ISBN : 9782748901634
256 pages
11 x 17 cm
13.00 euros
16 pages de photographies de Xavier Montanyà et Philippe Lespinasse
Le Nigeria, premier partenaire commercial de la France en Afrique subsaharienne, est un cas extrême mais exemplaire pour saisir l’ampleur du désastre engendré par l’extraction intensive des ressources naturelles dans les pays africains, et identifier ses causes, ses acteurs et ses enjeux. Pour l’écrivain nigérian Wole Soyinka « Le monde doit comprendre que le combustible qui fait fonctionner ses industries est le sang de notre peuple. ».
> Télécharger le dossier de presse réalisé par Survie
> Écouter la rencontre avec l’auteur à la librairie Terra Nova le 23 octobre 2012.
> Écouter la rencontre avec le traducteur organisée par le groupe Amnesty International de Versailles le 24 novembre 2012.
***
Depuis la découverte du pétrole dans le sous-sol du Delta, les compagnies pétrolières comme Shell, Agip, Total, Texaco ou Chevron pratiquent impunément le torchage du gaz dans l’atmosphère, une pratique aussi appelée « gas flaring ». Lorsqu’on extrait le pétrole, il sort du brut mélangé à de l’eau et du gaz. Et l’or noir du Delta contient une grande quantité de gaz naturel associé, dont plus de la moitié est ainsi brûlée à l’extraction. Ce gaz pourrait être stocké ou expédié vers une centrale afin de couvrir les besoins énergétiques du pays, ou simplement être réinjecté dans le sol. Mais toutes ces pratiques demanderaient un investissement économique que les multinationales n’ont jamais été disposées à faire. Démontrant un mépris absolu pour la santé des personnes et pour l’environnement, elles ont depuis toujours opté pour le torchage. Cela ne leur coûte pas un centime. En revanche, les conséquences sont terribles pour les écosystèmes et les habitants du Delta, pour leurs récoltes comme pour l’air qu’ils respirent. Le Nigeria est selon la Banque mondiale la deuxième nation derrière la Russie au triste classement des nations émettrices de gaz torchés, ce qui fait du Delta du Niger une des plus grandes sources d’émission de gaz à effet de serre de la planète, avec soixante millions de tonnes de CO2 rejetés dans l’atmosphère chaque année, soit 13 % du total mondial. Un apport fatal au réchauffement global.
Les déversements ou les fuites de pétrole constituent l’autre cause fondamentale de la destruction de l’environnement. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’il y en ait. Ainsi, chaque année depuis cinquante ans, la population du Delta subit des déversements de pétrole d’un volume de quarante deux milles tonnes de pétrole, une quantité de pétrole équivalente à c elle qui s’est échappée de l’Exxon Valdez dans les eaux de l’Alaska en 1989.
Le délai de réparation des avaries et des opérations de nettoyage aggrave le problème. Cette lenteur est souvent due aux intérêts économiques, qui passent toujours avant le respect de l’environnement et des droits humains. Pourquoi ? On peut considérer, selon une étude d’Amnesty International basée sur des rapports juridiques et des évaluations légales et scientifiques, que « les déversements sont la conséquence de la corrosion des oléoducs et des pipelines, de la maintenance déficiente des infrastructures, des fuites pendant le traitement du pétrole dans les raffineries, d’erreurs humaines, et, quelquefois, du vandalisme ou du vol ». La stratégie des compagnies est cependant d’attribuer systématiquement les fuites au sabotage. Ce que dénoncent les communautés locales, qui y voient une excuse pour ne pas verser d’indemnisations.
L’activité des groupes armés et des voleurs de pétrole est certes un fait avéré. Il est aussi arrivé que des gens provoquent une fuite dans le but de toucher une indemnisation. La question est : combien de déversements sont dus à des actes de sabotage, et combien à une défaillance technique ou à la vieillesse des équipements ? Je prendrai bientôt connaissance d’un des cas où, après expertise technique, un juge donna raison à la communauté : celui du village de Bodo, en Ogoni.
| Consulter | SUR LES ONDES | Interview de Mauro Braulio | RFI, 15/11/2012 |
| Consulter | Compte rendu | Sylvain Allemand | Alternatives économiques, février 2013 |
| Consulter | Compt-rendu | JP | S!lence, février 2013 |
| Consulter | De l’inconvénient d’être Nigerian | Nestor Potkine | Divergences n°33, décembre/janvier 2013 |
| Consulter | Compte-rendu | F. F. | Kaële Magazine n° 95, 04/12/2012 |
| Consulter | Compte-rendu | N'autre école, décembre 2012 | |
| Consulter | Compte-rendu | Christophe Goby | Le Monde diplomatique, novembre 2012 |
| Consulter | Nigeria : la Total | Cuervo | Alternative libertaire n°222, novembre 2012 |
| Consulter | Si loin, si proche : les pays de l’or noir | La Seiche, novembre 2012 | |
| Consulter | Compte-rendu | L'Écologiste, automne 2012 | |
| Consulter | Dans le delta du Niger, la guerre comme mode de gestion | Jean Chatain | L'Humanité, 19/10/2012 |
| Consulter | Compte-rendu | Patsy | Le Monde comme il va, 14/09/2012 |
| Consulter | Sang à la pompe | B. C. | La Décroissance n°93, octobre 2012 |
| Consulter | Compte-rendu | Odile Tobner | Billets d'Afrique n°216, septembre 2012 |
| Consulter | Compte-rendu | Anna Roig | Le Monde diplomatique (Espagne), février 2012 |
| Consulter | Le pétrole du Nigeria est extrait avec violence | Interview de Marta Monedero | Avui, 16/07/2011 |
| Consulter | "De loin, je vois plus clair sur ce qu'il se passe ici" | Interview de Xavier Theros | El país, 14/07/2011 |
Bien que parmi les tout premiers producteurs de brut, de surcroît le plus précieux qui soit, le Nigeria s’enfonce dans la corruption et la pauvreté. Sa propre population est astreinte au marché noir pour se procurer un carburant de piètre qualité. Sans compter les atteintes à l’environnement causées par des décennies de pollution. La faute aux compagnies pétrolières (Shell en tête), à l’Etat fantôme nigérian comme aux puissances occidentales (dont les Etats-Unis et l’Espagne qui importent respectivement 40 % et 25 % de ce pétrole). Mais aussi la faute aux médias dont l’auteur, journaliste, pointe l’indifférence, jusqu’aux révélations de Wikileaks. On se rassure comme on peut, en constatant que, depuis quelques années, les sanctions de la justice internationale commencent à tomber. Même la compagnie Shell s’est fendue d’excuses. De là à changer ses méthodes…
Mais Royal Dutch Shell (« Royal » parce que les reines d’Angleterre et des Pays-Bas sont d’importantes actionnaires) est venu, a vu, a vaincu. Superficie du delta du Niger : 70 000 km². Superficie des installations pétrolières de Shell : 31 000 km². Depuis que Shell tire du pétrole de l’Ogoni, la vie des habitants de l’Ogoni est une mort lente. Oh certes, leur mort s’accélère de temps en temps, lorsqu’il leur arrive d’avoir l’idée malséante de se rebeller contre Shell : en ce cas, la police nigériane, l’armée nigériane, et une foule de milices aussi mal identifiées que bien payées les tirent comme des lapins, s’ils ont de la chance. S’ils n’ont pas de chance, torture et viol épicent la battue.
Pourquoi une « mort lente » ? Vous avez vu une photographie de ces champs pétrolifères avec ces torchères brûlant le gaz que les compagnies pétrolières ne jugent pas rentable d’utiliser. Vous avez deviné la hauteur de la torchère, la hauteur de la flamme (deux étages d’immeuble). Voudriez-vous habiter dessous ? Si vous êtes une famille de l’Ogoni, vous n’habiterez pas dessous. Mais à côté. Car Shell n’a pas voulu gaspiller l’argent de Leurs Majestés en élevant ses torchères. Elles brûlent donc au ras du sol. Il y en a des centaines, et l’Ogoni a la densité d’habitation rurale la plus élevée du monde, 571 habitants au km². Seul avantage, cela engendre tellement de tuyauteries au sol (on sait qu’il y a 6000 km d’oléoducs, au-dessus du sol ) que certaines ménagères font cuire le frichti familial sur les plus chaudes de ces tuyauteries.
Ces incendies permanents sont bruyants, ce qui a le grand avantage de permettre d’oublier le chant des oiseaux, si agaçant parfois.
Notez par ailleurs que ces torchères et leurs flammes immenses contribuent à élever notablement la température autour d’elles, un avantage certain en pleine zone équatoriale. Un petit pays charmant. Très joli par surcroît, grâce à ces merveilleuses irisations que créent les produits pétroliers mélangés à l’eau. Or l’Ogoni, qui occupe un immense delta, est un pays de marécage. Le pétrole, le kérosène, l’essence, etc. qui s’y répandent y coulent partout. En particulier dans les zones ancestrales de pêche. Pas d’inquiétude, le poisson au goudron constitue le chef-d’œuvre de la gastronomie ogonienne, tous les connaisseurs l’assurent.
Un peu de statistiques au sujet du poisson au goudron ? Voilà : « Il s’y déverse chaque année [dans les eaux du Delta] depuis maintenant cinquante ans une quantité de pétrole équivalente à celle qui s’est échappée de l’Exxon Valdez. […] En 1989, l’Exxon Valdez a déversé environ 40 000 tonnes de pétrole brut dans les eaux de l’Alaska. Dans le delta du Niger, en cinq décennies, deux millions de tonnes de brut se sont ainsi répandues dans la nature. […] À côté du désastre écologique (dévastation des cultures, des rivières, des mers et des forêts, etc.) il faut ajouter les conséquences en termes de vies humaines, de maladies, ainsi que la corruption, la violence et la répression que génère une situation aussi extrême et complexe ». Ce texte est tiré du terrible livre de Xavier Montanyà, L’Or noir du Nigéria, pillages, ravages écologiques et résistances (Agone/Survie).
Pour disposer d’un terme de comparaison, je n’ai rien lu d’aussi apocalyptique depuis La Supplication de Svetlana Alexievitch sur Tchernobyl.
Il enquête sur une terre de violences et de pollution écologique avancée. La violence c’est ce cocktail explosif qui mélange la plupart des grandes problématiques actuelles : sécurité alimentaire et énergétique, destruction écologique, violation des droits humains, corruption, lutte armée, activisme politique, tueries militaires et justice internationale. Dans cette partie du Nigeria, les multinationales exploitent le sous-sol riche en gaz et en pétrole, sans considération pour la nature et les populations autochtones. Selon le rapport d’Amnesty international élaboré en 2006 cité par l’auteur, en cinquante ans, deux millions de tonnes de brut se sont répandues dans cette partie du monde, dans le silence médiatique le plus assourdissant. Pourquoi ? « Il faut sans doute prendre en compte le fait que 40 % du pétrole importé par les États-Unis, 25 % de celui importé par l’Espagne, 5 % de celui importé par la France proviennent de là. » Il n’y a pas que l’extraction du pétrole qui pollue, le gas flaring (torchage en français) est l’autre fléau du delta. Illégal depuis 1984 au Nigeria, il continue pourtant à sévir avec des conséquences désastreuses pour tous. Explications : à l’extraction du pétrole sort du brut mélangé à de l’eau et du gaz. Ce gaz est brûlé et perdu alors qu’il pourrait être utilisé pour les besoins énergétiques du pays, mais cela demanderait des investissements coûteux « que les multinationales n’ont jamais été disposées à faire » constate le journaliste. Par ailleurs le sous-sol du delta contient de grandes quantités de gaz naturel (non associé au brut), plus propre et plus économique à extraire et commercialiser.
C’est ainsi que le Nigeria est devenu selon la Banque mondiale la deuxième nation émettrice de gaz torchés, « avec soixante millions de tonnes de CO2 rejetés dans l’atmosphère chaque année, soit 13 % du total mondial [...] » Les conséquences ? Kentebe Abiaridor, chargé de projets pour Les Amis de la Terre Nigeria raconte le bruit permanent, la hausse de la température dans les villages proches des flammes, l’absence d’obscurité la nuit, les pluies acides, les maladies respiratoires, dermatologiques, les cancers etc. Les communautés locales, selon la loi nigériane, n’ont aucun droit sur les ressources énergétiques de leurs territoires. D’ailleurs plus de 70 % des habitants du Niger vivent sous le seuil de pauvreté et les richesses du pétrole ne vont qu’à 1 % de la population. Parmi les peuples du Nigeria, l’ethnie des Ogonis concentre les injustices. Xavier Montanyà s’attache à démontrer comment tout est fait pour confisquer l’argent du pétrole, au détriment du développement des régions productrices. Il rend compte de ses investigations sur place au contact avec la souffrance des citoyens du delta, au pied des pipelines, dans les mangroves et les bistrots. Il dénonce les compagnies pétrolières qui s’opposent à la promulgation de lois en faveur des peuples et de l’environnement et collaborent avec des gouvernements corrompus et sanguinaires. Tôt ou tard, écrit-il, elles devront « accepter de se présenter devant la justice pour répondre de leurs actes [...] ». Le pays est au bord de la guerre civile, mais des voix s’élèvent, des mouvements politiques intérieurs s’organisent.
En janvier 2012, une grève générale contre le doublement du prix de l’essence (une mesure adoptée après la visite de la directrice du FMI Christine Lagarde) avait laissé entrevoir un autre avenir que celui imposé par les compagnies pétrolières soupçonnées de financer les groupes armées (voir l’enquête de l’ONG britannique Plateform, Counting the Cost : corporations and human rights abuses in the Niger Delta, octobre 2011. Rapport en anglais : platformlondon.org). La solution, insiste l’auteur, implique la mobilisation d’acteurs locaux, nationaux et internationaux. Les investigations du journaliste ne font pas que briser le silence, elles font aussi le lien entre le sang des uns et le reste du monde.
Lire l’article sur le site du Monde diplomatique
Ancienne « côte des esclaves », le Nigéria devient la proie des convoitises britanniques dès 1841. Jusqu’à la guerre du Biafra (1967–70) c’est l’Angleterre qui est le fer de lance des intérêts occidentaux dans le delta du Niger.
Quelques trois millions de morts et cinq millions de réfugiés plus tard, les généreux donateurs en armes et argent (France, GB, USA) de chacun des deux camps peuvent se partager la manne pétrolière, le « light sweet crude oil »3 du delta – le meilleur pétrole du monde. On inaugure au passage (merci M. Kouchner) la nouvelle équation : guerre + humanitaire = néocolonialisme.
L’histoire est toujours la même : procès désespéré contre Shell (ou Repsoil, ou Total, ou Exxon…) à la Cour internationale de la Haye, assassinats politico-maffieux, massacres par l’armée… De quoi se plaignent-ils ? Du déversement dans le delta de l’équivalent de l’Amoco Cadiz chaque année, de la mort de tout ce qui vit, hommes, bêtes et plantes, des torchères qui relâchent dans l’atmosphère des tonnes de gaz provoquant des maladies respiratoires chroniques, et représentant 15 % de l’effet de serre mondial.
SHELL IS HELL
Ils se plaignent de ne plus pouvoir vivre dans leur propre pays, de multiplier les recours en justice, les manifs, les communiqués. Les pétroliers promettent écoles, dédommagements, assainissement des sites, captation des gaz… Rien n’a jamais été fait.
En 1990, l’ethnie des Ogoni mène une lutte non-violente pour faire valoir ses droits à la survie. Autour du personnage emblématique de Ken Saro-Wiwa, elle élabore même la première déclaration des droits en terre africaine, largement articulée autour de la question écologique. Ce mouvement, le Mosop4, va réclamer 10 milliards de dollars de dédommagements à Shell, et mettre 300 000 personnes dans la rue, amenuisant les revenus pétroliers de la région. Le pouvoir finit par comprendre le message : des dizaines de morts, trente villages détruits, exécution du leader avec huit autres camarades en 1995.
Le delta va s’embraser, Les Ijaw, l’autre grande ethnie de la région, mènent une guérilla terriblement efficace contre les pétroliers divisant par deux la production en quelques années. Enfants du delta, ils frappent partout, et de manière spectaculaire. Recouverts de peintures et d’amulettes, mystiques, mais aussi pénétrés d’une réelle conscience politique, les multiples groupes qui vivent dans le delta vont créer une « organisation parapluie », le Mend5. Il veut l’émancipation des peuples du delta, en visant une forme fédéraliste (floue) d’organisation. Si la stratégie est unifiée, la tactique reste autonome : au contraire de l’Ira ou de l’ETA par exemple, il refuse de se doter d’un porte-parole, d’une branche organisationnelle.
En 2009, le Mend dépose les armes et accepte une amnistie. Celle-ci est en panne depuis 2010, puisque les exactions, les spoliations de terres, les milices privées ou gouvernementales continuent de tuer, tout comme la nature continue d’être ravagée (60 % des terres sont impropres à la culture).
En embuscade, les maîtres étasuniens et européens font et défont les gouvernements du Nigeria, ce pays de tous les records de misère, de criminalité et de destruction écologique. Il a été question de prêter des Marines au président Goodluck Jonathan pris entre résurgence de la lutte armée et rébellion musulmane au Nord.
En attendant, les pêcheurs du delta ont beau s’éloigner des côtes, leurs filets ne remontent rien des fonds contaminés.
1 Grand musicien et activiste nigérian.
2 L’essentiel de cet article s’appuie sur : L’or noir du Nigeria de Xavier Montonya. éd Agone.
3 Pétrole brut, léger et doux, contenant pest d’impureté, très facile à raffiner. Le Nigéria en est le principal producteur.
4 Le Mosop : Movement for the Survival of the Ogoni Peuple.
5 Mend : Movement of Emancipation of the Niger Delta.
Ce fut d’abord la guerre du Biafra (1967–1970) où Grande-Bretagne et France s’affrontèrent indirectement. Durant les années quatre-vingt-dix, la lutte pacifique du peuple Ogoni fut écrasée dans le sang, son crépuscule étant marqué par la pendaison de l’écrivain militant Ken Saro-Wiwa avec huit de ses camarades. La répression se déplaça ensuite à l’encontre du peuple Ijaw, coupable de revendications jugées déplaisantes par Shell, Total et consorts. Parallèlement, le delta basculait dans le chaos avec la multiplication de groupes armés, pratiquant parfois la piraterie et surtout le sabotage des infrastructures pétrolières ; ce à quoi les trusts concernés ripostèrent en impulsant des groupes armés adverses, vivant carrément du banditisme, l’impunité leur étant acquise. Aujourd’hui, on en arrive à une situation qui n’est pas sans évoquer celle qui ensanglanta, des années durant, le Liberia et la Sierra Leone : la guerre comme mode de gestion économique.
Lire l’article sur le site de l’Humanité.
Lire la suite de l’article sur le blog Le Monde comme il va
Le delta du Niger est le deuxième plus grand delta du monde. Depuis la nuit des temps un delta est un lieu béni, du fait de la fécondité de ses terres alluviales, régulièrement irriguées par les crues du fleuve. Il appartenait au XXe siècle et à la civilisation occidentale d’en faire un lieu de damnation. « The flares of Shell are the flames of hell », dit une chanson Ogoni. Depuis qu’on a découvert dans ce delta un pétrole de très grande qualité, le désastre a commencé pour la population.
L’exploitation s’est faite voracement dans le plus grand mépris des lieux et des habitants, avec la seule recherche du profit maximum. Il y a le scandale du « torchage » des gaz. L’extraction du pétrole s’accompagne d’émission de gaz.
Comme il faudrait des investissements pour capter ce gaz, les compagnies préfèrent le brûler. Ainsi est dilapidée cette ressources énergétique non renouvelable. Elle sert seulement à faire du site du delta le lieu où la couche d’ozone terrestre est la plus détruite. Les retombées du torchage se font en pluies acides qui détruisent la végétation et stérilisent la terre la plus féconde de la planète.
La population sur place est toujours privée d’eau, d’électricité, d’éducation et de soins de santé. Qu’importe puisque Shell et compagnie y trouvent leur compte.
Il y a le scandale des fuites de pétrole. Chaque année des millions de tonnes de brut se déversent sur les terres du delta. Les fuites sur les pipeline sont occasionnées par le manque d’entretien et de surveillance de l’acheminement. Les villages pataugent littéralement dans l’huile qui suinte des canalisations qui les traversent. C’est le plus grand désastre écologique du monde, bien avant ceux qui se sont produits en Alaska, dans le golfe du Mexique ou sur les côtes bretonnes. Toute la faune et la flore disparaît et les gens meurent sur leur terre devenue invivable.
Mais malheur à ceux qui s’opposent au rouleau compresseur du profit. Ken Saro Wiwa, écrivain, poète, a été exécuté par pendaison le 10 novembre 1995, pour ses actions de défense du peuple Ogoni, avec le MOSOP ((MOvement for the Survival of the Ogoni People).
Le delta du Niger est aussi le théâtre d’une lutte de libération, avec le MEND (Movement for the Emancipation of the Niger Delta). Les combattants pratiquent des prises d’otages de techniciens étrangers travaillant sur les sites d’extraction. L’insécurité caractérise maintenant toute la région, sinistre retombée des profits évaporés via les paradis fiscaux au profit des compagnies étrangères et de l’oligarchie corrompue qui gouverne l’État.
Combien de temps cette criminelle exploitation pourra-t-elle se poursuivre dans une totale impunité ? Tant que le monde se bouchera les yeux et les oreilles devant tant de violence faite aux peuples engagés dans un affrontement tellement inégal.
Traduction des éditeurs
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris d’un pays avec tant d’inégalités ?
Qu’en bonne partie cela est invisible. L’information sur le Nigeria arrive dans la presse anglo-saxonne au compte-goutte, mais chez nous elle passe inaperçue, alors qu’il s’agit d’un important producteur de pétrole. En 2007, le Nigeria représentait 40 % du pétrole importé aux États-Unis, et 25 % des importations espagnoles.
D’où viennent les inégalités ?
Les gens sont à la limite de la survie, surtout au sud, dans le delta du Niger. En principe tout le monde est d’accord avec ces faits : une pauvreté extrême, des pétroliers qui ne donnent pas de travail aux nigérians, où le peu qui en obtiennent viennent du nord du pays, crimes écologiques… Devant cette situation, certains jeunes optent pour des recours en justice, d’autres ne font rien, et un troisième groupe choisit la voie armée, qui est complexe. Mais la police ne défend pas les citoyens et la répression des violences est très forte.
Qu’est-ce qui provoque la violence ?
Les Ogonis, dans les années 1990, organisaient des manifestations pacifiques pour sensibiliser les gens aux préjudices causés par les multinationales du pétrole, mais des politiciens ont armé des bandes de jeunes afin qu’ils intimident leurs rivaux, et la spirale de la violence a cru jusqu’à l’extrême, avec des actes que l’on peut qualifier de génocide, sans doute à l’instigation de la police, les enquêtes sont encore en cours.
On dit que le sud est chrétien, animiste, et nationaliste, en opposition au nord, qui est musulman ?
Oui, bien que au fond tout le monde est animiste. Le sud a peut-être une structure plus républicaine que le nord, il fonctionne de manière associative. Si on les maltraite, c’est parce qu’ils détiennent la richesse. Certains jeunes qui avaient rendu les armes suite à une amnistie me disaient : « Mes parents étaient des pêcheurs et maintenant pour pêcher il faut aller à cent kilomètres, et à côté de notre maison, il y a une installation pétrolière avec des terrains de tennis, alors que nous n’avons ni eau ni électricité ». Dans un pays si riche en pétrole et si inégalitaire, il est naturel que la crispation s’accentue.
La responsabilité de la violence incombe donc aux firmes pétrolières ?
Le paradoxe est que la richesse naturelle du sud a engendré ce magma de violence parce que le pétrole est extrait avec violence. Dans un monde idéal, les bénéfices seraient répartis plus équitablement. On extrait aussi du pétrole au Danemark, et cela n’arrive pas.
Les firmes pétrolières ont-elles des sécurités privées ?
Oui, mais souvent la sécurité est mixte car les multinationales opèrent en association avec l’État.
Un des grand business est le vol de pétrole.
La contrebande se fait depuis le haut, elle est contrôlée par les militaires et une élite corrompue, bien que quelques jeunes perforent aussi des oléoducs et soient présents sur le marché noir.
Quel peut être le futur du Nigeria ?
Après des années de cynisme, il y a un petit espoir, car Jonathan Goodluck a gagné les élections. C’est la première fois qu’il y a un président du sud, et s’il met en œuvre des solutions contre l’injustice, la violence et la répression, le pays ira de l’avant.
Traduction des éditeurs
Vous êtes allé au Cameroun, au Bénin, en Guinée Équatoriale, au Gabon, à Sao Tomé, et maintenant au Nigeria. Qu’y cherchiez vous ?
Mieux comprendre ce qu’il s’y passe. Ces pays se situent à l’arrière du décor qu’on nous montre en occident. Là-bas, on perçoit le conglomérat que forment les États, les multinationales et les mafias comme une seule chose. Comme a dit l’écrivain nigérian Chinua Achebe « L ’Afrique est à l’Europe comme le tableau à Dorian Gray, le support sur lequel le maître décharge ses propres défauts physiques et moraux ». Le continent continue d’être colonisé, mais d’une autre manière. Avant, les métropoles construisaient des routes, des écoles et des hôpitaux ; désormais, l’exploitation est la même, mais sans aucune responsabilité devant la population.
Votre autre grand centre d’intérêt est le franquisme. Peut-on comparer ce qu’il se passe en Afrique avec ce qu’il s’est passé en Espagne il y a quelques décennies ?
La barbarie s’éloigne, mais la violence des pouvoirs africains est parfaitement comparable à ceux des fascismes européens. Malgré cela, beaucoup de ces régimes sont médiatiquement invisibles. Le Nigeria est le pays le plus peuplé d’Afrique, avec 170 millions d’habitants et des réserves fabuleuses de pétrole. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit si difficile d’établir des frontière claires entre politique et criminalité, il y a tant à gagner. La police, leader en violation des droits humains, raquette des autobus entiers et les entreprises de sécurité privée agissent en marge de la législation internationale. Mais nous percevons ce pays comme un territoire sauvage et non comme ce qu’il est réellement : un État autoritaire qui réprime sa population.
Qu’avez vous appris au Nigeria ?
En 2006 l’explosion d’on oléoduc a fait 300 morts. La presse occidentale accusait les nigérians d’avoir percé des trous dans les oléoducs pour y voler du brut. Mais ceci n’était qu’un épisode de plus du désastre écologique qu’il s’y déroule : ces dernières 50 années, il s’écoule annuellement dans le delta du fleuve Niger une quantité de pétrole équivalente à la marée noire causée par le pétrolier Exxon Valdez. Il est plus rentable pour les multinationales de payer des amendes que de respecter les réglementations. Et elles sont tant infiltrées dans le gouvernement, qu’il est difficile d’identifier qui est qui. Si vous observez la couverture médiatique et les réponses politiques qui ont fait suite à la catastrophe pétrolière de 2010 dans le Golfe du Mexique, et que vous les comparez avec le cas du Nigeria, vous verrez que les catastrophes semblent d’importances différentes en fonction de l’endroit du monde où elles ont lieu.
N’est-ce pas un paradoxe que cela se passe dans ce pays si riche ?
C’est un paradoxe de notre temps. Des pays pauvres comme le Mozambique ont de meilleur perspectives d’avenir que le Congo ou le Nigeria, qui possèdent des richesses illimitées. Le Golfe de Guinée est en train de se convertir en lieu aussi important géostratégiquement que la péninsule arabe, dotée aussi de grandes réserves de pétrole. Mais là bas, elles ont servi à améliorer les conditions d’existence des gens. Aujourd’hui, le Nigeria est un des grands foyer de conflits, où se jouent des thèmes important pour l’avenir du monde : droits humains et sécurité énergétique, préservation de l’environnement, corruption, privatisation des armées, manipulation par les grands médias, ou encore activité mafieuse internationale.
Quelle est la réponse des populations autochtones ?
L’Afrique se mobilise. Il est même possible qu’elle soit en avance sur nous sur ce plan là. Dans le delta du Niger, il y a davantage de corruption et de chaos, mais les gens se bougent avec plus de courage qu’ici. En y allant on pense trouver une société désarticulée mais on découvre une jeunesse active qui crée de nouvelles plateformes pour défendre leurs droits. À côté de la tragédie, la population est très active. Et en ce qui concerne les luttes sociales, ils pourraient nous donner des leçons.
Traduction des éditeurs
