Parution : 13/10/2006
ISBN : 2-7489-0065-0 224 pages 11 x 18 cm 8.00 euros |
Serge Halimi - Dominique Vidal - Henri Maler
« L’opinion, ça se travaille… » (poche)
Les médias et les « guerres justes »: Kosovo, Afghanistan, Irak
Cinquième édition actualisée et augmentée
« Traitement exemplaire » et « On a tiré toutes les leçons de nos erreurs passées » constituent les formules sous lesquelles les médias travestissent leur travail en temps de guerre. D’un conflit à l’autre, le parallélisme des expressions laisse en effet songeur : « On a tiré toutes les leçons de la guerre du Golfe, où on n’avait pas assez conceptualisé l’image », estima ainsi Etienne Mougeotte. Le vice-président de TF1 oubliait seulement que ces « leçons » avaient déjà été tirées au moment de la guerre du Kosovo... puis de celle d’Afghanistan.
Exemples à l’appui, ce livre rappelle comment les médias ont broyé l’information du public tout au long des quinze dernières années - et continuent de le faire. Ce qu’il décrit, loin de constituer une collection d’exceptions, est devenu la règle ; pas un dérapage, la norme. Serge Halimi et Dominique Vidal sont journalistes au Monde diplomatique.
Philosophe, Henri Maler anime le site de critique des médias www.acrimed.org |
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Propagandes de guerre
Par de fins connaisseurs des médias, un juste rappel des mensonges et des bêtises diffusés par la presse française lors de trois interventions marquées par des frappes et autres dommages collatéraux.
Les agresseurs ont toujours masqué leurs violences sous des pudeurs de vocabulaire et de style. Ils continuent aujourd’hui, avec une impudence d’autant plus grande que la presse d’opinion est devenue trop faible pour dénoncer efficacement les contrevérités. D’où l’inflation de termes trompeurs, d’informations mensongères, de mises en scène trafiquées qui ont accompagné les opérations militaires menées par les Américains et leurs alliés au Kosovo, en Afghanistan et en Irak. Ces trois guerres ont mis à mal les belles théories sur la société de communication qui serait tout naturellement une société de l’information consubstantielle à la démocratie humanitaire. Dans un petit livre qui résulte d’un gros travail et qui constitue un aide-mémoire indispensable, Serge Halimi, Dominique Vidal et Henri Maler exposent les procédés de ce qu’il faut appeler, à l’ancienne, la propagande de guerre. Cette propagande a son langage : les bombardements ne sont que des frappes, la destruction de quartiers d’habitations ou d’autobus remplis de civils sont des dommages collatéraux. Par exemple, un porte-parole de l’Otan annonçait en 1999 qu’ « une bombe semble avoir été séduite hors de sa cible au dernier moment » et qu’elle a « atterri » dans « ce qui semble avoir été une petite zone résidentielle ». En clair : plus de dix victimes civiles dans un quartier de Pristina. Cette propagande a ses foyers et ses relais médiatiques : reproduites dans l’ouvrage, les premières pages des grands magazines américains et français rappellent le formidable travail opéré sur les opinions publiques. Cette propagande fabrique et diffuse le mensonge avec un cynisme tranquille : elle oublie le nombre de victimes civiles en Irak ; à partir de massacres réels, elle décrit un génocide au Kosovo. Reprenant les chiffres lancés par le gouvernement, les grands médias français annoncent que 100 000 voire 500 000 Kosovars ont été assassinés – alors que l’Otan recensera 10 000 victimes lorsque le conflit sera terminé. Cette propagande est reprise par d’éminents intellectuels, qui écrivent sans rien vérifier et qui excellent dans la diffamation de leurs adversaires. Les citations d’André Glucksmann, de Pascal Bruckner, d’Antoine Garapon, des grandes signatures du Monde et du Nouvel Observateur, sont accablantes. Il est étrange qu’en cette période de repentance ces intellocrates n’aient pas fait acte de contrition. Maria Da Silva
Royaliste n°898,
février 2007
http://www.indymedia.be/fr/node/7219 Ruby Bird
Indymedia Belgique,
12/02/07
Les mots qui frappent
Dans un petit livre essentiel analysant la propagande des grands médias français lors des guerres du Kosovo et d’Afghanistan, Serge Halimi et Dominique Vidal donnent un exemple concret montrant que les mots ne sont jamais innocents et qu’ils peuvent avoir de lourdes conséquences.
Selon une enquête d’opinion réalisée les 26 et 27 mars 1999 par l’institut CSA pour Le Parisien, une majorité relative de Français (46 % contre 40 %) désapprouvait à l’époque les « bombardements aériens des forces de l’OTAN contre la Serbie ». Pourtant, le lendemain, un nouveau sondage IPSOS-Journal du dimanche venait affirmer le contraire : une majorité absolue de Français (57 % contre 30 %) approuvait « l’intervention militaire de l’OTAN en Yougoslavie ». Retournement de l’opinion en 24 heures ? Non, évidemment. « “Bombardement” donne un poids de chair et de sang à la question qui est posée, expliqua le sondeur Patrick Buisson sur LCI. Un autre sondage introduit le mot “frappe” à la place d’“intervention” ou de “bombardement”. “Frappe”, c’est plus chirurgical et aseptisé que “bombardement”. Le résultat tend donc à se rapprocher des chiffres d’IPSOS plus que de ceux du CSA. » CQFD. David Leloup
Imagine,
05-06/2005
Le traitement médiatique de la guerre de Kosove décortiqué
L’impossible autocritique ? Journalistes au Monde Diplomatique, Serge Halimi et Dominique Vidal ont publié un petit livre qui démonte toute une série de manipulations médiatiques constatées durant la guerre de Kosove. Les auteurs n’entrent pas dans le débat – si douloureux pourtant – sur l’opportunité ou non d’une intervention armée. Ils annoncent néanmoins la couleur: ils font partie du camp des sceptiques quant au bien-fondé des bombardements déclenchés par l’OTAN durant la nuit du 23 au 24 mars 1999. Simplement, estiment- ils, une décision aussi importante aurait dû être prise sur la base d’informations sérieuses. Or, sur ce point, il y a à redire. Pour contourner les institutions (le Parlement français aurait dû être consulté, ce qui n’a pas été le cas), il a fallu s’appuyer sur les médias. Les auteurs montrent, documents et fac-similés des « Unes » de plusieurs grands journaux à l’appui, à quel point cette manipulation a parfois pris des proportions gigantesques. Une véritable psychose a été distillée sur les 700 000 disparus en Kosove. Les documents publiés montrent bien que, vu la gravité de la situation, le conditionnel avait tendance à être oublié. Et la mise en forme de ces nouvelles – de part le titrage, par exemple – laissait présager d’un véritable génocide en cours. Même des responsables gouvernementaux se laisseront aller à la surenchère. Le Monde parle de 700 000 fantômes, Time Magazine tire en « Une » des parallèles avec les camps de la mort au Cambodge, etc. Les estimations sont aujourd’hui beaucoup plus prudentes (entre 5 000 et 10 000 morts, ce qui à l’échelle du Kosovo et déjà énorme. Les auteurs montrent ensuite comme cette manière de gouverner par sondage – selon le moto, « bon les formes n’y sont pas tout à fait, mais les chiffres montrent que les Français approuvent notre action » – doit être considérée avec méfiance. Des enquêtes par questionnaire donnent ainsi des chiffres très différents selon la manière dont les questions sont formulées. Ainsi, selon que l’on parle de « bombardements aériens des forces de l’OTAN » ou « d’intervention militaire de l’OTAN », les sondeurs inversent certaines tendances. Dans le premier cas, les refus sont plus importants que les personnes favorables, alors qu’avec la seconde formulation les « oui » l’emportent à 57 %. Le zèle employé pour justifier une intervention militaire va ensuite provoquer d’autres biais. Notamment une certaine lenteur à rendre compte, une fois l’État serbe défait, de l’épuration ethnique à l’envers, en cours au Kosovo. Avec, là aussi, des dérapages pointés du doigt. Par exemple la tendance moralement, juridiquement et politiquement choquante – de raisonner ou de présumer en termes de culpabilité collective. Tel Serbe assassiné « mériterait » en quelque sorte son sort indépendamment de son comportement individuel.
Philippe Bach
Le courrier (Suisse),
07/10/2000
La première victime
À l’adresse du Sénat américain, Hiram Johnson prononça en 1917 cette fameuse phrase (« The first casualty when war comes is truth ») qui donna, longtemps après, son titre à un des meilleurs ouvrages sur la propagande en temps de guerre, et à laquelle aucun des conflits armés de ce siècle n’a jamais apporté le moindre démenti. On nous demande, cependant, de croire que la récente guerre des Balkans aurait constitué, enfin, une exception à la règle, et, qu’après être tombés à pieds joints dans les pièges les plus grossiers de la propagande, les médias occidentaux auraient manifesté, cette fois-ci, une conduite exemplaire, à mille lieues de ce qu’elle fut à l’occasion de la guerre du Golfe ou de la « révolution » roumaine de 1989. C’était là du moins l’opinion admise, dès les premiers jours de l’intervention de l’Otan dans les Balkans, par l’immense majorité des représentants de nos médias, comme le rappellent Serge Halimi et Dominique Vidal dans l’ouvrage publié il y a peu par la maison d’édition Agone, à laquelle on doit déjà quelques stimulants petits livres.
Une information exemplaire Les deux auteurs de L’opinion, ça se travaille montrent combien ce discours auto-satisfait allait céder la place, une fois la guerre terminée, à une foule d’interrogations, puis à la remise en cause de toutes les « certitudes » antérieures quand des publications de référence – El País ou Newsweek, entre autres – reviendraient sur la réalité des informations diffusées au début de l’année 99. Il y a quelques semaines, une journaliste française (Elisabeth Lévy) enfonçait le clou à son tour dans une revue qui ne passe pas pour un phare de l’anti-conformisme. On mesure mieux, à présent, le rôle qu’à joué la référence constante aux « ratages » roumain et koweïtien, qui ont servi à démontrer que, cette fois-ci, les médias avaient été à la hauteur de leur réputation et de leurs prétentions : […] « … des dizaines de milliers de personnes auraient été exécutées au Kosovo », « 100 à 500 000 personnes auraient été tuées » (page 24), c’est ainsi qu’on a fini par convaincre l’opinion publique de l’urgence qu’il y avait à intervenir au Kosovo. Pour tous ceux qui se seraient permis d’objecter que les pires exactions serbes – il y en a eu, évidemment – eurent lieu après les bombardements, on exhuma dès les tout premiers jours de l’intervention un plan secret (dit « Fer à cheval ») qui prouvait sans conteste que le « génocide » des Kosovars albanais avait été préparé soigneusement, bien avant les premiers bombardements des forces de l’Alliance atlantique. Les deux auteurs nous remettent en mémoire quelques-unes des nombreuses déclarations des officiels, reprises – au conditionnel – par l’ensemble de « nos » médias, qui tendaient à accréditer l’idée qu’un véritable massacre avait eu lieu au Kosovo dans le même temps, au demeurant, où on minimisait systématiquement les bavures causées par les « frappes » de l’Otan. Mais, disent les auteurs, « le certain [allait] vite remplacer le possible et les mathématiques devenir moins sereines » (p. 28), notamment sous la plume du président du « comité Kosovo » – le magistrat A. Garapon – qui affirmait encore en juin 99 « ne pas accepter de mettre sur le même pied le probable millier de victimes serbes et les centaines de milliers de Kosovars massacrés » (p. 29). Une révision à la baisse Pourtant, sitôt finie la campagne des bombardements aériens, on revoyait à la baisse les estimations à six chiffres dont A. Garapon faisait état en juin 99, au moment même où le Foreign Office ne parlait plus que de 10 000 personnes tuées, chiffre repris par Clinton à la fin du même mois. On n’était alors qu’au tout début de la « révision » conduite par ceux-là mêmes qui avaient orchestré, ou accompagné à tout le moins, la mise en condition de l’opinion publique quelques semaines auparavant. L’hebdomadaire Newsweek, qui titrait encore en juin sur les « champs de la mort », dans une transparente allusion au génocide mené au Cambodge par les Khmers rouges, est contraint d’avouer en novembre que « même ce chiffre (de 10 000)… pourrait être un peu trop élevé » et rapporte que Carla Ponte (procureur en chef du tribunal des Nations unies) s’en tenait pour elle au chiffre (provisoire, il est vrai) de 2 017 victimes, au vu des rapports émanant des équipes de médecine légale dépêchées au Kosovo. D’autres, plus obstinés, proposent encore des « explications » au décalage entre les premiers chiffres et ceux auxquels on parvient à la fin 99 : les Serbes, nous dit-on, auraient procédé à la crémation des cadavres des Kosovars assassinés pour tenter de faire disparaître les « corps du délit ». Le journaliste Pilger ferait justice de ces allégations dans la revue de gauche New Statesman. Quant au plan « Fer à cheval », dont l’existence n’avait été contestée par personne au sein des médias occidentaux, il a fait d’abord l’objet d’une première mise en cause dans Der Spiegel qui notait que « l’origine du papier est douteuse » et ajoutait que le plan aurait été transmis aux Allemands par les services secrets bulgares, dont la réputation en matière de « coups tordus » n’est plus à faire. Quelques mois plus tard, c’est un officiel allemand, le général Loquai qui, relevant les « contradictions et incohérences » des preuves réputées étayer l’existence du plan secret d’extermination des Kosovars albanais, oblige le ministre R. Scharping à admettre que ledit document ne pouvait en aucune manière être tenu pour « le document original de Milosevic ». De là à penser que ce document n’est qu’une de ces « forgeries » auxquelles la propagande de guerre recourt couramment, il n’y a guère plus d’un pas, que le ministre allemand se refuse à franchir. On trouvera enfin dans cet opuscule une série d’exemple très significatifs de ce double étalon qui a servi aux médias occidentaux à mesurer ce qui avait lieu chez les uns et les autres au cours de la guerre elle-même et ensuite, quand il a fallu porter un regard sur ce qui s’est passé au Kosovo après le retrait des Serbes, fort éloigné de cette « exemplarité » dont les porte-parole des médias s’étaient félicités eux-mêmes, de peur que personne ne s’en charge à leur place. Tout cela prouve une fois de plus combien était justifiée cette « méfiance systématique » – sottement stigmatisée par un intellectuel médiatique comme « une version sophistiquée du révisionnisme » (!) – qui s’impose face au discours des pouvoirs établis, quand la guerre vient et que sa première victime, invariablement, est la vérité. Miguel Chueca
Combat syndicaliste international,
07-08/2000
Les bons comptes font les bons ennemis
« Les journalistes avaient un peu trop investi sur ma personne et ce n’était pas sain », a pu déclarer « Jamie » Shea, porte-parole de l’Otan pen dant les frappes aériennes contre la Serbie au printemps 1999. Ce bel esprit autocritique n’est guère partagé par la presse française, qui est revenue de façon fort louangeuse sur les conditions dans lesquelles elle avait couvert ce conflit (et cela malgré les documents accablants publiés par la presse américaine sur la réalité des massacres de civils pendant les bombardements). S’élevant fort heureusement contre cette autoglorification, deux journalistes du « Monde diplomatique » tentent de démontrer comment l’Otan avait mis sous perfusion les médias francais. Bourré de chiffres et de citations cet opuscule qui ressemble fort à une grenade dégoupillée ne laisse indemne à peu pres personne. A l’exception du patron d’alors du « Figaro », Franz-Olivier Giesbert, qui s’était insurgé contre « I’indignation zapping » de la presse française, étrangement silencieuse sur les massacres anti-Serbes au Kosovo.
La presse parle en effet « des représailles musclées » des Kosovars d’origine albanaise mais jamais de contre-épuration ethnique. Les médias stigmatisent la « propagande serbe », mais évoquent « les demi-vérités » de l’Otan. Les journalistes, enfin, n’hésitent pas, derrière Blair et Clinton à parler de « génocide », et jamais, plus honnêtement, de massacre de populations. La chronique du « génocide » serbe contre les Kosovars (avec références au nazisme) se heurte aujourd’hui au bilan objectif du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie – soit 2 108 cadavres exhumés et 4 266 personnes déclarées mortes par leurs proches. Or, à l’époque, certains médias s’en donnent à cœur joie, qui évoquent de 100 000 à 500 000 personnes tuées : « Mais tout ça, annonce TF1, est au conditionnel. » Lcquel serait aujourd’hui le prix du professionnalisme. Même la très sérieuse revue « Esprit » évoque « des centaines de milliers de Kosovars massacrés ». Autre débat escamoté par les médias, le massacre des Kosovars serait antérieur aux frappes aériennes. « Ces atrocités (…) auraient eu lieu, commente l’ineffable BernardHenri Lévy, avec ou sans intervention alliée. » Seul hic, un rapport tout à fait officiel de décembre 1999 de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) note qu’après le début des frappes « le modèle changea et inclut des zones qui avaient été auparavant tranquilles ». Mais, à la décharge de BHL, plusieurs journaux, dont « Le Monde », n’ont pas publié cette partie fort instructive du rapport. Reste que les deux auteurs, emportés par leur démonstration, assimilent un peu vite à une « glu compassionnelle » I’horreur provoquée par la vision de centaines de milliers de Kosovars chassés hors de leurs villages. Le mot de la fin revient à Laurent Joffrin, patron de la rédaction du « Nouvel Observateur », qui écrit le 10 avril 2000 : « Est-ce que ça change vraiment les choses d’annoncer 4 000 au lieu de 10 000 morts ? » Oui, pour les journalistes. Même pour les cancres en calcul mental. Nicolas Beau
Le Canard enchaîné,
21/06/2000
La nouvelle censure
Préfaçant la pièce de Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, le philosophe Jacques Bouveresse se demande si les bienfaits de la liberté de la presse ne sont pas en train de s’effacer devant ses méfaits1. Question tabou, il l’admet. Mais est-elle vraiment aussi tabou que cela ? La pièce de Karl Kraus stigmatise les journalistes et le bourrage de crâne de la Grande guerre. Elle fut hélas d’actualité pendant toute la durée des bombardements de l’OTAN au Kosovo2. Et elle le redeviendra dès la prochaine opération militaire. Car, après Timisoara et l’invasion américaine de Panama (décembre 1989), après la guerre du Golfe (août 1990-mars 1991), après Maastricht (septembre 1992), ce que chacun a vécu au moment de la guerre du Kosovo – la purification « démocratique » dissimulée sous l’habit de lumière d’une bataille contre la « purification ethnique », l’hystérie propagandiste, les mensonges, les exagérations, les manipulations, les intimidations, les dissimulations, les anathèmes – tout cela amoindrirait terriblement le désir le plus forcené de défendre la « liberté de la presse ». C’est-à-dire par exemple la liberté pour Matra Hachette de posséder l’information (Télé 7 jours, Europe 1, le Journal du dimanche, Paris Match, et tant d’autres), sa diffusion (NMPP, Relais H) et… la fabrication des missiles nécessaires à l’exécution des missions militaires rendues populaires grâce à l’information. Ainsi, au moment où la presse Hachette poussait à la guerre totale au Kosovo et assimilait les adversaires de l’OTAN à des « complices de Milosevic », les usines Matra fabriquaient tranquillement, moyennant 1 million de francs l’unité, ces missiles guidés au laser qui trouvèrent dans les Balkans quelques « bavures » à faire. Mais un tel rapprochement – imprudent, insolent, outrancier – entre production d’armes et production d’idées, création de valeur pour l’actionnaire et combat pour les valeurs « humanitaires », inutile de le chercher dans la grande presse, fût-elle formellement indépendante des généraux, des marchands de canon et des vendeurs d’eau. Les réseaux d’alliance, ou « synergies », garantissent à la fois la loi du silence et le choix par l’« information » d’informations idéologiquement formatées pour favoriser la contemplation béate de la nouvelle économie au service du vieil empire : « Diana », « Monica », etc. Bien sûr, on pourrait ironiser sur l’inceste apparemment voluptueux entre une prévarication institutionnalisée et la concoction obstinée d’une insignifiance tellement tapageuse qu’on la dirait destinée à couvrir le bruit du frottement des corps. Ce qui désarme l’ironie au profit du ressentiment, c’est le ton hautain et permanent des croisés de l’ordre médiatico-marchand. Leur magistère sur l’opinion est désormais si peu discuté, leur omniprésence tellement assurée qu’ils voudraient en plus feindre le rôle d’arbitre des élégances intellectuelles. Tel directeur d’hebdomadaire socialo-publicitaire dispose ainsi de deux émissions régulières dans la principale radio publique, tel directeur d’un grand quotidien parisien du matin anime un talk-show littéraire, tel directeur d’un grand quotidien parisien du soir, passé sans embûche de la LCR à la LCI, mande dans un salon audiovisuel ses « intellectuels » de la semaine3. C’est-à-dire très précisément ceux (BHL, Sollers, Sollers, BHL) qui éditorialisent déjà dans le grand journal de référence, peut-être parce qu’entre autres qualités ils ne manquent jamais de saluer en bonne place – et comment ne serait-elle pas la meilleure – les ouvrages de ses directeurs. Ce néototalitarisme onctueux, emprunt de révérence pour le « débat », exige le concours du quarteron de penseurs formatés qui savent s’affronter sur des broutilles et couvrir du fracas de leurs petites divergences la profondeur de leurs convergences inavouées. Dont la démocratie et le marché. Alors que le second, censitaire, ne peut que haïr la première, égalitaire, le dogme d’une corrélation entre les deux, d’abord développé par la pensée ultra-libérale la plus vermoulue, a fini par contaminer l’espace public, parfois avec l’appui des simulateurs de la contestation. Et dans une presse qui ne cesse de clamer que sa liberté est garantie par le concours des annonceurs, qui discuterait encore ce genre de postulat ? Quand les manipulations de l’information sont habituelles, quand des fabricants d’armes diffusent la morale du jour, quand l’espace public, déjà endeuillé par les privatisations, est envahi par le fracas publicitaire et boursier, quand de « grands » journalistes ne rêvent que de faire équipe avec les maîtres de la planète – lesquels sont aussi les maîtres des médias –, quand une pensée de marché ampute notre compréhension du monde, et quand tout cela se fait au nom de la liberté, comment ne pas partager un instant le sentiment de Karl Kraus qu’appliquée à la presse la « liberté » vaut à peine mieux que la censure ? —————— 1 Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, préface de Karl Kraus, postface de Geral Steig, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe (Agone, Marseille, 2000). 2 Lire Serge Halimi, Dominique Vidal et Henri Maler,« L’opinion, ça se travaille… » Les médias et les ‘guerres justes’ (Agone, Marseille, 2006). 3 Il s’agissait à l’époque respectivement de Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur), de Franz-Olivier Giesbert (Le Figaro) et d’Edwy Plenel (Le Monde). Les deux premiers se sont reconvertis, l’un à Libération, l’autre au Point. Edwy Plenel a en revanche quasiment disparu. « La nouvelle censure », Autre Futur, 25 avril-2 mai 2000, n° spécial publié par la CNT numéro à l’occasion de la semaine « Pour un autre futur » organisée en mai 2000. En ligne sur le site Arsenal/Plan B Serge Halimi
Autre futur,
25/04/2000
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