connu des francophones, l’auteur autrichien a écrit, en 1933, les pages les plus lucides sur l’arrivée du national-socialisme en Allemagne.
Son dernier grand texte Troisième nuit de Walpurgis dénonce « l’innocence persécutrice ». Il est créé à Genève par José Lillo, comédien discret et doué.
L’exigence comme devise de vie. Se faire connaître à n’importe quel prix, non et non. De cette ambition d’arriviste, José Lillo dit ne pas vouloir. C’est peut-être pour cela que ce comédien et metteur en scène de 36 ans, doué et discret, reste peu connu du grand public romand.
Les lumières de la scène l’attirent, mais il n’est pas du genre à faire du lobbying auprès des directeurs de théâtre pour vendre ses spectacles. Jusqu’à présent, ceux-ci ont été joués sur les planches du off à Genève.
Par accident
On se souvient de ses étincelantes Nuits Blanches, d’après Dostoïevski, données en juin dernier et remarquées. Suffisamment pour qu’une scène institutionnelle genevoise – le théâtre Saint-Gervais en l’occurrence – programme aujourd’hui sa dernière création Troisième nuit de Walpurgis.
Dans ce texte de l’écrivain autrichien Karl Kraus, José Lillo est entré « par accident », comme il dit. Trois cents pages rédigées dans l’urgence en 1933 et parues en français en 2005 seulement (aux éditions Agone).
« Difficile de résister à l’écriture si belle et si haletante de Karl Kraus », lâche José Lillo.
Difficile aussi de travailler sur un sujet comme celui-ci : l’arrivée du national-socialisme en Allemagne. « Il y a eu beaucoup de films, de débats, de textes à ce propos, poursuit le comédien. Je ne voulais donc pas d’images qui fassent écran. Juste une qualité d’écoute pour laisser entendre la colère pure de l’auteur ».
Cette qualité-là passe par le minimalisme : un spectacle sobre. José Lillo est seul sur scène, deux heures durant.
Refus criminel de l’autre
«J’aurais même pu rester plus longtemps précise l’acteur, tellement le raisonnement de Karl Kraus me semble nécessaire, applicable à notre époque. L’écrivain parle de l’innocence persécutrice qui en 1933 a donné licence à tout et qui aujourd’hui anime la politique américaine : nous sommes attaqués, donc il nous faut réagir ».
« Cette logique a mené à l’invasion de l’Irak, poursuit-il. Dans le passé, elle fut la cause de la deuxième guerre mondiale. Mais le plus important à mes yeux dans cette Troisième nuit de Walpurgis, c’est la prescience de Karl Kraus. Il a vu en 1933 ce que d’autres n’ont pas voulu voir : les sanatoriums qui annonçaient déjà les camps de concentration. On y enfermait les gens opposés au régime, déprimés, pour corriger leur mentalité ».
Refus criminel de l’autre en somme, de celui qui ne pense pas comme moi. José Lillo est né à Genève, de parents espagnols.
Il dit : « J’ai grandi dans une ville internationale où l’on apprend à accepter les contradictions de son voisin de classe ou d’immeuble. La question des origines, je ne me la pose pas. Depuis longtemps j’habite la langue française ».

CONTEXTE

José Lillo, 36 ans, comédien et metteur en scène, né en Suisse, de parents espagnols.
Diplômé de l’école de théâtre Serge Martin à Genève, il s’intéresse très vite aux auteurs de langue allemande.
En 1999, il monte Woyzeck de Georg Büchner, attiré par la jeunesse de ce texte fondateur du théâtre moderne.
Suivront Outrage au public de Peter Handke (en 2000) , Penthésilée de Heinrich von Kleist (en 2001) et Don Juan ou l’amour de la géométrie de Max Frisch (en 2002).
En 2004, il rejoint le collectif franco-suisse Quivala avec lequel il crée Vaisseaux Brûlés. Le spectacle sera joué à Paris.
Ghania Adamo
Swiss Info, 23/04/2007
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L'Histoire à corps perdu
La fièvre des jours maudits, sur scène et dans la salle. Au théâtre Saint -Gervais à Genève, José Lillo, jeune acteur et metteur en scène, a l’humilité des grands. Il épouse la nuit de Karl Kraus, cet écrivain qui dans les années 1920–1930 débusquait la sottise sous les masques ravis de ses contemporains. Le comédien vit en solitaire Troisième nuit de Walpurgis, chronique des premiers mois de Hitler à la tête de l’Allemagne. Il extrait de ce texte fleuve une matière qui étourdit et frappe. En ces mois de 1933, Karl Kraus documente la folie qui a saisi son époque, la démission des clercs, la débandade des médias. Il a les nerfs à vif, l’esprit d’analyse survolté. Cette intelligence, José Lillo la restitue en interprète téméraire et déraisonnable à la fois. C’est que tout paraît insensé sur le papier. Karl Kraus, qui a connu le succès au théâtre, n’a pas écrit Troisième nuit de Walpurgis pour la scène. Sa phrase est tentaculaire. Peu faite pour être mise en bouche. Quant au discours, il est animé par cent courants, tiraillé entre satire, analyse et reportage. Et c’est là que réside paradoxalement la force dramatique du texte : la parole de Kraus change sans cesse de régime. Ici, c’est le réquisitoire qui l’emporte, là une scène de rue, là un portrait au vitriol de Heidegger. La prouesse de José Lillo consiste alors à ne jamais trahir l’ambition intellectuelle de l’auteur, tout en exploitant les ressorts de sa rhétorique. Le théâtre est dans le verbe. Sur scène, presque rien : un bureau léger, trois quatre postes de radio petit format jetés dans un coin. L’interprète, lui, silhouette efflanquée, raconte l’Allemagne qui vire au brun, Hitler qui pose à côté d’un buste de Nietzsche, Dachau qui ouvre ses portes, une fille juive obligée de défiler un panneau sur la poitrine et sur ce panneau, collées, ses tresses arrachées, la foule qui applaudit. C’est déchirant de clairvoyance. L’acteur possède son Kraus. Est possédé par lui. Une heure quarante de lumière et de sueur à cette hauteur-là, il faut le faire.
Alexandre Demidoff
Le Temps, 21/04/2007
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Théâtre. Mise en scène et jeu José Lillo – assistante dramaturge Francine Wohnlich. Théâtre St-Gervais à Genève, du 17 avril au 6 mai.

Karl Kraus a 25 ans lorsqu’il allume en 1899 son flambeau, Die Fackel, revue de grande qualité à laquelle contribuent entre autres Oscar Wilde, Musil, Strindberg. Pendant 37 ans, Die Fackel (plus de 22 000 pages) dénonce l’abus des puissants, la démission des esprits, la violence, les trahisons, les mensonges, l’hypocrisie, la manipulation, le poison. Adversaire de la guerre et de la barbarie, pacifiste courageux, il publiera durant 30 ans des articles contre le pouvoir.
Grand écrivain, Karl Kraus fustige dans un allemand ciselé mais acéré ceux qui utilisent la langue comme parole publique : hommes politiques libéraux, professeurs, financiers, éditeurs, journalistes. Charles Andler et Charles Schweitzer (grand-père de Sartre), professeurs au Collège de France, le proposeront trois fois au prix Nobel.
Dès le début de la Première Guerre mondiale, il s’attelle à sa grande œuvre : les derniers jours de l’humanité, publiée en 1919. L’épouvantable barbarie de cette guerre et ses conséquences en cascades fait exploser les empires russe, turc, allemand el austro-hongrois, inspirant à Kraus cette pièce de mille pages, drame antibelliciste qui eut un très grand impact. Notamment jouée à Vienne et à Brno, ses représentations et ses lectures publiques sont perturbées par des manifestations de pan-germanistes (premiers fascistes).

Le langage comme lieu de résistance

En 1933, Mein Kampf est lu depuis 10 ans et Karl Kraus, l’observateur de tant de désastres a 60 ans. Il écrit en cinq mois ce livre de 300 pages Dritte Walpurgisnacht (référence au Faust de Goethe, au pacte de l’intellectuel avec le diable).
La Troisième nuit de Walpurgis, celle de Kraus, c’est le IIIe Reich, une Allemagne devenue le lieu du rendez-vous avec Satan, une dictature qu’amena aussi bien l’indifférence de ceux qui ne surent pas s’y opposer que la violence des milices.
Karl Kraus redoutait la capacité de la parole publique à créer le réel et à susciter le passage à l’acte chez ceux qui la reçoivent. Littérateur, il refuse la corruption du langage pour séduire le peuple, l’abus du langage au service d’un intérêt, d’une doctrine ou d’un pouvoir. Pour combattre ces abus il déploie les armes de l’intelligence et du style. Il dénonce l’esprit grégaire et l’abdication devant une fausse idée de la renaissance allemande qui se fait dans la boue, au prix du martyr des Juifs. C’est la déliquescence d’une prétendue haute civilisation allemande qui cède devant ce que les nazis font de sa langue qu’ils appauvrissent pour détruire le concept d’humanité.

Karl Kraus éclaire-t-il notre actualité ?

Kraus nous aide à nous interroger : comment ne pas subir le pouvoir des médias avec résignation et impuissance ? Qu’en est-il de la volonté de ces millions (milliards) « qui ont tout sous les yeux et ne remarquent rien » ?
Traduit en français 70 ans plus tard, son texte nous est-il utile pour comprendre la catastrophe des clichés, des slogans, des phrases creuses, du verbiage, ce que Kraus appelle die Katastrophe der Phrasen ?
Alors que Freud analyse le non-dit, Kraus se concentre sur la responsabilité du langage. La langue peut-elle être utilisée pour dispenser ses utilisateurs de penser ? Karl Kraus pense que la parole a du sens et que ce sens doit être discuté et respecté. C’est la matière même de la démocratie, celle de l’échange, de l’expression, de la capacité d’entente. C’est l’avènement de la démocratie telle que nous pourrions encore la vivre.
Aldjia Moulai
Solidarités n°106, 18/04/2007
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Le combat du langage
Karl Kraus, auteur autrichien du siècle dernier, est mort en 1936, entouré d’un immense silence. Sa personnalité – comme son œuvre – dérangeait. Grand polémiste, il s’est attaché à épingler tous les maîtres d’œuvre de l’obscurantisme, les as du mensonge et les abuseurs du langage : politiciens, journalistes, écrivains, tous en prennent pour leur grade.
Le comédien et metteur en scène genevois José Lillo porte aujourd’hui sa parole sur scène, dans un plein désir d’affirmation : il n’y aura donc ni décor, ni personnage, ni interprétation, juste l’expression claire du texte de Troisième nuit de Walpurgis, écrit en 1933, l’année de l’arrivée de Hitler au pouvoir.
Dans ce texte, aujourd’hui si déroutant, Kraus a déjà tout vu, tout compris. Il y parle des persécutions contre les Juifs, de la ségrégation sexuelle, des camps de concentration, de l’exil ou encore de la torture. Tout y est, dit avec une colère toujours canalisée par le langage, cette ultime arme (à double tranchant) contre la déraison.
Anne-Sylvie Sprenger
24 heures, 16/04/2007
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Les débuts du nazisme racontés par un visionnaire
L’acteur José Lillo réactive la prose insomniaque de l’Autrichien Karl Kraus

Il est peu connu du grand public, mais on s’en voudrait de manquer son nouveau spectacle. Le Genevois José Lillo travaille au milieu des ombres – et ce n’est pas une formule. Il y a six ans, ce jeune metteur en scène faisait revivre dans un hangar Penthésilée d’Heinrich von Kleist. La reine des amazones s’enflammait pour Achille. Des acteurs juvéniles brûlaient dans le froid –les spectateurs avaient droit à une couverture. José Lillo parait d’une innocence inquiète cette tragédie romantique. Et on en sortait ému. L’an passé, il adaptait Nuits blanches de Dostoïevski. Un homme et une femme s’aimantaient dans un halo lunaire crasseux. C’était poignant.
Autre fièvre, cette fois. José Lillo a plongé dans Troisième Nuit de Walpurgis de l’Autrichien Karl Kraus (1874–1936). Sujet ? Les premiers mois de Hitler au pouvoir. L’écrivain décrit la folie ordonnée des nazis, entre mai et septembre 1933. Il saisit la catastrophe, n’en dort plus, raconte ce qu’il voit en chroniqueur extralucide. José Lillo a extrait de ce journal fleuve les passages consacrés à la bêtise, celle qui a rendu possible l’avènement de Hitler. Il libère en solitaire le texte. Cela devrait fouetter.
Alexandre Demidoff
Le Temps, 12/04/2007
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Rhétorique sanglante - Interview
En 1933, le polémiste autrichien Karl Kraus écrit « Troisième nuit de Walpurgis »: il analyse le langage corrompu du IIIe Reich pour dénoncer les horreurs présentes et à venir. Interview de Jacques Bouveresse, grand lecteur de Kraus, avant la représentation théâtrale du texte à Saint-Gervais.
« La langue est la mère, non la fille de la pensée », écrit Karl Kraus (1874-1936). L’écrivain et polémiste autrichien a passé sa vie à épingler les « forfaits linguistiques » pour montrer comment un langage corrompu pousse à agir de façon immorale et criminelle. Purisme ? Pas vraiment: c’est par son examen du langage que prend forme sa critique sociale et politique. Il écrit Troisième nuit de Walpurgis entre mai et septembre 1933, quelques mois à peine après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Mais déjà, il semble avoir tout compris de ce qui se trame. Simplement en lisant la presse, en écoutant la radio et les discours politiques – des informations accessibles à tous. Au fil de 300 pages haletantes, le satiriste montre comment, avant de limiter les libertés physiques, le totalitarisme s’est insinué dans les esprits à travers un corpus d’expressions adoptées de façon mécanique et irresponsable. « J’infère la guerre et la faim de l’usage que la presse fait de la langue, du renversement du sens et de la valeur, de la façon de vider et de déshonorer tous les concepts et tous les contenus », écrit-il. Mensonges, contradictions, slogans creux martelés, euphémismes, abdication de la pensée au profit de l’affect: le langage, déformant la réalité, a préparé l’opinion à l’inacceptable.
Troisième nuit de Walpurgis n’a été publié en allemand qu’en 1952, et sa traduction française date de 2005 seulement. Afin de faire connaître au public ce « manuel du parfait combattant » contre la domination, le Théâtre Saint-Gervais, à Genève, propose d’en découvrir des extraits mis en scène et interprétés par José Lillo dès le 17 avril. Quant au philosophe français Jacques Bouveresse, auteur d’une lumineuse préface à la traduction française, il donnera lundi une conférence sur Karl Kraus. Interview.

Karl Kraus analyse l’installation du nazisme dans les moeurs, les esprits et la langue. Quels en sont les principaux mécanismes?

Jacques Bouveresse : Bien avant l’arrivée au pouvoir du nazisme, Kraus avait parlé de « la triple alliance de l’encre, de la technique et de la mort ». C’est elle qui, à ses yeux, a été responsable en grande partie de la catastrophe majeure qu’a représenté le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Elle joue à nouveau un rôle déterminant dans le retour qui s’effectue, avec le nazisme, à une forme de barbarie qu’on croyait devenue impossible. Deux éléments cruciaux doivent être pris en considération. D’une part, la toute-puissance du mensonge qui, grâce à l’imprimé et aux moyens de communication modernes en général, dispose désormais pour s’imposer et se transformer immédiatement en action de possibilités dont on n’avait jusqu’à présent aucune idée. Arme essentielle de la dictature, la propagande permet justement au mot de se transformer directement en acte, en court-circuitant l’intervention de la pensée. Kraus dit qu’avec l’arrivée au pouvoir de Hitler c’est l’action, et plus précisément l’action violente, qui a pris la parole, ce qui rend dérisoire la protestation des intellectuels.
D’autre part, la possibilité que le journal donne à l’homme d’aujourd’hui d’être informé presque immédiatement de tout et même, grâce au développement de l’image, de le « voir », a pour conséquence un appauvrissement de l’imagination que Kraus considère comme absolument désastreux. On a la possibilité de savoir et de percevoir de plus en plus de choses. Mais il y a en même temps un effet de saturation qui fait qu’on ne les ressent pratiquement plus. L’image finit non seulement par remplacer, mais également par détruire l’expérience vécue. Les conséquences, aux yeux de Kraus, sont dramatiques: aussi bien dans le cas de la Première Guerre mondiale que dans celui du nazisme, des abominations se sont produites essentiellement parce qu’on n’avait pas été capables de les imaginer. Il dit textuellement que les meurtriers de l’imagination sont aussi les meurtriers de l’humanité elle-même.

Kraus parle de « catastrophe de la phrase ».

– Ce que Kraus appelle « die Phrase », c’est le cliché ou l’expression toute faite, dont toute espèce de contenu intellectuel et même de contenu tout court a été évacuée: elle peut facilement se transformer en arme meurtrière. A l’époque de la Première Guerre mondiale déjà, Kraus avait dit que les mots peuvent être des armes aussi mortelles que les grenades; ils l’ont été incontestablement dans les faits. C’est pourquoi il décrit sa tâche comme consistant à nous «apprendre à voir des abîmes là où sont des lieux communs». Et nous avons besoin de le réapprendre en permanence.

Il s’insurge contre la « bêtise ». La propagande est-elle le signe d’une « stupidité passive ou active » ou d’une « impudence satanique », se demande-t-il.

– Une des questions essentielles que s’est posées Kraus est celle du genre de bêtise qui a rendu possible le nazisme. La réponse à la question de savoir ce qu’est au juste la bêtise est extraordinairement difficile. Mais il y a au moins une chose relativement claire dans ce cas précis: l’aspect proprement intellectuel de la bêtise n’est pas le seul qui compte. Des gens extrêmement intelligents et des intellectuels de tout premier plan ont adhéré sans la moindre résistance et même avec enthousiasme au nazisme. Il faut donc probablement considérer ici la bêtise non plus comme une maladie de l’intellect, mais comme une maladie de la sensibilité et de l’affectivité, qui résulte en grande partie d’une atrophie de l’imagination. Cela explique sans doute en partie cette aptitude d’hommes des plus ordinaires à se transformer en de grands criminels, convaincus d’agir de façon parfaitement justifiée et innocente. ---
--- Sur ce point, certaines des analyses de Kraus ont anticipé directement les considérations de Hannah Arendt sur la « banalité du mal ».

Kraus convoque Goethe et Shakespeare. Une manière d’opposer à la langue totalitaire un langage authentique ?

– C’est en effet une façon de réhabiliter le langage dans ce qu’il a de plus essentiel et de plus noble contre le genre de dégénérescence que représente ce que Victor Klemperer a appelé la « LTI » (la langue du Troisième Reich). Essayer de décrire ce qui distingue ces deux modes d’utilisation du langage nous entraînerait trop loin. Il y a au moins une chose que l’on peut mentionner: la relation essentielle de la littérature à l’imagination et la capacité d’anticipation qui en résulte. Kraus pense que des écrivains comme Shakespeare et Goethe savaient, d’une certaine façon, déjà tout. La richesse de l’imagination est indispensable non seulement pour éviter le pire, mais également pour le décrire et le comprendre une fois qu’il est arrivé. D’où l’importance de la littérature.

Orwell a lui aussi analysé le langage totalitaire. En quoi Kraus est-il différent ?

– Orwell est notamment l’auteur d’un texte remarquable intitulé La politique et la langue anglaise (1946), dans lequel il s’interroge sur le genre de dégradation du langage que peut provoquer la dictature, et qui a quelque chose d’assez Krausien. Mais Orwell est un écrivain plus politique que Kraus, dont les positions sont presque toujours essentiellement morales; et il est aussi à la fois plus rationaliste et plus optimiste que lui.

Etait-ce exagéré d’accuser ainsi la presse ? Etait-elle vraiment la cause de ce qui se passait, ou seulement un miroir ?

– Kraus a probablement une certaine tendance à exagérer la responsabilité de la presse. Je crois que c’est en grande partie lié à la façon dont elle s’est comportée avant et pendant la Première Guerre mondiale. Il a le sentiment qu’elle n’a jamais reconnu sa responsabilité et n’a jamais procédé à aucun examen de conscience. Ce qui a eu des conséquences désastreuses pour la suite et qu’il ne lui a jamais pardonné. Mais le comportement de la presse ne constitue en réalité qu’une cause parmi d’autres et il arrive à Kraus, du reste, de s’en rendre compte. Il ne faut pas oublier, de toute façon, que l’exagération est un des procédés constitutifs de la satire.
Quel écho a eu Kraus en Autriche et en Allemagne en 1933 ?

– Dans les dernières années de sa vie, du fait de sa rupture avec la social-démocratie et de son ralliement au régime austrofasciste de Dollfuss, qu’il considérait comme le seul capable d’opposer à Hitler une résistance réelle et (peut-être) de réussir à préserver l’indépendance de l’Autriche, il a connu un isolement croissant. C’est seulement plus tard, en particulier avec la publication de Troisième nuit de Walpurgis – une partie importante du texte a paru en 1934 dans la revue Die Fackel sous le titre « Pourquoi la Fackel ne paraît pas » –, que l’on a pris conscience du potentiel de résistance extraordinaire que contiennent ses derniers textes. Mais encore aujourd’hui, une partie de la gauche autrichienne ne lui pardonne pas ce qu’elle continue à considérer comme une trahison.

Kraus commence Troisième nuit de Walpurgis par « Mir fällt zu Hitler nichts ein » : « Il ne me vient rien à propos d’Hitler. » Quand le texte est publié en 1952, les critiques continuent de mal comprendre cette phrase...

– Non seulement Kraus avait beaucoup de choses et des choses particulièrement fortes et décisives à dire sur Hitler, mais il s’est expliqué lui-même tout à fait clairement sur la signification de cette première phrase. Il voulait dire notamment que l’heure n’était plus à la parole, en tout cas sûrement plus à la parole seule. Il pensait qu’il fallait être prêt à s’opposer à Hitler par la force, éventuellement à déclencher une guerre préventive contre lui. C’est un point sur lequel on ne peut pas lui donner tort. Bien que ce ne soit jamais très agréable de devoir adopter une telle explication, je crains qu’il ne faille admettre que les gens ne lisent que rarement les livres qu’ils se permettent de juger, et se contentent la plupart du temps de répéter ce qu’on en dit.

Kraus commence aussi par dire que les mots lui manquent pour exprimer l’indicible. La satire est-elle devenue insuffisante ?

– La satire peut-elle encore quelque chose contre le délire et la folie ? Et, de façon plus générale, que peut-on encore faire quand la décadence morale est devenue telle que la protestation morale ne peut tout simplement plus être entendue? Un autre problème est le fait que, comme le dit Kraus, à notre époque le ridicule ne tue plus, il est même devenu un élixir de vie. Certaines émissions de télévision, réellement ou prétendument satiriques, font aujourd’hui manifestement plus de bien que de tort à ceux qu’elles prennent pour cibles.
Anne Pitteloup
Le Courrier, 30/03/2007
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« Les trois cents pages de Troisième nuit de Walpurgis ont été rédigées en cinq mois, et seulement trois après la nomination de Hitler au poste de chancelier par Hindenburg, le 30 janvier 1933. Mais déjà Kraus semble avoir tout compris de ce qui se préparait », écrit Jacques Bouveresse dans une lumineuse introduction à cette première traduction en français de ce livre dense et labyrinthique.
Écrite de début mai à septembre 1933, la Troisième nuit de Walpurgis analyse l’installation du nazisme dans les esprits. Ce livre incomparable convoque la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intellect au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité. Ce texte dégage la radicale responsabilité de la presse. « L’idée que la presse peut parfaitement se comporter, elle aussi, de façon antidémocratique et que ce pourraient être justement les vrais démocrates qui ont le plus envie et le plus de raisons objectives de la critiquer est-elle si difficile à comprendre ? » La presse « a joué en toute bonne conscience et avec une constance remarquable un rôle absolument déterminant dans le processus d’abêtissement intellectuel et moral qui a détruit la capacité de compréhension et de résistance des individus, et préparé ainsi le désastre ultime ».
La presse est vue par Kraus comme une véritable cause du désastre: « J’infère la guerre et la famine de l’usage que la presse fait du langage, de la déformation du sens et de la valeur, de la façon dont sont vidés et déshonorés tout concept et tout contenu ». À force de parler sans penser, on arrive à agir sans penser. Tout au long de ce livre incroyable, le propos de Kraus est d’une brillante actualité : « Et si surtout la perte de la culture n’était pas achetée au prix de vies humaines ! La moindre d’entre elles, ne serait-ce même qu’une heure arrachée à la plus misérable des existences, vaut bien une bibliothèque brûlée. L’industrie intellectuelle bourgeoise se berce d’ivresse jusque dans l’effondrement lorsqu’elle accorde plus de place dans les journaux à ses pertes spécifiques qu’au martyre des anonymes, aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l’entraide, à côté d’une industrie qui remplace la solidarité par la sensation et qui, aussi vrai que la propagande sur les horreurs est une propagande de la vérité, est encore capable de mentir avec elle. Le journalisme ne se doute pas que l’existence privée, comme victime de la violence, est plus près de l’esprit que tous les déboires du négoce intellectuel. Et surtout cet univers calamiteux qui occupe désormais tout l’horizon de notre journalisme culturel. »
É. R.
Nouveaux regards, n°33, avril-juin 2006
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La note de lecture Karl Kraus des Quatre Saisons du Revest
En recevant son prix Nobel en 1981, Elias Canetti rendit hommage aux quatre plus grands écrivains de langue allemande du XXe siècle. Parmi eux figurait le nom de Karl Kraus, journaliste autrichien, satiriste, penseur politique, et plus que tout, esprit libre et indépendant.
C’est sans doute cette liberté qui lui valut une longue période d’oubli. Isolé, désespéré par le triomphe de la barbarie nazie, au moment de sa mort en 1936, il était devenu un journaliste dénonçant la veulerie des journaleux, socialiste condamnant la médiocrité des socio-démocrates, juif déplorant l’aveuglement des juifs face aux nazis, humaniste désemparé par l’humanité. Inclassable, impossible à ranger dans une de ces boîtes idéologiques qui permettait d’exister en public, il ne fut pas compris, lorsqu’en 1933, il rédigea la Troisième nuit de Walpurgis, fruit d’une analyse édifiante de ce que le nazisme, à peine installé au pouvoir en Allemagne, était déjà capable de faire pour plonger un peuple dans une déchéance morale sans précédent. Ce cri d’alarme s’adresse d’abord aux Autrichiens, nombreux à être tentés à l’époque par un rattachement à l’Allemagne. Mais il est également écrit pour l’ensemble d’une humanité, muette et aveugle face à la montée de la barbarie.
Le Faust de Goethe accompagne l’ensemble de l’ouvrage de Kraus. D’abord parce qu’à la veille de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, les Allemands célèbrent le centenaire de la mort de Goethe. Le contraste est tel, entre la pensée de cet écrivain phare de la culture allemande et européenne et la récupération par les nazis de cette figure à des fins nationalistes et d’héroïsation des mythes, qu’il pousse Kraus à interroger les contradictions du peuple allemand.
Mais l’auteur nous rappelle aussi que si le premier Faust est celui du triomphe de la monarchie, le deuxième est celui de la République, où le pouvoir du diable s’effiloche face à un individualisme contestataire. Dans la Deuxième nuit de Walpurgis, Méphisto se plaint de la désobéissance des sorcières. La Troisième nuit présente le retour de l’ordre et la dictature toute puissante de Satan.
Kraus est convaincu de l’incapacité des sociétés individualistes à survivre à leur désordre. Il le pressent déjà dans _Les Derniers Jours de l’humanité, pièce de théâtre écrite sur les ruines du monde après la première guerre mondiale. Mais, c’est en voyant l’effondrement rapide de la pensée et de la morale dans l’Allemagne de 1933 qu’il conclut à l’inéluctable victoire de l’apocalypse.
Comme nous, il cherche à comprendre ce qu’il appelle d’emblée, l’indicible. Mais l’entreprise nazie échappe à la raison. Alors Kraus témoigne, montre, relate les faits, dans un tourbillon parfois insoutenable. Ses sources sont publiques. L’écrivain cherche alors à comprendre pourquoi ce qui est su de tous est tu par tous, ou presque. Les raisons qu’il donne sont terribles, parce qu’il débusque les lâchetés des uns, l’indifférence des autres, des stratégies et des attitudes qui systématiquement minimisent ou éliminent ce qui devrait compter le plus aux yeux de Kraus : la souffrance d’hommes et de femmes, que ni les journalistes, ni les artistes, ni les penseurs, ni les politiques, ni même les victimes potentielles du nazisme ne semblent considérer comme leurs égaux. La première victoire du nazisme est d’abord de réussir à tracer cette frontière entre les victimes, ces autres indéfinissables, et le reste de l’humanité, spectatrice à qui la propagande de Goebbels sert un discours efficace dont la langue est pervertie pour faire croire au mensonge.
L’étude de la langue du Troisième Reich fascine Kraus. Il y consacre de nombreuses pages. C’est pour lui la manifestation la plus aboutie de l’effondrement de la pensée. Il s’interroge d’ailleurs sur le devenir de l’écrivain et du penseur, dans un monde où la langue n’est plus que le support technique d’une idéologie, et qu’à ce titre elle est tordue pour ne plus pouvoir être un outil de la pensée et de la réflexion.
La langue de Kraus, par opposition, est un feu d’artifice de finesse, de sensibilité, et le satiriste exulte dans des pages où l’on sourit quand on ne rit pas franchement.
Après ce livre, Kraus se tait. Il souhaite se suicider, et son désespoir fabrique sa mort en 1936.
La Troisième nuit de Walpurgis est un ouvrage de plus de 300 pages. Il doit être abordé sans appréhension. Après les premiers paragraphes où l’on découvre une langue dense, fourmillant de références et de citations, parfois déconcertantes, on est comme happé par le récit, et cela jusqu’à la dernière page. Une longue préface de Jacques Bouveresse, à lire après le texte de Kraus, met en ordre ce foisonnement de la pensée dont on ressort secoué. Un glossaire abondant répondra aux lecteurs exigeants qui voudront mieux connaître les milieux intellectuels et politiques de l’époque. Je crois qu’il faut dire enfin que ce livre est une réflexion d’une brûlante actualité sur les mécanismes qui peuvent nous conduire aujourd’hui à oublier que nous sommes d’abord des hommes.
Gilles Desnots
Les4saisonsdurevest.com, 19/02/2006
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Inactualité essentielle de Karl Kraus
http://stalker.hautetfort.com/archive/2005/12/28/karl-kraus.html
Stalker.com, 31/01/2006
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En lisant, non entre les lignes...

En lisant, non entre les lignes mais les mots qui se désincarnaient, en lisant de son regard éveillé l’Arbeiter Zeitung, le Berliner Tageblatt, la Neuie Freie Presse, la Reichpost, la Berliner Illustriert et aussi, avec un pince-nez (très serré), Mein Kampf, Karl Kraus a écrit Dritte Walpurgisnacht (Troisième nuit de Walpurgis), chef-d’œuvre d’anticipation et de verve subtile1.
Bonheur de l’édition que ce texte subtil nous parvienne avec sa fraîcheur insolente traduit à merveille par Pierre Deshusses (quel travail !). Bonheur redoublé que le livre soit précédé d’une longue préface de Jacques Bouveresse (« Et Satan conduit le bal, Kraus, Hitler et le nazisme »), car cet ouvrage dans l’ouvrage éclaire les ressorts historiques et le contexte politique et social du drame qui faisait plus que s’annoncer.

La troisième nuit de Walpurgis décrit la survenue et la pénétration insidieuses du national-socialisme dans les esprits, les ruses de démon, ruses de langage qui ont tissé « La toile sophistiquée de cette araignée porte-croix »2 (gammée).
Le titre du livre, écrit en quelques mois en 1933, s’inspire fraternellement de Goethe, des Walpurgisnacht 1 et 2 de Faust 1 et 2. La nuit de Walpurgis a désigné dans la légende un temps où sorcières et démons se donnaient rendez-vous sur le Blöcksberg afin d’y célébrer le retour du printemps. Le printemps dont il s’agit ici n’est pas le bourgeonnement de vie célébré par Heinrich Heine, mais un renouveau d’ombre, de ténèbres et de terreur. Le national-socialisme, cette « triple alliance de l’encre, de la technique et de la mort », était bien le prototype de tous les enfers presentis par Kraus. Enfer de l’encre et des mots où donner la parole au peuple se confond avec lui faire donner de la voix et, s’il ne chante pas l’hymne volkisch du « Blut und Boden » (du sang et du sol), lui couper les cordes vocales avant de lui trancher la tête.
Et l’araignée porte-croix capte les insectes de toute espèce : industriels, coupe-jarrets, mais aussi intellectuels que la raison devrait prémunir, « et maintenant ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler. On trouve parmi eux le penseur Heidegger qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes3 et commence à reconnaître clairement que l’univers intellectuel d’un peuple est “le pouvoir de conserver fermement ses forces relevant de la terre et du sang comme pouvoir d’intime excitation et de vaste ébranlement de son être” ». C’est Heidegger prônant le « service militaire de l’esprit » que Kraus vise encore lorsqu’il cite ces mots terribles de la Deuxième nuit de Walpurgis de Goethe : « Car là où les fantômes ont pris place, le philosophe est également le bienvenu. »

« Mir fallt zu Hitler nichts ein » (« Il ne me vient rien à propos de Hitler »), cette phrase qui introduit la Troisième nuit a été interprétée par des esprits hâtifs comme une démission : ainsi, cet écrivain ennemi de toutes les tyrannies pouvait se taire et, au plus vif de la menace, abdiquer. « Il ne me vient rien » signifie plutôt : que peut-on dire de ce qui se passe au-delà du langage et de la raison. « Mir fallt » : les bras m’en tombent. D’ailleurs le texte exprime dans ses mots et ses accents, souvent ceux de la force du désespoir, qu’il lui vient bien quelque choses à l’esprit. Ce quelque chose est un livre. C’est à propos de la fureur nationaliste où l’identité germanique (« t’as de beaux yeux bleus, tu sais ») résume la valeur de l’homme que Kraus cite Schiller :

« La dent du tigre peut coûter la vie
Mais la plus terrible des terreurs
C’est l’homme dans sa folie. »

Tout dans cette année 1933 s’est précipité : le 30 janvier, Hitler est nommé chancelier par Hindenburg, en février et en mars, Oranienburg et Dachau ouvrent leurs portes. À leur propos, Kraus écrit la monstruosité du phénomène concentrationnaire et parle du « décompte des ombres » et de « l’ardeur monstrueuse de ces tortionnaires rameutés par Bruegel et Jérôme Bosch, jaillis du Moyen Âge pour rattraper ce qui n’y a pas été commis ».
Au même temps, Göring, « souvent déguisé en crétin des Alpes », promulguait une loi sur la protection des animaux.

La Troisième nuit de Walpurgis est un texte fourmillant, sa matière est en ébullition et la culture qui l’anime n’est jamais un artifice. Shakespeare (dont Kraus avait traduit les sonnets) et Goethe, véritables instruments de lecture, sont les témoins d’une humanité immuable.
Karl Kraus fréquentait peu Mein Kampf, dont il avouait n’avoir pas subi l’influence, étant très occupé disait-il à son propre combat.
Luttant contre la corruption du langage et l’avilissement des esprits, l’œuvre de Kraus est une défense de la dignité humaine.
La nuit sans fin du Blöckberg s’éclaire parfois.

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1 Auteur viennois, Karl Kraus (1874–1936) a créé, écrit, diffusé Die Fackel (Le Flambeau). Cette nouvelle revue éditée de 1899 à 1936 analysait dans un esprit de liberté les événements et leur présentation par la presse, fustigeant notamment la stupidité belliciste de 1914. Citons l’œuvre de Kraus La Littérature démolie, Dits et contredits, Les Derniers Jours de l’humanité.

2 Les locutions entre guillemets, celle-ci, celles qui suivent, sont extraites du texte de Kral Kraus.

3 Brunissement analysé par Victor Farias dans Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987, et Emmanuel Faye, Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, Albin Michel, 2005.

Jean-Claude Grulier
La Lettre de la psychiatrie française, novembre 2005
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Recension de La troisième nuit de Walpurgis Karl Kraus
Traduit de l’allemand et introduit par Pierre Deshusses, préfacé d’une complète et profonde étude de Jacques Bouveresse, La Troisième nuit de Walpurgis est le dernier long texte de Karl Kraus, rédigé en 1933 au moment de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Depuis la création de son journal Die Fackel (Le Flambeau), ses descriptions critiques décrivent les dérives politiques de l’Allemagne nazie. Le présent récit analyse et décrit la montée du nazisme et sa « percolation » dans les esprits. Kraus relate les préparatifs de guerre, les premiers camps de concentration d’Oranienburg et de Dachau, les dispositifs antisémites, l’attitude des politiciens, des intellectuels, des journalistes et des écrivains, ainsi que les structures de la nouvelle société allemande nazifiée. Il analyse également la langue, véhicule de propagande, ses mensonges, ses falsifications de la vérité. Ses hallucinantes et sarcastiques descriptions font de lui un écrivain à part entière, mais aussi un des esprits les plus lucides de son temps, car il fut l’un des premiers à saisir la portée de la catastrophe à venir.
Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°89, octobre-décembre 2005
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Karl Kraus, contre l’empire de la bêtise
Ceux qui auront l’occasion de se plonger dans la lecture des Derniers Jours de l’humanité et de Troisième nuit de Walpurgis, deux ouvrages majeurs de Karl Kraus publiés récemment, partageront sans doute le jugement que Jacques Bouveresse porte sur l’œuvre du satiriste autrichien : « Peu d’auteurs sont susceptibles de nous apporter une aide aussi précieuse dans les combats que nous avons à mener aujourd’hui. »
Aucune introduction à la lecture de ces ouvrages ne peut, mieux que la préface de Bouveresse à Troisième nuit de Walpurgis, aider les lecteurs à comprendre exactement ce que fut le rapport de Kraus à la société de son époque, et plus précisément le sens et la portée exacts de l’incomparable satire qu’il en donne. Ces ouvrages, élaborés quasiment à chaud, dans un esprit militant, l’un dans le contexte de la Première Guerre mondiale, pour stigmatiser la guerre et le bellicisme, l’autre dans le contexte de la montée du nazisme en Allemagne et en Autriche, pour en dénoncer la folie criminelle, conservent néanmoins une réelle actualité et ont encore quelque chose d’important à dire aux Français, et plus largement aux Européens, de ce début de XXIe siècle célébré à l’envi comme une ère de paix, de prospérité et de liberté pour tous.
Justement, une démarche dont on pourrait dire qu’elle est d’inspiration krausienne consisterait à dénoncer le règne du faux-semblant généralisé dans lequel la France et les autres puissances occidentales, sont installées. Contrairement aux apparences, ce monde « développé » moderne, ne connaît ni la paix, ni la prospérité, ni la liberté pour tous, sinon en trompe-l’œil comme privilèges de minorités dominantes, masquant une réalité fondamentalement faite de violence, d’inégalité et d’oppression. La barbarie moderne n’a pas diminué, mais elle a appris à se farder davantage.
On fera remarquer que cette dénonciation est déjà, de façon de plus en plus explicite, à la base du refus que beaucoup de gens opposent au système établi. Il n’est pas douteux, en effet, que des personnalités, voire des petits groupes militants, font preuve d’une lucidité, d’une rigueur de pensée et d’un courage intellectuel et moral qui pourraient être qualifiés de krausiens, même si ces qualités ne s’accompagnent pas nécessairement d’un égal talent de satiriste. Mais l’existence d’un courant de critique radicale ne saurait faire oublier la persistance massive de ce qui constituait la cible centrale de Kraus et qu’il désignait globalement du terme de « bêtise ». Pratiquement tous les ingrédients de l’effarante stupidité qu’il stigmatisait sans relâche dans sa revue Die Fackel et dans ses livres, sont toujours agissants dans le monde actuel, et souvent même se sont renforcés.

Kraus ne s’attaque pas à une idée métaphysique de la bêtise, mais à ses manifestations et incarnations concrètes dans la société de son temps. En démontant ses multiples formes environnantes, il en dégage des aspects essentiels, parfaitement reconnaissables à notre époque encore, dont le trait commun est l’incapacité d’analyser rationnellement la réalité et d’en tirer les conséquences. L’hitlérisme par exemple est pour Kraus un fatras d’insanités idéologiques et de mensonges éhontés qui ne saurait résister à un examen de la saine raison. Mais ce qui rend ce délire irrésistible, dans l’Allemagne des années 1930, c’est que les nazis sont passés maîtres dans l’art de soumettre l’intellect aux affects, de rationaliser des émotions viscérales, de « faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison, de transformer l’impair en effet, bref dans ce que l’on appelait autrefois : abrutir ». Comme le commente de son côté Bouveresse, cette entreprise de « crétinisation caractérisée » a pour résultat de faire « perdre tout sens de la réalité, aussi bien naturelle que morale » aux individus soumis en permanence au pilonnage de la propagande.
C’est très exactement l’état dans lequel la propagande d’aujourd’hui, développée, systématisée et euphémisée sous les espèces de la « communication » et de l’« information », tend à mettre les populations, au bénéfice des grands exacteurs de l’ordre établi. L’honnêteté oblige à dire qu’aujourd’hui comme hier, et peut-être plus encore, le processus d’abrutissement par l’évacuation de la réflexion critique, par le martèlement des slogans exaltant le vécu immédiat, le pulsionnel et le fusionnel, par la réduction du langage au boniment publicitaire et par l’appauvrissement intellectuel qui l’accompagne, a pénétré profondément l’ensemble de la culture et de la vie sociale et provoqué de terribles dégâts. Lorsque le discours public ne sert plus qu’à masquer le vide de la pensée, à proférer avec aplomb des arguments spécieux ou controuvés, à habiller d’une apparence de bon sens le déni de toute logique rationnelle, à rendre admirables et honorables des actes ou des idées ignobles et méprisables, lorsque parler et écrire ne sont plus, pour beaucoup, que des moyens, non pas de chercher vérité et justice, mais de séduire et de mentir aux autres comme à soi-même, bref quand le langage n’est plus que le véhicule d’une manipulation démagogique et un instrument de domination parmi d’autres, mis au service des puissants par des doxosophes de tout acabit (1), alors c’est une tâche primordiale, pour ceux qui savent encore ce que parler veut dire et refusent de s’en laisser conter, de mettre méthodiquement en lumière, comme faisait Kraus, le fonctionnement de la machine à abêtir.

Si Kraus pourfendait impitoyablement la bêtise sous toutes ses formes, ce n’était pas tant la bêtise puérile et honnête, si l’on peut dire, celle des esprits simplets, que celle des intelligents, la bêtise chic et distinguée, instruite et éloquente, spécialement chez ceux des intellectuels qui utilisent la culture et le raisonnement à rendre acceptable, par eux-mêmes et par les autres, la démission intéressée de l’entendement en face de certaines situations réelles. Ainsi, pour n’en donner qu’un exemple particulièrement significatif, Kraus fustigeait-il « ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler ». Parmi eux, il s’en prenait particulièrement à Heidegger, dont les nazis avaient fait un recteur de l’université et qui « align[ait] ses fumeuses idées bleues sur les brunes » en appelant ses étudiants au culte du Führer et au « service militaire de l’esprit ». Sans aucun égard pour la réputation de philosophe éminent que s’était acquise Heidegger, Kraus décoche ce trait, qui n’est pas chez lui simple banderille : « J’ai toujours su qu’un savetier de Bohême est plus proche du sens de la vie qu’un penseur néo-allemand. »
Plus généralement Kraus excelle à mettre le nez dans leur incohérence à tous les faiseurs de démonstrations qui s’ingénient à bricoler des prémisses rationnellement acceptables pour justifier des conclusions dictées d’avance par des croyances affectives et des intérêts partisans, tels que les préjugés racistes ou nationalistes, ou, davantage encore, à tourner en dérision ceux qui, abdiquant toute exigence intellectuelle, se félicitent de faire partie des gens qui, comme l’écrivait un éditorialiste, « ont appris, comme nous, à renoncer à tout degré dans l’ordre de l’intellect pour non seulement vénérer un tel Führer mais l’aimer tout simplement ».


Se prostituer à l’ordre établi

Parmi les différentes catégories intellectuelles qui, de plus ou moins bonne foi, se complaisaient à prendre la nuit pour le jour, et travaillaient à croire et à faire croire que l’ordre nouveau nazi était, sinon toujours absolument irréprochable, du moins contrôlable, amendable, et donc acceptable, il y en avait deux en particulier qui fournissaient une cible de choix à Kraus : les partisans de la social-démocratie et les journalistes, chez qui cécité et surdité au réel composent une forme de bêtise proche de l’autisme.
L’aptitude des sociaux-démocrates à emboîter le pas aux nationalistes et bellicistes lors de la Première Guerre mondiale avait édifié Kraus sur leur inaptitude politique et morale à résister. Où trouveraient-ils la force de résister, demandait-il, « alors que chaque fibre de leur être incline à pactiser » avec le monde comme il va. Aussi ne les croyait-il pas en mesure de s’opposer à la barbarie montante. Kraus avait parfaitement compris que l’essence même de la « bêtise » sociale-démocrate, c’était le réformisme de principe, l’illusion de croire qu’on peut dîner avec le diable, le refus systématique de l’affrontement, la volonté forcenée d’intégration, le désir éperdu d’être bienséant, de « mener une vie bien tranquille dans une jolie petite opposition sécurisante », et l’irrémédiable naïveté de penser que les bandits d’en face allaient respecter ces beaux sentiments et être assez raisonnables pour entendre raison.
Si on peut dire aujourd’hui que les partis sociaux-démocrates et ceux qu’ils influencent n’ont pas su tirer de l’expérience d’un siècle d’histoire d’autre enseignement que celui d’un acquiescement encore plus délibéré à la dictature du « réel » (ennoblie de nos jours en « logique de marché »), que dire alors de l’activité de la presse et de ses journalistes, de cette « journaille libérale » pour laquelle Kraus éprouvait une exécration à la mesure du rôle essentiel qu’elle jouait dans l’entreprise d’abrutissement généralisé des populations. Une grande partie du travail de Kraus, pendant des lustres, a consisté à lire attentivement la presse de son époque et à en démonter savamment, méticuleusement, le discours, pour en montrer toute l’imposture, à partir « de l’usage qu’elle fait du langage, de la déformation du sens et de la valeur, de la façon dont sont vidés et déshonorés tout concept et tout contenu ». À ses yeux la pente naturelle de la presse était à la prostitution à l’ordre établi. Il prenait soin d’ailleurs de préciser : « Je mets la fille publique, du point de vue éthique, au-dessus de l’éditorialiste libéral et je tiens l’entremetteuse pour moins punissable que l’éditeur de journal. »
Kraus n’a eu de cesse de combattre l’emprise de la niaiserie, de l’inculture et de « l’ordure journalistique quotidienne » sur les esprits. Encore sa critique s’adressait-elle alors essentiellement à la presse écrite. Il n’aurait rien à rabattre de sa sévérité aujourd’hui, bien au contraire. Tout au plus, compte tenu de l’évolution sociologique de ce secteur, de sa croissance explosive, de la concentration des titres, stations et chaînes entre les mains d’un petit nombre de puissants groupes capitalistes, admettrait-il peut-être de faire une distinction entre la caste dirigeante et éditorialisante du monde journalistique, quasi tout entière acquise à l’économie libérale et au maintien de l’ordre idéologique, et l’armée des simples exécutants dont beaucoup connaissent les affres de la précarité et dont quelques-uns se battent courageusement, seuls ou avec leurs syndicats, contre l’arbitraire patronal privé ou public et contre la pente, plus prononcée que jamais, à la prostitution de la presse au pouvoir économico-politique de l’argent.

Kraus, qui est mort en 1936, n’a pu voir le règne nazi de la force s’effondrer sous l’assaut d’une force extérieure plus grande encore. Mais, bien qu’on puisse supposer dans toute posture satirique un appel à se battre, l’espoir d’être compris et le projet au moins implicite de corriger ce que l’on dénonce, il semblerait que, comme la plupart des esprits très acérés, en particulier chez les moralistes, Kraus n’ait pas été excessivement optimiste sur les dispositions de ses contemporains à faire preuve de lucidité et de courage. Peut-être est-ce là, peut-on penser, un « travers » d’intellectuels que leur vaste culture, et de surcroît la lecture intensive des journaux, inclinent à discerner le tragique dans toute farce et la farce dans toute tragédie, et à prendre ses distances avec les illusions communes. Il n’en reste pas moins que le cours historique des choses réserve bien des surprises. Le pire n’est pas toujours le plus probable et, s’agissant des luttes sociales, elles ne sont vraiment perdues, on le sait, que lorsqu’on se refuse à les livrer. Nous venons, en France, de l’expérimenter une fois de plus. Kraus, infatigable résistant, n’aurait certainement aucune réticence à admettre qu’en mai 2005 les Français ont porté un formidable coup d’arrêt à l’étouffante bêtise qui croyait avoir assuré son empire en Europe.


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(1) Doxologie : étymologiquement, prière à la gloire de Dieu ; doxosophe : personne impliquée dans le champ intellectuel et dont le fonds de commerce est la défense de la doxa (l’opinion commune et dominante).
Alain Accardo
Le Monde diplomatique, août 2005
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Karl Kraus, en guerre contre son époque
En 1919, le célèbre polémiste autrichien tire le bilan tragique de quatre années de guerre, dans un réquisitoire implacable; et en 1933, il lutte par la plume contre l’avènement du nazisme. Ces deux œuvres majeures sont enfin traduites en français.


Grâce à un travail de traduction d’une ampleur exceptionnelle, le lecteur de langue française peut découvrir maintenant deux œuvres majeures du célèbre critique et polémiste autrichien Karl Kraus (1874-1936), Les Derniers Jours de l’humanité (Die letzten Tage der Menschheit, 1919, Suhrkamp 1986) et Troisième nuit de Walpurgis (Dritte Walpurgisnacht, 1933, Aufbau 1955 et Suhrkamp 1989). Tôt redouté à Vienne, ce satiriste étincelant, selon Canetti le plus grand des lettres allemandes et que Brunot propose à la fin des années 1920 pour le prix Nobel de littérature, fonde dès 1899 sa propre revue, Le Flambeau. Au nom d’un idéalisme indéfectible, il y tient avec la plus totale indépendance d’esprit le rôle d’un impitoyable censeur de la presse, de la société et des classes dirigeantes, de la langue et de la littérature. Homme de combat, il n’hésite pas à s’en prendre aux plus grands, de Rilke à Gottfried Benn ou à Thomas Mann. Il réagit à la moindre faiblesse de l’expression, à tout ce qui dans l’actualité lui paraît être le symptôme d’une décadence, d’une évolution politique néfaste, de la veulerie et de l’hypocrisie, d’un abaissement de l’intelligence.

La survenue de la Première Guerre, qui confirme ses vues les plus pessimistes, pousse Kraus à la rédaction d’un drame monumental devant s’étendre sur une dizaine de soirées et conçu selon son prologue « pour un théâtre martien ». Les spectateurs de « ce monde-ci » en effet « n’y résisteraient pas, car il est fait du sang de leur sang » et son contenu « arraché à des années irréelles, impensables, inimaginables pour un esprit éveillé… » Sur plus de 800 pages, par la bouche de centaines de personnages, généraux, ministres, diplomates, soldats, profiteurs, ouvriers, spéculateurs, journalistes, petits-bourgeois, réunis autour des deux seuls rôles permanents d’un optimiste et d’un râleur, Les Derniers Jours de l’humanité, dont il existe en français une version scénique, déroulent ainsi un panorama de l’époque d’une cruauté implacable. Et parce que, comme l’assure l’auteur, on ne peut trouver dans la pièce la moindre phrase qui n’ait été prononcée ou écrite dans la réalité et le jargon du temps, nul ne peut être en droit de douter de la véracité de cette hallucinante satire.

Au quotidien, l’histoire générale tient lieu d’intrigue et se concrétise dans un effrayant et pathétique tumulte de voix. A travers toutes les classes sociales, des figurants innombrables témoignent par leurs paroles d’un état d’esprit, d’une mentalité, d’un rapport au monde et de ses valeurs. Jusque dans les plus infimes nuances, de la médiocrité générale aux déferlements nationalistes, au patriotisme mensonger et à l’impérialisme des tenants du pouvoir, Kraus dresse avec une perspicacité et une lucidité impressionnantes le bilan tragique de quatre années de guerre. De sorte qu’après ce réquisitoire cinglant contre son époque, valable hélas sur bien des points encore pour la nôtre, sa conclusion s’impose d’elle-même: des fusées détruisent la planète afin de réinstaurer la pureté cosmique…

Malgré ce diagnostic sombre, Kraus poursuit sans relâche sa lutte pour la culture. Dès 1933, il dédie à l’avènement du nazisme un stupéfiant essai de satire et de critique, Troisième nuit de Walpurgis, qu’il ne publie pas, par crainte que les représailles s’étendent à ses amis. Contre le monstrueux irrationalisme hitlérien, la contamination du langage par une propagande infâme et l’irresponsabilité des intellectuels qui la soutiennent, Kraus y déploie les armes de l’intelligence et du style. De la citation à l’épigramme, du jeu de mots aux références goethéennes, fréquentes déjà dans Les Derniers Jours de l’humanité, du paradoxe à la parodie et du pathos à l’ironie, la littérature éclaire l’histoire. Dans un prodigieux jaillissement, la pensée fascine et défie, et ses voltes singulières peuvent satisfaire et ravir les lecteurs les plus exigeants.
Wilfred Schiltknecht
Le Temps, 23/07/2005
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Le combat de Karl Kraus
La force même de l’œuvre de Kraus fait sa difficulté : celui qui s’est défini dans la Troisième nuit de Walpurgis comme « un publiciste qui, toute sa vie, n’a rien fait d’autre que de ne pas nier les faits » a toujours inscrit ses dénonciations prophétiques du mensonge et de l’hypocrisie des médias – disons de la presse – dans les réalités autrichiennes et viennoises les plus concrètes, dans les mœurs et le langage particulier de la « Kakanie » (le Cahier de l’Herne consacré à Karl Kraus, et dû aux soins d’Éliane Kaufholz, comporte ainsi un utile « lexique viennois » de l’œuvre).

Aussi faut-il saluer le tour de force de Jean-Louis Besson et Henri Christophe, les traducteurs des Derniers Jours de l’humanité : non contents de rendre avec soin les multiples voix de cette satire shakespearienne, désormais accessible dans sa version intégrale – terrible portrait des années de guerre « durant lesquelles des personnages d’opérette ont joué la tragédie de l’humanité » –, ils ont veillé à éclaircir les multiples allusions qui font de cette pièce injouable, mais magnifique et impressionnante par son ampleur – plus de 700 pages – le plus fidèle et le plus bouleversant compte rendu de l’Apocalypse. Comme l’écrit Karl Kraus, « les faits les plus invraisemblables exposés ici se sont réellement produits », et notamment l’alliance de l’Encre, de la Mort et de la Technique (avec une allitération significative en allemand : « Tinte, Tod, Technik » que chantent les « hyènes » journalistiques de l’Épilogue.
Mais il est aussi de la plus haute importance de disposer, enfin, d’une traduction complète de la Troisième nuit de Walpurgis de 1933 grâce à Pierre Deshusses (1), et d’abord pour dissiper une interprétation erronée de l’attitude de Kraus à cette époque. Celui-ci, qui a rompu avec la social-démocratie en octobre 32 avec le fascicule de Die Fackel intitulé « Ici et là-bas » (« Hüben und Drüben »), en raison de l’ambiguïté de cette dernière face au projet d’Anschluss, interrompt la publication de sa revue à l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne : après un mince numéro en octobre 33 les lecteurs, les fidèles, les abonnés doivent attendre juillet 34 – peu de temps avant l’assassinat de Dolfuss – pour lire de nouveau Kraus avec « Pourquoi Die Fackel ne paraît pas » C’est là que se trouve la fameuse formule « Mir fällt zu Hitler nichts » (« Je n’ai aucune idée sur Hitler »), incipit que le traducteur a la coquettereie de laisser en allemand et qui nourrit la légende d’un Kraus muet face au nazisme. Certes, ce dernier n’a jamais été un ardent partisan du parlementarisme, de la liberté de la presse, de la modernité, et il veut voir en Dolfuss et en son austrofascisme un rempart contre le nazisme, une protection contre la menace d’Anschluss, un moindre mal, l’ultime chance de sauver l’Autriche, quelles que soient les critiques que, par ailleurs, il adresse à la société viennoise. Mais son silence face à Hitler n’est que de prétérition : bien au contraire, il jette sur le papier dès 33 cette immense philippique, nourrie d’invectives et de citations qui, avec une force incroyable, dans un jet de colère de 400 pages sans vraiment de plan, dénonce à la fois la violence des SA, les mensonges de la presse, la compromission des intellectuels, des écrivains et des philosophes (le poète expressionniste Gottfried Benn, Heidegger ou Spengler) et l’aveuglement des sociaux-démocrates. Le silence dont on lui a fait grief – il est vrai que la Troisième nuit n’a été publiée dans sa version intégrale qu’en 1952 chez Suhrkamp – est celui qui prélude à une longue dénonciation de l’indicible : « Tout sauf Hitler », essaie de persuader le nouveau Timon d’Athènes, au nom de Shakespeare et de l’humanité. Dans Les Derniers Jours de l’humanité Kraus avait fait entendre sa voix par l’intermédiaire du « Râleur » (« Der Norgler »), au cours de conversations avec l’Optimiste qui ne sont pas sans évoquer les pauses du chœur antique dans le déroulement de la tragédie. Ici, face au nazisme, Kraus, loin de se réfugier dans le silence, parle, et d’abondance.
Importante, la Troisième nuit de Walpurgis l’est donc parce que, écrite en 1933, dans les premiers mois du nazisme, elle montre sans ambiguïté ce qu’était devenu le pays des poètes et des penseurs (Dichter und Denker), le pays des juges et des bourreaux (Richter und Henker, un jeu de mots qui, sauf erreur, se trouve déjà prophétiquement dans les Dits et contredits de 1909. La lucidité de Kraus est totale, et le réquisitoire implacable : il suffit de lire les journaux de Berlin et d’ailleurs, de multiplier les citations – selon la méthode employée ordinairement dans Die Fackel – pour prendre la mesure de la violence du régime, notamment à l’encontre des juifs – au centre de la politique menée au nom de la race – et du double langage des intellectuels et de la presse. Tout est dit d’emblée, et pas seulement dans Mein Kampf. « Ils savaient. » Comme le montre Jacques Bouveresse dans sa substantielle introduction (« Et Satan conduit le bal », le matériau empirique, en apparence chaotique de cette dernière Nuit de Walpurgis si peu romantique, est en fait centré autour de cet unique slogan, « Juifs, crevez » qui revient comme un leitmotiv terrifiant. Un jour, sans doute, l’Allemagne s’arrachera à cette nuit, mais, pour eux, il sera trop tard : c’est cet horizon indicible, devant lequel les armes de la satire deviennent malgré tout dérisoires, qui explique pour une part le silence initial de Karl Kraus. À d’autres, hélas, qui auraient mieux fait de se réfugier dans le silence, Hitler, à la même époque, a donné des idées…
Au-delà des circonstances politiques de ce réquisitoire, c’est la conception du langage et de la littérature propre à Kraus qui doit nous intéresser. Violence politique par les autorités et manipulation du langage par la presse vont de pair : dénoncer celle-ci est aussi une façon de lutter contre celle-là. Sans doute le langage se prête-t-il à la propagande et au mensonge, comme à la fiction, mais Kraus, par sa pratique de la citation scrupuleuse, semble considérer que, malgré tout et en quelque sorte malgré lui, le mensonge des imposteurs dit la vérité : il se trahit. La Troisième nuit de Walpurgis montre comment la langue finit par se venger de la manipulation qu’on lui inflige. Kraus utilise toutes les ressources de l’ironie et de la rhétorique, toute la subtilité et la complexité de la phrase allemande, pour amener la bêtise à se confesser et la propagande à se prendre les pieds dans ses mensonges. C’est pourquoi la littérature, qu’il faut bien distinguer du journalisme, est si présente dans ces pages – le Second Faust est cité plus d’une centaine de fois, par exemple dans cette Troisième nuit, si Shakespeare demeure la référence et le modèle des Derniers Jours. La littérature est bien autre chose qu’un simple ornement qui ferait oublier le mal : elle offre un antidote. L’année 1932 avait été l’année Goethe, avec le centenaire de sa mort ; l’année 1933 est celle de Hitler, avec la naissance d’un monstre. Le contraste est violent, et Kraus va chercher dans le premier les moyens de comprendre et de dénoncer le second. On sait que la nuit de Walpurgis (de sainte Walburge) est cette nuit du 31 avril au 1er mai, lors de laquelle selon une légende allemande évoquée par Heine, les sorcières se réunissent sur le Brocken dans le Harz pour rendre hommage à Satan. C’est une nuit propice à l’apparition des monstres et Goethe en avait fait à deux reprises, dans le premier et le second Faust, le cadre d’un carnaval étrange, et l’occasion de satiriser ses compatriotes.
Il ne faut pas croire en effet que le combat de Kraus est purement stylistique et se cantonne à la seule défense maniaque de la langue. La littérature est précieuse et même indispensable dans le combat contre « l’alliance de l’encre, de la mort et de la technique » parce qu’elle seule est capable de réveiller l’imagination, peut faire comprendre les conséquences d’un mot et d’une phrase, a la faculté de dévoiler les souffrances humaines bien réelles que l’on veut dissimuler. En ce sens, les deux textes se rejoignent dans une même tentative pour rendre à l’imagination humaine toute sa place, face à ce que Kraus appelle « l’hypertrophie » moderne de la technique. « On invente l’avion mais l’imagination se traîne encore à l’allure de la diligence », disait un des aphorismes d’avant guerre. Un dialogue essentiel entre l’Optimiste et le Râleur dans les Derniers Jours (acte I, scène 29) replace en fait la défense de l’imagination et de la littérature par Kraus dans le contexte éminemment philosophique d’une véritable critique de la technique : « Le Râleur : L’imagination des temps modernes est en retard sur les acquis techniques de l’humanité. L’Optimiste : Alors c’est avec l’imagination qu’on fait les guerres ? Le Râleur : Non, car si on en avait encore, on n’en ferait plus. […] Les horreurs les plus inimaginables, on pourrait les imaginer et savoir d’avance combien le chemin est court entre les slogans hauts en couleur, tous les drapeaux de l’enthousiasme, et la misère vert-de-gris.


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(1) À qui l’on doit, entre autres, une charmante traduction des Épigrammes érotiques secrètes de Goethe.
Jean Lacoste
La Quinzaine littéraire, 16-31/07/2005
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Le nazisme ou les limites de l’intelligence
Sous ce titre qui renvoie au Faust de Goethe, voici une des plus saisissantes réflexions sur le nazisme produite, en temps réel, par l’esprit le plus admiré et le plus haï de ses contemporains. Comme le Journal du romaniste Victor Klemperer, Troisième nuit de Walpurgis ne fut pas publiée intégralement du vivant de son auteur. Comme Le Docteur Faustus de Thomas Mann (1943-1947), ce texte se saisit de la figure du pacte de l’intellectuel avec le diable pour décrire les noces du national-socialisme et de la culture allemande. De la nuit qui s’abat, le satiriste viennois Karl Kraus ne verra que le début puisqu’il meurt en 1936, deux ans avant que l’Autriche ne soit submergée par la vague brune à laquelle l’« austro-fascisme » du chancelier Dollfuss, soutenu par Kraus au scandale de ses amis de gauche, n’a offert qu’un rempart dérisoire. Mais au-delà des excès et des erreurs d’appréciation, le dernier texte de Kraus demeure époustouflant de lucidité. Dès les premiers mois, le satiriste a presque tout compris. Le nazisme n’était pas indéchiffrable. Il suffisait de le lire, et notamment de lire sa presse. Car la logique qui mène au meurtre commence par la corruption du langage. Kraus suit ainsi, pas à pas, la détérioration des esprits par la propagande. Il pointe, exemple entre mille, dans la Frankfurter Zeitung, le ralliement d’un Heidegger – « penseur (…) qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes ». De même écrase-t-il de son mépris le poète Gottfried Benn, dissimulant sous une quête des origines un vœu de « retour à la barbarie ». Mais Kraus, maître à penser des plus grands noms d’une civilisation de langue allemande en plein naufrage, de Walter Benjamin à Elias Canetti, fait aussi sentir qu’il n’a plus sa place dans cette Apocalypse. Il met son manuscrit, composé entre juin et septembre 1933, sous le boisseau. Puis en juillet 1934, avec un art consommé de la prétérition, il en publie de larges extraits, sous le titre de « Warum Die Fackel nicht erscheint » (« Pourquoi La Torche ne paraît pas » – Die Fackel, le journal fondé en 1899 et qu’il avait fini par rédiger seul). L’assassinat de l’écrivain juif Theodor Lessing, le 31 août 1933, a peut-être incité Kraus à la prudence. Ironie sinistre de l’histoire, Lessing était l’un de ceux qui avaient rangé Kraus dans leur galerie des auteurs juifs de La Haine de soi (1930)… Mais la première phrase en forme d’aveux scandaleux sous la plume d’un graphomane capable de mener campagne pour « une virgule mal placée » : « Mir fällt zu Hitler nichts ein » (« À propos de Hitler rien ne me vient à l’esprit ») donne une autre piste de lecture pour ces centaines de pages censées illustrer ce manque d’inspiration prétendu. Comme le suggère le philosophe Jacques Bouveresse dans son essai introductif : quand l’événement outrepasse la verve, l’imagination voire l’entendement du plus grand des polémistes, l’interventionnisme intellectuel éprouve ses limites. L’heure est à l’action ou, pour les clercs qui ne veulent pas trahir, au silence.
Nicolas Weill
Le Monde des livres, 10/06/2005
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Un cri dans le désert viennois
Il aura régné sans partage sur la vie intellectuelle viennoise pendant plus de trois décennies. Du début du XXe siècle à l’entre-deux-guerres. Pourtant, il aura raté son rendez-vous avec l’Histoire. Lorsque Karl Kraus meurt, en 1936, c’est une hostile indifférence qui le porte en terre. Ses plus fervents admirateurs ont été déçus par sa prise de position en faveur du réactionnaire Dolfuss, en 1934, au cours des violents affrontements qui opposent les conservateurs aux socialistes.
Nombre de ses disciples, Canetti en tête, ne voient plus alors, en lui, qu’un tyran de l’esprit, susceptible de justifier toutes les déviations autoritaires d’un régime, et rares sont ceux qui ne se détournent pas de leur messie d’un temps. C’est vraiment dans le champ lexical du divin que ses contemporains puisent pour évoquer Karl Kraus : un homme capable de réunir des milliers de personnes, remplissant la fameuse salle des concerts du Nouvel-An en un parterre composé de la fleur intellectuelle de l’époque.
Pour en arriver là, Karl Kraus, né en 1874, dans une famille juive (lui-même se convertira au catholicisme en 1911), entre en religion en 1899. Cette religion, il en esquisse les dogmes dans le Flambeau, Die Fackel, le journal dont il est l’unique rédacteur. Son credo ? Refuser toutes les approximations et les corruptions de la langue, car celles-ci entraînent immanquablement celles de la pensée. C’est aussi pour ne pas se laisser piéger par les impératifs du journalisme, de la forme qui emprisonnerait le fond, qu’il donne à sa revue un format variable.
Ses cibles, elles – journalistes et politiciens –, sont immuables. Mais une telle obsession de la pureté rend le satiriste indifférent, sinon hostile, à la démocratie et à son destin : si, pour séduire le peuple ou s’en faire comprendre, l’expression de toute réflexion doit être simplifiée à en être corrompue, elle n’est pas défendable. Est-ce pour cela qu’il embrasse la cause de Dolfuss, en 1934 ? Ou bien est-ce parce que Kraus a le sentiment que, face à la peste brune, l’heure n’est plus aux déchirements, mais à l’unité, fût-elle entre les mains d’un pouvoir autoritaire ?
Pourtant, malgré sa pensée hautaine, l’humanité du polémiste est indubitable : en témoigne sa pièce de théâtre fleuve, Les Derniers Jours de l’humanité, constituée d’une centaine de tableaux, dont il admet, dans son introduction, qu’il faudrait dix soirées pour les jouer dans leur intégralité.
Il y a là, comme unique intrigue, celle de l’Histoire ainsi que le projet de retracer la vie viennoise pendant la guerre de 1914-18. Tous les protagonistes, tous les acteurs ont existé, et l’art de Kraus de les faire entrer en scène est d’une virtuosité qui émerveille. Ce sont des voix, autant que des figures, majeures ou anonymes, qu’il convoque. C’est donc par un collage qu’il donne à voir la course à l’abîme, une pratique artistique qu’affectionnait l’époque, et qui, faisant de ce texte un véritable défi littéraire, lui conserve une véritable modernité.
Modernité, aussi, que celle de la Troisième Nuit de Walpurgis. Ses fameux premiers mots, « Au sujet d’Hitler, rien ne me vient à l’esprit », ont été pris, alors, comme une démission de la pensée face à la montée des périls, au moment de l’accession au pouvoir des nazis, achevant de jeter l’opprobre sur Kraus. Il n’en est rien. Il faut, aujourd’hui, relire ce texte – qui est publié pour la première fois en français et accompagné de l’excellent essai de Jacques Bouveresse – pour saisir combien la pensée de Kraus sur Hitler prend la mesure du paganisme apocalyptique que représente le nazisme.
La clairvoyance de Kraus, qui ne disposait que de la presse et de la radio pour conduire cette analyse, sur le vif, et jour après jour, peut être comparée, dans son acuité, à celle de Viktor Klemperer dans LTI, la langue du Troisième Reich. Non, Kraus n’a peut-être pas été un homme aveugle devant cette ère meurtrière et ses hérauts aboyeurs. Parce qu’il avait clamé une radicalité sourcilleuse, s’était porté aux confins de l’intolérance, il a été mal entendu, mal compris, à l’heure même où il eût été urgent d’entendre sa parole. Urgent et, qui sait, peut-être salvateur…
Clémence Boulouque
Le Figaro littéraire, 02/06/2005
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Karl Kraus, reporter de l’Apocalypse
Peu d’hommes ont fait de leur vie une affaire publique et fait des affaires publiques le souci de leur vie, leur existence se résumant à leurs prises de position – publiques. Karl Kraus en est un. En 1899, il fonde la Fackel (Le Flambeau ou La Torche, au choix), un journal auquel collaborent Adolphe Loos, Arnold Schönberg, Oskar Kokoschka, etc. Mais, dès 1911, il en devient l’unique financier, éditeur et auteur. Cette solitude était, pour Kraus, le moyen de se créer un espace de parole absolument libre et souverain et d’en contrôler tout le déroulement. Il allait jusqu’à dire ses textes en personne, voire à les vociférer dans des théâtres, des associations ouvrières ou même des places publiques, à Vienne, à Berlin mais aussi à Paris…
« Peut-être suis-je le premier exemple d’un écrivain qui vit aussi son écriture comme un acteur », disait Kraus. Parce que cet espace de parole ne signifiait en aucun cas pour lui le lieu d’une expression personnelle ou subjective. Styliste satiriste redoutable, il y faisait s’entremêler, aux côtés de la sienne, toutes les prises de parole de ses contemporains, les répétant à la lettre, les mimant férocement, sans omettre de faire le recensement de leurs faits et gestes.
Son projet : faire retentir la rumeur, la clameur publique pour établir « la liste de tous les forfaits linguistiques, moraux et sociaux ».
Ses textes deviennent alors caisse de résonance du bruit du monde ou encore registre scrupuleux et exhaustif de toutes les forfaitures dites ou commises (ce qui revient au même), et la Fackel le théâtre d’un jugement où Kraus s’institue ni plus ni moins en procureur de son époque, « juge suprême », a-t-on dit. Son critère : la langue, pour lui le référent d’une justice absolue (Kraus fut l’auteur d’un essai sur La Langue, véritable traité de grammaire qui pourrait bien valoir pour un code de procédures – de la langue). Son arme : un style acéré, une langue de guerrier dont on a dit qu’elle était une langue de cuirassé. Ses témoins et juges : Shakespeare, Goethe, mais aussi Offenbach.
Et ses accusés ou victimes ? Les financiers, industriels, psychanalystes, féministes, etc. : toute personne se rendant coupable d’abus de langage au service d’un intérêt, d’un clan, d’une doctrine ou d’un pouvoir. Mais, avant tout, tous ceux qui utilisaient la langue comme un pouvoir : critiques littéraires, éditeurs et surtout patrons de presse et journalistes. Car ce que Kraus redoutait par-dessus tout, c’était la capacité de la parole publique à créer le réel de toute pièce et à entraîner chez ceux qui la recevaient un passage à l’acte.
Un de ses contemporains, Walter Benjamin, le décrivait comme un « messager qui accourt en criant, les cheveux hérissés, brandissant une feuille remplie de guerres et de pestes, de clameurs et de malheurs, d’incendies et d’inondations, et qui annonce partout les « Dernières nouvelles ». Les « Dernières nouvelles », parce que Kraus voyait fondre sur lui l’histoire universelle à travers le moindre fait divers local, une seule petite annonce ou… une simple phrase. « Il se tient au seuil du Jugement dernier », disait de lui Benjamin. Quant à Kraus, il déclarait qu’il fallait écrire comme si l’on écrivait pour la dernière fois, revêtant les habits de l’ultime témoin face à l’humanité, du chevalier de l’Apocalypse, du martyre.
Pour endosser ce rôle, Kraus a dû se dépouiller de tout, publiquement et avec ce sens de la mise en scène qui lui était propre. Fils d’industriel, il a épousé la cause des ouvriers et des petites gens, allant jusqu’à sympathiser avec les communistes ; Juif, il a « dissous en lui toute judéité » et s’est temporairement converti au catholicisme ; grand bourgeois, il a défendu les marginaux, les prostituées, les homosexuels, pire : il est lui-même devenu un bouffon public ; gardien du temple goethéen, il s’est fait polémiste ; infatigable défenseur des libertés privées, il a adopté le ton d’un dictateur ; Benjamin (encore) disait : « Homme d’honneur irréprochable, il s’est affiché comme un vandale ! » Pour finir, lui qui croyait plus que tout en la puissance de la parole et de la mise en scène publiques eut ce geste, cette fois si peu spectaculaire, de soustraire son ultime texte, Troisième nuit de Walpurgis, de l’espace public.
Marianne Dautrey
Charlie Hebdo, 25/05/2005
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Entretien avec Gerald Stieg
En 1914, Karl Kraus écrivait : « En cette grande époque où les épées sont trempées dans l’encre et les plumes dans le sang, n’attendez de moi aucun commentaire personnel. » S’ensuivirent Les Derniers Jours de l’humanité, une pièce de mille pages. En 1933, Kraus écrivait : « Une rosée sanguinolente perle de la fleur de la rhétorique », et il ajoutait : « Personnellement, rien ne me vient à l’esprit sur Hitler. » S’ensuivit la Troisième nuit de Walpurgis, trois cents pages d’une analyse chirurgicale de l’installation du nazisme dans les mœurs, les esprits et la langue. Ces deux textes sont disponibles pour la première fois en français…


Que représente pour vous la Troisième nuit de Walpurgis ?

J’ai découvert ce livre à l’âge de dix-huit ans, en 1959, par hasard, sans savoir qui était Karl Kraus. J’ai lu ce livre d’une traite avec un étonnement et une passion extrêmes. Il faut dire que j’ai grandi dans une Autriche d’après-guerre où l’on disait qu’il avait été impossible de savoir ce qu’avait été réellement le nazisme jusqu’en 1945. Or, Kraus prouvait que, dès 1933, il était possible de tout voir et de tout comprendre. La Troisième nuit de Walpurgis, écrit exclusivement à partir de témoignages de l’époque, anticipait même les événements à venir. Il suffisait donc juste de savoir lire les journaux et écouter les discours officiels pour faire un diagnostic précis… Mais le texte n’est sorti dans son intégralité qu’en 1952. Kraus avait renoncé à le publier de son vivant, sinon partiellement, dans un numéro de sa revue, la Fackel, intitulé « Pourquoi la Fackel ne paraît pas ».

Mais même « Pourquoi la Fackel ne paraît pas » n’a pas été lu ou a été mal lu en raison de la fameuse première phrase, « Personnellement, rien ne me vient à l’esprit à propos d’Hitler », qui est restée incomprise. Quel en était le sens ?
Selon Kraus, ce qui se passe à l’époque en Allemagne ne permet plus aucune prise de parole personnelle. A fortiori celle du polémiste. L’avènement du nazisme au pouvoir a donné lieu à une réalité indicible outrepassant largement la satire que l’on aurait pu en faire. Les faits parlent d’eux-mêmes. Désormais, il faut se contenter de citer. Et Kraus reproduit à la lettre les matériaux bruts de son époque : articles de presse, interventions à la radio, discours officiels. Cela vaut comme démonstration… Il convoque cependant deux témoins, Goethe et Shakespeare. Le livre est parcouru de bout en bout par des citations des Nuits de Walpurgis, des Faust I et II, de Goethe. La Troisième nuit de Walpurgis, celle de Kraus, désigne le IIIe Reich. L’Allemagne devient le lieu d’un rendez-vous intime avec Satan. L’autre texte cité est Macbeth. Pour Kraus, c’est comme si Goethe et Shakespeare avaient déjà anticipé cette réalité nazie d’une violence inouïe propre à laminer toute parole.

Kraus écrit : « La parole qui voudrait résister surgit entre nécessité et vanité », c’est comme si lui-même savait qu’il envoyait une bouteille à la mer…
À l’époque des Derniers Jours de l’humanité, Kraus avait eu un impact fou. Il faisait régulièrement des lectures dans des salles combles. Tous les intellectuels le citaient. Il savait qu’il pouvait solliciter un échange. La charnière du livre est d’ailleurs un dialogue entre « l’optimiste » et « le râleur » qui se disputent en lui. Kraus a salué la république sortie de la guerre, l’arrivée de la démocratie. Il y avait un espoir de pouvoir transformer le monde. Mais, en 1933, Kraus sait très bien que la Troisième nuit de Walpurgis ne peut trouver son public. Il fait le constat d’une négativité radicale. Face à des gens qui disent oui à la violence, toute discussion, polémique, est perdue d’avance, toutes les règles de la civilisation ont disparu. Lui, qui était un pacifiste radical, s’est prononcé pour une guerre préventive contre le IIIe Reich. Il en a beaucoup voulu à la France et à l’Angleterre de ne pas en avoir pris l’initiative.

Il en a également beaucoup voulu à la gauche de son pays de ne pas assez prendre au sérieux la menace nazie… Mais pourquoi en est-il venu à prendre position pour la droite catholique autrichienne ?
Entre l’arrivée de Hitler au pouvoir et la rédaction finale de la Troisième nuit de Walpurgis, une guerre civile éclate en Autriche entre les sociaux–démocrates et le gouvernement fascisant. Kraus accuse alors les sociaux–démocrates d’être irresponsables de déclencher une guerre intérieure dans une situation où il y a un ennemi extérieur redoutable et mortel. Pour les victimes du fascisme autrichien, ce discours était inaudible. Les alliés ou les amis de Kraus – c’est par exemple le cas de Canetti – se sentent déçus et même trahis par Kraus et ne l’entendent ni ne le reconnaissent plus. On lui a reproché d’avoir trahi son camp, celui de la social–démocratie, de la gauche autrichienne, et d’avoir pris parti pour l’austro–fascisme contre ses victimes. Après coup, sur ce point-là au moins, on peut dire qu’il avait historiquement raison de soutenir que Hitler et Dollfuss, ce n’était pas la même chose. La meilleure preuve : une partie des émigrés politiques allemands ont trouvé refuge en Autriche. Brecht, Ernst Bloch… On a même offert à Thomas Mann de devenir citoyen autrichien et des écrivains comme Canetti, Freud ou Musil, bannis en Allemagne, travaillaient et publiaient normalement en Autriche. Les deux systèmes étaient structurellement comparables, mais leur réalité n’avaient rien à voir. Kraus, qui comparait Dollfuss à Banco et Hitler à Macbeth, essayait de montrer que le petit fascisme autrichien se battait réellement contre le IIIe Reich. C’est vrai d’une certaine manière : après avoir refusé de recevoir des ministres allemands, Dollfuss a été assassiné par les nazis. Kraus désignaient les partisans de la droite catholique comme ses « ennemis naturels », mais il accordait à « l’ennemi naturel » une forme de courage réel. Cela dit, penser que le petit Dollfuss pouvait vraiment résister à Hitler était une illusion. Reste que le refoulement du livre, lié à cette brouille de 1934 avec la gauche, a continué après 1945. Je me souviens avoir lu une interview du chancelier Kreisky, en 1974, probablement à l’occasion du centenaire de Kraus. Il disait : « Regardez dans ma bibliothèque, à une place d’honneur il y a la totalité de la Fackel, mais je ne lui pardonnerai jamais la trahison de 1934 ». Il le traite de lâche.

Mais pourquoi un esprit aussi libre et intègre, détaché de toute forme d’appartenance à un groupe quelconque s’oblige-il à un moment donné de prendre une position aussi tranchée dans cette guerre civile ?
Il faut bien voir ce que la social-démocratie autrichienne a refoulé après 1945… Au centre de tout cela il y a le pangermanisme. La social–démocratie était un des fers de lance du pangermanisme. Et contre l’existence de l’Autriche. C’est là le socle du désaccord. Kraus était mu par une véritable peur panique personnelle devant l’idée du national-socialisme dérivée du pangermanisme. Et il avait au moins l’impression que la droite catholique entendait résister à cette dérive-là. Kraus est l’un des rares intellectuels de l’époque qui avait une vision autrichienne de l’Autriche… La plupart des Autrichiens se considéraient en 1918 comme des Allemands. Kraus participe en quelque sorte de la construction de l’identité nationale autrichienne. Il voulait défendre l’Autriche comme on défend une dernière parcelle de paix.

Dès 1933, Kraus paraît avoir été le seul à entrevoir la radicalité du régime nazi et, par exemple, il semble repérer très vite que l’imprécation antisémite sera suivie d’un passage à l’acte.
Il faut reconnaître que Kraus a réellement fait preuve de clairvoyance. Une des raisons tient au fait qu’il avait toujours été particulièrement sensible aux questions de mœurs, ayant lutté contre toute forme d’ingérence de l’État dans le domaine privé. Avant la Première Guerre mondiale, il avait par exemple mené un combat juridique en faveur de l’avortement, des prostituées et de la dépénalisation de l’homosexualité. De sorte qu’en 1933 il identifie déjà l’eugénisme dans l’interdiction des relations sexuelles entre Juifs et Allemands, dans l’humiliation faite aux femmes, désignées comme la honte de « la race », qui transgressent cet interdit. Les lois de Nuremberg, instaurées après coup, lui ont donné raison. Après, d’une manière générale, Kraus prend tout simplement à la lettre le discours nazi, tel qu’il peut l’entendre à la radio ou le lire dans la presse. Il ne fait qu’observer une actualité que peu de gens semblent, à l’époque, regarder en face.

En fait, il envisage la dynamique d’une amplification exponentielle de la violence nazie.
Il y a, au début de la Troisième nuit de Walpurgis, une des phrases clés de l’œuvre : « On vit dans un monde où une rosée sanguinolente perle de la fleur rhétorique. » Kraus analyse que toute parole, même la métaphore la plus sanguinaire, est immédiatement suivie des actes. Par exemple, il y a un dicton allemand qui parle de « jeter du sel sur les blessures ouvertes », et Kraus raconte comment des nazis mettent la main meurtrie d’un prisonnier dans un sac de sel.

Kraus usait d’un langage polémique d’une grande violence. Il ne pouvait pas ne pas s’interroger sur ce qui le distinguait de la violence du langage parlé par les nazis…
Kraus use de la langue comme d’une arme. Il assassinait ses adversaires – mais symboliquement. Chaque lecture publique de Kraus était une sorte de procès finissant par une mise à mort. Mais il n’a pas été qu’un procureur, il a aussi été l’avocat extraordinaire de grandes causes et de certains personnages publics. Disons qu’il prend la place du juge suprême et s’autorise, à ce titre, cette violence symbolique. Kraus vit dans une sphère juridique. En témoigne le nombre affolant de procès que Kraus a menés !
Après, la violence polémique de Kraus soulève le problème de la position du satiriste. Est-ce une position éthique ou bien celle du cannibale, de l’ogre mu par le plaisir de tuer ? Dans l’espace public de la polémique, il y a toujours une dernière forme de dialogue possible que Kraus a toujours recherchée. Mais la possibilité du satiriste de mener sa guerre en vue d’élaborer un monde meilleur se clôt avec le IIIe Reich. Kraus sait très bien que c’est un ennemi d’une tout autre nature.

Kraus pense qu’il est capable d’occuper une place en surplomb, à l’extérieur du système qu’il critique. Rétrospectivement, est-ce que l’on ne peut pas aussi comprendre que la violence de Kraus était symptomatique d’une époque et que la croyance qu’il pouvait avoir d’occuper cette position en surplomb était illusoire ? Est-ce que par certains point il n’y a pas une harmonie commune de son langage avec l’air violent du temps…
Il y a un contemporain de Karl Kraus qui partage avec lui beaucoup d’analyses, c’est Musil. Et Musil disait : l’adoration des dictateurs comme Mussolini et Hitler a été précédé par l’adoration des dictateurs intellectuels. Et il donne une liste, il y a Kraus, mais il y a d’autres gens, il y a Freud, Adler, Jung, Heidegger. Les grands prêtres d’un système explicatif total. Kraus n’était pas un philosophe, mais il avait quand même une explication à tout. Musil voyait très bien qu’il y avait un problème de la relation à la masse. Que ce soit la masse de la rue, mais aussi la masse des intellectuels formés de cette façon-là. Ce qui se passe avec Kraus a une parenté évidente avec les masses religieuses. Et il n’est pas surprenant que Kokoschka ait pu carrément dire : « Karl Kraus est descendu en enfer pour juger les vivants et les morts ». Les métaphores utilisées pour évoquer Karl Kraus de son vivant sont presque toutes des métaphores christiques ou prophétiques.

Kraus condamne, mais ses condamnations n’engagent que lui ! Il s’expose lui-même comme un personnage, comique en outre…
Bourdieu disait : « Nous, nous faisons des exposés, les gens comme Kraus s’exposent. » Kraus ne parle qu’en son nom propre et jamais au nom d’un collectif ou d’une loi au-dessus de lui. Il s’expose en effet en se mettant en scène comme un personnage de théâtre et avec, en outre, la distance que confère le jeu comique. C’est un grand maître du comique. Il est de l’école des Swift, Quevedo, Goya, Aristophane… Il avait le don de faire ressortir le côté burlesque des événements et des personnages. À cet égard, la Troisième nuit de Walpurgis, qui présente l’État nazi sous son aspect grotesque, comme une organisation de brigands meurtriers, a initié une figure devenue classique que prolongeront, entre autres et par exemple, Brecht et Chaplin.

Sur la question de Kraus et de son identité juive…
C’est une question qui ne pose pas dans ce livre où, tout de suite, pour la première fois, il se déclare juif. Les Juifs qu’il critique dans la Troisième nuit de Walpurgis sont ceux qui pensent qu’il existe un compromis possible avec les nazis. Il parle de certains Juifs nationalistes… On a parlé de la haine de soi juive de Kraus. C’est un thème qui a prévalu dans la réception de son œuvre pendant très longtemps. C’est une raison pour laquelle on a empêché l’accès à son œuvre en France, y compris dans l’université. J’ai du mal a répondre à cette question-là. Personnellement, je pense qu’elle doit être réglé entre Juifs. Après, la grande question serait de se demander ce que pourrait signifier à cette époque l’antisémitisme de quelqu’un qui était cons