Parution : 16/02/2012
ISBN : 978-2-7489-0157-3 432 pages 11 x 18 cm 14.00 euros |
Sheldon Rampton - John Stauber
L’Industrie du mensonge
Relations publiques, lobbying & démocratie
Édition actualisée & complétée par Nicolas Chevassus-au-Louis & Thierry Discepolo
Traduit de l’anglais par Yves Coleman En examinant le monde des lobbyistes, ce livre dévoile l’ampleur des manipulations pour transformer l’« opinion publique » et conforter les intérêts des grands groupes industriels. Des espions aux journalistes opportunistes, en passant par des scientifiques peu regardants et de faux manifestants, l’industrie des relations publiques utilise tous les canaux possibles pour que seule puisse être diffusée l’information qui arrange ses clients – gouvernements et multinationales, producteurs d’énergie nucléaire ou de tabac, de technologies polluantes, etc.
À ceux qui utilisent les méthodes du lobbying pour redresser les injustices sociales, protéger l’environnement, promouvoir les droits des minorités, défendre les travailleurs ou œuvrer pour le bonheur de leur communauté, nous avons voulu montrer que c’est une illusion de croire que ces techniques sont « neutres ». Même si toutes les organisations écologistes du monde mettaient leurs ressources en commun, elles ne disposeraient jamais d’un budget de relations publiques équivalent à celui d’un seul fabricant de pesticides décidé à défendre ses intérêts. Journalistes d’investigation et militants, auteurs de plusieurs livres sur la responsabilité des relations publiques dans les dysfonctionnement de la démocratie, John Stauber et Sheldon Rampton ont collaboré à diverses organisations de défense des consommateurs et de l’environnement.
Une première édition de ce livre est parue en 2004 ; cette réactualisation est complétée d’études de cas issus de l’actualité et du territoire français. L’industrie des relations publiques orchestre également une grande partie des campagnes de certaines des associations qui font le siège du Congrès à Washington et des élus locaux. Contrairement aux associations authentiques, ces mouvements bidons sont suscités, contrôlés et financés par les multinationales. Philip Morris embaucha l’agence Burson-Marsteller (une des importantes sociétés de lobbying du monde) pour créer l’Alliance nationale des fumeurs afin de mobiliser ceux-ci et les organiser en un lobby « citoyen » qui défendrait « leurs droits »… de fumer. Dans un autre domaine, des consultants ont créé, afin de combattre les écologistes, des associations pseudo écologistes comme la Coalition pour la défense du climat mondial ou l’Alliance pour la protection des forêts de Colombie-Britannique. Pour justifier ce type d’activités, les agences-conseil affirment qu’elles souhaitent simplement participer au processus démocratique et contribuer au débat public. En réalité, elles soustraient la plupart de leurs activités au regard de tout un chacun. Cette invisibilité est l’un des outils des stratégies de manipulation des citoyens et du gouvernement. Comme le disait un professionnel du conseil : « La persuasion est, par définition, une activité subtile. La meilleure com’ ressemble à de l’info. Vous ne savez jamais exactement quand une agence de lobbying est efficace. Vous constaterez seulement que l’opinion est lentement en train de changer. » *** Ce qui frappe, c’est à quel point espionnage et infiltration peuvent dorénavant se mener indépendamment des États. Que le géant français de l’électricité EDF fasse pirater les ordinateurs de l’organisation écologiste Greenpeace (deux de ses dirigeants étaient, début 2011, renvoyés devant le tribunal correctionnel pour ces agissements) n’étonne guère vu la sensibilité de ses activités nucléaires. « Nous avons des contrats avec des sociétés spécialisées dans la veille médiatique : presse française, étrangère, blogs, sites écologistes, etc. Mais le renseignement en matière d’actes de malveillance et de terrorisme est du seul ressort des services de l’État. La protection des centrales nucléaires est assurée par la gendarmerie, l’armée de l’air et la marine nationale » expliquait ainsi peu après la révélation de cet espionnage le chef de la sécurité de la firme. À la question « Greenpeace est-il un sujet de préoccupation pour vous ? », il répondait « EDF intervient dans un secteur stratégique pour le pays et, à ce titre, est attentif à tous ceux qui s’intéressent à son activité. Nous avons un devoir de vigilance. Il est important de savoir, par exemple, si tel ou tel groupe se situe dans la radicalité ou l’opposition légale. Mais nous n’avons pas besoin de payer des hackers pour le savoir ! ». Peut-être naïvement convaincu par ces propos semblant de bon sens de la part d’une entreprise au chiffre d’affaire dépassant les 50 milliards d’euros, on fut donc étonné d’apprendre que ces basses œuvres avaient été déléguées moyennant 13 000 euros mensuels à la petite firme Kargus Consultant, qui employa pour hacker un autodidacte, pompier de formation. Ou que la firme suisse de sécurité informatique Securywise fut elle aussi, moyennant 45 000 euros annuels, sollicitée pour suivre le porte-parole du réseau Sortie du Nucléaire et enquêter sur la manière dont il avait pu se procurer certains documents confidentiels de l’entreprise. |
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Compte-rendu
D’abord parue en 2004, cette nouvelle édition de L’industrie du mensonge s’additionne d’études de cas françaises et d’une préface qui pose nettement le problème de la propagande : s’il faut vraiment d’une démocratie, il faut qu’elle soit contrôlée. Un puissant appareil d’information doit préserver les élites des classes populaires et contribuer à la liberté des entreprises, en maquillant leurs faits, gestes et paroles.Le lobbying – c’est de lui dont il s’agit – est un pur produit de la société « démocratique », chargé de poursuivre, comme aurait pu le dire Clausewitz, la guerre sociale et économique par d’autres moyens. Du sondage au groupe de pression, de la campagne publicitaire pour faire consommer ou pour faire écran, de l’élaboration de la législation à son encadrement au plus haut niveau étatique, les techniques de lobbying sont extraordinairement créatives. L’essentiel des exemples est étasunien, mais chaque chapitre s’assortit d’un « contrepoint » français ou européen. Fourmillant, la petite histoire rencontre la grande : atermoiements de l’industrie nucléaire, collusion des lobbies avec les narcos Colombiens et le Pentagone, Haiti, Nicaragua, Chiapas, nul endroit où les lobbies n’ont pas la main. Comme savent le faire les journalistes d’investigation étasuniens, les auteurs ont réalisé une description factuelle, étayée, vivante des stratégies des lobbies, précieux catalogue pour militants vigilants : espionnage, écrans de fumée, techniques de division-récupération, décodage de « comment les consultants rédigent l’information ». Des dizaines d’exemples où le criminel le dispute à la tromperie quotidienne, le livre rappelle que même appliqué aux « bonnes causes », le lobbying n’est jamais neutre : « Il n’y a pas de bon lobbying ». Mais il est le signe aussi que l’opposition existe, que la démocratie pose problème au pouvoir, et donc, qu’en creux, celui-ci est néfaste par nature. En guise de conclusion, pour que les lobbies n’aient plus barre sur nous, les auteurs proposent des contre-feux consistant à ne dépendre que de nous-mêmes : vigilance (ADN, données personnelles), et alternatives : « s’investir dans des initiatives (locales) échappant au contrôle des grands groupes […] susceptibles d’aborder (plus) directement les problèmes ». Bref, autogestion et résistance. Cuervo
Alternative libertaire,
mai 2012
L'information comme spectacle
Le livre de John Stauber et Sheldon Rampton avait paru en 2004 aux éditions Agone, qui en proposent aujourd’hui une version actualisée par les soins de Thierry Discepolo et Nicolas Chevassus-au-Louis, travail rendu nécessaire par le développement du secteur de la communication et du lobbying, en France et dans le reste du monde, à la suite des États-Unis : le pays le plus développé montre à ceux qui le suivent sur l’échelle industrielle l’image de leur propre avenir…L’enquête des deux auteurs américains met en évidence les liens entre les agences de communication et ceux dont ils partagent les intérêts : militaires, industriels, personnel gouvernemental. L’analyse des techniques de lobbying est précieuse. Elle met en lumière une confusion tragique entre communication et information, résumée par cet aveu d’un spécialiste : « La persuasion est, par définition, une activité subtile. La meilleure communication ressemble à de l’info ». Le défi est donc d’imposer, à n’importe quel prix, une « version » de l’histoire qui fera autorité. Le mensonge, sous d’autres régimes, consistait à effacer un visage d’une photo. Les agences de communication ont mis en place une technique bien plus efficace, qui consiste à élaborer puis à imposer, à l’aide des moyens colossaux de la publicité et du renseignement, une image qui soit simplement plus séduisante. En cela, leur entreprise se rapproche de celle de « l’entertainment », l’industrie du divertissement, dont elle pourrait partager la devise, The show must go on : le spectacle doit continuer, coûte que coûte. La responsabilité d’une telle évolution incombe autant aux responsables éditoriaux des organes de presse, qui sont nombreux à avoir troqué la recherche d’une vérité cachée contre la diffusion d’une vérité officielle, en choisissant d’oublier qu’un mensonge n’est pas une version des événements ; cela reste un mensonge. Ces arrangements avec la vérité, nous rappelle cet ouvrage, se paient au prix de la démocratie – car ils en définissent désormais une nouvelle et terrible acception. Sébastien Banse
Les Lettres françaises,
07/04/12
Compte-rendu
Malheureusement trop peu connu du grand public, le travail effectué, tout particulièrement pour le compte des entreprises ou des gouvernements, par les firmes de relations publiques, les lobbyistes, les entreprises de communication, les publicitaires et les think tanks contribue depuis longtemps déjà à une profonde et dangereuse perversion du débat démocratique.
Les deux auteurs du présent ouvrage sont pour leur part particulièrement bien placés pour savoir cela. John Stauber est en effet le fondateur de l’important Center for Media and Democracy et de son magazine, PR Watch, qui surveille l’industrie des relations publiques. Sheldon Rampton est quant à lui le directeur de la recherche au même centre. Les deux hommes ont à ces titres rédigé conjointement plusieurs ouvrages documentant les multiples stratégies permettant de duper l’opinion publique, d’orienter débats et discussions, d’occulter certains faits ou d’en minorer (ou d’en exagérer) la portée. Le présent ouvrage est un catalogue d’horreurs présentées en quelques soixante-dix courts articles ventilés en douze chapitres qui portent des titres aussi prometteurs que : « Arts de l’arnaque et science de la propagande »; « Le nucléaire est économique, propre et sans danger »; « Un bon écologiste est un écologiste vendu »; « Empoisonner les petites gens »; et ainsi de suite. La promesse est tenue et nous est offert un ouvrage important et tout à fait à la hauteur (élevée) de ce que nous propose Agone – qui a par ailleurs eu l’excellente idée de demander à Roger Lenglet de compléter et d’adapter la prose de Stauber et Rampton pour les lecteurs francophones. On ne peut que souhaiter qu’un travail similaire à celui de Stauber et Rampton sera bientôt accompli et fera connaître aux Québécois les lobbyistes et autres firmes de relations publiques qui prennent si grand soin d’eux et veulent tellement leur bien. Normand Baillargeon
À Babord !,
février-mars 2007
Lobbying - La démocratie et les entreprises sous influence
Le Lobbying, qu’est-ce que c’est ? Roger Lenglet : Pour en donner une définition simple, le lobbying c’est l’ensemble des pratiques d’influence exercées par des groupes d’intérêts auprès des décideurs et de tous ceux qui ont du poids sur l’opinion et la législation. Les pratiques qui posent problème sont celles qui, sous couvert de communication ou d’information, mettent en péril le jeu normal de la démocratie et sont exercées par des cabinets de lobbying, capables de mettre en œuvre des procédés d’influence moralement très douteux. D’où vient le mot « lobbying » ? Roger Lenglet : C’est un terme anglais qui renvoie étymologiquement à l’idée de «passer par le couloir», d’utiliser le moyen et le lieu opportuns pour atteindre le décideur. La corruption fait-elle partie des « arguments » ? Roger Lenglet : Dans l’arsenal des moyens utilisés, acheter un élu ou un parti ne gêne pas la plupart des lobbyistes pourvu que leurs commanditaires payent. Ouvrir et alimenter des comptes (souvent à l’étranger), offrir des emplois fictifs ou semi-fictifs, faire passer des enveloppes ou des mallettes, tout cela existe à grande échelle et aucun secteur économique n’est épargné, de même qu’aucun grand parti… Avez-vous des exemples de cabinets de lobbying spécialisés dans les produits sensibles ? Roger Lenglet : L’Association française des conseils en lobbying regroupe environ une dizaine de cabinets gérant des dossiers potentiellement explosifs sur le plan sanitaire. L’homme politique est le cœur de cible des lobbyistes ? Roger Lenglet : Oui, car la décision finale passe toujours par les politiques. Ils obéissent aux pressions mais ce sont leurs lois et leurs décrets qui ouvrent, ferment ou maintiennent les marchés. Législateurs et gouvernements décident concrètement de l’avenir des produits. Et les chercheurs ? Roger Lenglet : Les chercheurs représentent aussi une cible du lobbying. Si une recherche met en cause l’innocuité d’un produit, l’opinion publique et les journalistes y sont sensibles, les politiques in fine. Les médias sont-ils alors vraiment instrumentalisés ? Roger Lenglet : Les médias, parce qu’ils éclairent et conditionnent l’opinion publique, sont une des autres cibles-clés. Mieux vaut distinguer médias et journalistes : nombreuses sont les diffusions médiatiques, comme des films ou reportages, présentés sous forme d’information, qui ne sont pas le fait des journalistes mais de lobbyistes, c’est-à-dire des produits conçus dans le cadre d’opérations de manipulation, par exemple pour contrebalancer la progression d’une information inquiétante à l’origine d’une prudence des consommateurs. Cela peut concerner aussi bien l’agroalimentaire que les médicaments, l’eau du robinet, le nucléaire, etc. Vous expliquez que les lobbyistes multiplient les masques… Roger Lenglet : Les lobbyistes se cachent volontiers derrière des institutions au nom ronflant, des cabinets d’expertise, des associations à noble cause prônant par exemple la défense du consommateur, la protection de l’environnement… Internet est devenu, selon vous, un outil de lobbying… Roger Lenglet : Avec Internet, la rumeur des crises est pressentie beaucoup plus tôt. Auparavant, la montée des scandales était discernable plus tard, en général trop tard pour permettre de préparer les contre-attaques à l’avance. La communication de crise est-elle devenue plus efficace ? Roger Lenglet : La communication de crise a indiscutablement profité des progrès du lobbying. C’est bon pour les industriels mais fort malsain pour la démocratie. Des logiciels pour gestion de crise ont été créés, qui permettent de répondre aux attaques et contre-attaques, de trouver des formules adaptées… La communication interne en entreprise va-t-elle tourner à la paranoïa ? Roger Lenglet : La communication auprès de ses propres salariés dissimule en fait ce que l’on peut appeler du «lobbying interne». Il est développé pour éviter que les informations sensibles ne se diffusent à l’extérieur. Il s’agit de surveiller ce qui se dit, mais aussi d’inciter les salariés à un discours qui transmette l’image de l’efficience de l’entreprise, de neutraliser les tentatives d’intrusion des journalistes et des concurrents, de faire circuler des informations qui font perdre du temps ou égarent… Vous analysez l’impact d’un simple changement de nom de société... Roger Lenglet : Apparemment anodin, le changement de nom d’une entreprise, par exemple après un scandale qu’on veut faire oublier (implication dans des versements occultes, licenciement massif, opérations ruineuses…) a en réalité des conséquences considérables. La novlangue, ou l’art d’aseptiser les vilains maux… Roger Lenglet : On retrouve des opérations fondamentalement similaires avec les mots communs et les néologismes. Changer les choses, est-ce possible ? Roger Lenglet : Chaque échec, chaque crise sanitaire qui débouche sur l’interdiction d’un produit ou sur la mise en cause de responsables, est traduit par les lobbyistes comme un échec en termes de communication dont ils tirent des leçons. Ils deviennent ainsi de plus en plus redoutables, et ils évoluent très vite. Com'Ent,
novembre 2005
Profession manipulator !
Plus fort que le Da Vinci Code, venez découvrir « the lobbying zone » ! Ceux qui, étymologiquement, « passaient par le couloir » ont verrouillé presque toutes les portes… en gardant les clés pour eux. C’est en tout cas l’opinion de Roger Lenglet. Philosophe et journaliste d’investigation, il est le co-auteur avec John Stauber et Sheldon Rampton de L’industrie du mensonge : lobbying, communication, publicité & médias. Un ouvrage lucide ou alarmiste? Réaliste ou parano ? Com’Ent donne la parole à Roger Lenglet. À vous de juger. À l’origine, les lobbyistes étaient ceux qui attendaient dans les couloirs du parlement les élus pour tenter de les influencer « entre deux portes ». Mais aujourd’hui, l’efficacité des vrais lobbyistes passe par d’autres démarches qui exigent beaucoup plus d’opacité, une connaissance fine des rouages politiques, des moyens très convaincants et une proximité plus soutenue. Les pratiques posant problème sont celles qui, sous couvert de communication ou d’information, mettent en péril le jeu normal de la démocratie et sont exercées par des cabinets de lobbying capables d’employer des procédés d’influence aussi performants qu’insidieux. *Des cabinets qui ont du pignon*… Aujourd’hui, ces cabinets se sont multipliés. L’Association française des conseils en lobbying regroupe environ une dizaine de cabinets gérant, par exemple, des dossiers potentiellement explosifs sur le plan sanitaire. Ils ont pignon sur rue, concurrence oblige, et se présentent comme des experts en relations, communication et stratégie. Pour mener à bien leurs opérations, ils utilisent toutes les personnes qui peuvent leur apporter un relais d’influence au sein des réseaux politiques, juridiques, médiatiques, économiques. Leur objectif est soit d’éviter tout débat public en confiant la gestion du dossier à des « tours de table » feutrés réunissant des politiques, des industriels et des experts ; soit d’orienter rapidement ou d’éteindre les débats naissants en édulcorant habilement les informations. Des blouses qui font encore le médecin. Il faut savoir que les lobbyistes se placent de plus en plus en amont de l’information, pas seulement en intervenant sur l’orientation des recherches mais aussi sur les produits médiatiques; être en amont de la veille, quitte à prendre l’initiative de projets avec un rôle d’incitateur de films, d’émissions et de reportages au niveau du financement de la conception et de la diffusion. Ils sont aussi le plus souvent à l’initiative de groupes de veille sanitaire, ce qui leur permet de choisir leurs orientations et les membres qui les composent et, à l’arrivée, l’information relayée par les médias. Il s’agit toujours d’emprunter des formes non soupçonnables de manipulation. D’avancer masqué. En matière de santé publique. Les lobbyistes exploitent la pauvreté culturelle ambiante… La toile: un rêve de veille… De même, avec Internet la rumeur des aises est pressentie beaucoup plus tôt. La toile est plus qu’un système de veille, c’est aussi un outil qui permet de contrôler l’information et de la diriger, d’en connaître les sources, les cibles, de bâtir des stratégies de communication et de dissimulation en un temps record. En communication interne : pas su, pas dit. Au sein d’une entreprise, les actions des lobbyistes sont regardées avec une certaine naïveté, une incrédulité consternée. D’ailleurs, même certaines directions d’entreprises restent naïves. Pour les convaincre, les lobbyistes en quête de clients les sensibilisent en leur apportant des preuves des opérations dont elles font l’objet de la part de la concurrence. Des faits réels, comme des marchés perdus par l’entreprise et les procédés employés pour y parvenir… La communication auprès de ses propres salariés dissimule en fait ce que l’on peut appeler du « lobbying interne ». Il est développé pour éviter que les informations sensibles ne se diffusent à l’extérieur, il s’agit de surveiller ce qui se dit. Mais aussi d’inciter les salariés à un discours qui transmette l’image de l’efficience de l’entreprise, de neutraliser les tentatives d’intrusion des journalistes et des concurrents, de faire circuler des informations qui font perdre du temps ou égarent… Chirurgie identitaire… plus qu’esthétique. Apparemment anodin, le changement de nom d’une entreprise – par exemple, après un scandale qu’on veut faire oublier – a, en réalité, des conséquences considérables. Coupe, des mots, c’est aussi coupe, des têtes… De même, trouver un nom sympathique pour des produits malsains leur donne bonne figure. Ce fut le cas des boues toxiques utilisées en épandage dans les champs agricoles pour s’en débarrasser à bon compte sans s’interroger sur la contamination des légumes qui vont y pousser. Dans certains pays, comme aux États-Unis, les lobbyistes les ont fait compresser pour leur donner la forme de petites galettes et les ont renommées « nutrigalettes » : elles contiennent effectivement, outre les métaux lourds très dangereux, des résidus organiques qui ont des propriétés d’engrais… Trop de personnes croient encore que le langage n’est qu’un outil d’expression de la pensée. Or,la linguistique a démontré depuis près d’un siècle déjà que le langage précède la plupart de nos pensées et non l’inverse. Retrancher des mots, c’est toujours retrancher de la pensée, et cette dernière ne repousse pas vite… Karine Salmon
Com'Ent,
novembre 2005
Compte-rendu
À l’origine, L’Industrie du mensonge. Lobbying, communication, publicité & médias a été rédigé pour mettre à jour les opérations de manipulation de l’opinion publique et de la politique gouvernementale par les cabinets de relations publiques. La démarche cherchait à révéler les actions et les procédés mis en place par ces agences de lobbying pour influencer les décisions. Force est de constater que cet ouvrage remplit pleinement ses objectifs.
Face aux entreprises, le citoyen-consommateur détient un énorme pouvoir que lui-même soupçonne à peine : choisir de consommer ou non tel ou tel produit. Ce choix reste au demeurant « trop dangereux » pour être laissé au seul bon vouloir du citoyen ; ce dernier doit être guidé ! Les agences de lobbying jouent ce rôle de conseiller « éclairé » pour simplement et distinctement expliquer ces sujets trop complexes que sont le nucléaire, le tabac, les OGM, la santé… Les auteurs passent en revue les procédés et les savoir-faire en prenant appui sur de réelles campagnes d’opinion : financement de partis politiques et création d’associations regroupant des pseudo-scientifiques pour soutenir l’industrie du tabac, utilisation des bandes dessinées à destination des enfants par les compagnies d’électricité pour promouvoir le nucléaire aux États-Unis… La création d’associations fantômes ou la récupération de mouvements existants sont des pratiques couramment employées pour influencer les leaders d’opinion. Pour se faire, des structures sont créer ex-nihilo, d’autres agrégent de réels militants ou des personnalités connues du secteur servant ainsi de gages… l’objectif étant qu’au final les associations sur lesquelles reposent les campagnes paraissent authentiques. Cette stratégie se présente comme une « démocratie synthétique ». L’ouvrage présente également les stratégies des agences de lobbying visant à contrer les militants trop « gênants ». Selon Ronald Duchin, vice-président d’un cabinet de relations publiques, il existe quatre types de militants : les révolutionnaires, les opportunistes, les idéalistes et les réalistes. Voici sa démarche pour les maîtriser : isoler les révolutionnaires ; puis flatter les idéalistes et les éduquer pour les transformer en réalistes ; enfin récupérer les réalistes pour qu’ils adoptent le point de vue de l’industrie menacée. Malgré des exemples souvent anciens et avant tout localisés aux Etats-Unis, cet ouvrage brille par sa clarté d’écriture, la précision de ses exemples et la démonstration du pouvoir détenu par ceux qui « murmurent à l’opinion publique ». Précisions de Roger Lenglet qui a préfacé l’ouvrage et l’a complété d’exemples européens. « Duper l’opinion et plier les autorités aux intérêts des grands groupes industriels est un métier qui porte un nom : le lobbying. Ce livre révèle les procédés qu’utilisent les lobbyistes pour nous vendre aussi bien les vertus du tabac ou du nucléaire que celles des OGM ou de la guerre ; il dit dans quelles circonstances et sur quelles personnes ils les emploient. La diversité des protagonistes abordés, des stratégies exposées et la précision des faits répondent au souci d’analyser au plus près ce domaine, qui a pris une ampleur nouvelle et que l’on peut définir comme « l’art des pratiques d’influence appliqué à la décision politique ». Un art du secret recourant à des procédés inavouables et qui donne au mensonge une place sans précédent dans nos sociétés. A-t-on pris assez conscience du rôle paradoxal que l’on fait jouer à l’« opinion publique » ? Objet d’un immémorial mépris dissimulé derrière les discours « démocrates » qui servent de masque à la plupart des gouvernants contemporains, formés aux mêmes certitudes qu’un Machiavel convaincu de l’éternelle bêtise du peuple et de la nécessité de le manipuler. L’immense majorité de nos élites est intimement convaincue que les citoyens sont dénués des qualités de jugement qui leur permettraient d’accéder à une bonne intelligence des informations sensibles et de fonder réellement la démocratie, en un mot que nos opinions sont condamnées à se nourrir des produits de l’« industrie du mensonge ». La seule différence entre la philosophie de Machiavel et le pragmatisme sans portée de nos dirigeants tient précisément à la finalité inaliénable du premier : la défense de l’intérêt général. User de mensonges pour accomplir le bien public, même si ce principe reste moralement et intellectuellement condamnable, reste une attitude philosophique diamétralement opposée à celle qui fait du mensonge l’instrument de fins viles, le moyen d’un mercantilisme passant s’il le faut sur le corps de ses semblables. » Infoguerre.com,
19/10/2005
Les nouveaux propagandistes
« Espion, lobbyiste et agent de relations publiques sont des métiers qui se recoupent largement », estime le journaliste français Roger Lenglet, qui préface et complète un ouvrage éclairant. Traduction attendue d’un best-seller étasunien – Toxic Sludge Is Good For You, de John Stauber et Sheldon Rampton –, le livre dévoile en détail les stratégies utilisées par les professionnels de la persuasion pour duper l’opinion publique et amener les autorités à se plier aux intérêts des grands groupes industriels.
Véritables propagandistes de l’industrie, les agences de relations publiques vendent différents services, de la communication d’entreprise au conseil stratégique, en passant par le lobbying sous toutes ses formes. Né aux États-Unis au début du XXe siècle, le secteur des « PR » est aujourd’hui devenu une industrie florissante et mondialisée qui, en 2002, pesait plus de 5,4 milliards de dollars. De Nike à Monsanto, de MacDo à DHL, toutes les grandes multinationales y ont désormais recours. Mensonge par omission, espionnage, neutralisation « proactive » d’opposants, « location » ou « achat » d’experts « neutres » pour défendre des intérêts particuliers, livraison de reportages clé sur porte aux médias, etc. : tous les moyens sont bons pour soigner l’image d’une entreprise – ou d’un État –, désamorcer la contestation ou obtenir de nouveaux marchés. Et Stauber et Rampton savent de quoi ils parlent : depuis dix ans déjà, ils animent PR Watch, une des seules ONG au monde à suivre de près les agissements du secteur aux États-Unis. Jamais ses stratégies et son cynisme institutionnalisé n’avaient été mis à jour avec autant de clarté et de détails. En ce sens, écrit Lenglet, l’ouvrage constitue « une contribution fondamentale à l’histoire contemporaine de nos sociétés ». Vous voilà prévenus. Imagine,
juillet-août 2005
Invasion de taupes dans les plates-bandes des ONG
« Boissons fortes, blondes plantureuses et bakchichs généreux ». C’était au temps du lobbying « à la papa », lorsque la fameuse stratégie des « trois B » était la référence absolue des lobbyistes américains pour « convaincre » leurs interlocuteurs. Aujourd’hui, le métier est devenu une véritable industrie lourde, qui absorbe un milliard de dollars par an en provenance des industriels, rien que pour contrer les arguments écolos et donner une image « verte » aux multinationales. Dans cet ouvrage édifiant, deux fins connaisseurs du lobbying américain passent en revue les méthodes raffinées et plus ou moins avouables de la communication industrielle.
Exemple classique : un livre s’apprête à révéler que les aliments produits aux USA contiennent des substances cancérigènes. Coup de sang des industriels de l’agro-alimentaire. Lesquels en appellent à un cabinet de « conseil stratégique en marketing alimentaire », qui organise aussitôt le dénigrement de l’auteur. Il casse sa crédibilité professionnelle, envoie des courriers bien placés – jusqu’à la Maison-Blanche –, fait pression pour que le scientifique qui a rédigé la préface retire sa signature, etc. Résultat : le bouquin n’intéresse personne. Ni les journalistes ni les réseaux des libraires. Et le public ne sait pas que ce livre existe. Mais les plus malins savent anticiper et font appel à des boîtes de « conseil », qui analysent directement les idées et les actions des militants associatifs (avec profils des responsables, sources de financement…), afin de les exploiter à bon escient. Le patron d’un de ces bureaux d’étude explique, notamment, qu’il faut savoir « isoler les révolutionnaires », « flatter les idéalistes » et les transformer en réalistes. Puis, « récupérer les réalistes afin qu’ils adoptent le point de vue de l’industrie menacée ». Quitte à financer toutes leurs initiatives (journaux, colloques…). Quitte aussi à employer des taupes, comme le faisait le patronat américain au début du siècle en envoyant des détectives privés infiltrer les syndicats. De quoi, peut-être, expliquer comment Nestlé, par exemple, est parvenu à tuer de l’intérieur une campagne contre le lait en poudre pour les bébés du tiers-monde. Ou pourquoi la présidente de l’Association des mères contre la conduite en état-d’ivresse s’est fait embaucher par une association de producteurs d’alcool opposée à des lois favorables aux alcootests… Plus fort encore, certaines sociétés de relations publiques montent des associations bidon. Comme l’Alliance nationale des fumeurs (3 millions d’adhérents), financée par le lobby du tabac, et censée défendre la liberté de s’empoisonner. Ou comme la Coalition pour la liberté de choix en matière d’assurance-santé, une émanation des compagnies d’assurance chargée, en son temps, de tuer dans l’œuf la réforme santé de Clinton. On le devine, l’objectif suprême d’un industriel – ou d’un politique – est de pouvoir contrôler directement l’information produite par un journaliste. Rien de plus facile aujourd’hui avec les « kits de reportage » : des milliers de sujets, réalisés par différents lobbies, livrés gratuitement aux chefs des télés. Et ça marche ! Par flemme, par conviction ou pour réduire les coûts, beaucoup acceptent de publier régulièrement tout ou partie de ces publi-reportages maquillés. Une méthode qui devrait toutefois faire sourire Bouygues, Dassault et Lagardère. Eux ont préféré acheter carrément les trois quarts des médias français. Albert Drandov
Charlie Hebdo,
05/01/2005
Compte-rendu
Les auteurs nous entraînent dans les méandres du lobbying, ou l’art de plus en plus savant et de mieux en mieux organisé de défendre ses intérêts, notamment auprès des médias. Les mécanismes de ce qu’ils nomment « l’industrie du mensonge » sont particulièrement bien décrits. L’art d’influencer l’opinion remonte à la Grèce antique, mais les moyens de ce qu’il faut bien appeler de la propagande prennent aujourd’hui une autre échelle. Selon les auteurs, 10 milliards de dollars au minimum étaient dépensés dans ce domaine chaque année par les entreprises américaines au milieu des années 90.
On retiendra notamment la façon dont les entreprises constituent autour d’elles des groupes de soutien soi-disant indépendants, d’associations qu’elles subventionnent ou d’« experts » qu’elles rémunèrent. Et comment elles façonnent le message médiatique en fournissant des reportages clés en main. On ne peut que regretter qu’il ait fallu dix ans pour traduire cet ouvrage qui, même si le fond a peu évolué, y perd en actualité. Heureusement, Roger Lenglet a eu la bonne idée de compléter de nombreux chapitres par la situation française. Alternatives économiques,
février 2005
Compte-rendu
Le père du lobbying s’appelle Ivy Lee. Après avoir soutenu l’effort de guerre américain pendant la Première Guerre mondiale, il s’est mis au service des Rockefeller au cours d’une « guerre privée » qui opposa les propriétaires de mines de charbon à des milliers de mineurs en grève de Virginie-Occidentale. Tracts, valorisation des œuvres de charités, discrédit jeté sur les syndicats – depuis, les méthodes ont fait florès, même si le fait que Ivy Lee œuvrait en 1934 à l’amélioration des relations germano-américaines a un peu terni sa réputation… Désormais, les agences de lobbying sont au service des centrales nucléaires, de Monsanto, de l’industrie alimentaire ou des fabricants de pesticides. Le constat des auteurs est implacable : chaque année, des milliards de dollars sont dépensés par des propagandistes qui se dévouent à la « fabrication du consensus ».
Marie Benilde
Le Monde diplomatique,
férvier 2005
Profession: menteur
« Le XXe siècle a été marqué par trois phénomènes d’une importance politique capitale: l’expansion de la démocratie, l’extension du pouvoir des entreprises et le développement de la propagande patronale, qui vise à protéger le pouvoir des grandes entreprises contre la démocratie ». Alex Carey. Cette citation ouvre le dernier chapitre d’un livre fondamental, publié par les éditions Agone, L’Industrie du Mensonge : lobbying, communication, publicité et médias. L’ouvrage, signé de John Stauber et Sheldon Rampton, traite essentiellement des pratiques américaines, fondatrices en la matière, mais le préfacier, Roger Lenglet, montre opportunément, en complément de chaque chapitre, les applications qu’elles peuvent trouver dans notre beau pays. Les auteurs se placent sous le patronage d’Aristote qui, dans la Rhétorique, constatait que cette méthode pouvait servir l’erreur aussi bien que la vérité et que le meilleur moyen de protéger les citoyens de son usage pervers était encore de leur en enseigner les mécanismes. Le livre se présente comme un dévoilement. Il décrit, par le biais d’une riche documentation, les pratiques de ces drôles d’entreprises que l’on nomme des agences de communication. Rockefeller avait l’image d’un patron froid et sinistre. Ivy Lee lui proposa d’avoir toujours les poches pleines de petite monnaie afin d’en distribuer aux enfants à chacune de ses apparitions publiques. Il venait d’inventer ce pilier de la communication moderne, qui s’impose à tout personnage public et à toute entreprise, l’Image, avoir une bonne image. Lorsque des mineurs syndiqués du Colorado eurent l’audace de se mettre en grève, Rockefeller fit ouvrir le feu sur leur campement, entraînant de nombreux morts, y compris des femmes et des enfants. Ivy Lee fit distribuer une série de tracts intitulés « La lutte pour la liberté d’entreprise dans le Colorado ». Il venait d’inventer la communication de crise, aujourd’hui si prisée par les grandes entreprises compromises dans tel ou tel scandale. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Ivy Lee devait mettre un peu plus de subtilité dans ses méthodes. Il s’agissait encore de lutter contre de méchants grévistes, en Virginie-Occidentale cette fois. Corruption, tracts, témoignages truqués, lancement de journaux bidons, campagne de presse, tous les moyens furent employés pour discréditer les grévistes, avant même que les représentants de la loi et de l’ordre ne leur tirent dessus. 70 morts. Ivy Lee est considéré comme le père du lobbying. Il devait avoir de nombreux émules. La disgrâce finit par atteindre Ivy Lee. Mais ne nous y trompons pas, on ne lui reprocha nullement son action au service des grandes entreprises, mais d’avoir accepté parmi ses clients une officine travaillant pour le gouvernement hitlérien. Les méthodes étaient légitimes, mais il ne tallait pas en user au profit de n’importe qui. La désignation de ce n’importe qui est évidemment affaire de circonstances, non morale. Accepter de l’argent des nazis n’était pas une décision opportune. Pauvre Ivy Lee! Le cas particulier n’a rien d’anecdotique. Les agences de communication participent du mercenariat. Elles travaillent pour qui les paient, et elles emploieront tous les moyens nécessaires à la réussite des missions que leur auront confiées leurs clients. L’invocation des règles d’une prétendue déontologie ne doit pas faire illusion. Les exemples multiples que Stauber et Rampton présentent dans leur ouvrage défilent comme une longue théorie d’infamies. Corruption, chantage, usurpation, provocation sont des moyens que l’on ne se refuse pas, quand les méthodes plus classiques de la désinformation, telles que l’affirmation péremptoire, la dissimulation ou l’édulcoration, n’ont pas fonctionné. Cette communication constitue bien une véritable industrie du mensonge, au seul service du profit, dont les effets les plus pervers se font sentir dans le processus de la décision politique. Et nous ne pensons pas seulement au politicien acheté. L’information doit précéder la décision, mais comment apprécier la qualité de l’information si, à tous niveaux, une communication intéressée peut l’avoir contaminée ? Ne le cachons pas, le livre de Stauber et Rampton est assez angoissant, mais pas désespéré. Il faut imposer une certaine transparence institutionnelle. Il faut parier sur la vigilance et l’opiniâtreté des citoyens. Patrick Pierran
Royaliste,
décembre 2004
Lobbying
« Duper l’opinion publique et plier les autorités aux intérêts des grands groupes industriels est un métier », et pas des moindres puisqu’à Bruxelles, patrie des lobbies, comme nous le rappellent John Stauber, Sheldon Rampton et Roger Lenglet1, il y a près de 10 000 lobbyistes pour 626 députés européens. Autant dire, l’une des plus belles opérations de captation, voire de confiscation, de prise de décision politique. On n’est pas encore dans le déni de démocratie, mais l’on est certainement dans le déni de démocratisation de la décision. Qui décide ? Qui gouverne ? Qui manipule ? Il serait temps de lever le voile sur les pratiques modernes du politique. L’anglicisme « lobbying » vient du terme anglais « lobby », littéralement « couloir ». L’expression a été héritée « du nom d’une antichambre du Parlement britannique où les députés venaient voter ». Depuis, il renvoie à une « activité privée de la transparence du libre débat public », le couloir dont il est question n’étant pas uniquement un « endroit entre deux portes où l’on tente d’approcher un élu quand il sort de son bureau », mais aussi « le symbole du lieu subreptice, du moment qui n’a rien d’officiel ». Ce n’est donc pas un simple pouvoir de pression, mais un pouvoir « discret, clandestin » dont on ne connaît les voies et l’impact que confusément. Les lobbies ont compris qu’il n’y avait plus de souveraineté (de l’État) exclusive et que peser sur le pouvoir politique c’était maîtriser les « trafics d’influence ». Nos trois auteurs jettent donc la lumière sur les « méthodes de persuasion et de neutralisation » des opinions. Pour mieux gouverner – une démocratie étant naturellement désordonnée -, le but est de « fabriquer du consentement » ou encore de créer une « démocratie synthétique », soit une majorité « favorable » à « un » point de vue. Mais le cynisme des lobbies ne s’arrête pas là : pour diriger, mieux vaut l’impunité, et l’impunité non parlementaire a nécessairement besoin de procédures spécifiques, telles que celles liées au secret et au mensonge. Stauber, Rampton et Lenglet nous dressent un premier inventaire, aux États-Unis comme en France, des tentatives de tromperie des citoyens. Quelques exemples concernant les que ions liées à la pollution : pour masquer ce que l’on fait, il y a différentes techniques, comme celle du « recours croissant à des entreprises sous-traitantes et à une main d’œuvre temporaire pour intervenir dans les centrales et sur les sites de stockage des déchets ». Externaliser les risques est le nouvel exercice de « dissimulation de l’impact sanitaire du travail » : rappelons juste que la « Cogema externalise 80 % de ses risques » ; or, l’on sait très bien que ce type de main-d’œuvre, mal formé à la sécurité, est généralement mal suivi par les médecins du travail et que sachant « la diversité de leurs expositions aux contaminants cancérigènes », il n’est pas possible de retrouver « l’origine des pathologies ». Corinne Lepage, ancien ministre de l’Environnement, rappelait à ce propos : « Alors que la France est le premier pays nucléarisé, l’État français impose jusqu’à ce jour le secret le plus absolu sur la question épidémiologique. » Et rien ne semble arrêter l’affinement des « stratégies de masquage des maladies professionnelles liées aux activités industrielles les plus dangereuses ». Parfois, il suffit juste de changer de nom pour accélérer les « processus d’oubli » et réactualiser l’image inconsciente que l’on se fait d’une entreprise ; parfois simplement de se « cacher » derrière lui. Qui devinerait que la « Fédération des milieux aquatiques » est en réalité une agence de lobbying de l’industrie des eaux d’égout et autres boues d’épuration ? Stauber, Rampton et Lenglet n’oublient pas de nous rappeler que « la plupart des clients importants du lobbying à Washington sont des gouvernements qui violent les droits de l’homme : Taiwan, Corée du Sud, Pakistan, Mexique et Arabie saoudite ». En effet, ce sont les « dictateurs » qui ont souvent besoin « d’attachés de presse » efficaces. Une petite digression historique souligne même qu’en 1933 les nazis avaient engagé l’agence d’Ivy Lee, « le pionnier américain des relations publiques » , pour qu’elle lance « une campagne énergique pour éclairer les Américains », ayant pour but de soutenir le géant allemand de la chimie 1G Farben, dans ses « activités e propagande, de renseignement et d’espionnage, indispensables pour la préparation et la conduite d’une guerre d’agression par l’Allemagne ». À quand un lobby des lobbies? 1 L’Industrie du mensonge : lobbying, communication, publicités et médias. De John Stauber, Sheldon Rampton, préfacé et complété par Roger Lenglet, traduit de l’anglais par Yves Coleman. Éditions Agone, 2004. Cynthia Fleury
L'Humanité,
09/11/2004
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