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Lyberagone
La Trahison des éditeurs
Parution : 24/08/2011
ISBN : 978-2-7489-0151-1
208 pages
12 x 21 cm
15.00 euros
Thierry Discepolo
La Trahison des éditeurs
lyber
Thierry Discepolo Conclusion (108 Ko)

La grande absente des analyses du rôle de l’industrie des relations publiques dans l’« éternel combat pour le contrôle des esprits » est sans doute l’édition. Pourtant, comme les autres médias, l’édition est depuis longtemps aux mains de grands groupes, souvent les mêmes. Et elle remplit la même fonction dans le maintien de l’ordre idéologique. Suivant la même logique de croissance par acquisition qui prépare la suivante, les grands éditeurs perpétuent l’existence d’un type d’acteur qui, du seul fait de sa taille et de son mode d’organisation, forge un monde social et économique face auquel les idées de changement ne pèsent pas grand-chose. La distinction artificielle entre « groupe de communication » et « groupe éditorial » dissimule le rôle de ces entreprises dans une société à caractère de masse : transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre.

Écrit par un éditeur, ce livre propose à la fois une anti-légende de l’édition et les bases d’une réflexion sur les responsabilités sociales et politiques de tout métier. Un questionnement qui prend une forme plus directe lorsqu’il touche la diffusion d’idées : de quelles manières et sous quelles bannières défendre quelles idées, quels types d’organisation du travail et quels projets de société.

Thierry Discepolo a participé à la fondation de la revue Agone (1990), à l’origine des éditions du même nom, où il travaille actuellement.

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Sommaire

Introduction

I. Les mirages de l’indépendance éditoriale & le cercle vertueux de la grande distribution ; où il est surtout question du patron des éditions Gallimard, mais aussi de quelques autres

II. Le grand groupe multimédias & le petit éditeur en région ; où il est surtout question de Hachette-Lagardère & d’Actes Sud-Nyssen, mais aussi de quelques autres

III. La diversification de l’offre anticapitaliste ; où il est surtout question des éditions du Seuil-La Martinière-Chanel & de La Découverte-Editis-Planeta, mais aussi de quelques autres

IV. L’édition entre université & médias ; où il est question de livres exigeants, de distribution & de ce qu’en auteurs, en éditeurs, en libraires on peut attendre de tout cela, mais aussi de quelques autres choses

Conclusion

Annexes
Chronologie 1826–2011 des créations, fusions & rachat des éditeurs & diffuseurs-distributeurs cités ; Principaux groupes d’édition cités ; Principaux groupes de diffusion-distribution cités ; Schéma des opérations de commercialisation du livre ; Décomposition du prix public d’un livre ; Index des noms cités

Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter À la recherche de l'édition indépendante Valérie Manteau nonfiction.fr, 08/05/12
- Consulter L'édition sans illusion Francois Annycke Libfly, 05/03/12
- Consulter Compte-rendu Matthijs (AL Montpellier) Alternatives libertaires, 03/02/12
- Consulter Des livres et des affaires Sébastien Banse Les Lettres françaises, 02/02/12
- Consulter Compte-rendu Philippe Bouquet L'Iresuthe, 23/01/12
- Consulter Édition, piège à cons Valérie Manteau Charlie hebdo, 11/01/12
- Consulter L'édition à la hache Jean-François Nadeau Le Devoir, 18/12/11
- Consulter L’éditeur dans la vigne de Naboth Philarête L'esprit de l'escalier, 04/12/11
- Consulter Compte-rendu N'autre école, hiver 2011-2012
- Consulter La position de l'éditeur couché Nicolas de La Casinière Zelium, décembre 2011
- Consulter Maisons d'édition cherchent profit à tout prix, Goncourt ou autre La distinction, 19/11/11
- Consulter Compte-rendu Jacqueline Amphoux Libresens n°198, novembre-décembre 2011
- Consulter Le capitalisme à l'assaut de l'édition Valérie Solano Syndicom, 11/11/12
- Consulter Compte-rendu Xavier Rabilloud S!lence n°395, novembre 2011
- Consulter Compte-rendu Sylvain Allemand Alternatives économiques, novembre 2011
- Consulter L'antilégende de l'édition M. G. Le Ravi n°89, octobre 2011
- Consulter La lutte des classes dans l’arène de l’édition Nicolas Chevassus-Au-Louis L'Humanité, 29/09/11
- Consulter Des livres et des affaires Sébastien Banse Les Lettres françaises, 26/09/11
- Consulter Compte-rendu Christophe Bouillaud Bouillaud’s Weblog, 23/09/11
- Consulter Compte-rendu Patsy Le Monde comme il va, 14/09/11
- Consulter Compte-rendu Yves Librairie Les Buveurs d'encre, 12/09/11
- Consulter Une autre édition est-elle possible ? Philippe Cohen Marianne, 10/09/11
SUR LES ONDES
Radio Aligre – « Liberté sur paroles », magazine sur le droit d’expression, analyse au scalpel du marché de l’édition où Thierry Discepolo interpelle les consciences des auteurs et …des lecteurs !, écouter l’émission ici (17 octobre 2011)
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À la recherche de l'édition indépendante

Galerie de portraits des grands groupes éditoriaux en forme de manifeste pour l’édition indépendante, La trahison des éditeurs en appelle aux responsabilités de chacun, de l’auteur au lecteur en passant par l’ensemble de la chaîne de production, dans la crise actuelle du livre. Si cet essai ne se cache pas d’un parti-pris idéologique anticapitaliste, on ne saurait lui retirer une rigueur scientifique convaincante, appuyée sur l’analyse précise et documentée du phénomène éditorial contemporain.

Concentration et uniformisation de la production éditoriale

En dressant le portrait, groupe par groupe, des plus gros acteurs de l’édition contemporaine (Hachette-Lagardère, Gallimard, Actes Sud-Nyssen, Seuil-La Martinière-Chanel), Thierry Discepolo s’emploie d’abord à balayer la légende dorée, savamment entretenue par les principaux intéressés, des éditeurs de “taille moyenne”, qui se veulent garants et porte-parole de l’édition indépendante. “Il y a bien une pensée de la résistance à l’intérieur du système, mais elle ressemble tant à la reproduction du système qu’on n’est plus sûr de rien”, dit-il à propos d’Actes Sud “petit éditeur de région” dont la “galaxie” cache mal la logique d’absorption des éditeurs indépendants alentour. Pour Discepolo, le moyen terme raisonnable, revendiqué par Gallimard, entre les groupes type Hachette et les éditeurs indépendants est un leurre, tant les pratiques commerciales et éditoriales de ces puissants éditeurs à visage humain sont semblables à celles de leur meilleur ennemi. Faire-valoir de Gallimard, la guerre de tous contre Hachette ne séduit pas le puriste Discepolo qui prône, et applique chez Agone, le boycott des hypermarchés et le refus des offices forcés et des services de presse.

Par-delà la surproduction de livres, dont se plaignent chaque année les éditeurs en se renvoyant la balle, Discepolo pointe leur paradoxale uniformisation, qui va de pair avec la collusion entre maisons d’éditions et médias dominants (qui appartiennent aux mêmes groupes dont les PDG, Lagardère en tête, ont des intérêts politiques et des accointances avec le pouvoir). “L’insécurité est-elle à l’ordre du jour des agendas du gouvernement, de la presse, de la radio, de la télévision? L’édition “approfondit” la question.” Thierry Discepolo va plus loin en donnant aux éditeurs suivistes ce “rôle […] dans une société à caractère de masse: transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre”. Car pour un éditeur attaché au poids des livres dans la vie des idées, l’opportunisme et le court-termisme des publications produites par les grands groupes sont d’autant plus dangereux qu’elles noient les livres “exigeants”, “de fond”, aussi bien dans les médias que sur les tables des libraires. Plus profondément encore, les règles du marché imposées par ces grands groupes condamnent les librairies indépendantes, et ruinent ainsi la possibilité même d’existence des petits éditeurs et des titres et idées qu’ils sont seuls à publier.

“Economies d’échelle” et ligne éditoriale

Mais la “trahison” dénoncée dans le titre de l’ouvrage concerne moins le jeu de dupes joué par Gallimard ou Actes Sud que l’“offre anticapitaliste”, que l’on espérait chez certains éditeurs revendiquant une démarche politique, tel Seuil ou la Découverte, et qui aujourd’hui sont rentrés dans le giron de groupes. Naïveté ou hypocrisie, la rhétorique de la “liberté dans la dépendance” ne résiste pas à l’analyse de Discepolo. François Gèze indique ainsi avoir gagné en “tranquillité d’esprit pour éditer grâce aux économies d’échelle d’un grand groupe”, en vendant La Découverte au groupe Editis. Thierry Discepolo lui oppose un principe de cohérence et d’intégrité : ces ”économies d’échelle” sont-elles compatibles avec une critique radicale du système capitaliste, telle qu’on la trouve dans les ouvrages justement publiés par La Découverte? “La dernière des grandes maisons d’édition de gauche” peut-elle éviter de “se poser [la] questions [du] prix de sa liberté, [sans se demander] qui paye les à-valoir, ni quelles conditions économiques lui permettent de distribuer [ses livres]” ? Car, comme le démontre Discepolo, entre la pression exercée sur les petits libraires, la complaisance vis-à-vis d’entreprises comme Amazon — dont la politique sociale laisse à désirer —, et les économies faites à coup de délocalisation des impressions, ce sont toujours les plus faibles qui paient la différence, au prix de la reproduction et du renforcement du système capitaliste.

Cette exigence d’intégrité concerne autant les éditeurs que les auteurs. Ainsi, que Naomi Klein, l’auteure de No Logo, publie chez Actes Sud, ou que Noam Chomski figure au catalogue de Fayard, pose question : “Il ne s’agit que de rappeler un danger touchant les universitaires qui ne tirent aucune conséquence [de leurs choix d’une maison d’édition] : celui que font peser les grands groupes sur les possibilités même d’édition de leurs livres. Jusqu’à quand les propriétaires de fabricants de fusils de chasse ou de missiles, de maillots de bain ou de livres illustrés vont-ils passer leur temps et risquer leur argent à essayer de faire des profits avec des livres ? Nous avons au moins la réponse pour le baron Seillière : quatre ans.”

Du côté des actionnaires, l’objectif est simple : “ce qui les intéresse, c’est le chiffre final”, rapporte Hugues Jallon, ancien de La Découverte passé au Seuil. “L’idée de publier José Bové et Michael Moore aurait amusé le baron [Sellières]”, selon André Schiffrin, montrant ainsi, de façon désespérante pour Thierry Discepolo, le peu de foi en la puissance du livre, en sa capacité à changer le monde, à renverser l’ordre établi, de la part d’éditeurs prêts à publier “pour s’amuser” leurs ennemis politiques.

Prônant un radicalisme éthique, Discepolo va, en toute cohérence, jusqu’à prôner la fin des services de presse et marketing des maisons d’éditions, considérant que de toutes manières, l’industrie des médias, globalement partie prenante de la “propagande” généralisée, ne peut que digérer et recracher sans substance (ce que cet article ne manque sans doute pas de faire) le “travail lent, fouillé, que réclame l’édition de livres exigeants”. Un parti pris acrobatique mais valorisant pour un éditeur à vocation missionnaire. Opposant d’un côté une démarche intellectuelle et politique radicalement exigeante, et de l’autre une industrie commerciale uniformisée et opportuniste, Thierry Discepolo creuse les clivages et ne refuse pas une posture manichéenne jusqu’au messianisme, agaçante autant que séduisante car, loin d’un coup marketing, La trahison des éditeurs a pour principal argument la qualité de sa maison mère, Agone, et l’intégrité réelle de son fondateur.

Valérie Manteau
nonfiction.fr, 08/05/12
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L'édition sans illusion

Alors que la Foire du livre de Bruxelles se termine et que le salon du livre de Paris se prépare aux quatre coins de France, sans oublier Francfort et les autres, un essai paru chez Agone en 2011 mérite un détour : La Trahison des éditeurs de Thierry Discepolo. Où il est question des petits et des grands éditeurs, des indépendants et des dépendants – mais pas ceux que l’on croit –, de médias, d’argent ; et si, finalement, le débat sur l’indépendance était ailleurs ?

A partir de quand est-on un groupe ? A partir de quand cesse-t-on d’être un éditeur « indépendant » ? Qu’est-ce qui fait l’indépendance quand on devient une simple filiale ? Et quand on est soi-même à la tête d’un groupe ? Ce sont peut-être les premières questions que pose ce livre, qui tente de déconstruire les mythes des éditeurs à coup de pavés dans une mare où les piranhas sont rois.
Car il est difficile d’analyser le « milieu » du livre si l’on prête trop d’attention aux discours que portent sur celui-ci ses acteurs, la « petite musique » dont parle l’auteur. Bien sûr, il est question du groupe Hachette-Lagardère, cinquième éditeur mondial, et des jeux de domination, d’occupation d’espaces, d’achats, de ventes, de rachats, de reventes… Mais il est aussi question de ceux qui se prétendent sans peur et sans reproche, chevalier blanc de l’édition indépendante à l’armure étincelante. Si l’on suit les récits de ces princes des livres, relayés efficacement par la presse, Gallimard serait le chef de fil des éditeurs indépendants, ce qui peut prêter à sourire quand on sait le nombre de maisons absorbées par le groupe (Verticales, Denoël, POL, Bleu de Chine, Joëlle Losfeld, La Table Ronde etc.), le chiffre d’affaires de cette « maison » – qui serait plutôt immeuble ou ville entière – et qui n’hésite pas à attaquer au char d’assaut la petite cabane numérique de François Bon (voir l’article sur Actualitté par exemple : http://www.actualitte.com/actualite/monde-edition/les-maisons/illegal-de-traduire-hemingway-ou-gallimard-le-tombeau-a-auteurs-32142.htm). Autre exemple tout aussi polémique, souvent oublié dans les analyses de ce monde économico-éditorial, l’univers Actes Sud. On y parle d’éditeurs associés plutôt que de filiales, de rencontres plutôt que de rachats, de galaxie plutôt que de groupe, etc. Pour l’auteur, ce ne sont pas des plans sur la comète mais bien un plan de communication efficace qui veut nous faire croire au mythe d’Actes Sud, petit éditeur de province, pour mieux cacher un “ensemble” composé de seize maisons d’éditions absorbées, ou disons “satellisées”, peu à peu (Sindbad, Thierry Magnier, Babel, Gaïa, Le Rouergue etc.), qui dispose d’un réseau efficace de dizaines d’attachés de presse parisiens (tout ne se fait donc pas à Arles) et dont la richesse s’est faite en partie sur un capital… immobilier. Il évoque par ailleurs La Martinière-Chanel (Métailié, L’Olivier, Le Seuil etc.), Editis-Planeta (Bordas, La Découverte, Nathan etc.), Flammarion-RCSMedia Group (Fluide glacial, J’ai Lu etc.)...
Mais Thierry Discepolo ne s’arrête pas aux grands. Il critique aussi « le petit peuple des éditeurs qui se suffit des recoins qu’on lui laisse dans les librairies et les bibliothèques, dans les médias et dans les salons » qui ne résiste pas, ou peu, à l’hégémonie économique et symbolique, notamment parce que, souvent, il rêve d’un avenir semblable et donc diffuse un même modèle.

Autres questions posées par cet essai : que dire du prix unique du livre, censé défendre la diversité culturelle, la belle citadelle de la pensée humaine – alors qu’il est aussi appliqué aux livres de recettes, ou des manuels de bricolage ? Candide et La sexualité pour les nuls, même combat ?
Et quelle différence, finalement entre contenu des médias et des livres ? Quand on regarde les ventes, on peut voir que le haut du panier est occupé par telle coucherie d’un politique, telle biographie d’un chanteur éphémère, ou tel sujet qui fait l’actualité ; « l’édition fournit la version (plus ou moins) savante des slogans déclinés par les autres médias ». Que dit cette homogénéité de notre société ? Et de notre capacité critique  Et des capacités d’un livre subversif à changer le monde quand celui-ci est porté par un groupe affilié à Chanel ou à un marchand d’armes ? Médias, livres etc. ne transforment-ils pas les lecteurs en consommateurs, limitant voire annihilant notre capacité d’action ou de réaction ?

Certes, l’ouvrage est polémique, et parfois caricatural. Certes, il est écrit par un éditeur travaillant chez Agone. Certes, certaines fois l’on se demande quel règlement de compte personnel peut se jouer au détour de telle phrase ou de tel paragraphe. Il n’en demeure pas moins que ce livre tente de dénoncer les discours romancés d’entrepreneurs des lettres déguisés en nobles défenseurs des mots. Comme les essais d’André Schiffrin avant lui – Le Contrôle de la parole, L’Édition sans éditeur – ou celui de Serge Halimi Les Nouveaux chiens de garde, récemment actualisé et mis au cinéma par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat, comme les études de Bernard Lahire sur La Condition littéraire, ou les essais de Noam Chomsky, Thierry Discepolo ne cherche pas à répéter les discours entendus par ailleurs. Il dissèque un monde de masques qui ne dupe personne même si tout le monde veut se prendre au jeu. « Mais pourquoi se raconter des histoires amplifiées par le relais bienveillant des fabricants de la petite musique au son de laquelle on dort d’un sommeil sans rêves ? » Et si la trahison des éditeurs était justement cette volonté de croire à ses propres mythes ? Et si le lecteur ne participait-il pas lui-même à ce jeu en préférant aux tristes réalités financières la légende dorée des petits princes des nuées ?

> Lire l’article en ligne sur le blog de LibFly

Francois Annycke
Libfly, 05/03/12
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Compte-rendu

L’auteur de La trahison des éditeurs, Thierry Discepolo est un des fondateurs de la revue Agone et travaille actuellement aux éditions éponymes.

Son livre entend faire un examen critique de l’édition française. En effet, si les ouvrages critiques de la presse ou de la télévision sont légion, ceux qui portent sur l’édition sont beaucoup plus rares. Pourtant, si le monde de l’édition peut paraitre plus prestigieux, ses pratiques réelles ne sont guère plus brillantes que celles de la télévision.

Pour comprendre cela, il faut partir d’un principe : les idées de la classe dominantes sont celles qui dominent la société. Pour que cela soit possible, il faut que ces idées soient amenées aux classes dominées. C’est le rôle des médias. La télévision, la radio, la presse sont aux mains de l’État ou sont possédées par des grands patrons qui ont les capitaux nécessaires pour s’imposer sur ces marchés. Evidemment, le message porté par ces médias va être favorable aux intérêts des dominants. C’est vrai pour la télévision qui est aux mains de multinationales de même que pour la presse et la radio. Ca l’est autant pour l’édition, bien que cela semble moins évident.

Discepolo s’attache à prouver que cela vaut aussi pour le monde de l’édition. Pour ce faire, il taille en pièces la fiction selon laquelle, il y aurait les gentils indépendants (Actes Sud, Gallimard, Albin Michel) qui se battent contre le big business représenté par la groupe Lagardère (Hachette). Dans cette vision des choses, les indépendants défendraient la vraie culture contre ce groupe qui voudrait faire des livres de vulgaires produits à l’instar d’une bouteille de Coca-Cola.

Bien sur, cette version moderne d’Astérix contre les romains est fausse. En effet, les « petits groupes » tels que Gallimard ou Actes Sud ont exactement les mêmes pratiques que Lagardère. Ils se battent eux aussi pour être en supermarché (garantie de ventes élevées), et n’hésitent pas à accorder des remises de gros à Amazon pour être mieux référencés. De même, ce sont des grosses entreprises qui ne se privent pas d’exploiter leurs salarié-e-s.

Par contre, l’on pourra regretter que l’ouvrage parle autant des politiques et des actions internes au monde de l’édition, ce qui peut dérouter le lecteur étranger à ce domaine. Cela dit, La trahison des éditeurs est une lecture qui fait voler en éclats le mythe présentant les maisons d’édition comme des défenseurs de la culture, les montrant pour ce qu’elles sont réellement des relais de l’ordre dominant.

Matthijs (AL Montpellier)
Alternatives libertaires, 03/02/12
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Des livres et des affaires

Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ».

Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, Seuil, Lagardère, La Martinière… Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté1, va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite– de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ; le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs2, des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il oeuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges »3.

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de ‘bonnes idées’ et d’analyses ‘justes’ suffit-elle ? La manière de faire des ‘bons’ livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? » : « Notre pari fut de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité. Au moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte, nous avons opté pour la lenteur d’une politique de fonds. Ce projet éditorial répond aussi et surtout à un projet politique: proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. »4

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1 Il y a, parmi les annexes, une précieuse Chronologie 1826–2011 des créations, fusions et rachats des éditeurs et diffuseurs-distributeurs cités.

fn2. Dernière cocasserie éditoriale en date, survenue depuis la parution du livre : Fâché avec le PDG su Seuil, Jacques-Alain Miller, gendre et ayant-droit de Lacan a choisi de quitter l’éditeur historique de l’auteur pour rejoindre La Martinière, comme l’explique Alain Beuve-Méry dans le Monde du 10/09/2011 :
« Jacques Lacan est l’un des auteurs emblématiques du Seuil, maison à laquelle son oeuvre est attachée. 22 volumes de lui y sont d’ores et déjà publiés, et chaque séminaire se vend en moyenne autour de 10 000 exemplaires. Afin de conserver cette oeuvre prestigieuse au sein de son groupe, Hervé de La Martinière, PDG des éditions du même nom, dont le Seuil est une filiale, s’est entremis. “J’ai une profonde admiration pour le travail de Jacques-Alain Miller, explique-t-il ; je lui ai proposé de changer d’éditeur, mais de rester dans notre groupe”. L’affaire s’est conclue, mardi 6 septembre, sur un coin de bureau. L’éditeur a écrit : “Jacques-Alain, je suis ravi de vous accueillir au sein des éditions La Martinière”. Ce à quoi le psychanalyste a répondu : “Hervé, le plaisir est partagé, j’entre aux éditions de La Martinière avec Lacan et l’ensemble du champ freudien.” D’où cette curiosité : plus connues pour leurs beaux livres que pour leurs essais en sciences humaines, les éditions La Martinière devraient accueillir les prochaines parutions signées Lacan ».

fn3. Thierry Discepolo en donne suffisamment d’exemples. J’en ajoute un autre, auquel je cherche encore une explication : que fait la biographie d’Harvey Milk par Randy Shilts, chez M6 éditions, au milieu des livres de cuisine ?

4 Extrait de la présentation des éditions Agone. Fondées à Marseille en 1998, huit ans après la revue du même nom, les éditions Agone ont choisi le principe de l’autogestion. On peut citer, dans leur catalogue, pêle-mêle : Howard Zinn, Noam Chomsky, George Orwell, Pierre Bourdieu, Stig Dagerman, Jean-Pierre Garnier… Thierry Discepolo a également développé sa conception du métier d’éditeur dans un article intitulé « Tout ça n’est pas seulement théorique », publié dans le numéro 44 de la revue Agone. Une discussion avec Eric Hazan et les gens d’Article 11 abordait également certaines de ces questions. Notons enfin qu’un extrait du présent ouvrage est disponible sur le site d’Acrimed, le sommaire et la conclusion le sont chez Atheles.org.

Sébastien Banse
Les Lettres françaises, 02/02/12
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Compte-rendu

Il existait déjà une célèbre « trahison des clercs », voici maintenant celles des éditeurs, non moindre. Car c’est la profession dans son ensemble qui est mise en accusation dans ce livre-pamphlet, même si ce sont surtout les « grands » (ne vaudrait-il pas mieux parler de « gros » ?) « éditeurs indépendants » qui sont mis en accusation pour leur hypocrisie et double langage. Pour quiconque est légèrement familier de ce milieu, c’est un plaisir de voir démonter la posture « indépendante » de Sa Majesté Gallimard (alors qu’il est au centre de tout un système de dépendances, d’allégeances et liens féodaux) ou Actes Sud posant au « petit éditeur provincial » en parlant de sa « galaxie » pour ne pas utiliser le vilain mot de « groupe ». L’histoire de Hachette, grand militant humaniste propriété du plus gros marchand d’armes que la France ait connu, est aussi un plaisir de gourmet. Tant de détails et de précisions chiffrées et datées sont difficilement contestables, même s’ils risquent de rebuter un peu le lecteur non averti. Ceux-ci se reporteront avec profit aux tableaux récapitulatifs finaux, qui suffisent à emporter la conviction. Au-delà de ces informations rassemblées avec un luxe scientifique de précisions, le propos de l’auteur n’en pose pas moins une question de fond : est-il possible d’utiliser le système financier dont participe forcément l’édition pour… dénoncer et abattre ce même système ? Car, s’il est facile de dénoncer le double langage de ces puissances d’argent qui font de l’argent en dénonçant le monde de l’argent (grâce, par exemple, à une petite collection « révolutionnaire » alibi au sein d’un vaste empire au service de ce même système), que faire d’autre ? Tant que l’édition aura besoin d’argent (or, ce radieux monde néolibéral qui n’est encore que dans ses limbes ne fera que l’accroître), on voit mal comment elle pourrait éviter d’en passer par les fourches caudines des financiers. Les formes « alternatives » d’édition (autoédition, print on demand, e-books, etc.) ne risquent guère de modifier ce rapport. L’édition militante n’est-elle pas condamnée à rester marginale et n’est-ce pas sa vocation ? La seule consolation est à trouver dans la vitalité de la petite (voire micro) édition, de ces passionnés qui continuent à faire exister des livres de qualité au sein de ce monde pris du vertige quantitatif. Il est stupéfiant de penser qu’il se crée toujours autant d’éditeurs qu’il en disparaît – ce qui n’est pas peu dire. Et le diable n’est-il pas dans le succès ? Actes-Sud n’a-t-il pas commencé sa cavalcade conquérante dans un mas des Alpilles ? Tout au plus peut-on appeler de ses vœux une mise en commun plus poussée des moyens de production et de diffusion de ces volontés – mais l’individualisme passionné qui les inspire à tendance à s’y opposer. Quoi qu’il en soit, ce livre – fruit d’un impressionnant travail collectif et rédigé avec un soin factuel et stylistique qui ne le rend pas toujours facile à lire, n’aurait-il pas été bon de jouer plus carrément encore la carte du pamphlet ? – offre matière à une réflexion en profondeur sur « l’univers impitoyable » du livre.

> voir le site de l’Iresuthe

Philippe Bouquet
L'Iresuthe, 23/01/12
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Édition, piège à cons
Sans redécouvrir l’Amérique — on sait bien qu’indépendance et intégrité ne sont pas les maîtres mots des médias contemporains — se pencher sur le cas de l’édition hexagonale est une œuvre de salubrité intellectuelle qui peut rendre un peu parano, quand on croit vraiment à l’importance des livres comme contre-pouvoir dans la diffusion des idées. En dressant le portrait des principaux groupes (Hachette, Gallimard, Actes Sud…) et de leurs pratiques commerciales, Thierry Discepolo, auteur-éditeur chez Agone, déconstruit deux confortables leurres. D’abord la ritournelle de la « liberté dans la dépendance », sifflée par nombre d’ex-petits éditeurs rachetés, à leur corps désirant, par l’un ou l’autre des groupes dominant le marché, et s’auto-persuadant que n’avoir plus à se préoccuper de contingences matérielles est un gage de lendemains qui chantent. Ce qui leur donne toute bonne conscience pour regarder ailleurs quand leur groupe — c’est-à-dire eux — signe avec Amazon, Leclerc et autres Fnac les arrêts de mort de la diversité et de la qualité culturelles françaises. Deuxième temps, Discepolo pointe avec force la contradiction « illuminée » (souvent par le rayonnement de l’ego de l’auteur et/ou de l’éditeur) entre la publication d’essais critiques et leur diffusion dans des groupes qui reproduisent, ou plutôt qui incarnent, le système qu’on prétend combattre. Infiltration ou collaboration, la question est posée. Un travail, qui, si on veut bien passer outre la posture de chevalier blanc affichée dès le titre, un peu pénible, se révèle aussi passionnant que vertigineux.
Valérie Manteau
Charlie hebdo, 11/01/12
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L'édition à la hache
Est-ce une charge sans conséquence que vient de produire Thierry Discepolo en s’efforçant de brosser, dans La trahison des éditeurs, un portrait critique de l’édition française ? À voir à quel point son livre a dérangé Pierre Assouline, qui s’est senti l’obligation de réagir vertement dans Le Monde, on est déjà autorisé à répondre non. Voici bien un pamphlet dont le ton imprécatoire peut certes finir par lasser, mais la pensée qui l’anime a tout de même l’immense mérite de remettre à jour de façon vigoureuse nombre de questions que personne ne semble plus jamais se poser dans la fabuleuse République des livres.
Œuvre d’un éditeur de Marseille dont Assouline ne parle d’ordinaire absolument jamais, La trahison des éditeurs est à situer dans la filiation de L’édition sans éditeurs et des autres essais critiques de l’éditeur new-yorkais André Schiffrin. Mais le ton de Discepolo est autrement plus dur et cinglant, c’est le moins qu’on puisse dire.`
Tout d’abord, Discepolo s’emploie a démonter quelques paradoxes et croyances. Par exemple, il se demande pourquoi des auteurs se retrouvent à publier sous des enseignes dont les propriétaires affichent des vues diamétralement opposées aux leurs. Comment, par exemple,un libertaire et pacifiste tel Noam Chomsky en arrive-t-il à publier chez Fayard, une enseigne éditoriale qui appartient à un marchand d’armes. Et pourquoi encore des groupes militants anticapitalistes comme Attac nourrissent-ils par leur travail les coffres déjà bien remplis des puissantes multinationales qui les éditent. La trahison des éditeurs se demande comment ces auteurs en arrivent à se faire croire que les grands industriels de l’édition servent leur pensée. On apprendra au passage, dans une suite de tableaux notamment, combien touchent respectivement un auteur, un imprimeur, un éditeur, un distributeur et un libraire.
Discepolo regrette qu’on fasse suivre aux capitaux des maisons d’édition la même logique d’entreprise que celle mise de l’avant par les grands groupes qui en sont aujourd’hui propriétaires. Cette conception managériale de l’édition, démontre-t-il, a entraîné une précarisation des métiers du livre, un affolement du rythme de publication et l’apparition de règles de conduite bien curieuses.
La trahison des éditeurs reproche au monde éditorial français de confondre le verbe « grossir » avec « grandir », au mépris des idées et de la culture.
Sous une avalanche de noms et d’exemples, on arrive tout de même à bien suivre sa démonstration quant aux conséquences de cette vaste « normalisation » de la culture du livre.
Dans cet essai bouillant, Gallimard apparaît avoir accaparé abusivement une image d’indépendance, tout en pratiquant en fait la même logique de concentration que les autres grands groupes. Pour Discepolo, lorsque Gallimard s’inquiète de la concentration dans l’édition, ce gros éditeur tentaculaire ne fait que de la rhétorique commerciale et, du coup, fait semblant d’ignorer qu’il en est lui-même un vecteur important, au même titre que le groupe Hachette. La Martinière, le Seuil, Actes Sud et le discours de bien d’autres éditeurs sont aussi disséqués au scalpel.
En cette époque de concentration dans l’édition, Discepolo s’inquiète de voir de plus en plus d’éditeurs être rachetés par de grandes entreprises pour chanter ensuite tous en chœur qu’ils n’ont jamais été aussi indépendants. Les nouveaux « propriétaires des maisons d’édition françaises, demande Discepolo, seraient-ils les seuls à racheter des entreprises pour permettre aux anciens patrons devenus leurs employés de mieux s’épanouir dans leur métier en les protégeant des embarras de la gestion et de la rentabilité ? […] Et les nouveaux employés seraient-ils les seuls à ne pas intérioriser et anticiper les ordres du nouveau maître ? » Pour lui, quelqu’un qui se vend au plus offrant confond tout simplement la liberté avec l’asservissement.
Il faut cependant remarquer que Discepolo frappe à la hache si fort et tellement tous azimuts qu’on se demande parfois si un seul éditeur trouve aujourd’hui grâce à ses yeux, sinon lui-même.
La trahison des éditeurs s’intéreese aussi au sort réservé aux librairies indépendantes. En Angleterre un tiers des librairies indépendantes seraient disparues depuis dix ans. Il en resterait moins de 1300 fin 2009. Elles y sont l5 fois moins nombreuses qu’en France, où la situation de la librairie est néanmoins préoccupante, plaide Discepolo : sur 20 000 points de vente, il n’y aurait plus que 3500 indépendants en Fiance.
La situation dans l’édition est elle tout à fait différente de ce côté-ci de l’Atlantique ? On pourrait méditer là-dessus.
Jean-François Nadeau
Le Devoir, 18/12/11
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L’éditeur dans la vigne de Naboth

Lorsqu’on parle aujourd’hui de l’avenir du livre (du « livre imprimé », comme il faut désormais le préciser, comme on doit parler de l’adresse « postale » pour la distinguer de l’adresse électronique), on s’attarde en général sur deux « menaces ». D’une part, celle que font peser sur l’édition la diffusion du « livre électronique », et sur la librairie les ventes de livres en ligne. D’autre part, à l’intérieur même de l’édition au sens papier du mot, la menace que font peser sur les éditeurs les grands groupes de communication, qui annexent une activité éditoriale à leur présence dans tous les secteurs des médias. De ces grands groupes, l’archétype est, en France, le groupe Hachette-Lagardère : propriétaire de tout ou partie d’une quarantaine de maisons d’édition (Armand-Colin, Larousse, Calmann-Lévy, Dunod, Fayard, Grasset, Stock, etc., en plus des marques « Hachette »), le groupe possède en outre ses titres de presse (Elle, Paris-Match), son réseau de distribution, ses librairies (Relay, Virgin, Furet du Nord), ses radios (Europe 1, Virgin Radio, RFM), ses chaînes de télévision, etc. Face à ces monstres, l’antienne convenue chante la résistance des « éditeurs indépendants », menée par quelques grandes « maisons » comme Gallimard ou Actes Sud. Or il y a dans cet éloge de la résistance des petits face aux gros quelque chose d’exagéré, voire de légendaire, qui pourrait bien masquer une troisième menace dont il est, manifestement, trop peu question dans ce débat : c’est celle qui pèse sur la riche constellation des vrais « petits » éditeurs refusant obstinément la logique de concentration adoptée par les « grandes maisons ». Ces « petits »-là viennent de trouver leur manifeste dans un remarquable « petit » livre publié par Thierry Discepolo aux éditions Agone : La trahison des éditeurs.

> Lire l’article sur le blog L’esprit de l’escalier

Philarête
L'esprit de l'escalier, 04/12/11
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Compte-rendu
Thierry Discepolo, qui a participé à la fondation de la revue Agone (1990), à l’origine des éditions du même nom, nous embarque, avec ce pamphlet alerte, à la découverte du monde de l’édition française. Le livre vaut par sa dénonciation non seulement des « grandes » maisons (Hachette, Gallimard), de leurs méthodes et de leurs réseaux mais aussi par ses interrogations sur ces éditeurs – et ces auteurs – qui se prétendent « alternatifs » ou « militants » mais dont le fonctionnement et les pratiques n’ont rien à envier aux groupes capitalistes. Le récit de la malheureuse expérience d’Attac est assez significatif des pièges dans lesquels peuvent tomber ceux qui ne sont pas assez regardants sur le projet réel de ces entreprises prétendument « culturelles ». Comme le fait remarquer l’introduction « L’édition est la grande absente des analyses du rôle de l’industrie des relations publiques dans l’”éternel combat pour le contrôle des esprits”. Pourtant, comme les autres medias, l’édition est depuis longtemps aux mains de grands groupes, souvent les mêmes. Et elle remplit la même fonction dans le maintien de l’ordre idéologique. » Après avoir lu La Trahison des éditeurs, vous n’achèterez plus jamais vos livres de la même manière…
N'autre école, hiver 2011-2012
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La position de l'éditeur couché

Les maisons d’édition cultivent leurs contes et légendes, ou plutôt leurs « comptes et dividendes ». Des stratégies et des pratiques qui en disent long sur la tartufferie de bien des « indépendants ».

La presse est vendue. Heureusement, il nous reste le livre, ce compagnon de nos insomnies, ce phare de nos neurones, cette cale de nos armoires bancales. L’édition, c’est la noblesse de la pensée, l’oasis de l’esprit. Erudits, distingués, parfois un tantinet pédants, un brin mondains – question de standing –, les éditeurs échappaient à la vieille critique de chiens de garde, réservée à la presse. « Le plus souvent, l’édition fournit la version (plus ou moins) savante des slogans déclinés par les autres médias », dit Thierry Discepolo, auteur de l’essai La trahison des éditeurs publié chez Agone – une maison d’édition dont il est lui-même le « patron », même si le terme le ferait hurler… L’insécurité, l’identité française, le capitalisme inépuisable, la pensée profonde de grands patrons du CAC40 ? On publie. Aucun rapport avec de viles stratégies dominantes, bien sûr.

Plumes servant majors

Rappel : l’essentiel de l’édition est depuis longtemps aux mains de majors et grands groupes, d’ailleurs souvent les mêmes que pour les médias. « Un niveau d’imbrication avec l’industrie comparable aux temps de la IIIe République. » Prenez le « second commis Olivier Nora » : il est le taulier de Grasset, qui publie un rebelle comme BHL. Nora émarge aux huppés dîners du Siècle, comme ses amis des médias. On y fricote avec le pouvoir et les PDG en vue, on y passe le rond de serviette aux incontournables sbires comme Attali ou Alain Minc. Grasset, c’est Hachette, autrement dit Lagardère. Un groupe qui vend un peu d’idées en contrôlant une quarantaine de maisons d’édition en France, sans compter 27 filiales de par le monde. Un monde où Lagardère, qui détient 7,5% d’EADS, vend aussi un peu d’armement, à l’occasion. Les idéalismes, il faut parfois savoir pondérer en leur mettant un peu de plomb dans la tête.

Le loup et la bergerie

Une évidence : Hachette domine le marché du livre hexagonal, traversé par un précepte qui ressemble aux poncifs de l’industrie du disque : « Nourrir les plus gros ou se nourrir des plus petits ». La standardisation de la production ? Aussi vieille que le capitalisme. « Déjà dénoncée au milieu du XIXe par Hypopolyte Taine, auteur de la “Bibliothèque des chemins de fer” se plaignant de Hachette qui “commandait des livres qu’il vendait par le sujet et le titre”, ce qui le dispensait d’avoir de véritables auteurs », rappelle Discepolo, en ajoutant : « La distinction artificielle entre “groupe de communication” et “groupe éditorial” dissimule le rôle de ces entreprises dans une société à caractère de masse : transformer les lecteurs en consommateurs et limiter la capacité d’agir du plus grand nombre ». Pour Actes Sud, la légende de l’éditeur né dans une bergerie provençale a vite lâché la paille des débuts pour la poutre apparente du bizness. Le petit éditeur en région ? Du storytelling. Le groupe proclamé « indépendant » est une petite galaxie de seize maisons absorbées, dites « marques associées ». Un discours de passion en façade, des calculs de profitabilité, de ratios et de benchmarking en arrière boutique. Les braves capitaines de l’industrie culturelle fabriquent des succès pour doper leurs chiffres, ventes massives en temps record, copiant servilement les vieux impératifs de circulation du capital.

Gentils indés

Première embrouille : la distinction entre gentils éditeurs indépendants et méchants majors de l’édition, appâtés par le lucre et l’artiche des dividendes. Exemple avec les petits opuscules militants d’Attac que les Mille et Une Nuits (Hachette) ont ravi à l’indépendant Syllepses parce que c’était tendance et vendable, s’en débarrassant dès que le marché à fléchi. Côté édition dite « indépendante », Gallimard se proclamé chef de file d’un secteur si vertueux qui ne publierait jamais, ô grand jamais, un bouquin pour l’attrait de la rentabilité, la notoriété de l’auteur ou une actualité bouillonnante qui en ferait d’emblée un sujet bankable.

Deuxième embrouille : ces « indépendants » à gros chiffre d’affaire proclament leur soutien au réseau de la librairie indépendante, tout en le court-circuitant en se précipitant vers les têtes de gondole de la grande distribe, validant de fait les méthodes de requins de ces braves grands surfaciers. Même hypocrisie en développant la vente en ligne au détriment des libraires traditionnels.

Pour éviter ce désastre, il ne reste qu’à concocter son propre livre, pensé à la tête, écrit à la main, relié à la ficelle et le raconter de vive voix à vos potes. Si ça marche, faites-en une industrie.

Nicolas de La Casinière
Zelium, décembre 2011
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Maisons d'édition cherchent profit à tout prix, Goncourt ou autre

Quand un des fondateurs des Éditions Agone, installées dans la multiculturelle Marseille, écrit sur le monde de l’édition, on doit s’attendre à voir voler des cocktails molotov qui vont parfumer au pastis, à la fleur d’oranger et au harissa les bureaux chics des éditeurs parisiens – mais pas uniquement parisiens, nous le verrons…
Le cadre d’analyse de Thierry Discepolo est d’un marxisme classique : les classes dominantes, potentiellement menacées dans nos systèmes à élections démocratiques par les lubies éventuelles de la population, ont mis en œuvre des « instruments de gestion de l’ordre social » visant au contrôle des esprits : médias, publicité, marketing, industrie cinématographique. Ces dispensateurs de « spectacle » aux effets fumigènes ont été soumis à critique depuis des décennies, mais il manquait jusqu’alors le champ de l’édition.
Si on peut avoir quelques réserves sur la réalité du complot des puissants, sur l’existence d’une coalition bien organisée de ceux-ci qui collaboreraient main dans la main – on voit mal la coexistence de ces comploteurs organisant l’aliénation des masses tout en se faisant une concurrence acharnée – on ne peut que s’accorder sur le fonctionnement de la machine et sur ses effets : il y a bien une main invisible qui décervelle, mais elle est formée de doigts qui se tordent et se griffent les uns les autres avec férocité. C’est la concurrence et la course au profit des acteurs de l’édition qui rendent celle-ci nauséabonde, nuisible et mortifère, au même titre que les autres activités économiques, culturelles ou non.

« L’exercice d’un métier est déjà en soi une activité politique »

La plus grande originalité, et qualité, de ce livre est qu’il s’attache à mettre au jour la responsabilité des éditeurs, non sur les textes qu’ils font connaître, mais sur la manière de les produire.
« Cette question de l’adéquation entre nos idées et nos pratiques peut se résumer, pour les métiers du livre, à se demander si nous sommes condamnés à ne pouvoir espérer mieux que d’avoir confiance en l’efficacité des idées par elles-mêmes qu’en éditeurs fidèles nous diffusons avec les livres inscrits dans nos catalogues. Autrement dit, la diffusion de “bonnes” idées et d’analyses “justes” suffit-elle ? La manière de faire des “bons” livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? Du moment que ces livres sont largement diffusés, les moyens utilisés n’importent-ils pas ? […] Que valent les idées les plus généreuses et les analyses les plus pertinentes qui ne sont au moins déjà mises en pratique par leurs premiers promoteurs ? Ne serait-ce que pour voir si ça “marche” ? »
Les auteurs ne sont alors pas épargnés, qui préfèrent souvent se « vendre » à une large diffusion plutôt que d’être publié avec le souci d’une cohérence entre les analyses et les critiques contenues dans leur texte avec la pratique et le catalogue d’un éditeur apparemment moins « performant ». En publiant leurs textes critiques chez un éditeur prestigieux, les auteurs valident le fonctionnement du champ éditorial tel qu’il existe, puisqu’il permet la diffusion d’idées remettant en cause notre organisation politico-économique ; ces auteurs permettent aussi à l’éditeur de prospecter chez ceux-là même qui désapprouvent ce capitalisme prédateur et par conséquent lui permettent d’affermir son assise éthique d’éditeur de livres de valeur tout en engrangeant des ventes supplémentaires dans cette niche.
« Tout auteur soucieux des effets politiques, directs et indirects, de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il œuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? » Grande distribution qui n’est capable que « d’accélérer la vente de livres dont le travail de découverte et d’installation a été fait au préalable dans le seul lieu réunissant les compétences nécessaires pour ce travail : la librairie. Comme système socioéconomique global, la grande distribution ne profite qu’aux productions industrielles […] et aux éditeurs dont c’est le métier d’en produire. »
Pour les livres critiques comme ceux de Noam Chomsky, par exemple, l’artillerie lourde des gros éditeurs n’est pas forcément la panacée : parti de Agone pour aller chez Fayard, ce fils prodigue et critique radical reviendra chez le premier éditeur. Les ventes restant identiques avant, pendant et après !

Des statues se fissurent

Une autre originalité de La trahison des éditeurs tient à ce qu’il ne consacre pas toute son analyse aux grands groupes habituellement éreintés, Hachette [1] et Cie, mais qu’il met des maisons consacrées comme honorablement indépendantes dans sa ligne de mire : le « petit » Gallimard [2] se présente comme un défenseur de la librairie traditionnelle, mais se plaint que ses livres ne soient pas plus présents dans les grandes surfaces – éthique ou concurrence ? De même, sur l’apparition de nouveaux éditeurs, Antoine Gallimard les trouve « responsables de l’augmentation de la production », alors qu’il en a incorporé une kyrielle dans sa maison : POL, Verticales, Quai Voltaire… La concentration n’est pas l’exclusivité des grands groupes, mais se situe bien au centre de la logique du monde de l’édition.
Une autre « petite » maison, plus inattendue, « régionale », fondée dans une bergerie, passe à la moulinette démystificatrice : Actes Sud [3] est bien basée à Arles, mais dispose depuis longtemps de bureaux à Paris, obtient des prix prestigieux, rachète d’autres éditeurs, Papiers, Sindbad, Solin, Jacqueline Chambon, Textuel…, accueille Rizzoli dans sa holding, puis Flammarion, tâte de l’immobilier, se fait sa place comme les grands dans les librairies avec ses 600 titres annuels sous des enseignes différentes – plus discret mais indispensable, car « surproduction et diversification éditoriales sont quelques-unes des clés indispensables pour arriver en ordre de bataille sur le terrain de la distribution et de la vente.»

1 2000 millions d’euros de CA

2 300 millions d’euros de CA

3 60 millions d’euros de CA

La distinction, 19/11/11
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Compte-rendu
Ce livre est le constat documenté et désabusé d’un petit éditeur, Agone, face aux grandes maisons de l’édition française devenues au fil de leur croissance captives d’impératifs de rentabilité et par-là même tentées de privilégier les textes s’inscrivant dans l’air du temps. « L’édition est un microcosme de la société, reflétant ses tendances et façonnant dans une certaine mesure ses idées ». Comme pour les médias tombés entre les mains de financiers qui cherchent par leur biais à contrôler les esprits, l’édition est soumise de manière insidieuse à des pressions destinées à faire du lecteur un consommateur de livres, d’un certain type de livres. L’ouverture de rayons de librairie dans les supermarchés, dont les bienfaits sont prônés par leurs initiateurs, témoigne de l’hypocrisie de ces derniers et du manque de clairvoyance des (grands) éditeurs qui y participent.
Qu’est donc un éditeur ? Ni auteur, ni imprimeur, ni libraire, mais responsable de la mise en circulation d’idées qu’il n’a pas écrites, idées qui ne sont pas toujours en adéquation avec les siennes mais qu’il a décidé de publier. Or depuis moins de dix ans, l’indépendance dont se prévalait l’éditeur, incluant risques et difficultés, est en butte à des bouleversements qui affectent toute la profession, tous les métiers du livre. Ils étaient encore plusieurs centaines en France, à la tête de maisons de taille variable mais tous indépendants. Leur nombre s’est réduit comme peau de chagrin, non pas que les enseignes aient disparu, mais croyant bien faire elles en ont rejoint d’autres, plus visibles. Des groupes se sont ainsi constitués à coup de fusions, d’acquisitions partielles ou totales, auxquelles pousse l’imbrication actuelle de l’édition avec l’industrie. Le lecteur croit acheter un livre de chez Perrin ou de la Table Ronde, alorsque ces maisons sont entrées dans le giron de Hachette, Gallimard, Albin Michel, Actes Sud ou Flammarion. Certes, la ‘petite’ maison affirme continuer à choisir ses auteurs en toute indépendance, et comme il est précisé dans certains contrats signés avec le grand groupe d’édition ; mais l’ombre du contrôleur de gestion ne peut que planer sur sa politique éditoriale. Avec l’espoir d’une réduction des coûts, d’une meilleure diffusion, les éditeurs se sont en fait retrouvés les uns après les autres ‘noyés’ dans un groupe qui, selon la même logique de croissance, risque d’être à son tour absorbé par plus gros que lui.
T. Discepolo dénonce les conséquences de la croissance des grands groupes et la puissance qu’ils en tirent : la diversité des titres diminue, l’offre s’uniformise et s’aligne sur la pensée dominante.
Les choses se compliquent lorsque édition et média se côtoient - voir Hachette - et lorsque les techniques de communication à des fins mercantiles prennent le pas sur le métier d’éditeur. Le livre devient un produit comme un autre, ou presque, un bon livre est celui qui se vend vite et en nombre ; et tant pis si ceux qui font les livres gagnent dix ou vingt fois moins que ceux qui en parlent.
Y a-t-il alors la place pour des discours n’allant pas dans le sens du modèle dominant, souhaitant parler d’un monde tel qu’il est, tel qu’il va ? Y a-t-il encore de l’avenir pour les éditeurs qui voudraient transmettre des idées de changements, des projets de société, en toute indépendance, en tout respect envers l’auteur et le lecteur ? Combien reste-t-il de ces petites maisons exigeantes et courageuses ? T. Discepolo ne le dit pas mais, bien informé, il informe et par là met en garde. Il sort de l’ombre les non-dits de l’édition qui se cachent derrière la belle idée que ce monde est celui de tous les désintéressements. Amer, l’auteur détaille les grandes manœuvres qui ont présidé aux grands regroupements ; sans indulgence, il précise le rôle des (grands) éditeurs dont les professions de foi ne s’accordent guère avec les actes. Le titre du livre prend alors tout son sens.
En annexe : Chronologie 1826-2011 des créations, fusions, rachats de la plupart des éditeurs et des diffuseurs-éditeurs.
Jacqueline Amphoux
Libresens n°198, novembre-décembre 2011
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Le capitalisme à l'assaut de l'édition
Thierry Discepolo dans un livre très polémique montre le mécanisme des grands groupes d’édition qui transforment les lecteurs en consommateurs et tes idées en produits. Une critique salutaire et enragée de ce que l’argent fait à la pensée. Une excellente enquête sur les enjeux économiques du livre.

Le monde de l’édition n’échappe pas aujourd’hui aux phénomènes de concentration et de financiarisation. Seul un jeune auteur peu informé pourrait croire que l’argent n’a pas encore perverti le système. Les maisons d’édition sont des entreprises à formater des idées, la caisse de résonance des groupes de communication. Pour cela la mécanique est rôdée : publier beaucoup, inonder le marché avec des livres-produits accompagnés par des plans-média. Dans cette logique capitaliste, l’entreprise possède toutes les étapes de la chaîne du livre, de la production à la commercialisation (imprimerie, maison d’édition, mais aussi entreprise de diffusion et surfaces de vente, librairies et site Internet). La démonstration est effrayante avec le groupe Hachette livres - Lagardère où le livre n’est qu’une fraction dans une nébuleuse où se côtoient grande distribution, avions de combat et chaînes de TV. Hachette Lagardère (Grasset, Fayard, Le Livre de Poche notamment) possède, en Suisse, Payot
libraire, Diffulivre et des parts importantes dans Edipresse, s’il fallait parfaire la démonstration.

LA TRAHISON DES INDÉPENDANTS
Le livre dérange particulièrement lorsqu’il montre que ces logiques sont aussi celles d’éditeurs que l’on considère indépendants, comme Gallimard ou Actes Sud. Leur trahison, qui fonde l’argumentation du livre, concerne leur choix de prôner l’indépendance tout en agissant différemment. Ces éditeurs détiennent en effet le capital de nombreux petits éditeurs, selon la manière de grands groupes capitalistes. Quant aux petits éditeurs, leur abandon n’est pas moindre lorsqu’ils cèdent leurs structures à des grands groupes au prétexte de pouvoir faire justement leur travail d’éditeur (plus de problème de comptabilité ou de trésorerie par exemple…).

RÉSISTER
Thierry Discepolo, qui est fondateur des Editions Agone, souscrit au principe qu’un éditeur est indépendant pour autant qu’il « ne publie pas un livre au seul motif de sa rentabilité, un auteur sur le seul critère de sa notoriété, et ne traite pas un sujet en vertu de sa seule actualité ». Le principe est vertueux comme la vision classique de l’édition où les livres qui se vendent bien permettent la publication de ceux dont la vente est plus confidentielle. Le livre montre cependant que cet équilibre est rompu, la concentration du capital ne permettant plus cet arbitrage. Aujourd’hui publier chez les grands assure une importante diffusion, mais met les auteurs dans une inconfortable position. Les paradoxes font qu’une maison d’édition comme La Découverte continue de publier des ouvrages ouvertement anticapital tout en dépendant de Hachette. La qualité des idées véhiculées dans de tels livres permet, explique Discepolo, d’asseoir symboliquement un éditeur et de dissimuler le propagandisme du reste de sa production. Cela fonctionne de la même manière que les marques de vêtements ou de lunettes de soleil.

POURSUIVRE L’ANALYSE
L’ouvrage de Discepolo est passionnant dans son dévoilement des logiques capitalistes dans un univers qu’on croirait épargné par la finance. On mesure très concrètement les conséquences de cette logique en Suisse où l’impératif de rendement dicté par le groupe Hachette Livre à Paris, signifie des licenciements chez Payot libraire lorsque le marché se fait plus tendu. Là encore, le discours sur la qualité n’est qu’un écran de fumée lorsque les dividendes des actionnaires sont moins importants. La démonstration a des limites lorsqu’il s’agit de mesurer la circulation des idées, il est en effet plus difficile d’évaluer les ventes que l’évolution des mœurs! On attend un deuxième tome à cet ouvrage, qui saura brosser un tableau plus complet, mais également faire la critique des solutions trouvées par les uns et les autres. Ajoutons que cette analyse au vitriol serait bien inspirée de passer au crible la nébuleuse de l’édition numérique où l’insistance de la presse à y voir une révolution paraît cacher quelques réalités financières tout aussi indignes.
Valérie Solano
Syndicom, 11/11/12
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Compte-rendu
« Décoloniser l’imaginaire » par la diffusion d’idées ne peut suffire à changer les rapports sociaux que l’écologie politique entend révolutionner. Il faut aussi infléchir en pratique, par la pratique. Ce livre confronte la diffusion d’idées elles-mêmes (ainsi que les acteurs et les lecteurs des livres qui les véhiculent) aux conséquences de sa pratique éditoriale. Pourquoi des groupes capitalistes éditent-ils des livres à priori incompatibles avec leurs intérêts ? Pourquoi nombre d’auteurs « critiques » oublient-ils de l’être lorsqu’ils choisissent leur éditeur ? Les idées alternatives sont-elles condamnées à passer sous les fourches caudines de la logique marchande pour trouver un large public ? En quoi éditeurs et librairies indépendantes contribuent-ils à les y soustraire ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles Thierry Discepolo apporte des réponses précises… et dérangeantes ! Une vivisection du secteur éditorial dont on ne pouvait faire l’économie à l’heure où une filiale de la holding Lagardère (médias, sports, armement) vient d’éditer Vers une société d’abondance frugale de Serge Latouche.
Xavier Rabilloud
S!lence n°395, novembre 2011
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Compte-rendu

Les éditeurs mis en cause ici par Thierry Discepolo sont bien sûr les “gros” (Hachette), mais aussi les Gallimard et autres Actes Sud auxquels l’auteur reproche de faire le jeu de la grande distribution ou de la vente en ligne au détriment des libraires traditionnels. Mais aussi tous ces petits éditeurs qui ont cédé aux sirènes de grands groupes sous prétexte que les économies d’échelle leur permettaient de se consacrer pleinement à leur métier. Il n’est pas jusqu’aux détracteurs du néolibéralisme qui ne soient ici moqués pour avoir publié chez un éditeur “capitaliste”, dans l’espoir d’être mieux diffusés.

Pourtant, rappelle Discepolo, nombre de petits éditeurs respectueux du travail des libraires ont publié des best-sellers ! Son livre sortira-t-il de la confidentialité ? Une chose est sûre : le tableau d’ensemble qu’il dresse ici met clairement en évidence les risques de contournement de la loi Lang. Si celle-ci a permis de maintenir en France un nombre plus important de librairies qu’ailleurs (quinze fois plus qu’en Angleterre, par exemple), elle n’empêche pas les diffuseurs et les distributeurs de leur imposer leur loi.

Sylvain Allemand
Alternatives économiques, novembre 2011
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L'antilégende de l'édition
Lorsqu’un éditeur, Thierry Discepolo, co-fondateur d’Agone, prend la plume, c’est pour parler de quoi ? D’édition bien entendu ! Son essai, publié dans la collection "Contre-feux", n’a rien à voir avec un conte de fée. En France, il est souvent de bon ton de se décrire comme le pays de l’exception culturelle où, "prix unique" du livre aidant, de prestigieuses maisons d’édition, main dans la main avec de valeureux indépendants, assureraient le pluralisme dans la diffusion des idées et des belles lettres. Thierry Discepolo nous décille en décrivant les conséquences des concentrations capitalistiques dans le secteur. Loin de s’en tenir à une simple dénonciation de quelques méchants, Hachette (propriété de Lagardère, le marchand d’armes) et la grande distribution par exemple, il montre le caractère hégémonique et uniformisateur de groupes pourtant parés de toutes les vertus comme Gallimard mais aussi Actes Sud. Ce dernier, maquillé sous les traits d’un petit éditeur provincial, ne cesse d’absorber d’autres "maisons" pour satisfaire l’appétit de ses actionnaires. Autre récit instructif : celui du marché de la contestation avec l’histoire du label Zone (La Découverte, propriété d’Éditis), sous la houlette, un temps, du baron Seillère. Heureusement, quelques poches de résistances demeurent. Agone, bien entendu. Citons aussi les éditions Cheyne qui, lors du triomphe de Matin brun, eurent le cran de refuser de diffuser leur livre dans les hypermarchés pour en garder l’exclusivité aux libraires…
M. G.
Le Ravi n°89, octobre 2011
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La lutte des classes dans l’arène de l’édition

Au début des années 2000, l’association Attac avait créé une collection de petits livres militants à 2 euros chez Mille et Une Nuits… filiale de Hachette, numéro un de l’édition en France, intégré au groupe dirigé par Jean-Luc Lagardère. La diffusion des idées altermondialistes contribuait donc à remplir les caisses de la 117e fortune de France. Mais le reflux de ce courant de pensée à la fin des années 2000 conduisit l’éditeur à supprimer cette collection devenue non rentable.

Pour Thierry Discepolo, un des fondateurs de l’éditeur indépendant marseillais Agone, cette histoire est exemplaire des risques que font courir pour la diffusion de la pensée critique, notamment en sciences sociales, l’aveuglement quant aux conditions concrètes de mise en circulation des idées sous forme de livres. Au nom de la nécessité d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs, le choix est trop souvent fait de s’adresser à l’un des cinq grands groupes qui dominent l’édition française : Hachette Lagardère (Fayard, Grasset, Stock…), Éditis (La Découverte, Perrin, Plon…), Gallimard, La Martinière (Le Seuil) et Actes Sud. Le premier mérite, et non le moindre, de la Trahison des éditeurs est de fournir une description très documentée des pratiques commerciales de ces grands groupes : surproduction noyant les présentoirs sous un déluge incessant de livres où quelques gouttes de meilleur ne parviennent pas à teinter le flot du pire ; distribution visant en priorité les grandes surfaces, et asphyxiant les librairies indépendantes ; « tyrannie de la nouveauté » empêchant l’installation sur la durée d’œuvres exigeantes.

Mais la Trahison des éditeurs peut aussi se lire comme un plaidoyer en direction des auteurs, chercheurs ou militants persuadés de la nécessité de transformer radicalement l’ordre social pour les convaincre de l’importance de joindre la théorie à la pratique en confiant leurs manuscrits à des éditeurs indépendants. Chiffres à l’appui, Discepolo montre que ces derniers sont eux aussi capables d’atteindre de vastes lectorats et souligne combien il est suicidaire de s’en remettre à des grands groupes d’édition intégrés dans des conglomérats industriels ou financiers exigeant une rentabilité annuelle supérieure à 15 %. « Jusqu’à quand les propriétaires de fabricants de fusils de chasse, de missiles, de maillots de bain ou de livres illustrés vont-ils passer leur temps et risquer leur argent à essayer de faire des profits avec des livres ? Nous avons au moins déjà la réponse pour le baron Seillière : quatre ans. C’est la période au bout de laquelle Éditis a été vendue. » Un ouvrage indispensable pour comprendre de quelle manière l’édition, tout autant que les médias, participent à la perpétuation de l’ordre capitaliste et au contrôle des esprits.

Nicolas Chevassus-Au-Louis
L'Humanité, 29/09/11
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Des livres et des affaires

« Les mêmes noms et les mêmes enseignes jalonnent ce court essai. Si d’autres vont les rejoindre, ceux-là nous accompagneront jusqu’au bout. Ils font la pluie (sur les idées) et le beau temps (sur les affaires) du « monde du livre ».

Gallimard, Hachette, Grasset, Actes Sud, Seuil, Lagardère, La Martinière… Voici quelques-uns, parmi d’autres, de ces noms et de ces enseignes qui ont retenu l’attention de l’auteur, Thierry Discepolo, l’un des fondateurs de la revue Agone et des éditions du même nom. Son livre, solidement documenté1, va à l’encontre de la présentation habituelle du milieu de l’édition, auquel les commentateurs et journalistes réservent d’ordinaire un traitement romantique. Ici, à la légende des « grands éditeurs », aux exploits littéraires des hommes de lettres se substitue l’analyse des aspects matériels du métier, « garants des conditions concrètes de mise en circulation et de diffusion des livres et des idées ».

Par l’étude de ces enseignes éminentes, Thierry Discepolo met à jour un certain nombre de tendances problématiques qui prennent toutes leur source dans la recherche d’un profit maximal : la centralisation toujours plus intense de la production, par le jeu des fusions-acquisitions ; le gigantisme des groupes d’édition et leur niveau d’imbrication avec l’industrie, notamment la fusion de leurs activités avec celle du divertissement ; la surproduction nécessaire, qui « constitue en particulier un instrument d’occupation du terrain : la surface en mètres carrés de tables d’exposition et en mètres linéaires d’étagères de librairies est limitée. Ainsi les livres se poussent-ils les uns les autres d’une parution à l’autre ; et le plus gros producteur se donne les moyens de rendre les concurrents moins visibles. Naturellement, la surproduction dépend des capacités de financement : plus le groupe est grand et plus importants sont ses moyens ».

Si la taille n’est pas garante de la vertu, et si les « petits éditeurs » sont parfois tentés d’imiter les « grands », il n’en demeure pas moins qu’on ne peut pas grossir exponentiellement sans que soient opérés des choix purement commerciaux, étrangers au contenu des livres, et que « c’est en changeant d’échelle que les grandes entreprises façonnent un monde où la question même de l’existence de ce type de concurrence parasite finit par ne plus se poser ».

Puisque les œuvres intellectuelles ne peuvent être abstraites des conditions de leur élaboration et de leur mise en circulation, n’est-il pas contradictoire – ou plutôt hypocrite– de publier des livres qui se veulent ou s’affirment critiques, dans des maisons qui appartiennent à des groupes qui mettent ces mêmes principes à mal quotidiennement, par leur fonctionnement d’entreprise, par leur but avoué d’accumulation de valeur ? L’industrie de l’édition se doit pourtant de se présenter dans les habits étincelants de la raison et du progrès. Les légendes ne manquent pas pour que la « narration » rachète tous les faits. Thierry Discepolo pointe ces contradictions, ces paradoxes qui se résolvent dans la logique de marché : le plaidoyer pour la librairie indépendante, de qualité, et la cour menée auprès des grandes surfaces, justifiée par la « démocratisation de la culture » ; le transfert (au sens footballistique) des auteurs entre les différents éditeurs2, des petits vers les grands en cas de succès initial, et parfois dans l’autre sens, quand le temps se gâte ou quand la mode est passée ; les prétentions à l’indépendance intellectuelle et éditoriale au sein de groupes, dans des situations de dépendance économique.

En interrogeant le paradoxe de produire en masse de la littérature militante pour les masses et en soulignant la contradiction des écrivains réputés contestataires au service des grands groupes, qui participent à leurs profits et leur fournissent d’invraisemblables alibis intellectuels, Discepolo plaide pour que les auteurs ne soient pas exonérés de cette question de la pratique : « Tout auteur soucieux des effets politiques directs et indirects de ce qu’il écrit ne devrait-il pas commencer par se demander si la modification des consciences à laquelle il œuvre n’est pas ruinée par sa participation à l’irrigation de fait, grâce aux bons soins de son éditeur, du système de la grande distribution ? Et si cette participation renforce la valeur d’une démonstration dont la diffusion dépend de fait du bon fonctionnement du système dont il a été démontré qu’il est nuisible au monde dans lequel on vit ? »

En effet, la quête de succès rapides et spectaculaires amène les maisons d’édition « sans éditeurs » à produire de manière industrielle un grand nombre d’ouvrages au détriment de la cohérence, de l’excellence d’une « ligne éditoriale » pourtant vantée par certaines des enseignes qui doivent l’essentiel de leur renommée à des faits de gloire littéraires d’une autre époque. « La diversification de l’offre de chaque maison est indispensable pour entrer dans le plus grand nombre de lieux et pour placer le plus grand nombre d’exemplaires possible. Une diversité qui peut produire de curieux mélanges »3.

Cette analyse des effets de la dépendance financière à un groupe sur l’indépendance intellectuelle, ainsi que celle du discours qui est tenu en faveur des « avantages » de cette dépendance, ne tombe pas ex cathedra. Si Discepolo ne pose pas son propre travail en modèle dans son ouvrage, l’activité des éditions Agone n’en fournit pas moins l’exemple d’un autre modèle de fonctionnement, et une réponse à la question posée par son livre : « la diffusion de “bonnes idées” et d’analyses “justes” suffit-elle ? La manière de faire des “bons” livres n’a-t-elle qu’une importance secondaire ? » : « Notre pari fut de ne jamais publier un livre pour le seul motif de sa rentabilité, de ne pas choisir un auteur sur le seul critère de sa notoriété et de ne pas traiter un sujet en vertu de sa seule actualité. Au moment où le marché du livre se caractérise par un emballement productiviste qui pousse les éditeurs, pour imposer leurs marques, à publier toujours davantage d’ouvrages de moins en moins maîtrisés et dont la durée de vie est toujours plus courte, nous avons opté pour la lenteur d’une politique de fonds. Ce projet éditorial répond aussi et surtout à un projet politique: proposer des œuvres qui fournissent au plus grand nombre des outils pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. »4

1 Il y a, parmi les annexes, une précieuse Chronologie 1826–2011 des créations, fusions et rachats des éditeurs et diffuseurs-distributeurs cités.

2 Dernière cocasserie éditoriale en date, survenue depuis la parution du livre : Fâché avec le PDG su Seuil, Jacques-Alain Miller, gendre et ayant-droit de Lacan a choisi de quitter l’éditeur historique de l’auteur pour rejoindre La Martinière, comme l’explique Alain Beuve-Méry dans le Monde du 10/09/2011 :
« Jacques Lacan est l’un des auteurs emblématiques du Seuil, maison à laquelle son oeuvre est attachée. 22 volumes de lui y sont d’ores et déjà publiés, et chaque séminaire se vend en moyenne autour de 10 000 exemplaires. Afin de conserver cette oeuvre prestigieuse au sein de son groupe, Hervé de La Martinière, PDG des éditions du même nom, dont le Seuil est une filiale, s’est entremis. « J’ai une profonde admiration pour le travail de Jacques-Alain Miller, explique-t-il ; je lui ai proposé de changer d’éditeur, mais de rester dans notre groupe ». L’affaire s’est conclue, mardi 6 septembre, sur un coin de bureau. L’éditeur a écrit :« Jacques-Alain, je suis ravi de vous accueillir au sein des éditions La Martinière. » Ce à quoi le psychanalyste a répondu : « Hervé, le plaisir est partagé, j’entre aux éditions de La Martinière avec Lacan et l’ensemble du champ freudien. » D’où cette curiosité : plus connues pour leurs beaux livres que pour leurs essais en sciences humaines, les éditions La Martinière devraient accueillir les prochaines parutions signées Lacan ».

3 Thierry Discepolo en donne suffisamment d’exemples. J’en ajoute un autre, auquel je cherche encore une explication : que fait la biographie d’Harvey Milk par Randy Shilts, chez M6 éditions, au milieu des livres de cuisine ?

4 Extrait de la présentation des éditions Agone. Fondées à Marseille en 1998, huit ans après la revue du même nom, les éditions Agone ont choisi le principe de l’autogestion. On peut citer, dans leur catalogue, pêle-mêle : Howard Zinn, Noam Chomsky, George Orwell, Pierre Bourdieu, Stig Dagerman, Jean-Pierre Garnier… Thierry Discepolo a également développé sa conception du métier d’éditeur dans un article intitulé « Tout ça n’est pas seulement théorique », publié dans le numéro 44 de la revue Agone. Une discussion avec Eric Hazan et les gens d’Article 11 abordait également certaines de ces questions. Notons enfin qu’un extrait du présent ouvrage est disponible sur le site d’Acrimed, le sommaire et la conclusion le sont chez Atheles.org.

Sébastien Banse
Les Lettres françaises, 26/09/11
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Compte-rendu

Comme un collègue me l’a gentiment fait remarquer à la consultation de mon blog, je suis un grand lecteur. Pas autant que j’aurais envie de l’être, mais c’est plutôt vrai. La lecture de livres tient une place centrale dans mon existence. Cela explique mon intérêt pour le livre de Thierry Discepolo, La trahison des éditeurs (Marseille, Agone, 2011). Je croyais tenir une pépite, mais j’ai été plutôt déçu.

La thèse de cet ouvrage est extrêmement simple – et logique venant d’un membre de la maison d’édition indépendante Agone : les auteurs, surtout ceux qui entendent porter un regard critique sur le monde social tel qu’il va (mal), devraient être extrêmement attentifs aux conditions de production et de diffusion de leurs propres ouvrages. T. Discepolo souligne (p. 147— 150) qu’il existe une contradiction dans les faits les plus concrets entre tenir des positions pour simplifier critiques ou anti-capitalistes et participer au business plan de firmes d’édition qui ne sont rien moins que des entreprises capitalistes ordinaires, où compte, à juste titre du point de vue de ces firmes, la seule ligne du résultat brut d’exploitation au delà de tout le verbiage autour des vertus civiques de l’éditeur.

> Lire l’article en ligne sur le Bouillaud’s Weblog

Christophe Bouillaud
Bouillaud’s Weblog, 23/09/11
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Compte-rendu

Avouons-le tout de go : chroniquer le livre d’un ami est une chose difficile. Elle l’est d’autant plus que l’ami en question est le premier à vouer aux gémonies les journalistes et auteurs qui s’encensent réciproquement. Vous voilà prévenus : Thierry Discepolo est un ami dont j’apprécie les qualités (innombrables) et même les défauts (mais en a-t-il, au fond ?1)...

Lorsque j’ai appris qu’il s’était lancé dans l’écriture d’un ouvrage sur le monde de l’édition, j’avoue avoir eu peur. Peur qu’il nous délivre un pamphlet nourri de petites phrases assassines2. Peur qu’il ne règle ses comptes en nous prenant à témoins. J’avais tort, et c’est tant mieux.
Amoureux des livres, écrivain à mes heures, et éditeur à l’occasion, je fais partie de ces personnes pour qui le métier d’éditeur est l’un des plus beaux du monde. Trouver un auteur inconnu et le faire connaître, aider un auteur à accoucher d’une œuvre, même modeste, dénicher un vieux texte oublié et le faire revivre, honorer le papier à l’heure du tout numérique et de l’image-reine, n’est-ce pas là un beau sacerdoce ? On en oublierait presque que le monde de l’édition est un monde peuplé de nombreux requins, financiers, narcissiques et margoulins.

Thierry Discepolo, fondateur des éditions Agone (Marseille), s’en prend tout d’abord à une idée largement répandue : le monde de l’édition verrait s’opposer les grands groupes de communication, incarnation du Mal (comme Hachette), aux groupes éditoriaux, tel Gallimard, pour qui le livre serait une passion autant qu’un métier. Les premiers, les yeux rivés sur les lignes comptables, vendraient de tout, en masse et n’importe où, tandis que les seconds, cœur pur et âme vagabonde, auraient opté pour la qualité éditoriale et la préservation des librairies indépendantes, ces lieux où l’on achète des livres et non du papier broché.
Pour l’auteur, cette distinction est artificielle. Les groupes de communication et les groupes éditoriaux jouent dans la même cour et ont les mêmes pratiques. Les premiers font de l’argent, sans honte ; les seconds font de l’argent, sans plus de honte, mais ressentent le besoin de cultiver leur image3. D’où leur défense de la librairie indépendante dont l’auteur nous dit qu’elle est importante « surtout pour l’image car pour les gros sous, ça se passe dans les supermarchés », lieux adaptés pour recevoir ces livres produits en masse et à l’obsolescence calculée ; cette « surproduction est aussi la base d’une alliance entre médias et édition, qui fournit le flux continuel d’amnésie et de distraction nécessaire pour garder en état de consommation maximale le monde social où l’on nous fait vivre. »
Et que dire d’Actes Sud, modeste maison d’édition de province, œuvre d’un passionné (Hubert Nyssen, vieil homme ayant fait ses classes dans la publicité), devenue en deux décennies une référence pour la qualité de son catalogue (Berberova, Auster…)... et sa gestion performante. Actes Sud est peut-être née dans une bergerie provençale, aujourd’hui, elle est une entreprise capitaliste comme les autres. Et si Actes Sud fait son beurre dans l’édition, elle le doit notamment aux capitaux (en particulier immobiliers) de l’époux de la fille du fondateur, Jean-Paul Capitani, qui, en retour, profite de la valorisation, via Actes Sud et ses activités culturelles (plus ou moins subventionnées), de ses propriétés dans Arles. Mais dans le monde de l’édition, il vaut mieux se vendre au grand public comme dénicheur de talents que comme businessman avisé...

Business is business. Tout peut se vendre, y compris la critique sociale. Qu’importe le flacon pourvu que l’on offre l’ivresse radicale en tête de gondole. Thierry Discepolo ne manque pas de citer ces éditeurs au catalogue si peu politiquement correct dont les actionnaires majoritaires ou propriétaires sont de grands groupes capitalistes : La Découverte, Zones et les Empêcheurs de penser en rond, propriétés du groupe Editis-Planeta, Mille-et-Une-nuits, propriété de Hachette, Textuel et Les liens qui libèrent, adossés au à la holding Actes Sud. Aux mauvais esprits qui y verraient là comme une contradiction, la réponse est éternelle : les éditeurs insistent sur l’indépendance intellectuelle dont ils jouissent ; les auteurs s’accommodent ou remercient ces grands groupes de leur offrir la possibilité de toucher enfin les larges masses. Credo quia absurdum…

Hachette n’incarne pas le mal et les grands éditeurs indépendants, la vertu. « Suffit-il, nous dit l’auteur, que les capitaux d’Actes sud, d’Albin Michel, de Gallimard, d’Odile Jacob et d’autres échappent (encore) à Lagardère ou à un semblable pour qu’ils ne suivent pas la même logique de croissance par acquisition qui prépare la suivante ? » La réponse se trouve en annexe puisque l’auteur y a glissé une chronologie aussi impressionnante qu’éclairante des multiples rachats, fusions ayant touché le monde de l’édition et de la diffusion-distribution.
En rédigeant cette « antilégende de l’édition », l’auteur nous invite tout simplement à « chercher un peu plus loin que le quarteron des « grands éditeurs indépendants » pour (re)trouver le sens d’un métier sur lesquels les rêveurs peuvent compter : des producteurs de livres qui ne soient pas tout à fait un objet de consommation comme un autre ». Je le crois sur parole…

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1 J’en citerais tout de même deux : son goût pour la musique baroque (quel ennui !) et sa méconnaissance totale de l’art footballistique, ce qui, pour un Marseillais, ne peut être qu’une preuve de dandysme.

2 L’auteur se laisse aller parfois à quelques saillies verbales. La palme revient au jugement qu’il porte sur le livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! », qualifié d’« hostie cathartique ».

3 Modérons nos propos. Si l’on croît Bernard-Henri Lévy, le spécialiste de l’entertainment moraliste, son ami et patron Jean-Luc Lagardère (Hachette), fabriquait certes des avions de guerre, mais « c’est le métier des livres dont il était secrètement le plus fier. » Le défunt marchand d’armes avait un cœur, nous voici rassuré.

Patsy
Le Monde comme il va, 14/09/11
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Compte-rendu

Éditeur chez Agone, maison de sciences humaines indépendante et solidement ancrée à gauche pour la situer en deux mots, Thierry Discepolo livre sa vision de l’édition en France aujourd’hui. Ce point de vue intéressera ceux et celles qui se sentent concerné(e)s par la question des idées et de leur diffusion, même si l’auteur suppose chez son lecteur un certain nombre de connaissances sur la diffusion et la distribution qui sont quand même assez pointues. Ce bémol mis à part, la lecture du bouquin se révèle instructive et intéressante, parce qu’elle offre un éclairage différent du tableau de famille attendrissant que peint la presse généraliste chaque fois qu’elle s’intéresse à l’édition. Pour simplifier, les “gentils” indépendants (artisans qui travaillent à l’ancienne, mus par l’amour du métier) contre les “méchants” (groupes internationaux qui ne pensent qu’à faire du pognon).

De fait, l’analyse de Thierry Discepolo est assez sévère pour une certaine édition prompte à brandir le drapeau de l’indépendance quand cela l’arrange, (Gallimard et Actes Sud en particulier en prennent pour leur grade) mais qui applique avec zèle exactement les même règles que les “méchants” de l’histoire : Hachette et Editis (un temps propriété du sympathique baron Sellières, avant d’être revendu avec un max de profit) pour ne pas les nommer. L’auteur pointe aussi la capacité des éditeurs “mainstream” toutes tendances confondues à “récupérer le marché” des livres “contestataires”, dès que ceux-ci révèlent un potentiel commercial. Si Thierry Discepolo prend la plupart de ses exemples dans le monde des sciences humaines, il n’est pas très compliqué d’en trouver d’autres : dans le monde de la BD “d’auteur”, ou “BD indépendante” par exemple, c’est exactement la même chanson.
Ceci dit, on n’est pas obligé de suivre Discepolo jusqu’au bout. Du point de vue du libraire, du mien en tout cas, on ne peut pas mettre Gallimard et Actes Sud dans le même panier que les deux “gros”. Sans dire que tout soit toujours rose, on peut trouver chez les uns une prise en compte des contraintes et de la situation des libraires indépendants, qu’on cherche en vain chez les autres. Cela n’ôte rien, sans doute, à la pertinence du bouquin de Thierry Discepolo, mais cela mérite quand même d’être rappelé.

> Le site de la librairie Les Buveurs d’encre (Paris 19)

Yves
Librairie Les Buveurs d'encre, 12/09/11
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Une autre édition est-elle possible ?
Après la trahison des clercs, relatée par Julien Benda, voici donc celle des éditeurs. En une phrase, la grande édition n’est plus au service des auteurs mais du capital. L’auteur, Thierry Discepolo, qui dirige la maison d’édition Agone à Marseille, ne fait pas qu’y défendre une vision artisanale et altruiste de son métier. Il cogne sur Hachette, punching-ball habituel de la critique, mais aussi sur les « indépendants » (Gallimard, Seuil, Actes Sud, Les Arènes, etc.), dont il traque les contradictions et les hypocrisies.
Si les critères de rentabilité fous de l’industrie ne se sont pas encore imposés dans l’édition, cette dernière permet toutefois de formidables profits à la revente pour les groupes, comme l’a montré celle d’Editis à l’éditeur espagnol Planeta avec une plus-value proche de l milliard d’euros. L’idée de l’auteur est que le capitalisme peut faire de l’argent avec tout, y compris avec l’idéologie anticapitaliste. Mais ce qui pourrait être une qualité, la plasticité, devient sous sa plume une trahison. Les spécialistes détecteront des erreurs dans ses portraits des « grands » éditeurs. Sa thèse ne reconnaît pas non plus le service que l’édition de livres-enquêtes rend au journalisme indépendant. Mais sa critique, qui reprend celle de l’éditeur américain André Schiffrin sur l’édition sans éditeurs, est vivifiante et analyse avec justesse les conséquences éditoriales d’une concentration toujours accrue.
Philippe Cohen
Marianne, 10/09/11
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net