Parution : 18/01/2008
ISBN : 978-2-7489-0088-0 368 pages 12 x 21 cm 24.00 euros |
Thomas Frank
Pourquoi les pauvres votent à droite
Comment les conservateurs ont gagné le cœur des États-Unis (et celui des autres pays riches)
Titre original : What’s the matter with Kansas ? (2004, 2005, 2007)
Traduit de l’anglais par Frédéric Cotton Préface de Serge Halimi Depuis des décennies, les Américains assistent à une révolte qui ne profite qu’à ceux qu’elle est censée renverser. Les travailleurs en furie, forts de leur nombre, se soulèvent irrésistiblement contre l’arrogance des puissants. Ils brandissent leur poing au nez des fils du privilège. Ils se gaussent des affectations délicates des dandys démocrates. Ils se massent aux portes des beaux quartiers et, tandis que les millionnaires tremblent dans leurs demeures, ils crient leur terrible revendication : « Laissez-nous réduire vos impôts ! » L’État le plus pauvre des États-Unis a réélu George W. Bush avec plus de 56 % des suffrages aux dernières élections. Pourtant, le New Deal avait sauvé la Virginie-Occidentale de la famine pendant les années 1930. Et ce bastion démocrate fut ensuite un des très rares États à voter contre Reagan en 1980. > Lire La Chronique hebdomadaire de Thomas Frank dans le Wall Street Journal Thomas Frank écrit régulièrement pour Le Monde diplomatique des articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine.
Il a déjà publié Le Marché de droit divin (Agone, 2003). On peut lire l’analyse par Serge Halimi du basculement à droite des États américains les plus pauvres, à travers le récit de son voyage avec Thomas Frank en Virginie-Occidentale : « Le petit peuple de George W. Bush », Le Monde diplomatique, octobre 2004.
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SUR LES ONDES
• Radio Grenouille – « Divin marché ? Le libéralisme ne devient-il pas dogme via une entreprise à la fois politique, culturelle et économique ? »18h. Avec Dany-Robert Dufour (philosophe), Bruno Etienne (politologue) & Serge Halimi (directeur du Monde Diplomatique) et auteur de la préface de Pourquoi les pauvres votent à droite. (10 avril 2008) États-Unis : pourquoi les pauvres votent républicain
Dans son dernier ouvrage, l’essayiste américain Thomas Frank analyse les ressorts qui poussent une partie de l’électorat populaire à voter en faveur du Parti Républicain, et au détriment de ses intérêts objectifs. Serge Halimi nous explique, dans la préface, en quoi cette schizophrénie qui ne doit rien au hasard trouve en France une résonance particulière. En novembre 2004, l’État le plus pauvre des États-Unis, la Virginie-Occidentale, a réélu George W. Bush avec plus de 56 % des suffrages. Pourtant, le New Deal avait sauvé la Virginie-Occidentale de la famine pendant les années 1930. Alors, républicaine, la Virginie-Occidentale ? L’idée semblait aussi biscornue que d’imaginer des villes « rouges » comme Le Havre ou Sète « tombant » à droite. Justement, cette chute est déjà intervenue… Car cette histoire américaine n’est pas sans résonance en France. Plutôt qu’en Virginie-Occidentale, Thomas Frank a enquêté dans son Kansas natal. Là-bas, il a vu s’exaucer le rêve des conservateurs : une fraction de la classe ouvrière leur procure les moyens politiques de démanteler les protections autrefois arrachées par le monde ouvrier. L’explication que Frank avance n’est pas seulement – pas strictement – religieuse ou « culturelle », liée au surgissement de questions susceptibles d’opposer deux fractions d’un même groupe social – qu’on pense, par exemple, à l’avortement, au mariage homosexuel, à la prière dans les écoles, à la peine de mort, à l’attachement aux armes à feu, à la pornographie, à la place des « minorités », à l’immigration, à la discrimination positive… Quand le mouvement ouvrier se défait, la liste de ces motifs de discorde s’allonge. Puis la vie politique et médiatique se recompose autour d’eux. Frank éclaire un autre paradoxe, qui n’est pas spécifiquement américain, et qui l’est même de moins en moins. L’insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers « moral » qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements anciens, plus familiers. Ces cols bleus ou ces cols blancs votent alors pour les Républicains car les architectes de la révolution libérale et de l’instabilité sociale qui en découle ont eu l’habileté de mettre en avant leur conservatisme sur le terrain des « valeurs ». Parfois, leur sincérité n’est pas en cause : on peut spéculer sur les fonds de pension les plus « innovants » tout en s’opposant à l’avortement. La droite gagne alors sur les deux tableaux, le « traditionnel » et le « libéral ». L’aspiration au retour à l’ordre (social, racial, sexuel, moral) s’accroît au rythme de la déstabilisation induite par ses « réformes » économiques. Les conquêtes ouvrières que le capitalisme doit refouler en prétextant la concurrence internationale et le nouvel impératif d’une « clause de la bourgeoisie la plus favorisée » (celle qui permet aux capitalistes nationaux d’obtenir l’alignement de leurs avantages sur ceux de leurs homologues étrangers les mieux pourvus) sont présentées comme autant de reliquats d’une ère révolue. Voire d’un droit à la paresse, à la fraude, à l’« assistanat », à l’immoralité d’une culture trop accommodante envers les corporatismes et les « avantages acquis ». La concurrence avec la Chine ou avec l’Inde (hier, avec le Japon ou l’Allemagne) impose que la jouissance cède le pas au sacrifice. Haro donc sur ceux qui ont dénaturé la « valeur travail » ! En France, un homme politique de premier plan imputa à l’« esprit de Mai 68 » un grief de ce genre. Il est aujourd’hui président de la République. Nicolas Sarkozy aime les États-Unis et il apprécie qu’on le sache. Dans son discours du 7 novembre 2007 devant le Congrès, il a évoqué avec une émotion qui n’était pas entièrement feinte la conquête de l’Ouest, Elvis Presley, John Wayne, Charlton Heston. Il aurait dû citer Richard Nixon, Ronald Reagan et George W. Bush tant son élection, inspirée des recettes de la droite américaine, n’aurait pas été concevable sans le basculement à droite d’une fraction des catégories populaires autrefois acquises à la gauche. Car ceux des châtelains de Sologne qui ont sablé le champagne le soir de sa victoire n’ont pu le faire que grâce au renfort électoral des ouvriers de Charleville-Mézières, lesquels furent sans doute moins sensibles à la promesse d’un « bouclier fiscal » qu’aux homélies de l’ancien maire de Neuilly sur « la France qui souffre », celle « qui se lève tôt » et qui aime l’« industrie ». L’ironie est qu’à présent plusieurs candidats républicains désireux de succéder à un Président impopulaire de leur propre parti se réclament de l’exemple de Nicolas Sarkozy, l’imitateur talentueux. L’ancien maire de New York et ex-prétendant à la maison blanche Rudolph Giuliani, célèbre pour sa poigne répressive, n’a cessé de se prévaloir de ses liens avec ce Président français qui sut toiser la « racaille »… Quand on referme le livre de Thomas Frank, une interrogation surgit, qui déborde largement l’exposition des stratagèmes et des hypocrisies de la droite. Elle pourrait se résumer ainsi : le discours décharné et rabougri de la gauche, son empressement à se fondre dans l’ordre libéral planétaire (Dominique Strauss-Kahn), son assimilation du marché à « l’air qu’on respire » (Ségolène Royal), sa proximité avec le monde du spectacle et de la frime (Jack Lang), sa réticence à évoquer la question de classe sous quelque forme que ce soit, sa peur du volontarisme politique, sa haine du conflit, enfin, tout cela n’aurait-il pas préparé le terrain à la victoire de ses adversaires ? La « rénovation » de la gauche dont on parle beaucoup en ce moment ne semble jamais s’inspirer de ce genre de questionnement, au contraire. Quelle meilleure preuve peut-on imaginer de son utilité et de son urgence ? L'Humanité dimanche,
24/04/2008
Les raisons de la bascule de l’électorat populaire sont nombreuses. En voici quatre. - La première réside dans le fait que l’alternative de gauche apparaît souvent illusoire. Soit la gauche a viré casaque, soit elle se complet dans des schémas poussiéreux. Tant que la gauche institutionnelle trempera ses couverts dans la soupe du néolibéralisme, le repas sera particulièrement indigeste pour ceux qui ne sont pas du bon côté de la cuillère. Encore ne faut-il pas se contenter d’être contre le néolibéralisme, en agitant des catéchismes usés, mais faut-il avoir quelques idées différentes pour le dépasser. Les « expériences plébéiennes» proposent d’autres pratiques politiques. Martin Breaugh montre l’originalité d’expériences souvent mal comprises, telles la Commune de Paris. - La deuxième raison est l’absence apparente de conscience politique de la population ouvrière. Lorsque Sarkozy va dans une usine, il n’y a nul service d’ordre syndical pour lui en interdire l’entrée. Pire, quand il parle devant les ouvriers, ceux-ci frétillent de pouvoir le photographier avec leur téléphone portable. Il parle en s’appuyant sur les thèmes les plus reptiliens, tel le « travailler plus pour gagner plus ». Il parle comme le peuple, pense-t-il, l’injure affleurant si besoin. Cela se nomme populisme. Mais à force de singer la rue, on tombe dans le caniveau. - La troisième raison de la bascule est la manipulation médiatique et technologique. Lobotomie médiatique, captation des pensées, asservissement technologique deviennent des constantes. La ruse prend différentes formes. Ici on multiplie les jeux de télé-réalité, ailleurs on fait croire à l’émancipation par le progrès numérique. Faire asseoir la planète entière devant le même écran, donc imposer le mode de vie et de pensée occidental aux autres peuples, est l’objectif des maîtres du monde. Comme le disent Biagini et Camino : « ordinateurs et caméras numériques ont remplacé l’alcool qu’apportaient jadis les colons dans leurs bagages » L’addiction est assurée. - La quatrième raison est le hold up opéré sur les valeurs. Aux Etats-Unis mais aussi en Espagne, en Italie comme en France, la diabolisation se développe contre immoraux et déviants : les « pacsés », les homosexuels, les drogués, les avortées mais aussi les conducteurs, les mangeurs, les buveurs, les fumeurs. Tous ceux qui ne rentrent pas dans les normes morales édictées. C’est le grand retour à la valeur suprême : la religion. C’est la grande prosternation devant la fabrique à commandements, qu’ils soient islamiques ou vaticanesques, du moment qu’ils sont transcendantaux. La caution intellectuelle de la valeur binaire, du Bien contre le Mal, est concrétisée par le soutien apporté, affiché, par une poignée d’intellectuels et de philosophes : Finkielkraut, Bruckner ou Taguieff. Ceux que Fontenelle nomme, justement, « les piètres penseurs » ou « les penseurs couchés » ont, entre autres points communs, soutenu, et continuent de soutenir, les néoconservateurs américains et Bush, dans la désastreuse invasion irakienne, au nom du Bien contre le Mal. Autre valeur saccagée – de façon populiste et démagogique, illusionnant ceux qui écoutent le discours du pouvoir sans aucun recul – la justice. Désormais, on ne rend plus justice au nom du peuple français mais au nom des victimes. On quitte la terre de la raison pour s’enfoncer dans les marais de l’émotion. La rétention de sûreté est un exemple fort. Aujourd’hui cette mesure inique est supposée protéger les victimes potentielles de prédateurs possibles ; demain, de les protéger de terroristes éventuels puis progressivement de les protéger de tous les supposés mal pensants. Toujours au nom du Bien contre le Mal, en flattant les pulsions primitives et irrationnelles de la population. La paupérisation des petits blancs américains s’explique principalement par l’émancipation des Noirs, contre lesquels les Républicains n’ont eu de cesse de les monter. Au slogan de Nixon, « les Américains qui ne crient pas » sont de bons Américains, fait écho celui de Sarkozy, qui veut représenter « la France qui ne se plaint pas et ne brûle pas les voitures. » Faire des nations hyper surveillées de petits blancs, silencieux, croyants et patriotes. Le néoconservatisme (qui fonde les nouvelles valeurs du Bien et du Mal) et le néolibéralisme (qui dérégule l’économie au nom de la liberté du marché) se rejoignent en un dépassement de la démocratie. Majorité et opposition sont réunies en un même projet, parfois en un même gouvernement. Il n’y a plus besoin de Constitution puisque droits et lois sont supprimés ou ajoutés pour assouvir les pulsions et les besoins immédiats. De facto, dans ce schéma politique, la République n’a plus de raison d’être. T. Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, éd. Agone, 364 pages, 24 €. M. Breaugh, L’expérience plébéienne, éd. Payot, 400 pages, 25 €. C. Biagini (et al.), La tyrannie technologique, éd. L’Echappée, 255 pages, 12 €. S. Fontenelle, La position du penseur couché, éd. Libertaria, 194 pages, 7 €. Michel Perraudeau
Anjou Laïque ,
avril 2008
L’art de faire rêver les pauvres
Ayant compris que l’étalage de son train de vie luxueux produisait un effet désastreux sur l’opinion et instruit par le mauvais résultat des candidats se réclamant de lui lors des élections locales des 9 et 16 mars, M. Nicolas Sarkozy serait résolu à faire profil bas. Il aura cependant du mal à résoudre une contradiction majeure : alors que sa fonction lui impose de se soucier en priorité de l’intérêt général, il est fasciné par la réussite individuelle que célèbre le monde du spectacle. En juin 2007, l’animateur de télévision Marc-Olivier Fogiel, recevant dans son émission T’empêches tout le monde de dormir, sur M6, l’entraîneur du XV de France Bernard Laporte, quelques jours avant qu’il soit nommé secrétaire d’Etat aux sports par Nicolas Sarkozy, l’amenait à évoquer sa sympathie pour le nouveau président, avant de glisser : « Le bouclier fiscal, ça doit vous arranger, aussi… » – « Oh !, pas autant que vous, Marco ! », se récriait Laporte, suscitant les rires et les applaudissements complices du public. Ou comment amener la plèbe à applaudir à la bonne blague de sa propre spoliation, en lui donnant le sentiment flatteur d’« en être ». Pour prévenir sa vindicte, il suffit de lui faire cet insigne honneur : la laisser assister à vos échanges de coups de coude, la laisser prendre part à votre jubilation de l’avoir si bien flouée. Dans le modèle marxiste, le travailleur est invité à se défaire de la mentalité servile et autodépréciative qui lui interdit de comparer son sort à celui des nantis pour revendiquer sans complexes le partage des richesses ; en même temps, il s’identifie à ses semblables, salariés ou chômeurs, nationaux ou étrangers, envers qui il éprouve empathie et solidarité. Le génie de la droite a été de renverser ce schéma. Désormais, le travailleur s’identifie aux riches, et il se compare à ceux qui partagent sa condition : l’immigré toucherait des allocations et pas lui, le chômeur ferait la grasse matinée alors que lui « se lève tôt » pour aller trimer… Son ressentiment est ainsi habilement dévié de sa cible légitime, et l’on voit s’enclencher un redoutable cercle vicieux : plus ses conditions de vie se dégradent, plus il vote pour des politiques qui les dégraderont encore (1). Chacun étant incité par le matraquage médiatique à se penser environné de flemmards, de parasites et de voyous qui veulent le saigner à blanc, au propre comme au figuré, il ne peut désormais cultiver que des espoirs strictement individuels. Il n’imagine pas changer les règles afin d’améliorer le sort commun, et, pour cela, s’allier avec d’autres, mais seulement tirer son épingle du jeu. « Chacun aura sa chance », clamait le président de la République au soir de son élection ; « chacun pour soi », en somme (« et Dieu pour tous », comme on s’en apercevra quelques mois plus tard à l’occasion de ses voyages officiels au Vatican et à Riyad). Il est secondé en cela par la culture de masse, qui brode d’infinies variations sur un thème auquel nos cerveaux ont développé une accoutumance pavlovienne : celui de la success story. Success story du gagnant du Loto. Success story de l’entrepreneur « parti de rien ». Success story des acteurs, des chanteurs, des sportifs ou des mannequins, à qui l’on fait raconter en long et en large comment ils ont été « découverts », comment ils ont persévéré sans se laisser décourager malgré les déconvenues de leurs débuts, comment ils vivent leur célébrité et leur soudaine aisance financière, etc. Vous aussi, devenez président ! Toutes ces histoires, dont on bombarde une population harassée par la précarité et l’angoisse du lendemain, véhiculent un seul message : pourquoi vouloir changer l’ordre des choses ou se soucier d’égalité si, à n’importe quel moment, un coup de chance ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux, peuvent vous propulser hors de ce marasme et vous faire rejoindre l’Olympe où festoie la jet-set (2) ? Bienvenue dans la société-casino ! Omniprésent, le modèle de réussite tapageur promu par le show-business pousse le spectateur anonyme à poser sur les « ringards » et les « perdants » qui l’entourent un regard de mépris rageur, et à ne plus rêver que de leur fausser compagnie. Il attise ses complexes d’infériorité, son sentiment d’insuffisance et d’insatisfaction. Tuant dans l’œuf toute solidarité, il rend sans doute impossible, aujourd’hui, l’émergence d’une « fierté de classe » et d’un sentiment de la communauté, moteurs indispensables des revendications d’égalité. M. Nicolas Sarkozy adhérant lui-même sans réserve aux valeurs véhiculées par l’industrie du divertissement, c’est tout naturellement qu’il les a importées dans l’univers politique. Si, dès son élection, lorsqu’il a préféré une croisière sur le yacht d’un homme d’affaires à la sobre retraite méditative que l’on attendait, son comportement a choqué, c’est en raison de son incapacité frappante à comprendre en quoi un président de la République n’est pas un « people » comme un autre, et en quoi sa fonction implique autre chose que l’étalage satisfait de ses succès personnels. Durant son état de grâce, la « sarkomania » médiatique a alimenté cette confusion : pour la première fois, ce que l’élection d’un président signifiait pour ceux qui l’avaient porté au pouvoir tendait à s’effacer derrière ce qu’elle signifiait pour lui-même. Dans la presse, tout était mis en œuvre pour que le lecteur puisse s’imaginer à la place du nouveau chef de l’Etat, s’imaginer comment cela devait être d’« être lui ». Le Point publiait les bonnes feuilles d’un livre-portrait sous le titre : « Pour lui, la vie va commencer (3) ». On ne nous laissait rien ignorer des résidences dont disposaient le Président et ses ministres – Yann Arthus-Bertrand les a même photographiées « du ciel » pour Paris Match (4) –, de leurs préférences, des habitudes qu’ils y ont prises très vite, des travaux d’aménagement qu’ils y ont fait faire. « Je vais me retrouver avec un palais à Paris, un château à Rambouillet, un fort à Brégançon. C’est la vie », avait confié Nicolas Sarkozy à l’approche de la victoire (5). On se demandait presque s’il avait été élu ou s’il avait gagné au Loto ; pour que cela y ressemble un peu plus, d’ailleurs, il devait s’accorder, à l’automne, une substantielle augmentation de salaire. Il ne semble pas envisager – ou alors seulement à contrecœur – que le fait d’avoir été élu le place dans une autre position et lui donne d’autres devoirs vis-à-vis de ses concitoyens que, par exemple, sa nouvelle épouse, chanteuse à succès et ancien mannequin-vedette. Après le fameux « casse-toi, pauvre con » du Salon de l’agriculture, en février, M. Xavier Bertrand, ministre du travail, des relations sociales et de la solidarité, prenait sa défense à la télévision, en affirmant que n’importe qui, à sa place, aurait réagi de la même façon ; à quoi le journaliste qui l’interrogeait objectait : « Mais nous ne sommes pas présidents de la République ! » De manière significative, M. Bertrand remarquait alors : « Vous avez le droit d’aspirer tous à l’être (6) ! » Vous n’êtes pas satisfait de votre sort ? Ne demandez pas au président de la République de l’améliorer : devenez vous-même président ! La responsabilité de ce dernier se bornerait ainsi à donner l’exemple, à incarner un modèle d’accomplissement que chacun, quelle que soit son origine sociale, serait libre d’imiter. Car le natif de Neuilly-sur-Seine est persuadé qu’il ne doit son ascension qu’à sa propre ténacité : « Quand j’étais jeune, je pensais tout est possible. Tout m’était contraire, mais je pensais tout est possible (7). » En affirmant que seul le « mérite » gouverne le destin des individus, la droite naturalise l’ordre social : les riches comme les pauvres étant intégralement responsables de leur condition, les élus peuvent en toute bonne conscience s’en laver les mains. Rien d’étonnant si ce cap idéologique s’est rapidement avéré un peu difficile à tenir : il porte en lui la négation même de la politique, dont les noces avec le show-business sont celles de la carpe et du lapin. La remarque de M. Bertrand le démontre par l’absurde : malheureusement, il ne peut pas y avoir soixante-cinq millions de présidents de la République. Censée prendre en charge le bien commun, l’action politique ne peut se résumer à la promotion de la réussite individuelle, car celle-ci repose précisément sur la distinction : elle laisse le plus grand nombre sur le carreau. Certes, le gouvernement, au prix d’impressionnantes contorsions dialectiques qui lui ont fait plus d’une fois frôler le claquage de muscle, n’a de cesse de présenter la défense de l’intérêt général comme son objectif officiel : la ministre de l’économie Christine Lagarde déclare par exemple que le refus du travail salarié traduirait la survivance de « préjugés aristocratiques », et que les régimes spéciaux de retraite, dus à la pénibilité de certains métiers, seraient des « privilèges » (8). Participant à la contre-attaque communicationnelle après l’incident du Salon de l’agriculture, le secrétaire d’Etat à l’outre-mer Christian Estrosi s’indignait, sur un plateau de télévision, qu’un citoyen ait osé mal parler au chef de l’Etat, alors que ce dernier est « un homme généreux, un homme ouvert, qui tend la main à tout le monde, qui essaie de répondre aux plus modestes ». Une émouvante philanthropie partagée, à en croire M. Estrosi, par tout l’entourage présidentiel, à commencer par lui-même : « Tous les soirs, je me demande, avant de me coucher, si je n’ai laissé personne sur le bord du côté (sic) (9). » Ce qu’il est impossible d’éluder cependant, c’est que le sarkozysme implique forcément un bras d’honneur adressé au plus grand nombre. Le bras d’honneur est inscrit dans le principe même de la « consommation ostentatoire », nom savant de ce « bling-bling » devenu son emblème. Ce modèle de réussite n’est pas fait pour être extensible ; il n’est pas un modèle. Sa réalisation exige qu’il reste assez de gens, d’une part pour vous jalouser, d’autre part pour vous servir. Il suppose un public à épater, pour ne pas dire à humilier ; et, pour qu’il soit épaté, il faut qu’il soit moins riche. Tout le style de cette présidence, d’ailleurs, est empreint d’un rapport de défi et de défiance à l’égard de la populace, comme en témoigne la fâcheuse propension du chef de l’Etat à adopter à la première occasion, lors de ses déplacements, l’attitude d’un caïd de sous-préfecture (« Descends si t’es un homme », « Casse-toi », etc.). Aux « Guignols de l’info », en novembre 2007, sous le titre « Il était une fois dans l’Ouest », sa marionnette lançait, au cours de son altercation avec des marins-pêcheurs bretons : « C’est pas en faisant grève que tu vas pouvoir te payer une Rolex, péquenaud, va (10) ! », établissant ainsi un lien direct entre cette posture – pudiquement qualifiée de « virile » par ses amis politiques – et le « bling-bling ». Pour Nicolas Sarkozy, comme pour le cow-boy texan qui lui tient lieu d’homologue américain, l’autre est toujours à dompter, à mater, à dominer. Son comportement contredit avec insistance ses discours lénifiants sur la « main tendue » et l’égalité des chances. Ce que l’on appelle « politique people » est en fait le pari que l’électorat va oublier les conditions de vie de moins en moins décentes qui sont les siennes en s’abîmant dans la contemplation béate de la jet-set – classe politique comprise – grâce aux belles images et aux histoires édifiantes qu’on lui donne en pâture. A cet égard, le mariage de M. Sarkozy avec Carla Bruni, pièce de choix qui vient parachever la clinquante panoplie présidentielle, ressemble à une tentative désespérée d’alimenter la machine à rêves pour désamorcer une contestation qui commençait à poindre. Que la manœuvre ait plutôt mal fonctionné montre les limites de cette stratégie. Elle n’a pas empêché la colère de monter face à la désinvolture que le président manifestait dans le même temps quant aux difficultés dans lesquelles se débattaient ses concitoyens (« Qu’est-ce que vous attendez de moi ? Que je vide des caisses qui sont déjà vides (11) ? »). Quand le contraste entre son train de vie et celui de la majorité de la population devient trop voyant, la comparaison, apparemment, revient vite le disputer à l’identification. ——- Consulter l’article sur le site du Monde Diplomatique Mona Chollet
Le Monde diplomatique,
avril 2008
L’Amérique tombée à droite
De l’inégalité en Amérique,
de Godfrey Hodgson. Éditions Gallimard, 2008. 26 euros. Pourquoi les pauvres votent à droite, de Thomas Frank. Éditions Agone, 2008, 24 euros. Deux livres sur les États-Unis, très différents et complémentaires, viennent de paraître en français. De l’inégalité en Amérique a pour auteur Godfrey Hodgson, un journaliste anglais fin observateur qui dessine une vaste fresque de l’évolution politique pendant le dernier quart du vingtième siècle, la diffusion du conservatisme et les inégalités croissantes qui la caractérisent. Thomas Frank, journaliste américain démocrate de gauche, auteur de Pourquoi les pauvres votent à droite (en anglais What’s the Matter with Kansas), analyse dans son Kansas natal un phénomène local qui a revêtu une ampleur nationale, le ralliement d’un grand nombre de gens ordinaires, plutôt pauvres, au conservatisme triomphant et qui ont voté massivement, contre leurs intérêts, pour George W. Bush. La réflexion des deux auteurs porte sur les raisons pour lesquelles la sacralisation du marché, le désengagement de l’État fédéral, le démantèlement des protections sociales ont remplacé le consensus libéral (au sens américain du terme : centre gauche), c’est-à-dire l’acceptation du rôle de l’État fédéral dans le domaine social et économique afin d’assurer une certaine justice sociale. Pour Thomas Frank la réponse à cette question réside essentiellement dans la stratégie des conservateurs pour gagner des électeurs. Ils ont évacué de leurs discours les problèmes économiques (travail, salaires, chômage, assurance-maladie) et les ont centrés sur les « valeurs » en jouant sur la religion, l’anti-élitisme et l’anti-intellectualisme. La pratique militante des conservateurs est de maintenir et de relancer par toutes sortes d’actions (manifestations anti-avortement, meetings religieux…) l’indignation sur des sujets qui détournent des problèmes essentiels qui rendent la vie difficile. Pour Godfrey Hodgson la réponse serait plus complexe et renverrait à une multiplicité de facteurs. Il évoque l’impact de trois grands changements qui ont marqué la société américaine depuis les années 1960 : le mouvement des Noirs suivi de la loi sur les droits civiques (1964) qui a institué la discrimination positive et la loi sur le droit de vote (1965) qui, en donnant le droit de vote aux Noirs dans le Sud, a eu pour conséquence le fait que les Blancs du Sud se mirent à voter pour le parti républicain. Autres changements : le mouvement féministe et l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail qui ont remis en cause les valeurs familiales traditionnelles. Enfin, le renouvellement de l’immigration, suite à la loi de 1965, qui a exacerbé la concurrence sur le marché du travail entre les nouveaux immigrés et les groupes les plus vulnérables déjà présents. Les mouvements des Noirs et des femmes, sans parler de la contre-culture et de l’opposition à la guerre du Vietnam, provoquèrent une réaction (backlash) qui nourrit le conservatisme qui s’est répandu dans les milieux populaires. Thomas Frank, brièvement, et Godfrey Hodgson, plus longuement, mettent également en cause l’évolution du parti démocrate. Après la victoire de Ronald Reagan, les « nouveaux démocrates », auxquels appartenait Clinton, donnèrent une impulsion centriste au parti. On peut même parler de dérive droitière. Ils acceptèrent le démantèlement du welfare, des réductions dans les budgets de la santé et de l’éducation, et se déclarèrent en faveur d’une répression accrue contre la criminalité. Clinton chercha à courtiser les milliardaires de la nouvelle économie plutôt qu’à soutenir les syndicats en perte de vitesse mais qui continuaient à financer ses campagnes. Le « populisme du marché » devint l’orthodoxie des années 1990 et les deux partis se mirent à se ressembler de plus en plus. Ces deux livres vont au-delà d’une analyse du conservatisme dominant. Ils s’attaquent à certains des mythes les plus profondément enracinés dans la société américaine, comme la croyance à l’égalité des chances et la supériorité morale de la nation habitée par l’idée que ses choix politiques sont guidés par ses idéaux démocratiques. Marianne Debouzy
L'Humanité ,
10/03/2008
In go(l)d I trust
Ce livre pose le problème majeur des démocraties contemporaines : les classes populaires, premières victimes des politiques ultralibérales et de leur cortège de licenciements collectifs, votent de plus en plus pour ceux qui favorisent ces politiques ; le titre radical de l’ouvrage pose clairement le problème : Pourquoi les pauvres votent à droite. Thomas Frank livre une chronique de l’Amérique profonde, ce laboratoire des innovations en terme de conservatisme et de réaction. Malgré la gravité de la situation, l’auteur ne se prend pas au sérieux, manie l’ironie pour conclure souvent sur des vérités cruelles ; comme celles des habitants de cette petite ville du Kansas qui constatent les dégâts causés pas telle ou telle multinationale, et se lancent dans une croisade contre Darwin et l’avortement, point de départ en fait de la nouvelle réaction : « tant que leur solidarité culturelle reste cimentée autour d’une bière, il semble bien qu’un conservateur puisse faire gober à son pote de la classe ouvrière n’importe quel coup fourré économique ». Mais plus analytiquement, cette chronique-essai ne s’épargne pas le voyage dans la complexité des causes qui ont conduit les pauvres à ce masochisme politique. Car c’est une mutation idéologique qui s’est emparée des esprits ; une conception du monde a basculé pour qu’on puisse passer du réel à l’imaginaire, de la réalité économique à la superstition : le marché est perçu comme un Dieu, ou comme une force naturelle en action. Tout interventionnisme contre la loi du marché est perçu comme une prétention orgueilleuse de l’homme à s’élever au-dessus de sa condition ; et du naturalisme économique au puritanisme, il y a moins d’un pas. Mais cette mutation idéologique ne s’est pas fait sans la complicité suicidaire des démocrates qui ont mis fin eux-mêmes à l’état de guerre social pour s’accorder avec les républicains sur le caractère sacro-saint du marché. Les résonances dans la vie politique française sont frappantes et alarmantes, comme l’analyse dans la préface Serge Halimi ; c’est bien parce que les démocrates (et la gauche) abandonnent les questions de classes et tout affrontement économique qu’ils laissent à la réaction le champ conceptuel libre : associer le puritanisme à l’ultralibéralisme, redéfinir la classe républicaine (et la droite) comme celle des gens authentiques, cela permet d’associer riches et pauvres dans un même combat contre les intellectuels. Ce sont eux qui menacent les sociétés libérales de devenir des casernes soviétiques en parlant encore de Keynes, Marx, Picasso… ou tout simplement de culture ! On se perd parfois dans les enquêtes de Frank au sein de son Kansas, sans savoir où certaines pages veulent nous mener ; mais ce qui l’emporte est cet étourdissant écho du désastre politique américain sur la France, à savoir une Réaction décomplexée face à une gauche qui s’abandonne au marché et lâche la question sociale. Régis Vlachos
Zibeline n°5,
21/02/2008
Quand les pauvres votent pour les riches
Depuis quelques semaines, la gauche se réjouit de la baisse de la cote de popularité dans les sondages de Nicolas Sarkozy. Rien d’étonnant. Ce qui peut davantage surprendre, c’est que les socialistes ne profitent pas de la dégringolade présidentielle. Thomas Frank, collaborateur régulier du Monde Diplomatique, explique ce paradoxe dans un livre paru aux éditions Agone le 18 janvier 2008, Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches). Frank s’intéresse essentiellement à son Etat natal, « l’endroit le plus [américain] moyen de l’Amérique », le Kansas. Mais le problème rencontré là-bas est le même ici. D’où la préface de Serge Halimi. Jadis, ouvriers, ouvrières et autres bas salaires étaient sensibles aux idées du populisme de gauche « (rooseveltien, optimiste, conquérant, égalitaire, aspirant au désir partagé de vivre mieux) ». Aujourd’hui, et depuis trente ans, ils se sont tournés vers un « populisme de droite faisant son miel de la crainte de millions d’ouvriers et d’employés de ne plus pouvoir tenir leur rang, d’être rattrapés par plus déshérités qu’eux » (préface, p. 12). Avec ce virage, les plus petits des petits changent d’ennemi. Dans les années 1890, les fermiers américains se révoltaient contre « la puissance de l’argent » (p. 69), un adversaire cohérent. Mais aujourd’hui, alors que la colère des pauvres n’a pas diminué, elle ne se tourne pas vers « le vrai coupable ». Du coup, « depuis des décennies, les Américains assistent à une révolte populiste [du peuple] qui ne profite qu’à ceux qu’elle est censée renverser ». Un seul et triste slogan populaire, « Laissez-nous réduire vos impôts » (p. 158). Alors là, chapeau bas, malins conservateurs. Ces « dirigeants de l’hallali » ont en effet réussi à se rallier ceux qui devraient les maudire, en transformant, dans la rhétorique, les causes de la pauvreté. Avec eux, ce qui divise les américains, ce n’est pas l’économie mais l’authenticité. Un citoyen du vrai peuple (celui des Etats rouges), est bon. Il est pieux et loyal. C’est un travailleur modeste, quelqu’un d’humble, qui aime Georges W. Bush comme un des siens. Tandis que de l’autre côté, dans les Etats bleus, on trouve le bourgeois-bohème libéral, un orgueilleux qui ne se sent vivre que dans la distinction. C’est ce « progressiste en limousine », cet adepte de la « gauche caviar » que les humbles doivent haïr plus que tout autre. Plus que le bienveillant milliardaire. Mais si la gauche redevenait de gauche, le progressiste en limousine doublerait facilement le 4×4 décapotable aux prochaines élections. http://www.bakchich.info/article2579.html Anaëlle Verzaux
Bakchich.info,
10/02/2008
"Pourquoi les pauvres votent à droite" : la rébellion conservatrice
Un peu partout en Occident, la gauche est saisie de perplexité. Je suis l’héritière du mouvement ouvrier, j’incarne le combat pour l’émancipation sociale, et pourtant le peuple m’abandonne, se lamente la gauche. Cette angoisse, elle la formule avec ses mots à elle, sous la forme d’un âpre questionnement : pourquoi diable les pauvres gens soutiennent-ils la droite, autrement dit le parti des dominants ? Comment expliquer que les damnés de la terre apportent leurs suffrages à ceux qui roulent “objectivement” pour les maîtres du monde ? La question ne date pas d’hier. Ces temps-ci, elle trouve néanmoins une actualité renouvelée. Afin d’y répondre, on peut opter pour la voie théorique : décortiquer les bons auteurs et reprendre l’étude de ce qu’on nommait, autrefois, “servitude volontaire” ou “aliénation”. Thomas Frank a choisi un autre chemin : celui du reportage politique, entre recherche de terrain et flânerie narquoise. Son domaine d’enquête était tout trouvé : le journaliste a grandi dans l’Etat du Kansas, où naquirent jadis bien des révoltes, et où George W. Bush est aujourd’hui l’idole des plus démunis. Thomas Frank se promène seul sur les terres de son enfance. Son regard est celui d’un ingénu gauchiste, et son livre, Pourquoi les pauvres votent à droite, ne prétend à aucune scientificité. Ecrit d’une plume alerte, le texte se dévore avec passion, sourire aux lèvres, un peu comme on regarde un documentaire de Michael Moore, à cette différence près que Frank ne cède jamais, lui, à la démagogie narcissique. Donc, Frank va écouter le jeune prédicateur Phill Kline, qui électrise les salles en se présentant à la fois comme un guerrier de Dieu et comme le candidat “des barbecues et des packs de bière républicains”. Il va à la rencontre de l’ancien soldat Mark Gietzen, chef de file d’un groupe de célibataires chrétiens, qui a passé des années à faire du porte-à-porte jusqu’à ce que sa ville bascule à droite. Frank se prend encore d’affection pour un certain Tim Golba. Travailleur à la chaîne dans une usine de mise en bouteilles, cet enthousiaste prend sur son temps libre pour animer des comités hostiles à la “décadence morale”, aux partisans de Darwin et autres “mondains” : “Il travaille jour et nuit pour que les autres jouissent de leur capital sans avoir jamais à travailler”, note Frank. Lequel tombe enfin sous le charme d’une mamie nommée Kay O’Connor, sénatrice au parlement de l’Etat, qui considère le vote des femmes comme le symptôme du déclin américain. Elle est loin d’être aisée, elle a même dû hypothéquer sa maison, mais “sa pensée semble pourtant tout droit tirée du credo politique des milliardaires du XIXe siècle”, remarque l’auteur. Pour un homme de gauche, c’est à n’y rien comprendre. En guise d’explication, Frank insiste sur le coup de génie des conservateurs : d’un côté, ils se sont réapproprié un thème largement abandonné par les démocrates, celui de la juste fureur des “masses” contre les élites ; de l’autre, ils ont substitué la “guerre culturelle” à la lutte de classes. Les valeurs d’abord ! “Ce qui divise les Américains, ce serait l’authenticité, et non quelque chose d’aussi complexe et dégoûtant que l’économie”, précise le journaliste. D’où la marginalisation des thèmes propres à la gauche (salaires, protections sociales…) et le triomphe d’enjeux touchant à l’avortement, à la religion, bref aux “modes de vie”. D’où aussi la posture victimaire adoptée par ces idéologues républicains, riches à millions et diplômés d’Harvard, qui prennent “des accents ruraux, racontant à qui veut l’entendre leur jeunesse passée dans les cabanes et hurlant après les élites suréduquées”… Une fois au pouvoir, les mêmes se garderont bien de tenir leurs promesses “morales”, insiste Thomas Frank. L’essentiel de leur action consistera à appliquer le programme néolibéral : “Votez pour interdire l’avortement et vous aurez une bonne réduction de l’impôt sur le capital (...). Votez pour faire la nique à ces universitaires politiquement corrects et vous aurez la déréglementation de l’électricité (...). Votez pour résister au terrorisme et vous aurez la privatisation de la sécurité sociale”… Devant tant de paradoxes, Frank fustige l’évolution d’un Parti démocrate honteux de lui-même, incapable de capter la colère d’une population qui devrait, en bonne logique marxiste, se tourner vers lui… C’est alors que l’enquête trouve sa limite. Car en parlant de “dysfonctionnement” ou de “masochisme” populaire, l’auteur se révèle prisonnier d’une grille de lecture qui l’aveugle plutôt qu’elle ne l’éclaire. C’est du moins ce qu’affirme Wendy Brown, spécialiste de sciences politiques : “Bien que Thomas Frank explique de façon convaincante que les riches et les puissants ont exploité le désespoir et la frustration des classes moyennes et ouvrière américaine, son analyse suit un modèle d’“intérêts objectifs” d’une part, et (...) de manipulation idéologique de l’autre. Elle ressuscite ainsi, au moyen de l’image usée de la “fausse conscience”, un certain espoir politique, et évite la perspective plus inquiétante d’une orientation subjective antiégalitaire, asservissante et abjecte, dans une partie importante de la population américaine”, écrit-elle dans Les Habits neufs de la politique mondiale (éd. Les Prairies ordinaires, 144 p., 12 €). Brown y décrit précisément les zones de divergence, mais aussi de convergence, entre les “valeurs” du néoconservatisme, d’un côté, et les “intérêts” défendus par le néolibéralisme, de l’autre. Pour elle, il ne s’agit plus de déplorer les “illusions” populaires en ces domaines, mais de réaliser que cette alliance entre rhétorique morale et doctrine économique signe l’avènement d’un citoyen non démocratique : “Ce dernier n’aime ni la liberté ni l’égalité, même sous une forme libérale. Il n’attend du gouvernement (...) ni vérité ni responsabilité”, note-t-elle. Jean Birnbaum
Le Monde des livres,
1/02/2008
Midwest et France d'en bas
Fut un temps où le pauvre savait se tenir. On lui connaissait quelque dignité, à proportion notamment de sa faculté à dresser des barricades ou botter l’arrière-train des politiciens véreux qui dépassaient les bornes. Les temps ont changé. En France par exemple, les classes populaires (les plus modestes d’entre nous disent les jésuites vaniteux) ont franchement basculé vers la droite depuis le milieu des années 90. Des vieux bastions ouvriers sont tombés. Les explications ne manquent pas sur le sujet, à commencer par l’incurie criante des partis politiques de gauche, le délitement de la conscience de classe, l’angoissante mondialisation, etc. En nous proposant la généalogie minutieuse d’un phénomène qui a d’abord touché les Etats-Unis, Thomas Frank nous enseigne beaucoup sur les mécanismes de l’opinion public. Il se penche plus particulièrement sur son Kansas natal, pionnier en matière de reconversion idéologique. L’histoire de cet état, en guerre dès l’origine contre les états esclavagistes voisins, recèle des « bouffées régulières de gauchisme ». Il fut notamment le berceau du Populisme, mouvement de fermiers radicalisés dénonçant la libre concurrence qui les paupérisait. Leurs meneurs incitaient à « cultiver moins de maïs et plus de colère » ! Puis les nord-américains aiment à considérer cette région comme un concentré des valeurs « authentiques » des Etats-Unis, leur « France d’en-bas » en quelque sorte. Or en quelques décennies, l’état a vu se développer et s’étendre un conservatisme enragé qui a rapidement essaimé à l’échelle du pays et même au-delà. Dans un contexte de crise économique, l’amertume populaire s’est reportée, sous l’influence des conservateurs locaux, sur des thèmes d’ordre culturel : l’avortement, la théorie de l’évolution, la liberté d’acheter des armes à feux etc. En un temps record, le pays s’est mobilisé exclusivement sur ces questions, établissant une typologie simpliste de la population : d’un côté une Amérique « authentique », rouge, républicaine, celle du Midwest, caractérisée par un système de valeurs immuables (simplicité, virilité, religion, en gros). Cette brave Amérique de western serait menacée par une « élite » bleue, libérale, celle des côtes, arrogante, jouisseuse, dépravée. Cette représentation est poussée très loin par ses adeptes et Thomas Frank excelle à énumérer les tares sociologiques prêtées aux « bleus » : ils sont riches et snob au point d’acheter des livres (français, même, parfois !), de préférer le café latte au café normal, les sushis au steak, méprisent le stock-car et écrivent dans le New York Times. Pourtant, ayant flairé l’aubaine, ce sont les républicains qui tiennent les rênes. Et ils ne se privent pas d’appliquer des politiques économiques qui accentuent la paupérisation du Kansas. Dans de nombreuses villes de l’état (Emporia Wichita, Garden City) la déréglementation vire au désastre après les raids carnassiers de quelques entreprises qui repartent avec la caisse sous le bras. Malgré cela, la réaction gagne du terrain, l’activisme et l’exaltation s’accentuent. Puis la religion s’en mêle. On entend le président du parti républicain d’un comté présenter ainsi son programme : « Je suis chrétien et mon objectif premier est de bâtir le Royaume de Dieu. ». Les libéraux sont réputés vouloir interdire la Bible. Un vaste mouvement de pensée conteste Vatican II, ce mai 68 en soutane. Un certain David Bawden, ayant à fond étudié le droit canon dans sa ferme familiale, conclut en l’illégitimité de Jean-Paul II. Ni une ni deux, il se fait élire Pape par sa famille et quelques proches : Michael Ier du Kansas. Le plus étonnant est peut-être que les républicains au pouvoir n’entreprennent aucune réforme culturelle d’envergure. Massivement élus pour combattre l’avortement ou moraliser la télévision, ils justifient leur inaction par la contagion invisible des idées libérales ! Ils se contentent finalement de servir la soupe à leurs amis industriels. Le peuple souffre et exige encore moins d’impôts et de services public, moins de protection sociale et plus d’aide aux entreprises : « Tout ce que demande aujourd’hui le Kansas, c’est qu’on lui donne un petit coup de main pour se clouer à [sa] croix d’or. » Bien entendu, rien de tout cela ne serait possible sans le concours du camp d’en face. Les Démocrates semblent avoir renoncé à ramener les questions économiques sur le devant de la scène, questions dans lesquelles ils puisaient pourtant toute leur crédibilité pour parler aux perdants du libre-marché. Ce faisant, ils finissent par ressembler à la caricature qu’en présentent les conservateurs. Thomas Frank décrit cet extrémisme tragique avec tous les talents du pamphlétaire, comme lorsqu’il raconte l’histoire de cette petite secrétaire expliquant à son patron républicain qu’elle ne voterait pas pour lui parce qu’il n’est pas suffisamment anti-avortement. Il montre bien comment l’amertume, la logique du complot, et le vote du citoyen contre ses propres intérêts s’alimentent en cercle fermé : « La Récrimination sans fond nous requinque. Elle n’offre pas de solution mais elle nous rappelle simplement que nous ne pouvons jamais gagner. ». Une préface de Serge Halimi vient établir quelques parallèles avec la situation française. Nicolas Sarkozy a innové en appliquant en France la recette éprouvée du Kansas : mise en avant des thèmes culturels (avec cet invraisemblable débat sur les valeurs de mai 68), représentation binaire d’un pays divisé entre ses élites et les « vrais gens » (Johnny ? Bigard ?), posture de victimisation (voir le discours du 6 mai) et d’indignation permanente. Cette stratégie a payé électoralement. Socialement par contre, ce sont les pauvres qui paient. Les prochaines présidentielles américaines nous renseigneront sur leur capacité à réagir. http://www.sitartmag.com/tfrank.htm Jean-Baptiste Monnat
Sitartmag,
février 2008
Dans son dernier ouvrage, Thomas Frank délivre le portrait d’une Amérique en proie à un populisme d’un nouveau genre. Une analyse qui pourrait bien nous servir de leçon… Bienvenue au Kansas. C’est ici, dans les environs de Wichita, Kansas city, Mission Hills, que se joue peut-être le grand roman d’anticipation de l’Amérique néolibérale. C’est en tout cas, à écouter Thomas Frank, natif de la région, une très réelle fracture du continent. Rien de très géographique dans cette faille, à part peut-être un hasard, celui des grandes plaines du Midwest balayées par « le vent qui rend fou », celui d’une région trop éloignée des deux côtes pour leur ressembler. Car on est bien loin de New York la flamboyante, patrie des avant-gardes culturelles et de la finance mondiale. Bien loi aussi de Los Angeles la dingue et de San Francisco la libérée. On est au milieu, c’est tout, au cœur d’une Amérique globalisée, à un endroit où justement on ne se reconnaît pas dans le portrait que l’Europe, le monde entier peut observer au prisme des grandes interfaces économiques, politiques et culturelles que sont ses mégalopoles côtières. Perte de vitesse et frustration Plongée dans le phénomène populiste lire l’intégralité sur http://www.marianne2.fr/Pourquoi-les-pauvres-votent-a-droite_a83201.html Jerome Sage
Marianne 2,
26/01/2008
Enquête sur le mystère des Grandes Plaines
Pour comprendre le basculement d’un Etat historiquement progressiste du Kansas, le journaliste Thomas Frank est parti enquêter sur les stratégies politiques locales des néoconservateurs du Middle-West.
Recensé : Thomas Frank, Whats’s the Matter With Kansas ? How conservatives won the heart of America, Metropolitan Books, New York, 2004. Pour beaucoup de Démocrates, la réélection de Bush en novembre 2004, demeure un mystère. Car c’est avant tout au compte de l’Amérique des employés, des ouvriers, des agriculteurs qu’il faut mettre cette nouvelle victoire. Dans la pléthore des analyses qui tentent de comprendre et, plus souvent, déplorent le retournement d’un électorat historiquement acquis aux libéraux, un livre se distingue. Considéré par certains comme l’un des meilleurs essais politiques des dix dernières années, What’s the Matter with Kansas ? se caractérise en effet par un ton et une démarche qui rompent avec le style de l’analyse politique classique. L’argument de Thomas Frank, journaliste engagé à gauche et dont la notoriété n’est plus à faire, n’est pas vraiment nouveau. Il s’agit de montrer comment les conservateurs sont parvenus à recruter un nombre croissant d’électeurs dans une frange de la population qui constitue pourtant la première victime de leur politique. Mais le mérite de l’auteur, et sans doute l’une des raisons de son succès, vient de ce qu’il offre, à travers l’étude aussi minutieuse que caustique du cas du Kansas, une exemplification saisissante de ce paradoxe. Loin des discours théoriques abstraits, Frank s’emploie à donner corps à « la grande réaction », cette poussée conservatrice radicale qui a, peu à peu, balayé le passé progressiste de cet Etat du cœur du Middle West. Il y a un siècle en effet, le Kansas était en pointe dans la lutte pour les droits sociaux et économiques, connus pour la puissance de ses syndicats, parfois même moqué pour son radicalisme politique. En établissant systématiquement un parallèle entre hier et aujourd’hui, Frank montre ainsi que la seule chose que les habitants du Kansas aient conservé de ce passé mouvementé, est ce goût de l’excès aujourd’hui tourné vers des horizons résolument différents. Le désir de révolte est bien là, mais alors qu’il nourrissait autrefois la lutte pour l’abolition de l’esclavage, il alimente aujourd’hui la lutte contre le droit à l’avortement. Là se trouve le « mystère des grandes plaines » : « ici, la logique du mécontentement pousse dans une direction unique : à droite, encore à droite, et toujours plus à droite... L’Etat est en rébellion, prêt à prendre les armes. Simplement ces armes sont dirigées très loin du coupable ». Car les coupables, pour Frank, ce sont les grandes entreprises, l’industrie agro-alimentaire ou la politique économique ultra-libérale du gouvernement qui ne cessent de rogner les protections des petits agriculteurs et ont progressivement plongé l’Etat dans le marasme économique et social. Mais pour les habitants du Kansas il n’en est rien. Les coupables sont bien plutôt les « libéraux », cette élite urbaine et arrogante, dépeinte par l’essayiste conservatrice Ann Coulter, et qui viserait à imposer, par le biais de médias transformés en outils de propagande, une idéologie contraire aux valeurs de l’Amérique « authentique ». Les raisons de la crise ne sont pas matérielles ou économiques, mais culturelles et morales, tout comme la crise elle-même. Rien ne sert donc d’incriminer les élites économiques, grandes absentes du discours conservateur. D’ailleurs l’économie n’est-elle pas « naturelle » ? Et la richesse, comme la pauvreté, ne dépendent-elles pas de Dieu ? De l’enquête de Frank, ressortent finalement une galerie de portraits étonnants, deux constats et deux interrogations. Premier constat : malgré des motivations et des profils sociologiques étonnamment différents, les électeurs conservateurs ont en commun de tenir à des combats qui ne trouvent plus d’échos ni au sein du parti Démocrate ni dans le camp des Républicains modérés : c’est une immense campagne de lutte contre l’avortement qui a constitué en 1991, le point de départ de la vague conservatrice. Et ce combat reste d’actualité car il y a peu de chances que la Cour Suprême revienne un jour sur le jugement de 1973 qui l’autorisait (Roe v. Wade). Or, c’est bien ce qu’ont compris les conservateurs. Non contents d’avoir évacuer l’économique du domaine d’action légitime du politique, ils se sont spécialisés dans la défense des causes perdues, alimentant sans cesse un ressentiment et une logique de victimisation qui constituent leur carburant électoral. Mais, deuxième constat, cette rhétorique du maniement des utopies culturelles ne tourne pas à vide : lui correspond en effet une organisation de terrain sans failles, dont la mise en lumière constitue sans doute le point le plus intéressant du livre. Ainsi de la bataille stratégique qui a conduit l’aile conservatrice du Parti Républicain, au départ minoritaire, à prendre le pouvoir sur les modérés. Noyautage, stratégies de recrutement, relais dans le monde économique et associatif, leur ont permis progressivement de constituer une vraie base militante tout en se taillant une place de choix dans le monde des élites locales. Ainsi se côtoient, sous une même bannière, des politiciens opportunistes, des financiers véreux et, pour la plupart, des petits employés sûrs de contribuer à la réalisation du bien en aidant leur prochain par tous les moyens. Frank ne cache pas son incompréhension persistante devant la force de ce mouvement qui conduit ces citoyens à voter, avec une passion et une sincérité difficilement contestables, « contre leurs propres intérêts ». Mais peut-être cette incompréhension tient-elle à la simplicité du présupposé de départ : on est, selon Frank, en présence d’une lutte des classes, mais d’une lutte des classes masquée sous les traits de la guerre culturelle, d’une « lutte des classe inversée » consistant dans l’alliance inédite des « petits peuples » et du grand capital, au dépens des premiers, au profit du second. Pour autant, les enjeux culturels et symboliques sont-ils réellement réductibles à des enjeux économiques ? Suffirait-il que les citoyens « comprennent » la relation des conservateurs et du big business, pour que, enfin délivrés de leur aveuglement, ils rentrent dans le droit chemin électoral, c’est-à-dire votent pour un parti Démocrate qui par ailleurs défend le droit à l’avortement et le mariage homosexuel ? Jusqu’ici rien ne permet de le dire. Mais compter sur une telle révélation pour inverser la tendance pourrait justifier l’économie d’une réflexion de fond sur les institutions et les pratiques démocratiques, sur la façon de représenter la diversité d’un électorat décidément complexe. Marie Garrau
la vie des idées n°4,
juillet/août 2005
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