Parution : 15/09/2011
ISBN : 978-2-7489-0150-4 352 pages 14 x 21 cm 22.00 euros |
Victor Serge
Les Années sans pardon
S’il y avait eu, s’il y avait encore quelque part dans le monde une autre réalité, elle ne tenait plus dans la mémoire humaine que la place d’un souvenir plus teinté de doute et de peine que de regret. Les vieilles gens gardaient le mieux l’empreinte du passé mais leur rabâchage en devenait exaspérant. Il leur faisait plus de mal encore qu’à ceux qui se demandaient comment les faire taire. Combien de guerres y a-t-il eu, Monsieur ? La révolution, c’était aussi une guerre, rendez-vous compte ! Les réponses de ceux qui, en un demi siècle, semblaient avoir vécu tant d’événements qu’ils exagéraient certainement, restaient obscures ; et le prix d’un bon dîner, le confort des voyages en chemin de fer, devenaient des contes à dormir debout ou plus exactement des bobards de cinglés. Évocation apocalyptique de la Seconde Guerre mondiale, ce roman posthume terminé en 1946 dut attendre 1971 avant d’être publiée par François Maspero. Quatre grands volets évoquent tour à tour le Paris irréel des derniers jours de l’avant-guerre, les mille jours de Léningrad assiégée par les nazis, le Gotterdämmerung des derniers jours de Berlin dévastée et les volcans mexicains où se confondent la vie et la mort. Dans cet univers de catastrophe, les protagonistes – communistes sans illusions étouffés par le totalitarisme stalinien – combattent le fascisme, essayent de sauver leurs amours et cherchent à « s’évader d’un monde sans évasion possible ». Né à Bruxelles dans une famille d’exilés anti-tsaristes, rédacteur à l’anarchie, Victor Serge (1890–1947) rejoint la Russie à l’annonce de la révolution après avoir participé en juillet 1917 à une tentative de soulèvement anarchiste à Barcelone. Membre de l’opposition de gauche du parti bolchevique, il connaît la prison puis la relégation en Oural. Expulsé d’URSS après des années d’interventions de militants et d’écrivains, il arrive à Bruxelles en avril 1936. En 1941, il réussit à fuir la France et rejoindre l’Amérique centrale avec son fils Vlady grâce au Centre américain de secours (Varian Fry, Marseille). Il meurt à Mexico en 1947. Extraits Je dus dormir longtemps et je ne me réveillai pas. J’entrai par le sommeil dans la fièvre, les visions, l’autre réalité délirante qui me guettait. Ce fut magnifique. La chaleur pesait sur les vieilles briques et s’insinuait dans la chambre blanche ; le soleil, le désert, la fièvre me consumaient ensemble sur un calme bûcher blanc ; et j’étais par moments baigné de fraîcheur, de pure joie, d’amitié, d’amour sans égoïsme – de tout ce qu’à vrai dire je n’avais jamais connu. Si je faisais le tour de mes souvenirs antérieurs, j’y trouverais peu de bonheur, pas de sérénité, beaucoup d’âpreté, d’exaltation dure, de labeur, de faim, de saleté, de danger, de moments déchirés ainsi qu’à coups de couteau ; une foule de morts chers dont la mémoire écarte plutôt les traits (parce qu’ils valaient souvent mieux que moi), des femmes d’une nuit ou d’une saison, et celle que j’ai cru aimer la première m’a trahi pendant que j’étais en prison, et celle qui m’a été fidèle est morte du typhus pendant un hiver de famine, et je suis arrivé trop tard pour la revoir, ayant fait cinq cents kilomètres par les neiges ; plus rien ne me restait d’elle, les voisins avaient volé les draps de lit de l’agonie, les planches du lit, les quatre livres que nous avions, jusqu’à la brosse à dents. Je rassemblai des hommes barbus, taciturnes, des femmes aux faces dures de culpabilité, des enfants qui se rongeaient les ongles, et je leur dis : « Citoyens ! Vous ne nous avez rien volé. Vous avez pris ce qui vous appartient. Le bien des morts est aux vivants et d’abord aux plus pauvres des vivants. À peine si nous sommes des vivants ! Nous vivons pour les hommes de l’avenir… » Je parlais mal en ce temps-là. Quelques-uns vinrent me serrer la main en me disant : « Merci, citoyen, pour ta bonne parole, ta parole humaine. Que veux-tu que nous te rendions ? » Je leur criai : RIEN ! et c’est alors que je compris la grandeur du mot rien. Je pensai que toutes les paroles sont humaines, même les pires, et qu’il ne reste rien. J’entrai dans une colère sans remède contre la mort inhumaine. « Un fait biologique ! me répétais-je. Valentine, où es-tu ? » Je regrettais les chants d’église, biologie du néant ! Je déraisonnai. J’ouvris les grands dictionnaires à l’article Mort. L’Encyclopédie disait : « Cessation des fonctions de la vie, désagrégation de l’organisme… » Ces articles imprimés étaient morts. *** Mais qui est-ce qui mettra un commencement d’ordre dans le chaos, une lumière dans les cavernes, un espoir sur les tombes, un baume sur les blessures, un amour incarné parmi les êtres anéantis, une raison irréfutable sous les cataractes de l’absurdité ? Qui, si ce n’est l’artiste ? Réponds ! |
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Chronologie du chaos
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Bruno Colombari
Blog Métaphores,
13/11/2011
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