Agone Mémoires sociales
« Livrer sur demande... »
Parution : 15/02/2008
ISBN : 978-2-7489-0087-3
416 pages
12 x 21 cm
Tarifs :

Varian Fry
« Livrer sur demande... »
Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941)
Traduit de l’anglais par Édith Ochs
Nouvelle édition revue & augmentée du livre paru en 1991 sous le titre La Liste noire

Préface de Charles Jacquier - Avant-propos d’Albert Hirschman - Annexe : « Varian Fry journaliste politique » - 34 illustrations
En août 1940, un jeune journaliste américain, Varian Fry, est envoyé à Marseille. Sa mission : faire évader les artistes, les intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, menacés par la Gestapo.
La modeste organisation qu’il met sur pieds s’oppose à l’article 19 de la convention d’armistice entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. » En treize mois, avant que la police de Vichy n’expulse Varian Fry – avec l’aval des États-Unis –, le Centre américain de secours aura, par des moyens légaux ou illégaux, sauvé plusieurs milliers de personnes.
Mais cette action relève aussi de ce qu’on a appelé « la résistance avant la Résistance », et de ce qui apparaît aujourd’hui comme un mouvement de solidarité internationale impulsé par les vestiges du mouvement ouvrier. C’est l’aspect le moins connu mais aussi le mieux à même d’introduire le témoignage de Fry, et d’éclairer un moment historique singulier en même temps que l’héroïsme de l’individu ordinaire face à la déraison d’État.

« À la guérite, nouvelle alerte. Les sentinelles ont examiné attentivement leurs passeports, sans manifester d’intérêt pour M. et Mme Werfel ni pour Mme “Ludwig”. Mais l’un d’eux a porté une attention toute particulière à Golo Mann. Son “affidavit tenant lieu de passeport” spécifie qu’il se rend aux États-Unis pour voir son père, Thomas Mann, à Princeton.
“Comme ça, vous êtes le fils de Thomas Mann ?” a dit la sentinelle.
Dans sa tête, Golo a vu clignoter la liste noire de la Gestapo. Pour lui, son sort était scellé, mais autant jouer son rôle avec panache jusqu’au bout.
“Oui, dit-il. Cela vous déplaît-il ?
— Au contraire, rétorque la sentinelle. Je suis honoré de faire la connaissance du fils d’un si grand homme.”
Et il serre chaleureusement la main de Golo puis téléphone à la gare pour demander qu’on vienne les chercher en voiture.

Le côté opéra bouffe de l’aventure a dû nous monter à la tête tandis que nous prenons un déjeuner tardif à l’hôtel, généreusement arrosé de vin espagnol et de xérès. Nous étions convenus qu’en aucun cas, tant que nous serions en Espagne, nous n’appellerions M. et Mme Mann par leur vrai nom. Mais émoustillés par l’approche de la délivrance, on se laisse aller. C’est M. Mann par-ci et M. Mann par-là, Mme Mann ceci et Mme Mann cela – jusqu’à négliger toute prudence.
Il y a du monde dans la petite salle à manger, y compris le consul britannique, que j’ai rencontré lors de mon précédent passage, en août. Alors que nous sommes sur le point de nous servir une autre tournée de cognac, il vient vers moi et pose une main sur mon épaule : “Puis-je vous parler une minute, mon vieux ?” demande-t-il.
Nous sortons dans le couloir.
“Le type âgé qui est avec vous est Heinrich Mann, n’est-ce pas ?”
Je confirme.
“Eh bien, dit-il, à votre place, je me montrerais plus prudent. Vous ne savez pas qui est le type en uniforme, n’est-ce pas ?
— Non. Je ne vois pas du tout qui c’est.
— Eh bien, il se trouve que c’est le chef de la police secrète espagnole de la province. Ce n’est pas un type très sympathique, croyez-moi. Si j’étais vous, je ferais plus attention.” »




Exposition jusqu’au 9 mars à Paris, Halle Saint Pierre, 2 rue Ronsard (18e) : VARIAN FRY, Marseille 1940–1941 et les artistes candidats à l’exil

Revue de presse
- Consulter La liste des gens à sauver Alain Rubens Lire, mai 2008
- Consulter Sauver les proscrits du nazisme Forent Le Bot L’OURS n°377, avril 2008
- Consulter Varian Fry : le Juste et les proscrits Philippe Dagen Le Monde, 10/04/2008
- Consulter Varian Fry, un juste à Marseille M-E. B. Marseille l'Hebdo, 19/03/08
- Consulter Nouvel hommage a Varian Fry - Interview Propos recueillis par Roland Pfefferkorn La Marseillaise, 16/03/2008
- Consulter François Roux Courant alternatif n°178, mars 2008
- Consulter Ne pas oublier notre histoire Francois Roux Le monde libertaire, 28/02 au 05/03 2008
- Consulter Varian Fry, Marseille 1940-1941 Sophie Cachon Télérama.fr, 23/02/2008
- Consulter Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes Paco Le Mague, 12/02/2008
- Consulter Varian Fry, le Juste des surréalistes Philippe Dagen Le Monde, 01/12/2007
La liste des gens à sauver

La débâcle de 1940 culmine avec l’article 19 de la convention d’armistice. Il stipule que « le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich ». Né à New York en 1907, journaliste politique ayant séjourné à Berlin, Varian Fry débarque à Marseille en août 1940, avec une liste de gens à sauver en priorité. Sa couverture, c’est le Centre américain de secours (CAS). À Marseille et dans les camps d’internement environnants, est regroupée la liste de la « lie de la terre », pour reprendre la sinistre formule d’Arthur Koestler : réfugiés et journalistes politiques, artistes et écrivains et les Juifs apatrides, déchus de leur nationalité par Berlin. Coincé entre le département d’État américain à la discrétion diplomatique et le gouvernement de Vichy qui resserre les boulons, Fry veut épargner le maximum de gens, pas seulement les plus célèbres.
Son premier contact, c’est l’illustre couple Werfel. Alma Werfel, l’ex-épouse de Gustav Mahler, et l’écrivain Franz Werfel, courtaud, gros et vif comme l’éclair. Plus tard, le jour du passage à pied des Pyrénées, à la frontière espagnole, les Werfel arrivent, chargés d’une dizaine de valises, avec le vieil écrivain Heinrich Mann. Fin 1940, Vichy fait du zèle et les Allemands ratissent les camps d’internement. Fry s’installe à la villa Air-Bel, sur les hauteurs phocéennes. On y trouve André Breton : le pape du surréalisme s’est pris d’une passion sage pour l’entomologie. Victor Brauner, le peintre borgne, discute avec Victor Serge, le vieux bolchevique qui vomit Staline. Le vin coule à flots et la terreur rôde à la porte. Varian Fry tente de décider les vedettes à l’exil. Il rend visite à André Gide, retiré à Grasse. Il refuse le départ, mais accepte de patronner le CAS. Chagall veut partir, Matisse veut rester. Varian Fry sent le vent tourner. La diplomatie américaine lui reproche d’avoir troqué la rhétorique humaniste contre le militantisme : trop de communistes émigrés. Il est expulsé par Vichy en septembre 19414. « Pourquoi ? » demande-t-il. « Parce que vous protégez les Juifs et les antinazis », lui répond l’intendant de police. À New York, Breton et le peintre Marcel Duchamp, Lévi-Strauss et la claveciniste Wanda Landowska, le poète surréaliste Benjamin Péret respirent. C’est à Fry qu’ils le doivent. Et c’est aux éditions Agone que l’on doit une éclairante préface, d’indispensables notices biographiques, un double index des lieux et des personnes… En bref, un vrai livre d’histoire !

Alain Rubens
Lire, mai 2008
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Sauver les proscrits du nazisme

Que fait un homme, une femme, lorsque le destin du monde bascule ; lorsqu’il faut tendre la main à l’autre, l’aider, le protéger, le sauver, au risque peut-être de sa propre existence ? Seul, au pied du mur, la réponse peut surgir. Varian Fry a su, face aux nazis, qu’il était un homme bien.

Fry a 33 ans en 1940. Il est journaliste, appartient à la mouvance libérale américaine et a pu dès 1935 témoigner dans le New York Times du déchaînement de haine antisémite à Berlin. En 1937, il travaille pour une association d’entraide aux républicains espagnols. C’est en homme conscient qu’il débarque à Marseille en août 1940. Il est mandaté par un comité d’intellectuels, de militants américains et d’exilés européens afin de secourir des figures réfugiés dans le sud de la France. Le Centre américain de secours (CAS) que Fry met en place va agir bien au-delà de ce mandat, ne se contentant pas d’actes de charité, mais s’impliquant dans le sauvetage de près de deux mille personnalités, auxquelles il faut ajouter leur famille, de manière illégale et dangereuse. L’association, entre vitrine légale d’aide aux réfugiés et actions clandestines de sauvetages et d’exfiltrations, n’est pas loin de représenter la dimension la plus risquée de l’entreprise.

LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ

Le témoignage de Fry publié aux États-Unis au début de l’année 1945, nous permet de suivre pas à pas les modalités d’intervention du CAS. Un cahier de photographies nous replace opportunément dans un contexte par ailleurs éclairé dès l’ouverture par une trentaine de pages de présentation.
Pour quitter le territoire français, il faut un visa de sortie remis sur la foi du visa d’accueil d’un pays hôte (notamment les États-Unis), impliquant également un ou plusieurs visas de transit émanant des pays traversés. En suivant la voie légale, les formalités peuvent prendre des mois, avec le risque que l’un des visas obtenus expire avant qu’un autre ne soit délivré. Certains des réfugiés mettent un point d’honneur à respecter la procédure en dépit des risques. Beaucoup comprennent cependant tout ce que ces démarches ont d’aléatoire. Surtout, une partie d’entre eux sont traqués par les nazis qui exigent de Vichy qu’ils leurs soient remis selon les termes de l’article 19 de la convention d’armistice : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. » La première victime en est le jeune juif polonais Herschel Grynszpan, auteur en 1938 d’un attentat contre un conseiller de l’ambassade allemande à Paris, prétexte à la Nuit de cristal, et qui meurt dans un camp de concentration.

LES RÉSEAUX DE FRY

Fry, secondé par de nombreux auxiliaires locaux (l’avocat Gaston Defferre est sollicité à l’occasion) ou eux-mêmes réfugiés, tricote filières de faux ou de vrais-faux papiers (l’aide des consuls de Tchécoslovaquie, de Lituanie, etc. s’avère cruciale) et d’évasion via l’Espagne et le Portugal ou l’Afrique du Nord. Dans ce domaine, on s’en doute, rien n’est vraiment assuré, tout est toujours à recommencer ; il y a des échecs que certains paient de leur vie.
Fry est finalement expulsé par Vichy en août 1941, avec l’assentiment des autorités américaines qui trouvent alors sensiblement plus de charme à Pétain qu’aux réfugiés possiblement sources de « troubles » sur leur territoire. Le CAS poursuit son action jusqu’en juin 1942.
On croise au détour de ce récit des politiques de premier plan (Victor Serge, Largo Caballero, ancien chef du gouvernement de Front populaire espagnol, Rudolf Hilferding, ministre de Weimar etc.), des écrivains, des scientifiques, des artistes (André Breton, Max Ernst, etc.), des militants antinazis, antifascistes, des républicains espagnols, etc. L’ensemble s’apparente à ce jeu de cartes marseillais composé par les surréalistes lors des longues après-midi d’attente dans les faubourgs marseillais, aux figures multiples et hautes en couleur. Le catalogue d’une exposition consacrée récemment à cette histoire à la Halle Saint-Pierre à Paris rend parfaitement la sensation.
Un aspect surtout retient l’attention : découvrir au fil d’un glossaire composé par Agone, qui fait en la matière un beau travail d’éditeur, le parcours d’Allemands qui dès les années 1920–1930 ont tenté de s’opposer à l’ascension de Hitler. Ainsi par exemple, Carl Von Ossietzky qui, pour ses actes de courage et pour les sévices et les tortures qu’il subit en retour, reçoit le prix Nobel de la paix en 1936 et meurt finalement dans les geôles nazies.
L’une des questions posées par l’action de Fry est celle du choix des personnes sauvées devant la masse des réfugiés sollicitant ses services et le plus souvent délaissée parce que non traquée à titre personnel. L’américain et ses proches se sont eux-mêmes interrogés à ce sujet. La menace des mesures antisémites ne pouvait être ignorée par eux. Mais avaient-ils la possibilité de tout faire ? On trouvera un écho de ce débat dans l’ouvrage de référence d’Anne Grynberg, Les camps de la honte. Les internés juifs des camps français, 1939–1944.

À TRAVERS LA ZONE GRISE

Il est également intéressant d’observer à l’œuvre policiers, douaniers, fonctionnaires qui selon les cas, selon les moments, ferment les yeux ou appliquent les consignes. Et la frontière est souvent ténue. Ainsi, ce policier qui contrôle les passagers d’un navire en partance, tombe sur un antinazi, vérifie consciencieusement J’information auprès de ses chefs, puis finalement le libère arguant d’une homonymie alors même qu’il lance au proscrit un clin d’œil qui en dit long. Claudio Pavone, reprenant une expression de Primo Lévi, a saisi les mots justes pour décrire ces situations : « On n’appartient pas une fois pour toutes à la zone grise. Il est possible d’en sortir avec un seul acte d’humanité à l’égard des persécutés et puis de s’empresser d’y retourner. »
On observe actuellement un usage extensif de la notion de résistance pour qualifier des actions telles celles menées par le CAS. Les mots de sauvetage et de sauveteur nous semblent suffire pour définir une attitude qui, ne visant pas à une action d’opposition armée, ni même d’incitation ou d’organisation de cette opposition, n’en est pas moins plus qu’honorable. Quant au titre de Juste que Fry se vit décerner à titre posthume, il semble convenir bien plus à la commémoration qu’à la réflexion. Terminons avec les mots de Fry. « A chaque coup de sonnette, chaque pas dans l’escalier, chaque fois qu’on frappe à la porte, ils croient […] que c’est la police qui vient les arrêter […]. Ils cherchent comme des fous les moyens d’échapper au filet qui vient de s’abattre sur eux. Leur anxiété fait d’eux des proies rêvées pour les escrocs et maîtres chanteurs en tous genres. Parfois, à force d’être harcelés par de folles rumeurs et les pires histoires d’horreur, leurs nerfs, déjà mis à rude épreuves cèdent. » Je vous laisse, j’entends des pas… C’est toi Brice ?

Forent Le Bot
L’OURS n°377, avril 2008
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Varian Fry : le Juste et les proscrits

C’est l’une des rares histoires heureuses que conte Varian Fry dans Livrer sur demande… Elle se passe à la frontière entre France dite “libre” et Espagne franquiste. L’écrivain Franz Werfel et son épouse, Alma – auparavant épouse de Gustav Mahler, maîtresse d’Oskar Kokoschka, épouse de Walter Gropius -, sont à Collioure ainsi que Heinrich Mann, frère de Thomas, son épouse et Golo Mann, leur neveu et le fils de Thomas. Pour tous, il faut fuir. Les couples Werfel et Mann ont des passeports tchécoslovaques authentiques et d’autres qui le sont un peu moins, arrangés par Fry et son équipe. Les Mann sont devenus les Ludwig, mais Golo voyage sous son vrai nom, avec un laisser-passer américain. Fry accompagne le groupe jusqu’en Espagne, son passeport américain étant parfaitement en règle.

Ils doivent passer en train, mais rien ne se déroule comme ils l’espéraient et les Mann n’ont d’autre issue qu’un chemin à travers la montagne. L’ascension est pénible. « Tout à coup, écrit Fry, avant qu’ils aient eu le temps de passer la frontière, deux gardes mobiles français ont surgi et sont venus vers eux. (...) “Vous cherchez l’Espagne ?” s’est enquis l’un d’eux. Quelqu’un a répondu oui. “Ben, a fait le garde, faut suivre le sentier par la gauche. Si vous prenez celui qui va à droite, vous vous retrouverez au poste frontière français et si vous n’avez pas de visa de sortie, vous risquez des ennuis. (...)” De nouveau, il a porté la main à son képi et les deux gardes mobiles les ont regardé partir en file indienne sur le sentier de gauche. » Premier miracle. Deuxième : l’un des douaniers espagnols demande à Golo s’il est le fils de Thomas. « “Oui, dit-il. Cela vous déplaît-il ? – Au contraire, répond la sentinelle. Je suis honoré de faire la connaissance du fils d’un si grand homme” ». Et il serre chaleureusement la main de Golo puis téléphone à la gare pour demander qu’on vienne les chercher en voiture.

Ainsi les Werfel et les Mann ont-ils été sauvés, grâce à deux gardes mobiles français qui avaient choisi leur camp, et un douanier espagnol lettré – et surtout grâce à l’action tenace de Fry.

Journaliste, il a visité l’Allemagne peu avant la guerre : il sait de quoi le régime hitlérien est capable. Dès le 25 juin 1940, un fonds d’aide aux réfugiés cherche à s’organiser à New York, à l’initiative d’exilés européens et de personnalités américaines. Ils créent l’Emergency Rescue Committee, qui décide d’envoyer un agent à Marseille. Varian Fry est choisi en dépit de sa jeunesse – il est né en 1907 – et de sa réputation de discrétion. Avec de l’argent et des listes de noms dans ses bagages, il atteint Marseille le 13 août. Un peu plus d’un an plus tard, le 27 août 1941, il est expulsé par la police française. L’ambassade américaine, non seulement ne le soutient plus, mais, pour complaire à Vichy, le lâche. Fry est convoqué par l’intendant de police de la région marseillaise, qui lui signifie qu’il doit partir. Récit de Fry : « Je me lève pour partir. Puis je reviens sur mes pas pour lui poser une dernière question : “Dites-moi, franchement, pourquoi vous acharnez-vous sur moi ?

- Parce que vous protégez les juifs et les antinazis.” »

Livrer sur demande… est le récit de cette année de luttes pour des sauf-conduits, des faux papiers, des billets de bateau et de train, des caches sûres. On y voit passer des hommes célèbres – André Breton ou André Gide – et la foule des proscrits en fuite. Le dévouement y est aussi fréquent que la corruption, le courage que la lâcheté. Avec sobriété, Fry dit la peur qui monte, l’aveuglement de ceux qui ne parviennent pas à croire qu’il n’y a plus ni lois ni droit, la méfiance qui se glisse partout. Son livre est une terrible leçon.

L’édition qui paraît aujourd’hui n’est pas la première en français, mais c’est la plus complète et la mieux annotée, enrichie d’un dictionnaire biographique. Quelques- uns des articles que Fry publie aux Etats-Unis à son retour y sont joints. Celui qui a paru dans The New Republic le 21 décembre 1942 s’intitulait « Le massacre des juifs » et citait des témoignages irréfutables. A cette date – et bien avant – Fry savait. Mais on n’a pas voulu le croire.

Philippe Dagen
Le Monde, 10/04/2008
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Varian Fry, un juste à Marseille
En juin 1940, un jeune journaliste américain, Varian Fry est envoyé à Marseille avec pour mission de faire évader les artistes, les intellectuels et militants politiques de gauche, souvent juifs, menacés par la Gestapo.
Le Centre américain de secours qu’il met en place a alors pignon sur rue boulevard d’Athènes, puis rue Grignan! Sous couvert d’un centre de bienfaisance, il fera évacuer plusieurs milliers de personnes en treize mois, avant que la police de Vichy n’expulse Varian Fry.
Paru en 1945, le témoignage de Fry a été traduit pour la première fois en 1999 en France. Les éditions Agone proposent une nouvelle édition de l’ouvrage, pour faire redécouvrir un épisode méconnu de la Seconde guerre mondiale, que Charles Jacquier appelle "la résistance avant la Résistance" dans sa préface.
M-E. B.
Marseille l'Hebdo, 19/03/08
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Nouvel hommage a Varian Fry - Interview

Charles Jacquier préface dans la collection « Mémoires sociales » qu’il dirige aux éditions Agone le livre de Varian Fry intitulé, Livrer sur demande. Un ouvrage qui relate un « épisode crucial » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale et de Marseille : l’action du Centre américain de secours dans cette ville en 1940 et 1941.

Interview – Propos recueillis par Roland Pfefferkorn

Pourquoi avoir choisi de republier aujourd’hui ce livre paru originellement en 1945 et d’y avoir joint des articles de l’auteur datant des années noires ?
Le livre de Varian Fry est en effet paru aux Etats-Unis en 1945, mais il a fallu attendre 1999 pour qu’il soit traduit et publié en France pour la première fois. L’intérêt pour un tel livre s’inscrit dans la politique éditoriale de la collection « Mémoires sociales », qui s’attache à l’histoire vue du point de vue des dominés. Il s’agit aussi et surtout d’éclairer d’un jour nouveau et d’un point de vue original quelques-uns des grands événements qui ont marqué l’histoire du vingtième siècle comme le nazisme avec l’autobiographie du révolutionnaire allemand Franz Jung ou l’engagement politique pendant la Seconde Guerre mondiale avec le témoignage de Louis Mercier Vega sur ceux que l’on a appelés les « révolutionnaires du troisième camp ».

L’action du Centre américain de secours (CAS) a été considérée comme de la « résistance avant la Résistance » et comme une « action de solidarité internationale ». Pouvez-vous précisez en quel sens elle a été l’une et l’autre, en d’autres termes quelle a été sa portée politique en son temps ?
Ce qu’il faut d’abord souligner, c’est que l’action de Varian Fry a été longtemps oubliée. Ensuite, on s’est surtout intéressé à son versant spectaculaire, à savoir le sauvetage des grands noms des arts, de la culture et des lettres. Cet aspect est bien sûr réel, mais ce ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. L’objectif de cette réédition était justement de remettre en perspective l’action du Centre américain de secours que Fry crée peu après son arrivée à Marseille en août 1940 avec les prémisses d’une résistance à la collaboration du régime de Vichy comme à la politique antisémite et réactionnaire des nazis. Tous les adjoints français de Fry s’engageront naturellement dans la Résistance dans la suite de leurs activités au CAS, comme Daniel Bénédite à Franc-Tireur ou Jean Gemähling à Combat. Cette action s’inscrit aussi dans la durée si l’on veut bien revenir quelques années en arrière avec les initiatives impulsées dès 1933 par le mouvement syndical juif américain autour du Jewish Labor Committee (JLC) qui s’inspire de l’universalisme socialiste du Bund (le parti socialiste ouvrier juif polonais) et participe pleinement des actions traditionnelles de solidarité du mouvement ouvrier avec les victimes de la répression. Le rôle du JLC sera fondamental dans les opérations de sauvetage et de résistance des militants syndicaux et socialistes européens durant la Seconde Guerre mondiale.

Varian Fry a accompli avec d’autres sa mission de sauvetage d’artistes, d’intellectuels et de militants de gauche. Quelle a été l’importance de son action ?
Ce qu’il faut surtout rappeler, si l’on veut avoir une vue d’ensemble de l’action du CAS autour de Fry, c’est que sa mission de sauvetage a été d’emblée placée sur un double plan, légal et illégal, pour aider les personnalités les plus menacées à fuir la France. Fry a par exemple centralisé la distribution d’une aide à des milliers de réfugiés et en lien avec notamment la coopérative du Croque-fruit a permis de donner du travail et une rémunération décente à des dizaines de réfugiés. On estime que durant toute l’activité du CAS – qui se poursuit légalement, puis illégalement, après l’expulsion de Fry en septembre 1941 – se sont entre 1 000 et 2 000 personnes qui ont pu quitter la France, mais aussi plusieurs autres milliers qui ont été aidés et secourus d’une manière ou d’une autre.

Il a en toute logique été suspect pour Vichy, mais pourquoi l’a-t-il aussi été pour l’administration américaine ?
Sur le long terme, dès les années 20 les Etats-Unis érigent de stricts quotas d’immigration. Après la défaite de la France en juin 1940, les organisations d’aide aux réfugiés obtiennent de la gauche de l’administration Roosevelt quelques milliers de visas spéciaux pour des personnalités menacées. Mais dès l’automne, le département d’Etat reprend la main, convainquant Roosevelt lui-même que l’émigration risque d’amener aux Etats-Unis des éléments « suspects » : durant toute la guerre c’est un véritable « mur de papier » qu’érige l’administration américaine face aux réfugiés, aboutissant à ce que l’historien Davis S. Wyman a qualifié d’« abandon des Juifs » et de nombreux antinazis.

Quelle a été la personnalité de Varian Fry sur le plan à la fois de son itinéraire personnel et politique ?
Varian Fry est issu d’une famille aisée de la côte Est et fait ses études dans les meilleures universités du pays : il est ainsi diplômé de Harvard. Spécialisé dans la politique internationale, il travaille dans le journalisme et l’édition tout en étant politiquement très actif dans plusieurs organisations de la gauche américaine qui œuvrent pour les droits de l’homme et en faveur de l’Espagne républicaine. Il est ainsi en bons termes avec Roger Baldwin, le chef de l’American Civil Liberties Union, le socialiste Norman Thomas et Karl Frank, un socialiste de gauche allemand dont le rôle, méconnu, sera fondamental dans la mission de Fry en France et auquel le livre est dédié, avec quelques autres.

En quoi sa position était-elle « courageuse, isolée et à contre-courant » ?
On a pu parler à juste titre d’« exil intérieur » pour qualifier sa position à son retour aux Etats-Unis. En effet, au moment où il écrit l’article, « Le massacre des Juifs » (21 décembre 1942), c’est le chef de l’Office of War Information lui-même qui repousse la suggestion de mettre l’accent sur les atrocités commises contre les Juifs en expliquant : «  À en croire [notre] expérience, l’effet sur l’Américain moyen est beaucoup plus fort si la question n’est pas exclusivement juive ».

Quels enseignements en tirez-vous pour le monde d’aujourd’hui ?
Le lecteur en jugera par lui-même, mais ce n’est pas tout à fait l’effet du hasard si j’évoque moi-même dans la conclusion de la préface le témoignage de ce sans-papier irakien interrogé près de Calais alors qu’il cherche à passer clandestinement en Angleterre et déclare : « On fuit la guerre, comme vous en 1940 »…

Propos recueillis par Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 16/03/2008
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« Livrer sur demande... » raconte comment fut organisé au Centre américain de secours à Marseille l’évasion hors de la « zone libre » de nombreux artistes, dissidents et Juifs qui échappèrent ainsi aux camps de concentration nazis.
L’âme de cette opération, Varian Fry, était un jeune journaliste américain engagé dans l’aide aux exilés allemands depuis qu’il avait été témoin d’un pogrom en Allemagne. Il arriva à Marseille en août 1940 avec une liste de deux cents personnes menacées qu’il avait pour mission de prendre en charge.
Lorsque débuta l’opération de sauvetage organisée par Fry, l’Europe ressemblait à une trappe sur le point de se fermer : l’Allemagne l’occupait presque tout entière avec ses alliés fascistes. Staline, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, livrait par centaines à la Gestapo des Juifs, des socialistes, ainsi que les communistes qu’il supposait lui être hostiles. Ne restait plus que la « zone libre » au sud de la Loire, mais le régime de Vichy venait de s’engager dans la convention d’armistice signée en juin 1940 à « livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich » et sa police s’y appliquait avec zèle.
Une fois de plus, les Juifs et les antinazis allemands devaient tout quitter pour fuir. Nombre d’intellectuels et d’artistes français (parmi lesquels une bonne partie des surréalistes) les accompagnaient sur le chemin de l’exil. Les dirigeants et les personnalités liées aux appareils politiques institutionnels bénéficiaient le plus souvent des réseaux de leurs organisations alors que toutes les portes se fermaient devant les rebelles, les dissidents, les minoritaires de la minorité. Toute une internationale de sans parti ni patrie échoua à Marseille, dernière issue vers l’Amérique, à l’endroit même d’où, deux ans plus tôt Louis Mercier Vega et ses camarades rescapés de la guerre d’Espagne avaient entrepris leur Odyssée vers le Nouveau monde.
Bien décidé à outrepasser sa mission, Varian Fry orienta rapidement son action en direction des militants d’extrême gauche abandonnés de tous, tel Victor Serge qui disait : « Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant ». Pendant treize mois, en butte à l’hostilité des pétainistes et au peu d’empressement des Etats-Unis à accueillir la « racaille » rouge et noire, Fry et ses amis bataillèrent pour venir en aide à tous ceux qui les sollicitaient. L’un d’eux, Jean Malaquais, écrivit alors : « l’organisation de M. Fry semble être la seule lueur vive dans la nuit de ce drame ». Finalement usant de tous les moyens - légaux et illégaux - à leur disposition, ce sont plus de 2 000 antinazis - parmi lesquels quelques dizaines de grands noms de la culture - que les volontaires du Centre américain de secours parvinrent à faire évader avant que la police de Vichy n’expulse Fry avec l’assentiment du gouvernement américain.
Après les chef-d’œuvres de Louis Mercier Vega et de Georg Glaser, les éditions Agone ont à nouveau tiré de l’oubli le témoignage d’un de ces hommes libres qui résistent à l’injustice envers et contre tous. Le récit de Varian Fry est accompagné de plusieurs de ses articles parus avant et après son aventure marseillaise. La préface de Charles Jacquier replace son action dans le contexte historique et souligne l’importance politique de « cette résistance d’avant la Résistance » loin de l’épisode folklorique réunissant le Who’s Who de l’avant-garde artistique et intellectuelle européenne auquel on a parfois voulu la réduire.
Le cahier de photographies qui précède le récit de Varian Fry nous plonge dans 1’ambiance des rues de Marseille au temps de la « zone libre » et dans le quotidien des héros de cette histoire, rue Grignan où le Comité avait ses bureaux et villa Air-Bel où se retrouvaient les candidats au départ. Voici un accrochage de toiles de Max Ernst et de Leonora Carrington dans un platane ; pour une vente aux enchères de solidarité ; Varian Fry en bras de chemise sert l’apéritif à ses amis fugitifs ; puis voici Marcel Duchamp, debout sur la proue d’un bateau en partance pour New York. Enfin, un vieux cargo poussif quitte le port : à son bord André Breton et sa famille, Victor Serge et son fils, Wilfredo Lam, Claude-Lévi Strauss et Anna Seghers...
L’actualité de ce texte ne manquera pas de sauter aux yeux de ceux qui luttent aux côtés des exilés d’aujourd’hui, enfermés au nom de la « raison d’état » dans les centres de rétention de la république sarkosienne. Il renforcera certainement leur détermination à s’inscrire dans la longue histoire de ceux pour qui la solidarité n’a pas de frontières.

François Roux
Courant alternatif n°178, mars 2008
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Ne pas oublier notre histoire
tetxile
*À propos du livre :
Varian Fry, « Livrer sur demande… » (Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis, Marseille, 1940-1941) (1)*

Notre histoire s’écrit à l’envers l’histoire officielle, conforme à ce que les puissants ont voulu qu’elle soit. Elle témoigne de la résistance que les peuples, parfois, les femmes et les hommes libres, toujours, ont opposée à leurs oppresseurs. Il est donc bien naturel que les dominants d’hier et d’aujourd’hui cherchent à effacer le souvenir de ces luttes et il est d’une importance vitale pour nous de le sauvegarder pour en tirer les leçons.

« _Livrer sur demande…_ » raconte l’action menée d’août 1940 à septembre 1941 au Centre américain de secours à Marseille par Varian Fry, un journaliste New-yorkais qui aida les artistes, les dissidents et les Juifs à échapper aux camps de concentration.
Comme tous les combats menés à contre-courant, cette histoire a été occultée parce qu’elle dérange. Elle jette une lumière crue sur le comportement cynique des futurs vainqueurs du Troisième Reich vis à vis des victimes du nazisme. En janvier 1933, il faut le rappeler, aucune puissance n’avait mal accueilli l’arrivée de Hitler au pouvoir. Ni les Britanniques et les Américains qui pensaient s’en faire un allié contre le bolchevisme, ni l’Italie fasciste, ni les dictatures qui pullulaient en Europe orientale. Ni même la France qui signa dés juillet le Pacte à quatre avec l’Allemagne nazie, l’Angleterre, et l’Italie. À l’est, l’URSS s’était engagé immédiatement dans une fructueuse coopération économique et militaire avec le Reich de Hitler, tandis que les militants communistes allemands tombaient par centaines sous les balles des SA et la hache du bourreau. Staline ayant ordonné de suspendre les attaques contre son nouveau partenaire, on ne trouve dans la presse soviétique de 1933 aucune trace des violences antisémites qui déferlaient alors sur l’Allemagne. Les devançant tous, le Vatican s’était précipité pour négocier un concordat avec l’auteur de _Mein Kampf_ au mois de juin, en pleine terreur brune.
De nombreux intellectuels, artistes et militants de gauche allemands s’exilèrent dès les premières semaines du nouveau régime, bientôt suivis par de nombreux Juifs menacés et persécutés. Les Etats voisins du Reich ouvrirent leurs frontières, mais l’URSS, la « patrie du socialisme », ferma les siennes, sauf pour les dirigeants du parti communiste allemand (KPD) et les personnalités en vue. « _Dans les frontières de l’Union soviétique vivent cent quatre-vingt millions d’êtres humains_, s’étonnait un militant communiste dans les colonnes de la revue d’extrême gauche Die neue Weltbühne. _Et il n’y aurait pas de place, là, pour quelques milliers à qui on a négligé d’arracher la vie et la liberté au profit du fascisme ? […] Est-ce que les ouvriers révolutionnaires d’Allemagne ont versé leur sang pour des chiffres d’exportation ? Pour des statistiques ? Dans tous les pays de la terre, les Juifs ont reçu leurs coreligionnaires…La France impérialiste a donné asile aux immigrants…La Pologne fasciste les a autorisés à rentrer chez elle…Est-ce donc que, devant les portes du capitalisme occidental, devant les palais des millionnaires…le réfugié sans abri aura plus de raisons d’espérer que devant les poteaux de frontière rouges de l’Union soviétique  ?_ » (2).
Le mouvement d’opinion le plus vigoureux contre les crimes nazis et pour la solidarité avec les exilés se trouvait aux Etats-Unis où les organisations de la communauté juive et de la gauche tentèrent d’organiser un boycott des produits allemands. Il est à noter que si les démocraties occidentales avaient appliqué un strict embargo sur l’Allemagne nazie dès les premiers actes de barbarie, la dictature hitlérienne, très vulnérable jusqu’en 1936, n’y aurait probablement pas résisté. Mais au contraire, toutes les puissances recherchèrent l’alliance de Hitler avant de lui offrir un triomphe aux Jeux olympiques de Berlin, un an après l’instauration des lois raciales dites « de Nuremberg » (1935).

Cinq ans plus tard, l’Allemagne avait conquis l’Autriche, la Tchécoslovaquie, partagé la Pologne avec l’URSS et vaincu la France. Staline, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, livrait par centaines à la Gestapo des Juifs, des socialistes, ainsi que les communistes qu’il supposait lui être hostiles (3). _Der Spinne_, l’araignée (c’est ainsi que les opposants allemands appelaient la croix gammée) étendait sa toile monstrueuse sur presque toute l’Europe. À l’ouest, coincée entre l’Italie fasciste et l’Espagne franquiste, la France de Pétain, ultime refuge pour les opposants pourchassés, s’enfonçait dans la collaboration. Après que la République ait interné les antifascistes de retour d’Espagne en janvier 1939, puis les opposants allemands en septembre, le régime de Vichy s’était engagé dans la convention d’armistice signée en juin 1940 à « _livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich_ » et la police française s’y appliquait avec le zèle qu’on lui connaît lorsqu’il s’agit de traquer les étrangers sans défense. Ce n’était qu’un début. En juin 1941, imitant les nazis et devançant leurs désirs, l’État français définit un « statut » des Juifs et entreprit de les recenser, indispensable prélude aux rafles et aux déportations.
Une fois de plus, les Juifs et les antinazis allemands devaient tout quitter pour fuir. Nombre d’intellectuels et d’artistes français (parmi lesquels une bonne partie des surréalistes) les suivirent sur le chemin de l’exil. Les dirigeants et les personnalités liées aux appareils politiques institutionnels bénéficièrent le plus souvent des réseaux de leurs organisations alors que toutes les portes se fermaient devant les rebelles, les dissidents, les minoritaires de la minorité. Toute une internationale de sans parti ni patrie échoua à Marseille, dernière issue vers l’Amérique, à l’endroit même d’où, deux ans plus tôt, Louis Mercier Vega et ses camarades rescapés de la guerre d’Espagne avaient entrepris leur Odyssée vers le Nouveau monde (4).

C’est dans ce contexte angoissant que surgit Varian Fry, un jeune Américain qui s’était engagé dans l’aide aux exilés allemands après avoir vu en face la bête hideuse lors d’un pogrom en Allemagne en 1935. Fry arriva à Marseille avec la mission de prendre en charge deux cents artistes et intellectuels et orienta rapidement son action en direction des militants d’extrême gauche abandonnés de tous, tel Victor Serge qui disait : «  _Mon parti tout entier ayant été fusillé ou assassiné, je suis seul et bizarrement inquiétant_ ». En butte à l’hostilité des pétainistes et au peu d’empressement des Etats-Unis à accueillir la « racaille » rouge et noire, Fry dut également composer avec les haines implacables que la guerre d’Espagne avait exacerbées entre les organisations du mouvement ouvrier. Malgré tout, l’écrivain Jean Malaquais, l’un des insoumis qui fréquentait le Centre américain de secours, écrivait alors : « l’organisation de M. Fry semble être la seule lueur vive dans la nuit de ce drame. »
Dans « _Livrer sur demande…_ », Varian Fry raconte comment les volontaires de tous pays qui gravitaient autour de l’Emergency Rescue Committee parvinrent à faire évader plus de 2 000 personnes - parmi lesquelles quelques dizaines de grands noms de la culture - par des moyens légaux ou illégaux, avant que la police de Vichy ne l’expulse avec l’assentiment du gouvernement américain.

Les éditions Agone, qui ont déjà publié il y a quelques années l’_Histoire populaire des États-Unis_ (5), le livre-manifeste de « l’histoire vue d’en bas », s’attachent à tirer de l’oubli les témoignages de ceux qui résistèrent envers et contre tous. Après les chefs-d’œuvre de Louis Mercier Vega et de Georg Glaser (6), voici un nouveau texte « culte » présenté avec une exigence à la hauteur de son sujet. La préface de Charles Jacquier, limpide, replace l’aventure du Centre américain de secours dans son contexte historique. Son auteur montre l’importance politique de l’organisation de sauvetage illégal mise sur pied par Varian Fry, « résistance d’avant la Résistance », loin de l’épisode folklorique réunissant le Who’s Who de l’avant-garde artistique et intellectuelle européenne auquel on a voulu la réduire. Il explique aussi son importance culturelle, car l’exil de dizaines de créateurs européens cette année-là déplaça le centre de gravité de l’art moderne de l’autre côté de l’Atlantique.
Le cahier de photographies qui précède le récit de Varian Fry nous plonge dans l’ambiance des rues de Marseille au temps de la « zone libre » et dans le quotidien des héros de cette histoire, rue Grignan où le Comité avait ses bureaux et villa Air-Bel où se retrouvaient les candidats au départ. Voici un accrochage de toiles de Max Ernst et de Leonora Carrington dans un platane, pour une vente aux enchères de solidarité ; Varian Fry en bras de chemise sert l’apéritif à ses amis fugitifs ; puis voici Marcel Duchamp, debout sur la proue d’un bateau en partance pour New York. Enfin, un vieux cargo poussif quitte le port : à son bord André Breton et sa famille, Victor Serge et son fils, Wilfredo Lam, Claude-Lévi Strauss et Anna Seghers…

Comme toutes les résistances des individus ordinaires « face à la déraison d’état », celle de Varian Fry, reconnu depuis « Juste parmi les nations », a longtemps été ignorée. La France a attendu vingt-cinq ans pour lui décerner la légion d’honneur, quelques mois avant sa mort, quand Maurice Papon venait à peine de quitter la préfecture de police de Paris…
Fry ou Papon, il faut choisir son camp ! Aux antinazis d’hier ont succédé les réfugiés d’aujourd’hui chassés de chez eux par la guerre, par la misère, et traqués chez nous par la même police omnipotente. À la suite de Varian Fry, continuons d’écrire l’histoire des solidarités qui ne connaissent pas de frontières.

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(1) Éditions Agone, coll. « Mémoires sociales », traduit de l’anglais par Édith Ochs, préface de Charles Jacquier, avant-propos d’Albert Hirschman, 2008, 416 p., 23 €.
(2) Cité par Simone Weil, in Écrits historiques et politiques, NRF/Gallimard, coll. « Espoir »,1960, p. 207.
(3) Plus de 1 000 antinazis, principalement Allemands et Autrichiens, ont été livrés par Staline à Hitler entre 1939 et 1941. Des milliers d’autres ont été exécutés en URSS. Staline a fait assassiner plus de dirigeants du KPD que Hitler.
(4) Louis Mercier Vega, La chevauchée anonyme, Un attitude internationaliste devant la guerre (1939 – 1941), Agone, 2006.
(5) Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone, 2002.
(6) Georg Glaser, Secret et violence, Chronique des années rouge et brun (1920 – 1945), Agone, 2005.


Francois Roux
Le monde libertaire, 28/02 au 05/03 2008
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Varian Fry, Marseille 1940-1941
C’est une très belle histoire racontée en photos et en dessins, en peintures et en sculptures, qu’il faut aller chercher dans un petit musée parisien niché au pied de la butte Montmartre à Paris, la Halle Saint-Pierre. On y découvre, dans une présentation hélas peu engageante, le destin extraordinaire de Varian Fry, journaliste américain envoyé à Marseille en 1940 par l’Emergency Rescue Committee, avec pour mission le sauvetage de deux cents artistes, intellectuels, hommes politiques ou écrivains menacés par l’avancée du nazisme, à partir d’une liste élaborée par son comité new-yorkais. Fry disposait de quinze jours pour accomplir sa tâche. Il restera un an, avant d’être expulsé par les autorités de Vichy. Entre-temps, il aura réussi à faire passer près de deux mille personnes aux Etats-Unis et aidé plus de quatre mille autres à fuir, via des filières clandestines espagnoles ou portugaises. A la villa Bel-Air où il s’installe, dans les faubourgs de Marseille, on le reconnaît à ses petites lunettes d’écaille, entouré d’un groupe d’artistes prenant l’air au soleil hivernal - Breton, Ernst, Péret et bien d’autres.
Sur les belles photos en noir et blanc, on perçoit, à leur façon étrange de se tenir debout, comme s’ils étaient prêts à partir, l’inquiétude des habitués de la villa Bel-Air. Dans les oeuvres réunies pour l’exposition - signées Breton, Arp, Bellmer, Duchamp, Roberto Matta, Wilfredo Lam, Vistor Brauner, etc. - perce également ce climat oppressant, entre crainte et attente, déracinement et désespoir. En vrac, dans la pénombre, on retiendra une très belle gouache de Victor Brauner, une boîte-­valise de Duchamp ou encore des dessins collectifs où des avions de chasse et des croix gammées font irruption dans l’imbroglio surréaliste. Seul Américain nommé « Juste parmi les Nations », Varian Fry avait le sentiment de n’avoir aidé que modestement la communauté des artistes. Leurs oeuvres témoignent du contraire.
Sophie Cachon
Télérama.fr, 23/02/2008
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Varian Fry, le Juste qui sauvait les artistes

Agone vient de ressortir le livre de Varian Fry publié en 1991 sous le titre « La Liste noire ». La nouvelle édition, revue et augmentée, s’appelle « Livrer sur demande… – Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940–1941). » Un hommage est également rendu au Juste au musée de la Halle Saint-Pierre, à Paris, jusqu’au 9 mars.

Août 1940. Varian Fry, journaliste américain de 32 ans, débarque à Marseille missionné par l’Emergency Rescue Committee (ERC). L’association a été créée deux mois plus tôt à New York par des intellectuels libéraux et des antifascistes allemands. Objectif : venir en aide aux écrivains, poètes, journalistes, artistes, militants antinazis menacés par la police française dans une ville devenue le seul point de passage entre la France de Vichy et le monde libre.

Venu avec une liste de deux cents noms de VIP en poche, Varian Fry dispose d’un mois pour les mettre à l’abri. Mais le jeune homme ne se résout pas à sauver les intellectuels traqués par la Gestapo en abandonnant à leur triste sort les anonymes, juifs ou non. Ayant eu un aperçu de la barbarie nazie à Berlin, en 1935, Varian Fry décide de rester à Marseille où il bravera l’article 19 de la convention d’armistice signée entre la France et l’Allemagne : « Le gouvernement français est tenu de livrer sur demande tous les ressortissants désignés par le gouvernement du Reich. »

Aidé par un réseau cosmopolite (où l’on croise le jeune avocat Gaston Defferre, des militants du POUM, de la CNT, des Allemands, des Italiens, des Suisses, des religieux…), résistant avant l’heure, Varian Fry ne fait pas les choses à moitié au sein du Centre américain de secours. D’août 1940 à septembre 1941, avec ses maigres moyens, armé d’une persévérance sans borne, il protègera 4000 personnes. Munies de papiers, vrais ou faux, près de 2000 d’entre elles pourront fuir aux Etats-Unis via des filières passant par les Antilles ou le Portugal d’où partaient cargos et hydravions.

Parmi les artistes, écrivains, poètes, musiciens, philosophes… secourus par Varian Fry, il y a du beau monde. Hannah Arendt, André Breton, Marc Chagall, Marcel Duchamp, Max Ernst, Lion Feuchtwanger, Wilfredo Lam, Jacqueline Lamba, Wanda Landowska, Jacques Lipchitz, Alma Mahler, Jean Malaquais, Heinrich Mann, Roberto Matta, André Masson, Max Ophüls, Benjamin Péret, Anna Seghers, Victor Serge, Jacques Schiffrin, Franz Werfel… ont sans doute échappé au pire. Que seraient-ils devenus si un homme de la trempe de Fry n’avait pas surgi au bon moment dans leur destin ?

Dans la banlieue marseillaise, la Villa Air-Bel, une bastide surnommée Château Espère-Visa, abrita ainsi l’avant-garde politique (notamment des militants de l’extrême gauche anti-stalinienne) et l’avant-garde artistique du moment. André Breton raconte : « Durant l’hiver de 1940 à Marseille Victor Serge et moi sommes les hôtes du Centre américain de secours aux intellectuels, avec les dirigeants duquel nous résidons dans une spacieuse villa de la périphérie Air-Bel. Nombreux, les surréalistes s’y retrouvent chaque jour et nous trompons du mieux que nous pouvons les angoisses de l’heure. Il vient là Bellmer, Char, Dominguez, Ernst, Hérold, Itkine, Lam, Masson, Péret, si bien qu’entre nous une certaine activité de jeu reprend par moments le dessus. C’est de cette époque que date, en particulier, l’élaboration à plusieurs d’un jeu de cartes dessiné d’après des symboles nouveaux correspondants à l’amour, au rêve, à la révolution, à la connaissance, et dont je ne parle que parce qu’il a l’intérêt de montrer ce par rapport à quoi, d’un commun accord, nous nous situons à ce moment. ». Le fameux Jeu de Marseille surréaliste était né.

L’héroïsme et l’efficacité de Varian Fry n’étaient pas appréciés par l’ERC. Sa dérive vers l’action clandestine et les moyens illégaux qui en découlaient fut condamnée par ses mandataires et par le Département d’État. Le consul des Etats-Unis lui confisquera même son passeport. Finalement, le gouvernement de Vichy expulsera ce redoutable emmerdeur accusé d’avoir « trop protégé les Juifs et les antinazis ».

De retour aux USA, fin 1941, rongé par la tristesse de ne pas avoir pu aider encore plus de monde, Varian Fry voulu alerter l’opinion publique sur le sort des juifs en Europe. « Maintenant, je sais et je veux que d’autres le sachent avant qu’il ne soit trop tard », disait-il avant de publier, en décembre 1942, dans The New Republic, un article clairement intitulé Le massacre des Juifs en Europe. Dans le même temps, presque sur le vif, Fry écrivit un livre sur son action en France. L’ouvrage, Surrender on Demand, ne sera publié qu’en 1945, en partie censuré, parce que l’auteur dénonçait la politique criminelle de l’Amérique en matière de visas. Ce livre ne sorti en France qu’en 1999, chez Plon, sous le titre La Liste noire. C’est ce témoignage capital, agrémenté d’un glossaire précieux, que reprennent les éditions Agone avec Livrer sur demande…

A l’occasion du centenaire de la naissance de Varian Fry (né en 1907), le beau musée de la Halle Saint-Pierre présente par ailleurs une exposition-hommage alliant art et histoire. Témoignages photographiques, écrits, documents administratifs, peintures, dessins collectifs, sculptures… se côtoient. On y trouve des œuvres signées Jean Arp, Hans Bellmer, André Breton, Victor Brauner, Camille Bryen, Marc Chagall, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez, Marcel Duchamp, Max Ernst, Jacques Hérold, Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, Jacques Lipchitz, Alberto Magnelli, André Masson, Roberto Matta, Ferdinand Springer, Sophie Taeuber, Wols…

En 1995, bien après sa mort survenue en 1967, Varian Fry deviendra le premier américain, et le seul, à être reconnu comme « Juste parmi les Nations » par Yad Vashem de Jérusalem. Parmi les personnes aidées par Varian Fry, figurait Siegfried Kracauer. L’historien disait qu’une vieille légende juive assure que chaque génération comporte trente-six Justes qui maintiennent le monde dans l’existence. « Si ces Justes n’existaient pas, le monde serait détruit et périrait. Mais personne ne les connaît. Eux-mêmes ignorent que c’est leur présence qui sauve le monde de la perte. Pour moi, la quête impossible de ces justes cachés – y en a-t-il vraiment trente-six par génération ? – me paraît être l’une des plus excitantes aventures que puisse tenter l’histoire. »

Varian Fry, « lueur vive dans la nuit », ignorait qu’il était un Juste. Nous, nous le savons et nous le saluons.

Varian Fry, Livrer sur demande… – Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille 1940–1941). Préface de Charles Jacquier. Avant-propos d’Albert Hirschman. 416 pages, collection Mémoires sociales, éditions Agone. 23€. En annexe, des articles de Fry (dont Le Massacre des Juifs) sont proposés avec 34 illustrations.

Varian Fry, Marseille 1940–1941 et les artistes candidats à l’exil, exposition présentée jusqu’au 9 mars 2008 à la Halle Saint-Pierre (2 rue Ronsard, Paris 18ème). Tous les jours de 10h à 18h. Un catalogue, Varian Fry, Marseille 1940–1941, 250 pages couleurs, est disponible à la librairie du musée. 45€.

Atelier. Après des ateliers sur le Cadavre Exquis et la fabrication de faux papiers ( !), la Halle Saint-Pierre propose un atelier sur le Jeu de Marseille aux enfants (à partir de 6 ans). Rendez-vous du 25 au 29 février et du 3 au 7 mars, de 14h30 à 16h. Infos au 01 42 58 72 89.

Colloque. Dans le cadre de l’exposition, la Halle Saint-Pierre organise un colloque, le 16 février, à 14h, sur le thème Enseignement et transmission de la Shoah. Des interventions de Stéphane Hessel, Georges Bensoussan, Elisabeth de Fontenay, Richard Prasquier et Sylvie Courtine-Denamy sont annoncées. Le colloque sera suivi par une lecture de textes de Varian Fry, d’Hannah Arendt, de Benjamin Fondane, de Benjamin Péret, d’André Breton, de Walter Benjamin… dits par Pierre Katuszewski.

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4478

Paco
Le Mague, 12/02/2008
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Varian Fry, le Juste des surréalistes

Berlin, 1935 : un journaliste américain de 27 ans, Varian Fry, est dans un café. Deux jeunes nazis entrent, avisent un homme et, en manière de jeu, lui cloue la main à la table d’un coup de poignard. L’homme est un juif. Plus tard, Fry racontera cette scène pour expliquer comment il s’est trouvé, en août 1940, à Marseille, envoyé de l’American Rescue Committee, association privée créée pour aider à l’émigration d’intellectuels et d’artistes persécutés par le nazisme. Son rôle a été capital dans le sauvetage de ceux qui avaient fui la Wehrmacht et la Gestapo.
Ce rôle, qui a valu à Fry d’être le seul citoyen américain honoré du titre de Juste parmi les nations, a fait l’objet de deux expositions, à Marseille et à Aix-en-Provence, en 1986 et en 1999. Celle qui se tient à Paris, Halle Saint-Pierre (jusqu’au 9 mars 2007), pour le centenaire de la naissance de Fry, réunit à son tour les artistes qui étaient à Marseille en 1940 et 1941.

La liste est une anthologie du surréalisme : Ernst, Masson, Bellmer, Brauner – et Breton évidemment, qui, à la villa Air-Bel, organisait travaux et jeux collectifs pour que le surréalisme ne meure pas. “Cadavres exquis” dessinés à plusieurs mains, cartes du tarot dit “de Marseille” réinventé à cette occasion, œuvres sur tous supports et documents : l’effort d’évocation est sensible, même si l’accrochage de l’exposition, trop confus, n’aide pas à reconstituer l’action de Fry.

Celui-ci s’installe à l’hôtel Splendide le 15 août 1940, reçoit les premiers réfugiés le 16 et dépose les statuts du Comité américain de secours (CAS) le 28. Le 1er septembre, il ouvre son bureau au 60, rue Grignan. L’afflux est immédiat. Il y a ceux qui sont réputés trotskistes ou anarchistes (les surréalistes en particulier), et surtout ceux, juifs et antinazis de langue allemande, “apatrides” et “subversifs”, qui fuient le Reich et les camps français d’internement.

Le consulat des Etats-Unis refuse de les aider pour ne pas déplaire à Pétain – Pearl Harbor et l’entrée en guerre sont encore loin. La Gestapo transmet des listes à la police de Marseille et à la surveillance du territoire, qui font du zèle. Les gendarmes surveillent les prisonniers du camp des Milles, parmi lesquels Ernst, Wols et Bellmer. Les 3 et 4 octobre, Vichy édicte les premières mesures sur le “statut des juifs”, le 24 Pétain rencontre Hitler à Montoire. Le 22, les locaux du CAS ont été perquisitionnés.
Fry et son équipe de bénévoles cosmopolites (dont le futur acteur Charles Fawcett) ne peuvent compter que sur des aides officieuses et des fonctionnaires qui tamponnent des visas sans poser trop de questions. Ceux qui permettent de passer en Espagne et au Portugal sont précieux : au-delà des Pyrénées, il y a des ports, Lisbonne surtout, des hydravions et des bateaux pour l’Amérique. Mais il y a aussi la police franquiste, très hostile, à cause de laquelle Walter Benjamin se suicide à Port-Bou et Carl Einstein près d’Oloron.

Fry monte des filières avec l’aide d’un jeune avocat nommé Gaston Defferre. En janvier et février 1941, quatre cargos mixtes quittent Marseille vers les Antilles. Se sauvent ainsi Breton, Ernst, Duchamp, Masson, Lipchitz, Serge, Lévi-Strauss et Chagall, pour ne citer que quelques noms célèbres.

Mais Fry, privé de son passeport par le consul des États-Unis, a de moins en moins de marge de manœuvre. Il finit par partir à son tour en septembre 1941, avec la conviction qu’il n’a pu sauver qu’un petit nombre de victimes, aux alentours de 2 000 personnes.
Il ne put rien en effet pour Brauner, qui se cacha dans un village des Alpes, ni pour Bellmer, réfugié près de Castres. Ni, surtout, pour les centaines d’anonymes raflés à Marseille, déportés à Drancy, exterminés à Auschwitz. En décembre 1942, il publie dans The New Republic un article intitulé “Le massacre des juifs en Europe”. Le récit de son action n’en est pas moins censuré en 1945, parce qu’il dénonce l’attitude des États-Unis jusqu’à Pearl Harbor. Avant ou après la visite, il faut lire Livrer sur demande (Agone, février 2007), ses mémoires.

Philippe Dagen
Le Monde, 01/12/2007
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