Agone
Wallenstein
Parution : 22/10/2012
ISBN : 9782748901665
896 pages
14 x 21 cm
38.00 euros
Alfred Döblin
Wallenstein
Préface et traduction de l’allemand par Michel Vanoosthuyse
En suivant les avatars d’Albrecht von Wallenstein, le roman dresse un portrait total de la Guerre de Trente ans (1618–1648), ce moment sanglant de l’histoire européenne dans lequel Döblin projette sa propre expérience de la boucherie alors contemporaine de la Première Guerre mondiale. La fiction prend l’histoire en cours de route, après la victoire des Impériaux sur la Bohême, soit après le début de la guerre, et la laisse aussi au bord de la route : elle s’achève avec la mort de Ferdinand de Habsbourg (1637).
Pour Döblin, Wallenstein n’est pas (comme chez Schiller ou chez Golo Mann) cette figure prestigieuse de général et du grand homme d’État mais un banquier atteint de la goutte. Sans doute a-t-il bien livré quelques batailles, mais, comme le remarque Günter Grass dans À propos de mon maître Döblin en 1967, il est d’abord « le premier manager moderne d’une planification militaire à long terme, le premier architecte d’un cartel financier qui, nourri par la guerre, nourrit la guerre. […] Bien avant que Krupp ne fît ses affaires à Verdun, Wallenstein investissait sa fortune dans les affaires d’armement. »
Ici la fiction romanesque est mise au service d’une vision du politique très actuelle : la guerre comme une poursuite des affaires par d’autres moyens.
Bien loin du « beau style » d’un Thomas Mann (refus de la syntaxe conventionnelle, absence d’articles, ellipses, ponctuation non orthodoxe), Döblin invente un matériau langagier baroque pour saisir l’époque démesurée de la première grande guerre de l’Occident moderne.
Deuxième grand roman d’Alfred Döblin (après Les Trois Bonds de Wang Lun, en 1915), Wallenstein est écrit entre 1915 et 1918, publié deux ans plus tard par Fischer Verlag : il appartient donc à la première production de l’auteur (avant Berlin Alexanderplatz, 1929), marqué par l’expressionnisme et la collaboration à la revue Der Sturm.
Auteur de Berlin Alexanderplatz, Alfred Döblin (1878–1957) met une nouvelle fois sa prose au service d’une vision du politique : le portrait baroque de la guerre de Trente Ans (1618–1648), véritable sujet de Wallenstein.
Ce roman, jusqu’ici inédit en français, suit les avatars d’un condottiere déjà moderne, prenant l’histoire en cours de route, dans une Europe ensanglantée que l’auteur livre dans son quotidien foisonnant de personnages et de scènes de bataille, d’intrigues diplomatiques et de banquets fastueux.

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Les Bohémiens vaincus, nul ne fut plus joyeux que l’empereur. Jamais encore il n’était resté attablé avec dents plus alertes derrière ses faisans, jamais ses petits yeux cernés de ridules n’avaient voyagé aussi goulûment entre crédence et assiettes, assiettes crédence. S’il avait pu, flanqué à sa gauche du lourd buffle à tête pendante, le grisonnant prince de Carafa, Hieronymus, et de l’ambassadeur de Sa Sainteté en la brûlante Rome, fier de ses hoquets et gargouillis rouge chatoiement de la soutane de soie boutonnée jusqu’au col, pourpres sous la table les jambes gainées de bas et portant escarpins, jouxtant celles, immaculées, frétillantes, de Sa Majesté allemande , Ferdinand aurait accueilli d’un vibrant « holà » chacun des pages franchissant le rideau, écuyers de bouche, écuyers tranchants, grands chambellans s’avançant l’air auguste armés du bâton noir, il leur aurait lancé avec un clin d’œil : « Approche ! Plus près ! N’hésite pas, petit, ha, ha. Voici ton homme. » Et de mâcher, mastiquer, moudre, mordre, piler, broyer. Le maître-queux se glissait le long des tapisseries de soie jaune, son Sil malicieux et réjoui lorgnant à travers les montants latéraux du baldaquin les lippes musculeuses de Ferdinand qui lançaient leur grappin comme des pirates à l’attaque des galions, ses bajoues qui se renflaient de droite et de gauche, se renvoyaient leur butin, se vidaient comme des outres, secondées par la langue broyeuse.

***

L’empereur Ferdinand vivait dans un profond bonheur l’assujettissement de l’Empire allemand. Mettre en branle l’effroyable machinerie Wallenstein avait été sa décision, lui seul avait empêché qu’on la freinât, elle poursuivait sa tâche. Il y en avait à la cour qui se levaient de droite et de gauche pour lui gâcher le plaisir, il observait impassible, clignait des yeux avec pitié et hauteur. Le prince Eggenberg était trop prosaïquement soucieux de sécurité, il était incapable de jouer, de gagner ; une bonne chose qu’il en fût ainsi, on pouvait se servir de lui. Trautmannsdorf avait du courage, mais il avait sa bosse à porter, il aimait rester couché au soleil et clabauder tranquillement dans son coin. Le grand Lamormain avait le grognement joyeux, flairait la bonne affaire pour l’Église dans le nord ; mais ça n’allait pas plus loin, il avait toujours quelque chose à redire, jamais rien ne lui convenait. Monsieur Meggau trouvait que l’argent n’affluait pas assez vite, le comte Stralendorf ne faisait que geindre à propos de cette funeste armée qui n’était qu’à moitié catholique, comme si être soumis par la main protestante pesait moins que par la main catholique. Et que faisait à Munich Max le détrôné, maintenant qu’il n’était plus l’empereur, mais un prince parmi beaucoup d’autres, toujours prêt à grincer des dents. Cette aventure, il l’avait provoquée depuis belle lurette, sans lui le duc de Friedland n’aurait pas grimpé en grade et n’aurait pas été promu général impérial ; l’empereur lui devait de la reconnaissance, mais le Bavarois n’était pas content de la tournure qu’avaient prise les choses, il semblait, il semblait vraiment que plus rien dans l’Empire n’avait son agrément, être victime n’avait rien de plaisant. Et être vainqueur pas davantage pour le Friedlandais. C’était sa fatalité de ne jamais être en repos, il avait en lui du sang empoisonné ; une fois la Basse-Saxe conquise, ç’avait été le tour du Danemark ; une fois le Danemark par terre, au tour de Bethlen ; une fois Bethlen adouci, au Turc de s’irriter ; le Friedlandais était le sabreur ardent qui exigeait de tailler, il fallait le tenir, le gouverner. Mais aux yeux de l’empereur Ferdinand, tout était transparent ; pour le récompenser de sa piété, la Mère de Dieu lui avait prêté ces hommes et une Allemagne sous le joug.

***

Il y eut un afflux de nouveaux venus, mais il était partout visible que la situation recelait des germes d’excitation et de discorde et qu’on se trouvait en présence d’un démon malfaisant. La chose devint patente quand un ecclésiastique déboula du haut et se risqua résolument au milieu de l’agitation avec un livre de prières.
Dans l’escalier il pressait de la main gauche le livre contre son sein, tandis que sa droite brandissait une croix d’argent. Ainsi pensait-il prendre pied dans la salle en conjurant les esprits. C’est un fait que, dès son apparition, ce fut un déchaînement furieux, un redoublement de vociférations, une série de courses démentes. En même temps, la vapeur brûlante se refermait sur lui en spirales étranges, à la façon d’une fumée ; quand il voulut frapper de sa croix, des flammes surgirent aux extrémités ; il ouvrit son livre de prières avec un calme provocateur, les feuilles se recroquevillèrent, jaunirent, leurs bords se colorèrent d’un brun profond. Et le livre soudain partit en flammes ; effrayé, il ouvrit la main, le livre acheva de se consumer par terre. Lâchant la croix, qui fondait en se couvrant de flammes bleuâtres, soufflant sur sa main brûlée, il poussa du fond du cSur un soupir ; fermant les yeux, avec ses cheveux noirs, sa longue robe, il tendit les bras comme consumé de désir : déjà disparaissait dans les vagues de l’air mordant qui l’enveloppait son aube aux larges manches. Il se mit à se déplacer dans la salle en esquissant des pas de danse comme pas un, il avait un corps fluet d’adolescent, juché sur de longues jambes enfilées dans des culottes de toile. Ses grands yeux bleus jetaient des regards sans dissimulation, il entonnait des hymnes. Sa voix sonnait en trilles claires, surpassant toutes les autres ; il trompetait si joliment, si joyeusement, que les gens de la galerie se regardaient l’air intimidé en plissant les yeux, parlaient de choses indifférentes, et ne pouvaient s’empêcher de réprimer en eux un tremblement. Il avait un visage un peu niais de jeune garçon au nez plat. L’un des deux chimpanzés se mit bientôt à le traîner derrière lui par les oreilles, on les suivit avec anxiété, des petits cris de peur interrompaient le chant.
La scène exerça une séduction sur la masse des gens qui se pressaient aux portes. Les huissiers avaient beau leur opposer une barrière, l’attirance était trop forte. Tandis qu’enflait le brouillard on se faufila dans la salle par petites bandes, l’instant d’avant on s’était encore tendu les mains, on était maintenant étrangers l’un à l’autre comme dans la tour de Babylone, membres luxés, langues pendantes, gestes bizarres, pleins d’excitation et de rage d’assouvissement jusqu’ici inconnues. On se heurtait comme en rêve, rebondissait l’un sur l’autre, courait à nouveau l’un vers l’autre, sans trouver à s’assouvir. Ils bondissaient, se pressaient dans la salle, en proie à un désir quelconque, et puis soudain ils étaient dégrisés, étrangement perdus et égarés. Quelques graves gentilshommes passaient parmi la foule, levaient les bras au ciel, s’écriaient, agitant leur chapeau : « Voici le noble et célèbre untel, louez-le, honorez-le » ; affectant une grimace solennelle, ils allaient plus loin. Si on leur demandait : « Que peut monsieur ? », ils répondaient : « Tout ce qu’on veut ; rien ne nous est mystérieux. Louez-nous, honorez-nous ! » Ils écartaient les bras, hochaient dignement la tête. Des chevaux avec leurs cavaliers caracolaient au milieu des gens. Des chiens lubriques se tournaient autour, pas un n’avait pénétré dans la salle.

Revue de presse
Consulter La guerre nourrit la guerre Michel Vignard Art Press, décembre 2012
Consulter présentation des extraits D.P. Lire, novembre 2012
La guerre nourrit la guerre
Vialatte a couronné Kafka. Musil a son public. Il est simplement incroyable qu’Alfred Döblin reste le plus mal connu des trois grands écrivains allemands de la première moitié du 20e siècle.
En 1916, l’auteur de Berlin Alexanderplatz commence à Sarreguemines une fresque historique ayant pour toile de fond la guerre de Trente ans. Folle guerre civile qui déchira au 17e siècle les hommes les plus voisins qui se pouvaient trouver alors, chrétiens et Allemands, livrés aux mercenaires à la solde d’un camp ou l’autre et leurs alliés. Döblin en poursuit la rédaction à Haguenau, où il est muté en 1917, anticipant deux faits considérables. Jusqu’au premier conflit mondial qu’il traversa comme médecin, la « grande guerre » ce n’était pas 14–18, c’était cette fameuse guerre de Trente ans qui s’acheva par le traité de Westphalie. La seconde intuition ravageuse qui donne son titre au livre tient au personnage de Wallenstein. Ni politique ni religieux, le banquier de l’empereur Ferdinand II est l’âme matérielle de ce conflit et l’auteur d’une pensée aussi cynique que célèbre, « la guerre doit nourrir la guerre ». Il finira assassiné en 1634 pour avoir trahi son empereur qui ne pardonna pas.
Roman historique, Wallenstein ? Ne craignez pas trop de trouver dans ce livre nimbé des canonnades de Verdun et des souffrances des tranchées une reconstitution peaufinée dans le goût de l’époque. « Homère de la guerre de Trente ans », disait de Döblin Lion Feuchtwanger, l’auteur du_ Juif Süss_ et du Roman de Goya, qui s’y connaissait en la matière. La conception döblinienne du roman historique, c’est « premièrement un roman », et deuxièmement, « ce n’est pas de l’histoire ». Döblin s’enfonce dans sa documentation avec une délectation singulière. Moins pour brosser une époque passée que pour faire vibrer son événement comme au premier instant. Le livre s’ouvre sur un détail arraché par un domestique au ballet d’un service pantagruélique, ce jour de novembre 1620 où Ferdinand II fête la victoire de la « Montagne blanche » sur Frédéric V, le « roi d’un hiver », frêle adversaire qui avait cru pouvoir défier le tout nouvel empereur depuis sa Bohême : « Le maître queue se glissait le long des tapisseries de soie jaune, son œil malicieux et réjoui lorgnant à travers les montants latéraux du baldaquin les lippes musculeuses de Ferdinand qui lançaient leur grappin comme des pirates à l’attaque des galions, ses bajoues qui se renflaient de droite et de gauche, se renvoyaient leur butin, se vidaient comme des outres, secondées par la langue broyeuse. » Minuscule, accrocheur, ravageur, c’est un rien glané parmi des centaines au fil de quelque 800 pages. Croyez-moi, vous n’êtes pas prêt d’en sortir. Vous en redemanderez, toujours plus. Encore ! Encore !
Car tout est démesuré dans Wallenstein, le personnage-titre apparaît au livre II, il faut bien 150 pages pour arriver à Prague d’où tout est parti, le 21 novembre 1618. Ce jour-là, Martinitz et Slawata, deux émissaires du Saint-Empire catholique pas encore gouverné par Ferdinand, et leur domestique Fabricius, basculés par une fenêtre par des protestants en colère, retombent à vrai dire sans grand dommage sur un tas de… fumier. La guerre est déclarée. Episode tragi-comique que Döblin garde au coin de l’œil. Quoi de mieux pour dénoncer les horreurs de la guerre que l’ironie d’un Voltaire mâtinée de la gouaille d’un Rabelais ! C’est cette palette exceptionnelle qui fait de Döblin un des inventeurs les plus méconnus du roman moderne. Rompant avec la tradition aristotélicienne, il n’hésite pas à bousculer héros et causalité. Tout est fulgurance sous sa plume. Le réel traverse le langage et le hante en grands lambeaux qui dessinent le spectre des événements, d’où l’histoire semble naître et où elle disparaît comme au fond d’un trou. Ceux qui se souviennent de l’épisode des abattoirs dans Berlin Alexanderplatz savent de quoi je parle. Dans Wallenstein ils trouveront dix scènes du même tonneau, et c’est pourquoi ce livre résume à lui seul l’art de son auteur. La fresque Wallenstein juxtapose les épisodes sans rien chercher qu’un approfondissement indéfini en miroir. La violence de l’écriture articule les différentes parties de cet ensemble baroque rendu ici dans une langue flamboyante par Michel Vanoosthuyse. Au plus près de nous, Wallenstein fait penser à l’Orlando de Virginia Woolf. Et autrement aux tentatives déjantées d’un William Burroughs avec le cut up, du Ticket qui explosa aux Garçons sauvages.
L’argent, ce nerf de la guerre, vient-il à manquer, Wallenstein en frappera à moindre frais : « rogner l’argent, mélanger du métal commun jusqu’à faire disparaître le métal précieux. » La dévaluation qui assèche toute valeur, c’est le meilleur profit des guerres avant le temps des traités. Jour après jour, les pauvres sont privés de pain pour la plus grande prospérité des spéculateurs, au rang desquels l’empereur soi-même. Après la mort de Wallenstein, Döblin nous brosse la disparition de Ferdinand II, exilé dans les forêts, errant, assassiné à coups de poignard par une sorte de kobold fantastique. D’une « grande guerre » à l’autre, du 17e siècle au 20e, du banquier Wallenstein à la dynastie Krupp, et tous les Wallenstein à venir des guerres technologiques, chacun en tirera la leçon qu’il veut.
La parution en français de Wallenstein, un siècle après sa publication originale, est l’événement de cette rentrée littéraire. Rien d’étonnant à cela, l’actualité des grandes œuvres est comme la lumière, proportionnelle au temps qu’elles mettent à traverser l’opacité de leur époque.
Michel Vignard
Art Press, décembre 2012
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présentation des extraits
Un inédit en français du célèbre auteur de Berlin Alexanderplatz (1929), ce n’est pas rien ! D’autant que Wallenstein, publié en 1920 et considéré comme son deuxième grand roman après Les Trois Bonds de Wang Lun (1913), s’avère d’une puissance rare : une véritable somme, « œuvre épique » selon la propre formule de l’auteur qui, si elle reprend le nom du condottiere Albrecht Wenzel Eusebius von Wallenstein, banquier spéculateur et escroc, allié de l’empereur Ferdinand II, est avant tout le portrait total de la guerre de Trente Ans qui a déchiré l’Europe de 1618 à 1648. Un conflit sanglant opposant catholiques et protestants, au sein principalement du Saint Empire romain germanique – pour le résumer hâtivement -, dans lequel Alfred Döblin a projeté sa propre expérience, traumatisante, de la Première Guerre mondiale, ayant commencé la rédaction de son livre en 1916 alors qu’il officiait comme médecin militaire à Verdun. C’est dire si Wallenstein est marqué par une forte dimension politique, redoutable critique du pouvoir et de la tyrannie, de l’appât du gain comme moteur de la guerre. Multipliant personnages et scènes de bataille, mêlant intrigues diplomatiques et banquets fastueux, cette épopée baroque et satirique, parfois aux frontières du grotesque, éblouit par sa verve et son style d’une modernité qui n’est pas sans rappeler celle d’un Louis-Ferdinand Céline – « Döblin se moque du “bel écrire” et de la langue standardisée de ceux qu’il appelle les “artistes de l’art”, ceux qui donnent dans la ciselure », souligne Michel Vanoosthuyse dans sa très riche préface. Wallenstein est un roman dense, presque étourdissant, d’une ambition qui force le respect.
D.P.
Lire, novembre 2012
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