Parution : 06/09/2002
ISBN : 2-7489-0008-1 157 pages 9 x 18 cm 9.00 euros
Épuisé
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Serge Halimi - Dominique Vidal
« L’opinion, ça se travaille... »
Les médias & les « guerres justes ». Du Kosovo à l’Afghanistan
quatrième édition actualisée et augmentée
Le travail des grands médias avait été « extraordinaire » pendant la guerre du Golfe, « exemplaire » pendant celle du Kosovo. Au moment des opérations américaines en Afghanistan, il fut « remarquable ». En tout cas, c’est ainsi que le jugea le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Et, une fois encore, l’autosatisfaction immédiate se vit crédibilisée par une autocritique rétrospective suivant le mode du « C’est parce que nous sommes irréprochables aujourd’hui que nous pouvons confesser avoir été mauvais hier ».
Comme toujours, la presse fut très contente de la presse, la télévision se jugea admirable, la radio manqua de souffle pour clamer ses louanges. Et, dès lors qu’après le 11 septembre les journaux avaient pulvérisé leurs chiffres de vente et les télévisions leurs records d’audience, tous s’estimèrent plébiscités par le public, c’est-à-dire par le marché. Ils avaient idéologiquement contribué au resserrement de l’emprise américaine sur l’humanité tout entière. Mais cela n’était plus leur affaire. C’était devenu une vieille habitude. La prochaine guerre la confirmera. L’Opinion ça se travaille a été réédité (revu et augmenté) en poche en septembre 2006. Voir la page Deux ans et demi avant les attentats du 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre contre l’« axe du Mal », la ligne dure de l’exercice solitaire du pouvoir par les États-Unis avait triomphé grâce à la guerre du Kosovo.
Journalistes au Monde diplomatique, Serge Halimi et Dominique Vidal décryptent ici le traitement médiatique auquel ces interventions militaires donnèrent lieu. |
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Les mots qui frappent
Dans un petit livre essentiel analysant la propagande des grands médias français lors des guerres du Kosovo et d’Afghanistan, Serge Halimi et Dominique Vidal donnent un exemple concret montrant que les mots ne sont jamais innocents et qu’ils peuvent avoir de lourdes conséquences.
Selon une enquête d’opinion réalisée les 26 et 27 mars 1999 par l’institut CSA pour Le Parisien, une majorité relative de Français (46 % contre 40 %) désapprouvait à l’époque les « bombardements aériens des forces de l’OTAN contre la Serbie ». Pourtant, le lendemain, un nouveau sondage IPSOS-Journal du dimanche venait affirmer le contraire : une majorité absolue de Français (57 % contre 30 %) approuvait « l’intervention militaire de l’OTAN en Yougoslavie ». Retournement de l’opinion en 24 heures ? Non, évidemment. « “Bombardement” donne un poids de chair et de sang à la question qui est posée, expliqua le sondeur Patrick Buisson sur LCI. Un autre sondage introduit le mot “frappe” à la place d’“intervention” ou de “bombardement”. “Frappe”, c’est plus chirurgical et aseptisé que “bombardement”. Le résultat tend donc à se rapprocher des chiffres d’IPSOS plus que de ceux du CSA. » CQFD. David Leloup
Imagine,
05-06/2005
Le traitement médiatique de la guerre de Kosove décortiqué
L’impossible autocritique ? Journalistes au Monde Diplomatique, Serge Halimi et Dominique Vidal ont publié un petit livre qui démonte toute une série de manipulations médiatiques constatées durant la guerre de Kosove. Les auteurs n’entrent pas dans le débat – si douloureux pourtant – sur l’opportunité ou non d’une intervention armée. Ils annoncent néanmoins la couleur: ils font partie du camp des sceptiques quant au bien-fondé des bombardements déclenchés par l’OTAN durant la nuit du 23 au 24 mars 1999. Simplement, estiment- ils, une décision aussi importante aurait dû être prise sur la base d’informations sérieuses. Or, sur ce point, il y a à redire. Pour contourner les institutions (le Parlement français aurait dû être consulté, ce qui n’a pas été le cas), il a fallu s’appuyer sur les médias. Les auteurs montrent, documents et fac-similés des « Unes » de plusieurs grands journaux à l’appui, à quel point cette manipulation a parfois pris des proportions gigantesques. Une véritable psychose a été distillée sur les 700 000 disparus en Kosove. Les documents publiés montrent bien que, vu la gravité de la situation, le conditionnel avait tendance à être oublié. Et la mise en forme de ces nouvelles – de part le titrage, par exemple – laissait présager d’un véritable génocide en cours. Même des responsables gouvernementaux se laisseront aller à la surenchère. Le Monde parle de 700 000 fantômes, Time Magazine tire en « Une » des parallèles avec les camps de la mort au Cambodge, etc. Les estimations sont aujourd’hui beaucoup plus prudentes (entre 5 000 et 10 000 morts, ce qui à l’échelle du Kosovo et déjà énorme. Les auteurs montrent ensuite comme cette manière de gouverner par sondage – selon le moto, « bon les formes n’y sont pas tout à fait, mais les chiffres montrent que les Français approuvent notre action » – doit être considérée avec méfiance. Des enquêtes par questionnaire donnent ainsi des chiffres très différents selon la manière dont les questions sont formulées. Ainsi, selon que l’on parle de « bombardements aériens des forces de l’OTAN » ou « d’intervention militaire de l’OTAN », les sondeurs inversent certaines tendances. Dans le premier cas, les refus sont plus importants que les personnes favorables, alors qu’avec la seconde formulation les « oui » l’emportent à 57 %. Le zèle employé pour justifier une intervention militaire va ensuite provoquer d’autres biais. Notamment une certaine lenteur à rendre compte, une fois l’État serbe défait, de l’épuration ethnique à l’envers, en cours au Kosovo. Avec, là aussi, des dérapages pointés du doigt. Par exemple la tendance moralement, juridiquement et politiquement choquante – de raisonner ou de présumer en termes de culpabilité collective. Tel Serbe assassiné « mériterait » en quelque sorte son sort indépendamment de son comportement individuel.
Philippe Bach
Le courrier (Suisse),
07/10/2000
Les bons comptes font les bons ennemis
« Les journalistes avaient un peu trop investi sur ma personne et ce n’était pas sain », a pu déclarer « Jamie » Shea, porte-parole de l’Otan pen dant les frappes aériennes contre la Serbie au printemps 1999. Ce bel esprit autocritique n’est guère partagé par la presse française, qui est revenue de façon fort louangeuse sur les conditions dans lesquelles elle avait couvert ce conflit (et cela malgré les documents accablants publiés par la presse américaine sur la réalité des massacres de civils pendant les bombardements). S’élevant fort heureusement contre cette autoglorification, deux journalistes du « Monde diplomatique » tentent de démontrer comment l’Otan avait mis sous perfusion les médias francais. Bourré de chiffres et de citations cet opuscule qui ressemble fort à une grenade dégoupillée ne laisse indemne à peu pres personne. A l’exception du patron d’alors du « Figaro », Franz-Olivier Giesbert, qui s’était insurgé contre « I’indignation zapping » de la presse française, étrangement silencieuse sur les massacres anti-Serbes au Kosovo.
La presse parle en effet « des représailles musclées » des Kosovars d’origine albanaise mais jamais de contre-épuration ethnique. Les médias stigmatisent la « propagande serbe », mais évoquent « les demi-vérités » de l’Otan. Les journalistes, enfin, n’hésitent pas, derrière Blair et Clinton à parler de « génocide », et jamais, plus honnêtement, de massacre de populations. La chronique du « génocide » serbe contre les Kosovars (avec références au nazisme) se heurte aujourd’hui au bilan objectif du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie – soit 2 108 cadavres exhumés et 4 266 personnes déclarées mortes par leurs proches. Or, à l’époque, certains médias s’en donnent à cœur joie, qui évoquent de 100 000 à 500 000 personnes tuées : « Mais tout ça, annonce TF1, est au conditionnel. » Lcquel serait aujourd’hui le prix du professionnalisme. Même la très sérieuse revue « Esprit » évoque « des centaines de milliers de Kosovars massacrés ». Autre débat escamoté par les médias, le massacre des Kosovars serait antérieur aux frappes aériennes. « Ces atrocités (…) auraient eu lieu, commente l’ineffable BernardHenri Lévy, avec ou sans intervention alliée. » Seul hic, un rapport tout à fait officiel de décembre 1999 de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) note qu’après le début des frappes « le modèle changea et inclut des zones qui avaient été auparavant tranquilles ». Mais, à la décharge de BHL, plusieurs journaux, dont « Le Monde », n’ont pas publié cette partie fort instructive du rapport. Reste que les deux auteurs, emportés par leur démonstration, assimilent un peu vite à une « glu compassionnelle » I’horreur provoquée par la vision de centaines de milliers de Kosovars chassés hors de leurs villages. Le mot de la fin revient à Laurent Joffrin, patron de la rédaction du « Nouvel Observateur », qui écrit le 10 avril 2000 : « Est-ce que ça change vraiment les choses d’annoncer 4 000 au lieu de 10 000 morts ? » Oui, pour les journalistes. Même pour les cancres en calcul mental. Nicolas Beau
Le Canard enchaîné,
21/06/2000
La première victime
À l’adresse du Sénat américain, Hiram Johnson prononça en 1917 cette fameuse phrase (« The first casualty when war comes is truth ») qui donna, longtemps après, son titre à un des meilleurs ouvrages sur la propagande en temps de guerre, et à laquelle aucun des conflits armés de ce siècle n’a jamais apporté le moindre démenti. On nous demande, cependant, de croire que la récente guerre des Balkans aurait constitué, enfin, une exception à la règle, et, qu’après être tombés à pieds joints dans les pièges les plus grossiers de la propagande, les médias occidentaux auraient manifesté, cette fois-ci, une conduite exemplaire, à mille lieues de ce qu’elle fut à l’occasion de la guerre du Golfe ou de la « révolution » roumaine de 1989. C’était là du moins l’opinion admise, dès les premiers jours de l’intervention de l’Otan dans les Balkans, par l’immense majorité des représentants de nos médias, comme le rappellent Serge Halimi et Dominique Vidal dans l’ouvrage publié il y a peu par la maison d’édition Agone, à laquelle on doit déjà quelques stimulants petits livres.
Une information exemplaire Les deux auteurs de L’opinion, ça se travaille montrent combien ce discours auto-satisfait allait céder la place, une fois la guerre terminée, à une foule d’interrogations, puis à la remise en cause de toutes les « certitudes » antérieures quand des publications de référence – El País ou Newsweek, entre autres – reviendraient sur la réalité des informations diffusées au début de l’année 99. Il y a quelques semaines, une journaliste française (Elisabeth Lévy) enfonçait le clou à son tour dans une revue qui ne passe pas pour un phare de l’anti-conformisme. On mesure mieux, à présent, le rôle qu’à joué la référence constante aux « ratages » roumain et koweïtien, qui ont servi à démontrer que, cette fois-ci, les médias avaient été à la hauteur de leur réputation et de leurs prétentions : […] « … des dizaines de milliers de personnes auraient été exécutées au Kosovo », « 100 à 500 000 personnes auraient été tuées » (page 24), c’est ainsi qu’on a fini par convaincre l’opinion publique de l’urgence qu’il y avait à intervenir au Kosovo. Pour tous ceux qui se seraient permis d’objecter que les pires exactions serbes – il y en a eu, évidemment – eurent lieu après les bombardements, on exhuma dès les tout premiers jours de l’intervention un plan secret (dit « Fer à cheval ») qui prouvait sans conteste que le « génocide » des Kosovars albanais avait été préparé soigneusement, bien avant les premiers bombardements des forces de l’Alliance atlantique. Les deux auteurs nous remettent en mémoire quelques-unes des nombreuses déclarations des officiels, reprises – au conditionnel – par l’ensemble de « nos » médias, qui tendaient à accréditer l’idée qu’un véritable massacre avait eu lieu au Kosovo dans le même temps, au demeurant, où on minimisait systématiquement les bavures causées par les « frappes » de l’Otan. Mais, disent les auteurs, « le certain [allait] vite remplacer le possible et les mathématiques devenir moins sereines » (p. 28), notamment sous la plume du président du « comité Kosovo » – le magistrat A. Garapon – qui affirmait encore en juin 99 « ne pas accepter de mettre sur le même pied le probable millier de victimes serbes et les centaines de milliers de Kosovars massacrés » (p. 29). Une révision à la baisse Pourtant, sitôt finie la campagne des bombardements aériens, on revoyait à la baisse les estimations à six chiffres dont A. Garapon faisait état en juin 99, au moment même où le Foreign Office ne parlait plus que de 10 000 personnes tuées, chiffre repris par Clinton à la fin du même mois. On n’était alors qu’au tout début de la « révision » conduite par ceux-là mêmes qui avaient orchestré, ou accompagné à tout le moins, la mise en condition de l’opinion publique quelques semaines auparavant. L’hebdomadaire Newsweek, qui titrait encore en juin sur les « champs de la mort », dans une transparente allusion au génocide mené au Cambodge par les Khmers rouges, est contraint d’avouer en novembre que « même ce chiffre (de 10 000)… pourrait être un peu trop élevé » et rapporte que Carla Ponte (procureur en chef du tribunal des Nations unies) s’en tenait pour elle au chiffre (provisoire, il est vrai) de 2 017 victimes, au vu des rapports émanant des équipes de médecine légale dépêchées au Kosovo. D’autres, plus obstinés, proposent encore des « explications » au décalage entre les premiers chiffres et ceux auxquels on parvient à la fin 99 : les Serbes, nous dit-on, auraient procédé à la crémation des cadavres des Kosovars assassinés pour tenter de faire disparaître les « corps du délit ». Le journaliste Pilger ferait justice de ces allégations dans la revue de gauche New Statesman. Quant au plan « Fer à cheval », dont l’existence n’avait été contestée par personne au sein des médias occidentaux, il a fait d’abord l’objet d’une première mise en cause dans Der Spiegel qui notait que « l’origine du papier est douteuse » et ajoutait que le plan aurait été transmis aux Allemands par les services secrets bulgares, dont la réputation en matière de « coups tordus » n’est plus à faire. Quelques mois plus tard, c’est un officiel allemand, le général Loquai qui, relevant les « contradictions et incohérences » des preuves réputées étayer l’existence du plan secret d’extermination des Kosovars albanais, oblige le ministre R. Scharping à admettre que ledit document ne pouvait en aucune manière être tenu pour « le document original de Milosevic ». De là à penser que ce document n’est qu’une de ces « forgeries » auxquelles la propagande de guerre recourt couramment, il n’y a guère plus d’un pas, que le ministre allemand se refuse à franchir. On trouvera enfin dans cet opuscule une série d’exemple très significatifs de ce double étalon qui a servi aux médias occidentaux à mesurer ce qui avait lieu chez les uns et les autres au cours de la guerre elle-même et ensuite, quand il a fallu porter un regard sur ce qui s’est passé au Kosovo après le retrait des Serbes, fort éloigné de cette « exemplarité » dont les porte-parole des médias s’étaient félicités eux-mêmes, de peur que personne ne s’en charge à leur place. Tout cela prouve une fois de plus combien était justifiée cette « méfiance systématique » – sottement stigmatisée par un intellectuel médiatique comme « une version sophistiquée du révisionnisme » (!) – qui s’impose face au discours des pouvoirs établis, quand la guerre vient et que sa première victime, invariablement, est la vérité. Miguel Chueca
Combat syndicaliste international,
07-08/2000
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