Parution : 20/01/2004
ISBN : 2 9108 46 78 4 224 pages 12 x 21 cm 16.00 euros |
Marcel Martinet
Les Temps maudits
Écrits pendant la guerre de 1914-18, ces « chants d’espoirs désespérés » s’inscrivent dans la tradition françaises des grandes protestations lyriques ; ils dénoncent l’absurdité du massacre mondial et fustigent ceux qui le justifient. Interdit par la censure, Les Temps maudits fut publié en Suisse (1917) avant d’être édité en France (1920) et traduit dans de nombreuses langues.
Poète, militant et pacifiste, Marcel Martinet (1887-1944) fut membre de la Vie ouvrière et collaborateur de l’École de la Fédération durant la première guerre. Il entretint également une correspondance serrée avec Romain Rolland, auquel il dédia Les Temps maudits, qui demeure son livre le plus connu.
Médailles
Infirmes, Infirmes, Et si demain, même demain, *** CivilsÀ vous encore, ennemis de demain, À vous des journaux, À vous des harangues publiques Jeunes gens débiles, jeunes gens habiles, À vous les gens d’église, À vous les tribuns, les prophètes, À vous tous, mesurant à votre taille À vous, fiers de nous rentrer dans la gorge À vous qui pensez maintenir notre âme À vous qui riez. Nous sommes drôles, À vous les gens aux forts sarcasmes : Boucherie — Carnage. — Quelle emphase ! Entourez-les, pressez-vous tous autour d’eux. |
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Dossier Marcel Martinet
Lire le dossier sur le site de la revue A contretemps
A contretemps n°19,
janvier 2005
Compte-rendu
Il y a quatre-vingt-dix ans, le 1er août 1914, la mobilisation générale était proclamée, la grève insurrectionnelle qui devait s’y opposer n’eut pas lieu.
Face à la barbarie déferlant sur l’Europe, Marcel Martinet fit partie du petit nombre de militant(e)s qui restèrent fidèles à leurs principes révolutionnaires. Tandis que les peuples s’entretuaient au profit de leurs maîtres, il écrivait rageusement des poèmes pleins de malédiction, hantés par les morts et les fantômes des idéaux internationalistes. Ils sont réunis dans Les Temps maudits, « un livre de poèmes qui n’est qu’un cri de douleur et de colère », publié en Suisse en 1917, et en France seulement en 1920. Ils sont réédités aujourd’hui avec les Carnets des années de guerre de Martinet, suivis d’un glossaire et d’une chronologie qui facilitent la compréhension des événements qui y sont rapportés. Le recueil contient de nombreux beaux poèmes, sombres et d’une grande force, qui dénoncent la guerre et ses conséquences. Mais c’est dans ceux qui fustigent la trahison du mouvement ouvrier que Martinet met toute sa douleur et sa colère, par exemple « Tu vas te battre… » et « Non, vous n’étiez point frères… », qui reviennent avec amertume sur les congrès internationaux d’avant guerre. Alors que les champs de batailles dévorent la jeunesse européenne, désespéré, il se demande : « Ô Révolution, quand donc soufflera-t-elle, ton haleine enflammée ? » (« Cadavres »). Les Carnets des années de guerre permettent de suivre la création des poèmes et les efforts pour les faires publier. Ils donnent aussi un aperçu du combat d’une poignée de révolutionnaires pour maintenir, dans la tourmente, le flambeau de l’internationalisme. Les poèmes et les Carnets forment un ensemble de grande valeur sur ce qu’ils ont ressenti devant la catastrophe. Martinet écrivait le 2 août 1914 : « Pour beaucoup de ceux qui luttaient pour un nouveau monde et qui se connaissaient d’autres ennemis que ceux qu’on leur envoie combattre, c’est un écrasement, la ruine de tout. » Dans « Ce soir », dédié à Pierre Monatte, qui venait « d’être jeté là-bas, dans les champs du crime et de la mort », Martinet revient sur ces premières semaines où les espoirs de fraternité humaine s’effondraient. Il s’interroge et interroge ceux qui n’ont pas trahi : pour empêcher la catastrophe, « Avons-nous tout fait ? » et de constater douloureusement « notre impuissance ! notre impuissance ! » Mais il garde espoir : après les temps maudits viendront ceux « où nous nous dresserons, nous aujourd’hui déchus », où la victoire est promise « aux éternels vaincus ». Car, malgré la mort qui rôde partout, « le pépiement de l’alouette est plus puissant que le canon » (« Premier jour de lumière »). Hervé
Alternative libertaire,
O9/2004
Compte-rendu
Henry Poulaille les réunissait : « J’avais été marqué par la guerre et avais lu tous les livres parus sur elle. […] Deux surtout m’avaient impressionné : Hommes en guerre d’Andreas Latzko et Les Temps maudits de Marcel Martinet ».1 Ces deux ouvrages viennent d’être réédités par les éditions Agone. L’œuvre de Martinet est complétée par des extraits des Carnets des années de guerre tenus par l’auteur pendant la période d’écriture des Temps maudits, Carnets qui tiennent lieu de notes sur l’époque et l’activité de Martinet, avec une pertinente présentation de Charles Jacquier qui se termine par : « Ses carnets permettent de suivre les efforts et l’action à contre-courant de celui qui […] se demandait avant de rejoindre le petit ilôt internationaliste de La Vie ouvrière : “Est-ce moi qui suis fou ? ou les autres ?” » En 1914, Latzko est envoyé se battre sur le front italien ; il raconte ce qu’il voit, ce qu’il vit. Martinet est exempté de service militaire ; s’il ne souffre pas dans sa chair, il écrit ses tourments. Six nouvelles – six épisodes de guerre, authentiques – composent le livre de Latzko. Quarante-quatre poèmes en prose – quarante-quatre plaies, « quarante-quatre cris désespérés, quarante-quatre chants d’espoir quand même » – composent celui de Martinet. En les lisant on s’aperçoit vite que ces deux écrivains travaillent sur la même chair et la même conscience, avec la même lucidité et la même révolte. Il faudrait les lire simultanément, car on y trouve des équivalences : Dans la première nouvelle de Latzko, « Le départ », un mutilé interpelle les mères et les épouses coupables d’avoir laissé partir les hommes sans protester ni s’opposer ; dans le poème « Femmes », Martinet (bien avant d’avoir eu connaissance du livre de Latzko) écrit en août 1915 : Songeant aux premiers jours de la tuerie, à la résistance pacifiste qu’il aurait fallu opposer au bellicisme, pensant aux nombreux amis qui se sont ralliés à l’Union sacrée, à lui-même et aux rares opposants, Martinet, dans le poème « Ce soir », s’interroge : Dans le même temps, Latzko écrit « Le camarade » : « Est-ce moi le malade ? […] Ne sont-ils pas malades, les autres, ceux qui […] prêtent l’oreille à tous ces gratte-papier qui littératurent sur le sacrifice des autres… […] Il paraît qu’il existe encore des hommes faits de chair et de sang qui peuvent lire un journal sans vomir. […] Et si j’ouvre ma fenêtre pour hurler au massacre, le massacre planifié de leurs propres enfants, c’est moi le fou ! » Martinet écrit ce qu’il sait de la guerre : Latzko est confronté à l’horreur : « Nulle imagination ne pouvait concevoir ce qu’avait été ce champ de mort avant que la folie ne s’y jetât, ne l’eût gavé de décombres pour en faire un souverain chaos, un bordel cosmique où deux mondes se seraient écrasés l’un sur l’autre pour les beaux yeux d’une garce. » Martinet, lorsqu’il put lire – en 1917 – l’ouvrage de Latzko, le cita dans « Elles disent… », un poème sarcastique sur les dames patronnesses devenues infirmières, dont également Latzko avait fait un portrait sans concession : « Elle avait fui un foyer sans enfants pour partager la vie excitante de l’hôpital… » Tout est à lire en parallèle. C’est émouvant, éprouvant et épouvantable (au sens strict du mot). On en sort brisé et révolté. Martinet entre dans son rôle d’éclaireur, il désigne et condamne les responsables : L’écrivain autrichien n’est pas non plus indifférent à la responsabilité des intellectuels : « Quelle honte, quel rôle dégoûtant il avait joué ! Tous ces maçons, mécaniciens, paysans, penchés depuis toujours sur la besogne quotidienne, que pouvaient-ils dire quand des intellectuels, de grands messieurs au-dessus d’eux, leur capitaine, avec son col étoilé d’or, leur assuraient que le devoir, la gloire, c’était de tirer sur des maçons, des mécaniciens, des paysans italiens. Ils le suivaient en haletant, et lui […] il les emmenait contre sa propre conviction par pure lâcheté. » Héléna Autexier, en introduction au livre de Latzko, déplore l’oubli dans lequel sont tombés l’œuvre et l’auteur.2 Après la censure officielle qui s’exerça pendant la guerre à l’encontre des deux ouvrages, on ne doit pas s’étonner du silence fait longtemps sur ces œuvres. ___________________ 1 Préface à Ashavérus dans l’anonymat glorieux, éd. du Midi/Amitié par le livre, 1974. 2 Un exemple récent : Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker dans leur 14–18, retrouver la guerre pourtant consacré en grande partie à la violence pendant la Grande Guerre ne citent pas Hommes en guerre. Malgré cette réserve, c’est l’occasion de signaler l’excellent travail des deux historiens, récemment paru en poche après mise à jour (Folio-histoire, 2003). 3 Nouvel Âge littéraire, justement dédié à Martinet (et Descaves), Plein Chant, 1986, p. 414. 4 « Les aléas de la littérature pacifiste, Monde, 1929. Lucien Seroux
Gavroche,
02/2004
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