Agone Marginales
Karl Marx, le retour
Parution : 11/10/2002
ISBN : 2-910846-80-6
96 pages
9 x 18 cm
9.00 euros
Howard Zinn
Karl Marx, le retour
Pièce historique en un acte. Préface de l’auteur. Traduit de l’anglais par Thierry Discepolo
Traduite et éditée par des non-marxistes avant tout pour des non-marxistes, cette pièce tient à la fois du suivi de l’œuvre d’un auteur important – historien aussi populaire dans le monde anglo-saxon qu’à peu près inconnu en France, dont nous avons publié la colossale Histoire populaire des États-Unis – et de ce travail d’éducation populaire qui doit plus à la contre-information qu’à la vulgarisation.
Cette édition semble s’inscrire dans une conjoncture intellectuelle et idéologique des plus défavorable. Celle de l’amalgame entre échec de la critique marxiste du capitalisme et effondrement de l’Union soviétique. Un amalgame bien utile au nouvel ordre néolibéral pour invalider toute croyance en la possibilité d’une organisation sociale qui se fonde sur le bonheur du plus grand nombre plutôt que sur la liberté individuelle de faire des profits et de s’accomplir dans la seule consommation.
Sur un territoire où la parole la mieux autorisée et la plus bavarde semble celle d’anciens staliniens, maoïstes ou trotskistes, il nous a paru particulièrement urgent de donner à lire l’attachement de Howard Zinn, lecteur libertaire de Marx, à une cause révolutionnaire qu’il cultive comme un point d’orgueil, une fidélité de fierté et une réaction à l’air du temps.
Une attitude d’autant plus singulière qu’elle débarque d’un pays qui ne nous a plus trop habitués à de telles exportations.

« J’ai écrit cette pièce à une période où l’effondrement de l’Union soviétique générait une liesse presque universelle : non seulement l’“ennemi” était mort, mais les idées du marxisme étaient discréditées (…). Je voulais montrer Marx furieux que ses conceptions eussent été déformées jusqu’à s’identifier aux cruautés staliniennes. Je pensais nécessaire de sauver Marx non seulement de ces pseudo-communistes qui avaient installé l’empire de la répression, mais aussi de ces écrivains et politiciens de l’Ouest qui s’extasiaient désormais sur le triomphe du capitalisme. Je souhaite que cette pièce n’éclaire pas seulement Marx et son temps, mais également notre époque et la place que nous y tenons. »

Éléments biographiques

Howard Zinn naît en 1922 de parents juifs émigrés d’Autriche. La famille est pauvre et vit dans le quartier misérable de Brooklyn. Adolescent il lit tout ce qui lui tombe sous la main et en particulier l’œuvre de Dickens, Les Raisins de la colère ; et plus tard les livres de critiques sociales de Upton Sinclair et le roman pacifiste de Dalton Trumbo, Johnny Got his Gun, qui lui fait éprouver une sainte horreur de la guerre. Assurément marxiste et antifasciste, il fera plusieurs fois l’expérience des brutalités policières lors des manifestations antifascistes auxquelles il participe dans son adolescence. À 19 ans il entre comme soudeur sur le chantier naval de Brooklyn, où il tente avec quelques camarades de créer un syndicat. En 1943, âgé de 21 ans, il s’engage dans l’US Air force malgré sa haine viscérale de la guerre. Un engagement que les raids qu’il effectue sur l’Europe dans les bombardiers de l’US Air Force devait remettre complètement en question. De retour aux USA il bénéficiera du « GI Bill », qui accordait une bourse d’études supérieures à tout ancien combattant. Il entreprend donc des études d’histoire tout en continuant de travailler comme manutentionnaire. Il obtient un Ph. D. de l’université de Columbia et enseigne ensuite, à partir de 1956, dans un collège noir à Atlanta, dans le Sud profond. Il est alors au première lignes du mouvement des droits civiques, dans lequel il s’implique totalement aux côtés de ses étudiants et de ses collègues noirs. Puis c’est Boston et le mouvement contre la guerre du Vietnam dans les années 1960–1970. Plusieurs fois arrêté pour sa participation au mouvement il ne cessera pas jusqu’aux années 1980 de témoigner devant les tribunaux du bien fondé des luttes sociales.
Aujourd’hui professeur émérite à l’université de Boston, Zinn a reçu les prix de la Lannan Foundation Literary for Nonfiction et de l’Eugene V. Debs pour l’ensemble de son œuvre et, en France, le prix des Amis du Monde diplomatique en 2003 pour _Une histoire populaire des États-Unis _

Revue de presse
- Consulter Marx, envoyé de Dieu Martine Laval Télérama n°2841, 26/06/2004
- Consulter Emmanuel Yanne Lettre Rouge (de la LCR 33), [Date inconnue]
Marx, envoyé de Dieu
« Ok, ok, tu peux y aller, mais pas d’agitation ! » Monsieur Karl Marx, né en 1818, décédé en 1883, a enfin obtenu une autorisation spéciale du paradis : revenir sur Terre – une heure, pas plus – afin de donner une ultime leçon de philosophie. Mais l’administration – un peu bordélique, un peu paresseuse, même aux cieux – cafouille, et Marx atterrit non pas dans le Soho londonien, où il avait trouvé refuge, mais dans le Soho new-yorkais. Damned ! Aux States, le pays du libéralisme le plus forcené, son ennemi de toujours ! Karl, fin orateur, ne se démonte pas. Avec bonhomie, il salue son auditoire, « vous vous demandez sans doute comment je suis arrivé jusqu’ici – il sourit avec malice –, les transports en commun ! » et se met tout de go à l’apostropher : « J’ai lu vos journaux. Ils proclament tous que mes idées sont mortes ! Mais il n’y a là rien de nouveau. Ces clowns le répètent depuis plus d’un siècle. […] J’ai vu les luxueuses publicités dans vos magazines et sur vos écrans (il soupire). Oui, tous ces écrans avec toutes ces images. Vous voyez tant de choses et vous en savez si peu. Personne ne lit-il l’Histoire ? Quel genre de merde enseigne-t-on dans les écoles par les temps qui courent ? »
Karl Marx, le retour est une farce. Truculente. Truffée de bons mots et de bonnes idées – irréductibles, liberté, égalité, fraternité. Un joyeux monologue où le père du Capital devient personnage de fiction. Il se raconte sans s’essouffler. Et tout y passe, sa famille, l’exil, la dèche, l’amitié, ses engueulades avec ce pique–assiette de Bakounine, la Commune de Paris, la folie de croire aux lendemains qui chantent : « J’avais tort en 1848, quand je pensais que le capitalisme était sur le déclin. Mon calcul était un peu en avance. Peut-être de deux cents ans (il sourit). »
Ce texte joué dans plusieurs théâtres aux États-Unis – on rêve de le voir en France – n’est évidemment pas qu’une fantaisie. Son auteur, l’historien Howard Zinn, s’en explique dans une préface émouvante : « Je voulais montrer un Marx furieux que ses conceptions aient été déformées jusqu’à être identifiées aux cruautés staliniennes […]. Montrer que la critique marxiste du capitalisme reste fondamentalement vraie. » Mission accomplie. Zinn a écrit ce texte en 1999, et les quelques vérités qu’il énonce résonnent étrangement aujourd’hui : « La guerre pour soutenir l’industrie, pour rendre les gens tellement fous de patriotisme qu’ils en oublient leur misère. Des fanatiques religieux pour promettre aux masses que Jésus va revenir. Je connais Jésus. Il n’est pas prêt de revenir… » Avec un vrai talent de dialoguiste, l’historien donne chair à son personnage, ce bon vieux Karl, quelque peu malmené par une épouse vache mais charmante : « Engels et toi, disait–elle, vous écrivez sur l’égalité des sexes, mais vous ne la pratiquez guère. » Vlan ! Humour et politique font ici bon ménage. Et même déménagent : Karl Marx, le retour, ou l’antidote à la résignation.

Martine Laval
Télérama n°2841, 26/06/2004
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Cette courte pièce de théâtre qui prend la forme d’un monologue de Karl Marx, est des plus réjouissantes. Écrite par un professeur d’université américain qui a ainsi voulu montrer que « la critique marxiste du capitalisme reste fondamentalement vraie », ce livre met en scène le célèbre révolutionnaire qu’un cafouillage bureaucratique renvoie de nos jours dans le quartier Soho… de New York.
Ce retour devient prétexte à une présentation de la vie personnelle, intellectuelle et militante de Marx. Le tableau qu’il nous fait de ses conditions de vie londonienne est des plus difficiles : dans le plus extrême dénuement et grâce à l’aide de ses amis dont Engels, il poursuit son travail d’étude du capitalisme, passant quelques moments de bonheur en compagnie de sa famille dont il nous brosse un portrait plein d’humanité et de chaleur. Les premiers engagements de sa fille Eleanor ainsi que les polémiques familiales sont d’ailleurs des plus drôles.
Ses débats avec d’autres sont aussi évoqués comme avec Proudhon qui « ne comprenait pas que l’on devait remercier le capitalisme pour avoir développé des industries géantes, dont il nous fallait aujourd’hui prendre le contrôle » ou Bakhounine dont Marx dit que « si un écrivain inventait un tel personnage, on dirait que ce n’est pas réaliste ».
Marx ne peut passer sous silence l’expérience des pays de l’Est ainsi que leurs chutes en parlant des révolutions qui portent au pouvoir des dogmatiques qui « organiseront un nouveau clergé, une nouvelle hiérarchie, avec des excommunications et des mises à l’index, des inquisitions et des pelotons d’exécution ».
Mais ses critiques les plus vives sont adressées au capitalisme dont il mesure l’évolution de son époque jusqu’à aujourd’hui, un système qui « creuse sa propre tombe » et dont « l’insatiable appétit de profit -encore ! encore ! encore !- engendre un monde chaos ». Mais « tout cela n’est pas inéluctable. Il y a toujours un choix possible (…) : l’utilisation des richesses incroyables de la terre par les êtres humains », ce qu’il appelle le socialisme.
Au fil des pages, c’est l’humanité, les colères, l’entrain et la truculence d’un Marx bien vivant que l’auteur nous invite à partager. De quoi introduire de nouveaux lecteurs à l’œuvre incontournable et plus que jamais essentielle du révolutionnaire, et aux autres de passer un bon moment en compagnie d’un homme de caractère, bon vivant, fin polémiste et définitivement révolté.
Emmanuel Yanne
Lettre Rouge (de la LCR 33), [Date inconnue]
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