Parution : 20/01/2010
ISBN : 978-2-7489-0116-0 256 pages 10.00 euros |
Jann-Marc Rouillan
Paul des épinettes et moi
Sur la maladie et la mort en prison
Longtemps témoin des ravages de la maladie en milieu carcéral (de Je hais les matins aux Chroniques carcérales), Rouillan témoigne de l’expérience la plus directe : la sienne. En l’occurrence il est atteint d’un syndrome de Chester Erdheim, maladie orpheline qui a été diagnostiquée juste à temps, mettant sa survie en danger. Sommaire Jann-Marc Rouillan, incarcéré pendant plus de vingt ans pour ses activités au sein du groupe Action directe, a été en semi-liberté de décembre 2007 à octobre 2008, période durant laquelle il a travaillé aux éditions Agone.
Il a notamment publié Je hais les matins (Denoël, 2001), Le Roman du Gluck (L’Esprit frappeur, 2003), Le Capital humain (L’Arganier, 2007) et, aux éditions Agone, Lettre à Jules (2004), La Part des loups (2005), De Mémoire 1 & De Mémoire 2 (2007 et 2009), Chroniques carcérales (2008). Passé un bosquet de petits chênes verts, le chemin montait à droite. D’abord une rumeur. Puis des cris. Des cris d’homme. Si mes phrases hésitaient, mon corps, lui, avait su tout de suite. Du bord de la falaise on la voyait, tapie au creux du vallon, un bon kilomètre devant nous. Sans obstacle, portées par le vent, les voix de la prison volaient jusqu’à nous.
La rumeur amplifiait l’architecture de torture. Pétrifié, je suivais les murs, les chemins de ronde, les miradors, les cours de promenade, les myriades de grilles aux fenêtres… Je connaissais si bien le tableau. La puanteur des soirs de peur. Quand on existe malgré tout. Quand la mort rode, de cellule en cellule, invisible sur les coursives, invisible aux yeux des détenus. Comme les autres, je tremble, humilié comme les autres par la défaite féroce des misérables. Mais quelque chose avait changé. Cette fois je témoignais de la rencontre des deux mondes. L’Extérieur et Intérieur. Le dehors et le carcéral. Je logeais à la frontière. Attention, la frontière n’est pas le sommet du mur. Ni grillage, ni barbelé. On passe une frontière d’un seul coup, souvent sans s’en être aperçu. Et quand on s’en rendre compte il est trop tard. On ne peut se voir que dans le miroir du monde où l’on vit. L’ancien reflet sera masqué. Un vide public. En moi qui témoignais de la frontière, je n’avais donc aucun reflet. Dans l’ordre pénitentiaire, le rapport entre tortionnaire et supplicié n’est pas matériel. Ou pas seulement. Se mêlent symbolique et matraque, social et grillage. L’instauration juridique du droit du plus fort. L’administration et son bras armé ont tous les droits et le détenu n’en a aucun. Ce dernier doit combiner obéissance et résistance. Dans la dissimulation, évidemment. Celui qui n’est plus capable de combiner périra. Aussi sûrement que percé par la lame d’un couteau. Ceux de l’Extérieur tressaillent en lisant les anciens récits des rituels sanguinaires d’Amérique centrale. Mais à l’Intérieur, où a cours la religion du droit d’exception, on pratique encore le sacrifice humain. Comme le prêtre maya chantait, dansait et priait pour que les dieux fassent pleuvoir ou repoussent l’envahisseur, l’administration promulgue, décrète et verdicte pour faire régner l’ordre comme la sécurité et contenir les hordes d’immigrés. Mais l’ordre pénitentiaire ne serait pas ce qu’il est s’il ne remplissait aussi sa fonction à destination de ceux de l’Extérieur : le sacrifice carcéral rend supportable la servitude salariale. La voilà la place centrale de la prison dans la gestion postmoderne de l’ordre social ! Pour l’essentiel, rien n’a changé depuis les jeux du cirque de la Rome antique : l’homme ne se croit libre que de côtoyer des esclaves et d’avoir l’occasion d’exercer son droit d’un tour de pouce – plutôt vers le bas. Halte aux prisons quatre étoiles ! Il faut faire preuve de fermeté ! Finalement ils ont peut-être raison. Je refuse cette civilisation. Pour sa barbarie. Parce que je porte en moi les graines d’un monde sans cirque ni esclavage. |
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*Les récits de la vie carcérale n’ont pas tous la densité de ceux de Jean-Marc Rouillan … Ni les polars, l’épaisseur humaine de celui qu’on vous présente ici. « En introduction à l’un de nos procès, il y a bien longtemps, un magistrat prit la parole pour rappeler qu’ils étaient réunis ici non pour juger des idées politiques, ni des pensées, aussi condamnables soient-elles, mais des actes. Seulement des actes. Concluant que le jour où ils condamneraient à la prison, nous ou d’autres, pour des prises de parole, alors ils seraient les premiers à justifier nos actes … C’était il y a vingt ans. Et je suis emprisonné depuis treize mois pour une phrase. Sans que les porte-parole de notre ”démocratie” ne semblent s’en émouvoir. Ce qui en dit long sur l ‘évolution de l’“ordre” social et politique républicain. » (Jean-Marc Rouillan, Paul des Epinettes et moi, p. 99). Rouillan parle encore, avec bonheur, de cette étrange parenthèse, ces dix mois de semi-liberté à Marseille, quand il devait regagner chaque soir sa cellule des Baumettes et que, « passé un bosquet de petits chênes verts, le chemin montait à droite. D’abord une rumeur. Puis des cris. Des cris d’homme. Si mes phrases hésitaient, mon corps, lui, avait su tout de suite. Du bord de la falaise on la voyait, tapie au creux du vallon, un bon kilomètre devant nous. Sans obstacle, portées par le vent, les voix de la prison volaient jusqu’à nous. » Notes A lire sur le Blog de Bernard langlois, sur le site de Politis Bernard Langlois
Politis,
07/03/2010
Le premier s’attache à sa situation personnelle alors que le second relate l’histoire, en partie fictive, d’un détenu rencontré à la maison centrale d’Arles, Paul des Epinettes. Son expérience propre est particulièrement intéressante car il couple le récit traçant l’épreuve de sa maladie avec celui de sa semi-liberté abrégée. Maladie, car Jann-Marc est atteint de la très rare maladie de Chester-Erdheim. réincarcération puisque, comme chacun sait, l’ancien membre d’Action Directe a été puni pour avoir osé évoquer ses années d’activisme armé dans la presse. Bien que « la nostalgie ne soit pas une donnée punissable », comme il l’écrit si bien. Mais ainsi va la machine judiciaire. Libérable depuis 2005, Jann-Marc se refuse à renier son passé d’activiste comme le souhaiterait le Parquet afin d’accélérer sa sortie de prison. D’ailleurs, il dépeint des moments de plaisir vécu lors de ces quelques mois en liberté partielle mais cela n’est pas prégnant. Alors qu’il vient de passer plus de 20 ans derrières les barreaux dont 7 ans et 6 mois en isolement. Comme si le monstre carcéral avait broyé en lui toute possibilité d’apprécier pleinement les choses. Anesthésié du bonheur par le « quotidien narcotique » imposé par le système pénitentiaire : « la liberté fait peur car le prisonnier sait qu’il découvrira à ce moment-là l’ampleur de l’amputation intime qu’il a subie au cours de ces dernières années ». Son état physique n’est pas là pour arranger les choses. Des premiers symptômes soignés à coup de Doliprane , au diagnostic qui prend des mois, jusqu’à l’impossibilité de se soigner en prison, il décrit avec la précision de la victime le système ubuesque qui régit le parcours médical de tout détenu. Jann-Marc se retrouve coincé entre l’enclume carcérale et le marteau de la pathologie. La loi dite « Kouchner » de 2002 permet la libération d’un prisonnier pour qu’il puisse suivre un traitement médical. Pourtant celle-ci lui est refusé. Le rôle de la prison dans la société capitaliste nourrit également sa réflexion. « L’ordre pénitentiaire ne serait pas ce qu’il est s’il ne remplissait aussi sa fonction à destination de ceux de l’Extérieur : le sacrifice carcéral rend supportable la servitude salariale. La voilà la place centrale de la prison dans la gestion post-moderne de l’ordre social ! » A nous, de l’Extérieur, de tout faire pour changer cela. Julien (AL Montpellier)
Alternative Libertaire n°193,
mars 2010
Compte-rendu
L’observation des faits de société amène à constater que, si tuer un exploité entraîne l‘impunité pour «ceux qui auront dans un ultime sursaut de vraie vie révolvérisé un membre du cénacle », cela vaut perpétuité (1).
Au bout de 23 ans de détention, le régime de semi-liberté de J.M Rouillan a été révoqué en octobre 2008. Une phrase montée en trouble de l’ordre public a pourvu aux nécessités de la polémique de la semaine et du traquenard d’État. Aux méthodes légales de persécution, la juridiction spéciale privilégie l’arbitraire : elle ne juge plus les actes mais des mots valant récidive. De ces dix mois vécus à Marseille de décembre 2007 à l’automne 2008 d’une autonomie réduite des matins aux crépuscules, il reste six textes expédiés de la Maison d’arrêt des Baumettes après sa réincarcération. Placé sur la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, le semi libéré apprivoise la redécouverte éblouie des modestes délices du quotidien : le bonheur, cela consiste à ne pas être en prison. Ces retrouvailles lui donnent aussi la mesure des séquelles indélébiles imputables aux longues peines. Le choc du réenfermement substitue à cette parenthèse le périple médical, enchaîné et sous escorte armée, d’où déboule « le nom du mal qui allait mettre le mot fin à mon histoire personnelle », une maladie rare insoignable en prison. Le retour entre les murs renouvelle également le chantage au repentir. Cette exigence conforte sa résolution de demeurer fidèle à l’aventure sociale et humaine de sa jeunesse : « nier ce que j’ai été et vivre sans passé c’est disparaître beaucoup ». Le reniement, facteur de discrédit, apporte l’oubli. En son absence, les mots de Rouillan recèlent un danger potentiel craint par un pouvoir ne concevant l’aliénation populaire que totale. Ecrite il y a sept ans dans la Centrale d’Arles, la deuxième partie du livre traite de la maladie et de la mort en prison par le biais d’un court polar carcéral : Paul des Epinettes. Vigie en ligne de front de la guerre sociale, l’univers pénitentiaire transmute son hôte en Cassandre des oubliettes panoptiques : « ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort ». Ces conditions de non vie, dépassant la cruauté des galères de jadis et des camps de concentration inspirés des abattoirs de Chicago, existent dans plusieurs dizaines de « zoos électroniques » américains. Les condamnés à vie – parmi eux le Français Zacarias Moussaoui et l’Anglais Richard Reid – sont confinés 23 heures sur 24 dans des cellules blanchies de 6 m2, et aménagées d’éléments en béton et acier scellés au mur dans un isolement total sans journaux ni livres, la nourriture distribuée par un trou dans la porte. L’heure de promenade s’effectue menotté et les fers aux pieds. Mais en ces lieux, la torture principale consiste en un silence absolu et permanent. Sur le chemin de cet enfer où la force psychique importe davantage que la résistance physique, la France se montre brillante disciple. Grâce à sa destruction de la sociabilité carcérale, elle remporte en 2009 la palme des suicides de détenus devant tous les autres pays d’Europe de l’Ouest. Le traitement carcéral des problèmes sociaux dus à la mondialisation du capitalisme élimine une part croissante des déshérités de l’Occident. Cela ne date pas d’hier ! « Quand les temps sont durs et que le travail manque, les gens deviennent désespérés. Mais ceux dont les richesses tentent les pauvres prennent peur et ne ménagent pas les délinquants » notait un héros de Jack London en 1910. Dans Le Vagabond des étoiles (1915), le même Jack London soutint de son renom d’écrivain international l’anarchiste Ed. Morrell en lutte contre les supplices sans fin en vigueur dans le pénitencier de Saint-Quentin. Affaibli par la maladie, Rouillan doit ramer lui même sur l’encre afin de dessiller les yeux de ses contemporains sur les barbaries de leur temps. Aveugles aux formes nouvelles d’un asservissement inégalé nous laissons s’accomplir, pour lui et pour d’autres, la mort en exemple « de la défaite féroce des misérables ». (1) Jann-Marc Rouillan, Les Viscères polychromes de la peste brune, La Différence, 2009, p. 27 L. N.
Courant Alternatif,
février 2010
Un crevard bien vivant
« On me soignera quand les séquelles seront irrémédiables, c’est-à-dire quand je serai crevard de chez crevard ». Jann-Marc Rouillan, le fondateur d’Action Directe, souffre d’une maladie orpheline rare que l’administration pénitentiaire n’est pas très diligente à faire traiter. Après 23 ans passés derrière les barreaux, il a bénéficié d’un régime de semi-liberté durant dix petits mois. Régime suspendu en octobre 2008 pour avoir, dans un entretien, prononcé une phrase ambiguë que la justice a traduit comme une absence de regrets sur les assassinats qui l’ont fait condamner. Il témoigne dans son nouveau livre de la maladie en milieu carcéral. Il raconte son expérience éphémère, et soigneusement encadrée, de la liberté retrouvée. Rouillan, qui a publié une dizaine d’ouvrages, maîtrise l’art d’écrire. Comme le passage déchirant où, lors d’une courte échappée dans les calanques, il est rattrapé par les cris de détresse, portés par le vent depuis la prison des Baumettes... L’homme n’est pour autant pas du genre à s’apitoyer sur son sort. A le lire, on comprend mieux la réticence de la justice à passer l’éponge. Jean-Marc Rouillan a « payé » et ne menace plus personne. Mais il n’a pas plié. Sa critique de l’ordre carcéral rend supportable la servitude salariale (à l’extérieur) » : « voilà la place centrale de la prison dans la gestion postmoderne de l’ordre social ». Action Directe a été une impasse politique à l’issue tragique. Ce qui ne justifie en rien l’acharnement jusqu’au-boutiste contre Rouillan. Son enfermement est le nôtre.
M. G.
Le Ravi,
février 2010
« Je suis emprisonné depuis treize mois pour une phrase »
Atteint d’une maladie orpheline rare, la maladie d’Erdheim-Chester, le cofondateur d’Action directe réclame un transfert du centre de détention de Muret vers la Pitié Salpêtrière à Paris, pour qu’on le soigne. Sans succès. Alors, Jean-Marc Rouillan écrit. Sur la maladie. Sur la détention. « Je suis emprisonné depuis treize mois pour une phrase », indique-t-il dans un nouveau livre. Cette phrase qu’il avait lâchée à L’Express et qui a été interprétée comme une absence de regrets. 1 Paul des Epinettes et moi. Sur la maladie et la mort en prison. Agone, 225 pages, 10 euros. 2 Rouillan, interrogé sur l’assassinat de Georges Besse le 17 novembre 1986, y répond : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. Par cette obligation de silence, on empêche aussi notre expérience de tirer son vrai bilan critique. » Michel Henry
Libé Marseille,
8/01/2010
Les mots dangereux de Jann-Marc Rouillan
En 2002, Jann-Marc Rouillan publiait un roman noir, Paul des Épinettes ou la Myxomatose panoptique, chez L’Insomniaque. En janvier, les éditions Agone vont rallonger le titre d’un « et moi ». La dure réalité médico-carcérale est venue bousculer la fiction. Rouillan parle à présent de sa propre lutte contre son « ami » Chester-Erdheim. Il revient aussi sur sa réincarcération « pour une poignée de mots ». « En un certain sens, par la révocation de sa semi-liberté et son renvoi en prison début octobre 2008, l’administration pénitentiaire et le juge d’application des peines ont offert à Jann-Marc Rouillan les conditions nécessaires à la poursuite de son œuvre. » Avec une sombre ironie, les éditions Agone présentent ainsi le dernier livre de l’auteur de Je hais les matins, de La Part des loups, de Lettre à Jules, des Chroniques carcérales, des _De Mémoire_… Pour ce onzième ouvrage, Jann-Marc Rouillan a noirci à la main quarante et une feuilles de cahier d’écolier à spirale entre fin août et début novembre 2009. Un fac-similé de la première page est reproduit dans ce très attendu Paul des Épinettes et moi. Privé arbitrairement de son ordinateur, l’auteur ne s’est pas mis au chômage technique. Loin de là. Il nous livre les moments chauds qui le conduisirent, le 6 mars 2009, à l’unité hospitalière sécurisée (UHSI) de l’hôpital nord de Marseille et l’agitation qui l’emporta, à la surprise générale, au centre de détention de Muret, près de Toulouse, le 27 octobre dernier. Jusqu’à la dernière seconde, habillé d’un blouson chaud, Rouillan pensait partir pour Fresnes d’où il pourrait aller se faire soigner à l’hôpital parisien de la Pitié Salpétrière. « Inutile de chercher une logique. » « Vous êtes passé à deux doigts », lui expliqua un urgentiste en mars. Aux Baumettes, on le croyait dépressif ou grippé. Le personnel « médical » le bourrait de Dafalgan : « Si ça ne soigne pas, au moins ça ne fait pas de mal ! » Des cathéters plantés dans chaque bras, « Tantôt ils soutirent. Tantôt ils injectent », ou en attente d’une scintigraphie osseuse, le taulard malade n’en perd pas une miette. Il observe et commente. Les surveillants qui arborent des écussons semblables aux symboles skinheads des années 80, l’escorte obligée d’enlever menottes et entraves et de s’éloigner pour ne pas être touchée par les radiations, la rencontre avec un syndrome dont le nom lui rappelle le chat d’Alice au Pays de merveilles, la tumeur au genou qui le rapproche d’Arthur Rimbaud (mort amputé d’une jambe à Marseille), les déambulations dans les couloirs entravé dans un fauteuil roulant et les réflexions des autres malades : « Regardez, ils menottent les jambes d’un handicapé ! » Ces pages permettent par ailleurs de cerner les sensations produites par la semi-liberté après vingt-trois piges de gamelle. Libérations et incarcérations quotidiennes génèrent immanquablement sentiment d’urgence et instabilité fiévreuse. « J’avalais les dernières goulées d’air et de liberté comme un plongeur en apnée sa dernière bouffée d’oxygène. » Il en faut de l’oxygène en cabane pour surmonter la maladie, la sienne et celle des autres, aux Baumettes ou ailleurs. Les mauvais souvenirs s’additionnent comme les années. Les souffrances des sidéens, des cancéreux, des suicidés, des torturés ratiboiseraient les plus endurcis. Sans oublier les pleurs d’un bébé né avec un mandat de dépôt dans le berceau, les cris, la baston qui en laisse plus d’un sur le carreau. « Allons les gars, une bonne raclée, ça ne peut pas faire de mal ! », assure un brigadier. Nausées. Trop plein d’injustice pour celui qui a égaré son armure. « Qu’arrive-t-il à ma carapace ? Celle qui me permet de tenir le rôle de témoin, qui me protège des éclaboussures ? » Témoin engagé, « papy » Rouillan, nommé aussi « L’Ancien » par les minots, offre une visite guidée des Baumettes, raconte ses échanges avec les « gremlins », fait le portrait des hommes qui l’entourent. Ils viennent de Corse, de Belgique, d’Arménie, d’Ukraine, de Calabre, du Portugal, de Sicile, d’Albanie, de Colombie, de Chine… « Le matin, la salle d’attente prenait des airs d’assemblée plénière de l’ONU ». Des situations lui rappellent Clairvaux, Lannemezan, Moulins, Arles, Fresnes. L’actualité s’invite aussi dans le récit. La mort de Paul Carpita « le cinéaste du petit peuple de Marseille », l’affaire des corbeaux de la Cellule 34… Et puis, il y a la courte vie dans le Pays du Dehors. Une manif de soutien à un postier menacé de sanctions, la main tendue d’une vieille dame croisée dans la rue « Bonjour monsieur Rouillan, ça n’est pas trop tôt, n’est-ce pas ? », les saluts et les coups de klaxon amicaux venant d’inconnus, les balades amoureuses sur les chemins anti-feu en compagnie de Maryam la « concubine mongole ». « Juste quelques mots. Peut-être un ou deux articles dans la presse… Et après on oubliera tout. Et vous aussi vous aurez oublié. » L’agent de probation n’y va pas par quatre chemins pour amener Rouillan sur le chemin du reniement. La femme agit à la demande du juge. Elle parle de « bon sens ». Chou blanc. Des procureurs reviennent à la charge : « Il est indispensable de faire preuve d’un repentir. Sinon rien n’est possible. » Il est précisé qu’il faut un « repentir sincère ». « Il faut savoir disparaître, insiste le procureur général. Quand nous disons que vous devez disparaître, c’est que vous ne devez plus vous exprimer en public. Vous savez que la chancellerie redoute vos déclarations… Vous êtes devenu dangereux par les mots. » Le 26 octobre 2009, « pour une poignée de mots », le tribunal d’application des peines en charge des dossiers de terrorisme a rejeté la demande de suspension de peine pour raison médicale (loi Kouchner) de Jean-Marc Rouillan, toujours sans soins, alors que le syndrome de Chester-Erdheim, maladie auto-immune rare et évolutive, le ronge. « Pourquoi l’État est-il prêt à laisser mourir un condamné pour le faire changer de position politique à propos d’un conflit aussi ancien ? Qu’y a-t-il dans ces quelques coups de feu de si important qu’ils cherchent à l’éradiquer ? » se demande Jann-Marc Rouillan en constatant que sa peine dépasse celle qui fut donnée à Albert Speer, bras droit d’Hitler condamné à 20 ans de prison pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Paco
Le Post,
27/12/2009
Ouvrir son clapier
Une maladie incurable réservée aux détenus. Premier roman de Jann-Marc Rouillan Paul porte, rangés dans sa tête, des bocaux d’odeur et de goûts. De tristesses et de bonheurs. S’il ferme les yeux, en longeant le grillage gris, il sent ses souvenirs « prêts à dégainer », à lui fendre « chirurgicalement l’âme ». Mais « ces poussières anciennes n’ont rien de viennoiseries proustiennes ; simplement, elles montrent du doigt le décalage entre la prison et la méprise ».Car Paul vit à perpétuité à Arles. Dominique Simmonot
Libération,
24/10/2002
Compte-rendu
Peuple des prisons. Au commencement, Paul est seulement un prisonnier parmi d’autres. N’importe lequel et tous à la fois. L’ auteur, comme une ombre discrète, colle à ses pas, l’accompagne au long des couloirs, pense avec lui et détaille ce quotidien narcotique de la prison où ne doit subsister que le face-à-face avec la punition. Courtes, acérées, les phrases dégagent au scalpel chaque métastase générée par le système pénitentiaire : le manque, le regret, l’absence du soi, l’insistance de l’ennui, le châtiment qui réclame son dû, la dominance des murs, la connerie des règlements, la mutilation des humiliés,la prise de corps, et bien sûr le suicide, expression révoltée de ce corps séquestré sans lieu ni foi… Auteur d’un précédent ouvrage sur la prison, Jean-Marc Rouillan offre à nouveau sa caméra au règne de la mort lente, entraînant méthodiquement son lecteur dans ce gouffre de peines, sans complaisance aucune. Impossible de s’y soustraire. Et pour que nous ne puissions pas dire que nous ne savions pas, il nous invite à sonder avec lui ce qu’il nomme la matière carcérale, tissée depuis les quartiers d’isolement jusqu’aux clapiers des centrales où la peine débute après la peine, où les « perpètes » comme lui, et les « longues peines » comme Paul, jour après jour, nuit après nuit, s’enfoncent inexorablement dans leur vie chrysalide… Et puis la personnalité de Paul peu à peu se dessine, avec les éléments de son histoire. Il se souvient de l’odeur du métro parisien, de sa patrie de toits de zinc, des petits passages et des squares de son enfance, des cris des marchandes des quatre-saisons, de son chez-lui d’avant, avant le claquement des pinces, avant la Cour d’assises, avant l’addition… Avant les vingt piges de dette à acquitter au monde du dehors… On ressent le plaisir qu’éprouve l’auteur à « s’évader » par moments de la survivance de l’enfermement pour promener sa mémoire dans les rues de certains arrondissements et des quartiers populaires qu’il connaît mieux que sa poche. Le quartier Guy-Môquet, entre autres, à la frontière du 17e et du 18e : c’est de là qu’il était, Paul, justement, côté 18e, du côté des voyous de Montmartre, Barbès, Pigalle. De la rue Joseph-de-Maistre au carrefour Caulaincourt, du square Junot où les arbres noirs transis de givre lançaient des cris muets d’encre de Chine à l’escalier du Diable, aujourd’hui disparu…, de l’appartement de la rue Manin à la planque de la Porte Champerret, de la bijouterie rue Tronchet à la souricière du métro Botzaris… Comme des cailloux abandonnés sur un chemin sans issue, ces repères jalonnent l’itinéraire de Paul, traces d’une existence émaillée de petits braquages, de séjours en QHS, de récidives. Une peau limée d’années perdues, volées… D’une enfance plutôt heureuse à un placement en maison de correction, jusqu’à la quête de l’embellie, icône dorée de la religion des malfrats, son histoire s’est brisée là, comme une vague sur un rocher, comme les os de son crâne sur le béton nu du mitard de Fresnes, à l’heure des tabassages nocturnes… Au fond de sa cage, Paul, les yeux rougis, rongé par la myxomatose panoptique, la folie des murs gris, sombre dans le délire obsessionnel de la vérité et cherche, treize ans après, les pièces qui manquent au puzzle de sa dernière cavale, en reprenant le parcours en sens inverse. Jusqu’à la révélation de la trahison, jusqu’à la mort qui pointe à l’horizon de sa rage, jusqu’à l’heure des comptes… Au fil des pages, Paul devient un vrai personnage de polar, en noir et blanc, une espèce de petit voyou à la Boudard, sympa et généreux, mais pas franchement chanceux. Paul s’est fait poirer un jour qu’il avait rendez-vous avec Roger, son coéquipier, son frangin de toujours, et il s’est retrouvé à la Centrale d’Arles, à confectionner les uniformes des matons. Mais ce qui différencie profondément ce récit d’un polar classique, c’est que son auteur le construit de l’intérieur de cette prison qui les contient ensemble, lui, Paul, Roger et tous les autres, cette prison qui élève ses murs au plus profond de leurs têtes. Le quotidien sans surprise, le rituel des heures vides, les promenades en rond, la banalité des mêmes mots échangés chaque jour, la désespérance des peines incompressibles : solitudes, rouspétances, survivances, surveillance…, et ainsi de suite, au fil des années sans futur. Somnambules symétriques, l’auteur et son personnage se ressemblent comme des frères, n’étaient les parcours bien distincts qui les ont conduits à macérer en taule, Jean-Marc depuis 16 ans, Paul depuis 13. Depuis longtemps, leur capacité respective à résister contre la mort pénitentiaire les a rapprochés : combats des années 70 contre les QHS, émeutes de 72, 74, grèves de la faim, revendications, refus de travail, mouvement collectif contre les dimanches, rébellion, répression, mitard et mitard… et la prison avait toujours changé sous nos coups de boutoir. N’empêche, la myxomatose panoptique a fini par avoir la peau de Paul, et les médias n’en ont pas parlé. Parce que chez ces gens-là, Monsieur, les médias ne parlent pas, ils esquivent, ils confisquent… ils enterrent ! Les taulards devenus vieux ou cinglés avec le temps, prisonniers ou prisonnières malades, séropositifs, cancéreux, confinés dans les mouroirs de l’AP, font partie de ce grand corps anonyme affublé du nom générique de « population carcérale », pour lequel la République n’a ni égards ni compassion. Elle libère Papon pour raisons de santé, mais pas Ménigon, ni Cipriani. De la même façon qu’elle a libéré, puis amnistié, après l’indépendance de l’Algérie, les activistes de l’OAS, auteurs d’attentats qui firent de nombreuses victimes civiles, en Algérie et en France, mais refuse toute libération anticipée aux militants révolutionnaires emprisonnés parfois depuis des décennies, distribuées comme autant de caresses destinées à la bête de l’ordre. Alors face à l’indifférence, face à cette collaboration silencieuse à l’ensemble du système de privation de liberté, l’écriture de Jean-Marc Rouillan a la puissance du vécu, arme irremplaçable pour empêcher le silence de retomber sur tous ceux qui, comme Paul, se font jour après jour broyer par la machine pénitentiaire. L’amélioration de la prison est un perfectionnement de la prison et de son projet de terreur. Ils sont inamendables.L’une comme l’autre. Après 16 ans de détention, Jean-Marc Rouillan poursuit son combat contre l’ordre carcéral, la torture blanche et la peine de mort administrative. C’est ce qu’il nomme le devoir de résistance. Dominique Grange
Un autre futur n°4,
hiver 2002-2003
Compte-rendu
Jean-Marc Rouillan n’est pas seulement un détenu. Pas seulement l’ex-leader d’Action Directe condamné à perpétuité. Il est aussi auteur.
Ainsi, une fois de plus, dans son atelier prison, Rouillan, rendeur de mots pour maux, récidive. D’aucunes attendaient un minimum de repentir lorsqu’il a sorti « Je hais les matins ». D’aucuns en ont été pour leur argent. Rouillan n’était pas repentant. Rouillan était toujours Rouillan. Toujours vivant. Et son livre était une nouvelle bombe dans le jardin des hommes libres qui, à la dernière page, pouvaient se demander s’ils l’étaient vraiment. Avec « Paul des Épinettes », il signe l’urgence. Durant de très longues pages, sa pensée semble cogner les murs de la prison afin de se libérer enfin, de trouver la bonne fréquence. Dans cet ouvre-moi ta porte mon ami stylo, les mots tournent comme des électrons sans centre de gravité, s’agglutinant parfois pour former des phrases lumières. Puis, à force de tirer sur ces fils de soi, il sort du magma et tisse la toile de Paul des Épinettes, Paul le braqueur dont il décrit la lente chute dans le vide qui guette celui qui se laisse emporter par la « myxomatose panoptique », cancer trop contagieux des prisons, dont Rouillan, déchire la toile dans un effort terrible. Tant pis pour d’aucuns et tant mieux pour les autres. Rouillan résiste et signe. Il ne mourra pas de déraison.Parce qu’il a toujours la plume, arme suprême, à la main. Florence Garnier
La Marseillaise,
28/10/2002
Rouillan, d'Action directe à la fiction
Il a suffi d’une incartade de Patrick Henry pour que le débat sur la liberté conditionnelle des condamnés soit relancé. Et comme le bon sens est la chose la mieux partagée, l’opinion publique et la classe politique ont chacune un avis sur la question. Tout le monde, sauf les prisonniers eux-mêmes, condamnés à de longues peines et au silence. Or l’univers carcéral n’est pas machine à réinsérer, mais à broyer des individus qui tiennent souvent debout grâce à la révolte. Jann-Marc Rouillan, membre d’Action directe, incarcéré depuis quinze ans, vient de publier un roman, Paul des Épinettes, l’histoire d’un braqueur de banque qui cède peu à peu aux sirènes d’un univers mortifère. Un récit avec ses blessures et ses boursouflures, ses fulgurances et ses errances sur l’univers carcéral et la cavale d’un héros proche du mythe du voyou rebelle. Mais ce polar de bonne facture n’est pas écrit par un homme ordinaire. Et on peut s’interroger sur la réception qui sera faite à l’œuvre d’un homme enfermé depuis longtemps pour des crimes de sang. Certains pensent même qu’un homme comme Rouillan n’a pas le droit d’écrire. D’autres verront, dans l’expression de sa révolte contre la prison et la fatalité de la violence à laquelle succombent ses personnages, la preuve que Rouillan n’a pas encore fait le deuil de ses idées. Bref, que l’écriture ne peut être considérée comme une rédemption qu’à condition qu’elle soit un acte de contrition. Or Paul des Épinettes est tout sauf l’expression d’un remords. Rouillan ne se pose pas toutes ses questions : « J’écris ce que j’ai dans la tête. » La réponse est entière et sans concession. Dans Je hais les matins (Denoël), un document sur le système carcéral, ce membre d’Action directe avait eu une phrase malheureuse qui avait déclenché la polémique : « Je saurais encore monter et démonter un revolver les yeux fermés. » Dans Paul des Épinettes, il montre qu’il sait aussi monter et démonter de beaux passages. Rouillan a basculé dans la fiction comme autrefois dans la clandestinité. La société a jugé un terroriste. Quinze ans après, l’homme demande à être jugé sur ce qu’il écrit. Un droit non qui n’est pas acquis d’avance. Le mépris est le mitard médiatique !
Olivier Maison
Marianne 2,
octobre 2002
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