Parution : 10/10/2008
ISBN : 978-2-7489-0079-8 752 pages 14 x 21 cm 33.00 euros |
Alfred Döblin
Karl & Rosa
Novembre 1918. Une révolution allemande (tome IV)
Avant-propos de Michel Vanoosthuyse
Traduit de l’allemand par Maryvonne Litaize & Yasmin Hoffmann « Voici l’heure du discours de Rosa, son chant du cygne. Mais qu’a-t-elle donc ? Tous regardent ce petit bout de femme. Ils la regardent avec amour et émotion, même ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. Ils savent qu’elle est la flamme qui brûle pour eux depuis des décennies. Elle est à présent épuisée, fragile. La prison l’a affaiblie. Elle parle, elle est dans son élément. Elle dit toute la vérité. Karl Liebknecht est assis parmi les délégués. La voix de Rosa Luxemburg résonne, claire et précise… » En dehors de Berlin Alexanderplatz, toute l’oeuvre d’Alfred Döblin reste pratiquement à découvrir. Écrit en 1942 depuis un exil dont l’auteur ne peut espérer la fin tant le nazisme semble triompher, Karl et Rosa donne le dernier acte de l’évanouissement d’un espoir : que l’ordre ancien disparaisse avec la fin de la Grande Guerre. Personnages historiques et de fiction se croisent ici pour rendre le drame de l’écrasement de la révolution spartakiste, prélude funeste au siècle qui commençait. La tétralogie Novembre 1918 aux éditions Agone : > Lire l’Hommage à Alfred Döblin par Michel Vanoosthuyse (30 octobre 2007) Alfred Döblin (1878–1957) est né au sein de la bourgeoise juive. Il déménage très tôt pour Berlin, ville qui a profondément influencé son œuvre et où il vivra jusqu’à son exil à Paris en 1933 – qu’il fuira en 1940 pour les Etats-Unis. Pendant la Première Guerre mondiale, déclaré inapte au service sur le front, il est affecté comme médecin militaire en Lorraine puis en Alsace, expérience qui nourrit le premier des quatre tomes du roman historique Novembre 1918. Le succès, dès sa parution, de Berlin Alexanderplatz (1929), cache une œuvre immense, encore largement méconnue, une situation dont Döblin souffrira lorsqu’en 1945 il revient dans une Allemagne où ce contestataire sans drapeau n’a plus de place et peine désormais à se faire éditer. C’est pendant la rédaction du dernier tome de Novembre 1918, consacré à l’écrasement de la révolution spartakiste, qu’il s’est converti au catholicisme. La parution inédite en français de Karl et Rosa comble un peu les lacunes de la bibliographie de ce grand oublié de la littérature allemande.
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
![]()
SUR LES ONDES
• France culture – « Surpris par la nuit », Alfred Döblin platz, documentaire en quatre parties. Informations sur le site de l’émission (du 5 au 8 mai 2009) • France culture – « Tout arrive ! », émission avec notamment Michel Vanoosthuyse autour d’Alfred Döblin et de sa tétralogie Novembre 1918, disponible à l’écoute sur le site de l’émission (31 mars 2009) • France Culture – « Les Mardis littéraires », émission De la guerre à propos notamment de Novembre 1918 avec Yasmin Hoffmann et Michel Vanoosthuyse (9 décembre 2008) • France Culture – « Le choix des livres », lecture par Emmanuel Lemire de Novembre 1918 avec Yasmin Hoffmann et Michel Vanoosthuyse (17 décembre 2008) La fresque d'Alfred Döblin, lecteur tragique d'un révolution trahie
Contribution poignante à l’histoire et à la culture européenne du XXe siècle, la tétralogie que l’écrivain consacra à l’insurrection révolutionnaire instituant la République allemande, fin 1918, avant que le processus ne soit stoppé par l’écrasement des socialistes. Après la traduction de Karl et Rosa (l’Humanité du 21 février 2009), les Éditions Agone éditent dans une nouvelle traduction les trois premiers volumes de la tétralogie d’Alfred Döblin (1878–1957) consacrée à la révolution allemande de 1918–1919, contribuant ainsi à faire connaître un auteur souvent trop circonscrit au seul Alexanderplatz (Gallimard, 2009) et dont l’œuvre, tardivement diffusée en Allemagne après 1945, demeure en grande partie à découvrir en français. Les introductions ajoutées à cette édition permettent de resituer la trajectoire singulière de l’auteur depuis sa fréquentation des cercles expressionnistes sous Weimar jusqu’à sa conversion au catholicisme, en 1943, tandis que les nouveaux appareils critiques offrent, outre une chronologie précise, de précieuses entrées sur les figures historiques évoquées dans les ouvrages. Jean-Numa Ducange
L'Humanité,
07/01/2010
Du Döblinisme - Petite introduction à l'œuvre de Döblin
Lire l’article en ligne sur le site de La revue des ressources
Michel Vanoosthuyse
La revue des ressources,
10/12/2009
Les aléas de l'Histoire
Mondialement connu en 1929 avec Berlin Alexanderplatz, le médecin et écrivain Alfred Döblin commence, en 1937, Novembre 1918, vaste tétralogie romanesque de 2 000 pages, qu’il achève en 1943, aux États-Unis, où Thomas Mann et Brecht ont lu le manuscrit et l’ont estimé. À la fin de la guerre, Döblin retourne en Allemagne prendre part au redressement intellectuel. Très vite la partition de l’Allemagne en deux pays otages l’un des Russes l’autre du bloc atlantiste déçoit Döblin. Le premier tome de Novembre 1918 avait paru à Amsterdam en 1939 ; on publie la suite de façon incomplète à Munich en 1950. En 1979, vingt ans après la mort de son auteur, le livre paraît intégralement en allemand. En France, Pandora publie en 1980, Bourgeois & soldats, puis Quai Voltaire prend la relève pour les tomes 2 et 3. Enfin, fin 2008, le dernier tome, Karl & Rosa, sort aux éditions marseillaises Agone, qui depuis republient le tout sous une belle couverture rouge. Peut-on parler de censure ? Non, car un livre censuré a l’audience que soulève sa censure. Peut-on parler de purgatoire pour un écrivain qui après s’être voué corps et âme aux esprits de son pays s’est donné à l’Europe tout entière ? Non, car le feuilleton tiré par Fassbinder de Berlin Alexander Platz a fait (re)connaître le roman publié en folio depuis longtemps. Faut-il parler de paresse des éditeurs ? Non, puisque trois se sont enthousiasmés pour ce roman historique engagé dans l’histoire, à l’égal du Docteur Jivago de Pasternak. Il faut lire Karl & Rosa, fulgurant récit de la révolution spartakiste, où les héros sont montrés dans leur action et leurs discussions, dans leur vie bourgeoise et leur intimité, et pour Rosa Luxembourg dans sa psyché, sa raison et sa déraison, et des dizaines d’autres personnages, le soldat revenu du front blessé et illuminé, le gouvernement de Weimar qui prépare le tapis rouge à Hitler, les jeunes révoltés décrits avec un romantisme analytique, une mise en perspective socio-historique et un humour constant. Et il faut lire à tout prix le premier tome car il traite de ce qui s’est passé à la fin de la guerre en Alsace, allemande depuis 1870, et où s’est exprimé un mouvement indépendantiste dont personne ne nous a parlé en France, ni à l’école ni à la télévision. Est-ce là la raison de la mise à l’écart de ce livre à la Libération ? La censure du rideau de fer s’est abattue, pire que celle des autorités nazies. Soixante ans après, les éditions Agone mériteraient qu’on décerne à Döblin un Nobel posthume. Philippe Poulain
César n°275,
mai 2009
Berlin 1918, la sombre destinée d’une révolution perdue avant la bataille
Le nom d’Alfred Döblin (1878–1957) évoque spontanément Berlin Alexanderplatz, chronique originale des bas-fonds de la capitale allemande sous la République de Weimar. Et dans notre Hexagone, guère plus. Heureuse initiative donc que cette traduction de la tétralogie Novembre 19181 ; le premier volume publié est le quatrième tome, l’imposant Karl et Rosa, inédit en français jusqu’alors. Il offre un tableau saisissant d’une révolution allemande dont Döblin a été le témoin à Berlin et qui, rappelons-le ici, est souvent réduite au strict minimum dans nombre de grandes synthèses historiques. Le récit se compose d’allers et retours entre les acteurs de l’époque – saluons à cet égard l’important lexique historique et la chronologie qui permettent au lecteur profane de se repérer facilement – et des personnages de fiction, Allemands anonymes au coeur des secousses révolutionnaires. C’est le portrait au quotidien d’une révolution, parfois rue par rue (minuit, Wihelmstrasse) et dont l’arrière-plan international, la révolution russe de 1917, ouvre cette grande fresque des lendemains de la guerre. La description des affrontements dans Berlin, par exemple celle de la destitution du préfet de police pro-spartakiste Eichorn, est remarquable. Scènes réelles donc – « les masses sont dans la rue », de la révolte des marins de Kiel à l’assassinat de Karl et Rosa -, mais aussi scènes de vécus quotidiens : les débats entre élèves de la classe d’un des personnages centraux, l’enseignant Becker, mettent en lumière les contradictions qui traversent l’Allemagne de 1918, entre nationalisme agressif déchu et espoirs révolutionnaires. Au-delà des seuls événements, l’ouvrage évoque en effet le rôle des traditions d’obéissance et d’autorité transmises par l’éducation prussienne et leurs influences. Question qui pose avec acuité le poids de la « tradition des générations mortes (…) sur le cerveau des vivants » (le 18 Brumaire, de Marx) au cours d’une séquence révolutionnaire de quelques semaines. L’évocation de Karl et Rosa est sans complaisance, peut-être même un peu sévère, jugeront certains. Döblin interroge et se situe à distance de la martyrologie de deux leaders spartakistes ; leur portrait, empreint d’un certain pathétique et entrant dans l’intimité troublée de personnages d’ordinaire presque mythiques, déconcerte le lecteur habitué à des représentations plus normatives. Les sociaux-démocrates sont, quant à eux, à l’image de Gustav Noske (« l’homme utile »), longuement décrits et désignés comme responsables du désastre pour leur alliance avec l’armée et le patronat, qui trouvèrent en eux l’allié indispensable pour terminer la révolution. Les débats entre Liebknecht et Luxemburg sont retranscrits au travers de dialogues qui restituent les profondes divisions du mouvement spartakiste au début de l’année 1919. Excessif, à distance de la réalité historique ? Dans une certaine mesure, certainement. Et difficile de ne pas ressentir un certain malaise à la suite de cette lecture sombre de la destinée d’une révolution « perdue même avant la bataille » et dont le dénouement sanglant devait tant jouer dans les rapports de forces politiques des années à venir… Le glissement progressif du roman vers le religieux – écho de la conversion de l’écrivain au catholicisme aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale – surprendra peut-être là encore. Mais l’intérêt d’une contre-expertise d’historien sur des points précis serait un bien faible argument à l’égard de ce roman historique sans égal qui pose, au travers d’un récit alerte et vivant, les questions cruciales de l’échec d’« une révolution allemande ». —————— 1 Les tomes I et II paraissent en février-mars 2009, le III en mai 2009. Jean-Numa Ducange, historien
L'Humanité,
21/02/2009
Le vagabond ressuscité
Le dernier tome de la tétralogie d’Alfred Döblin, Karl & Rosa, est enfin publié en France. Le succès de Berlin Alexanderplatz, paru en 1929 et dont Rainer Werner Fassbinder fit une série télévisée en 1980, a eu pour fâcheux effet de faire oublier qu’Alfred Döblin (1878–1957) est l’auteur d’une œuvre immense et variée qui compte parmi les plus ambitieuses et les plus accomplies de la littérature de langue allemande du XXe siècle. Rédigé en exil entre 1938 et 1943, en France puis aux États-Unis, Novembre 1918. Une révolution allemande, tétralogie de plus de 2000 pages – dont les éditions Agone ont l’heureuse idée de publier une traduction française enfin complète – suffirait à y assurer à son auteur une place de choix aux côtés de Musil et de Brecht. Acteurs historiques et personnages de fiction Écrit à Hollywood en 1942–1943 et inédit en français, le dernier et quatrième tome, intitulé Karl & Rosa, a pour toile de fond les dernières semaines de la révolution spartakiste de l’hiver 1918–1919 jusqu’à son écrasement et l’assassinat de ses dirigeants, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, lors de la semaine sanglante de janvier 1919. Si, à l’instar d’autres écrivains allemands de l’exil tels que Brecht ou Heinrich Mann, Döblin, qui a fui l’Allemagne dès 1933, a recours au roman historique pour se réapproprier l’histoire et essayer de comprendre comment on a pu en arriver là, il ne s’agit cependant pas, pour lui, de décrire en historien l’enchaînement des événements, ni d’en analyser les causes. Döblin utilise librement le matériau historique, sans souci de la chronologie, selon la technique du collage qui était celle de Berlin Alexanderplatz. Il juxtapose les récits, multiplie les voix et les points de vue, d’un personnage à l’autre et parfois chez un même personnage, composant ainsi une épopée où se croisent acteurs historiques et personnages de fiction. Döblin ne cache pas que sa sympathie va aux vaincus de l’histoire et, il exerce son ironie mordante à l’égard des chefs de la social-démocratie, Ebert et Noske qui, à peine installés dans les meubles de Bismarck, sont devenus les défenseurs impitoyables de l’ordre social existant. Mais la révolution et les révolutionnaires n’échappent pas, eux non plus, à la dérision et au burlesque. Rosa Luxemburg est en proie à des crises mystiques et à des hallucinations au cours desquelles elle dialogue avec son grand amour, mort à la guerre. La révolution elle-même ressemble à une parodie, lorsque les marins, fer de lance de l’insurrection, réclament le paiement de leur solde, afin de pouvoir fêter Noël – ce que le narrateur commente en ces termes : « Ces marins, étant de Kiel, étaient par définition des révolutionnaires. Mais comme c’étaient aussi des Allemands, ils étaient aussi non révolutionnaires » On est toujours à mille lieues, chez Döblin, de l’histoire héroïque, comme en témoigne cette scène mémorable où les statues des rois de Prusse descendent, tels des fantômes, de leur piédestal pour danser une ronde carnavalesque à travers le Berlin révolutionnaire endormi. Récit épique et transfiguré d’un épisode de l’histoire allemande, dont tout indique qu’il prélude les tragédies à venir, Karl & Rosa est aussi la quête d’un homme : Friedrich Becker, le personnage central du roman, qui refuse de s’établir « sur deux ou trois bancs de sable » et, plongé dans la tourmente des événements à son retour du front, cherche un fondement solide pour son existence. Converti au christianisme – comme Döblin lui-même au moment où il écrit Karl & Rosa – Becker met sa foi chrétienne à l’épreuve du monde. Les péripéties l’amènent à s’engager aux côtés des révolutionnaires, sans que cela ait « aucun rapport avec [ses] opinions politiques », mais parce qu’il estime être à sa « place, parmi des créatures créées par le même Dieu qui [l’]a fait ». Après avoir découvert dans cet engagement l’insuffisance de l’action politique et la fraternité avec les pauvres, il poursuivra sa quête à la fin du roman, en errant à travers l’Allemagne des années 1920, vagabond aux marges de la société, que sa « sombre aspiration » et sa « confrontation avec Dieu » conduisent à se risquer « jusqu’à Satan ». Gageons que Karl & Rosa – servi par une traduction remarquable – contribuera à rendre, chez nous, à Döblin la place qu’il mérite. L’éditeur annonce le premier volet de Novembre 1918 – Bourgeois et soldats – pour les semaines à venir. Les deux autres (Retour du front et Peuple trahi) devraient suivre dans l’année. On les attend avec impatience. Jean Blain
Lire,
janvier 2009
La publication du quatrième tome – Karl et Rosa, inédit en français – de la tétralogie d’Alfred Döblin – Novembre 1918. Une révolution allemande – constitue, sans aucun doute, un événement majeur, d’autant qu’elle sera suivie, courant 2009, annonce l’éditeur, de la réédition, avec un nouvel appareil critique, des trois premiers tomes de cette œuvre considérable : Bourgeois et soldats, Peuple trahi et Retour du front. On doute que les critiques littéraires autorisés, ceux qui pérorent avec emphase sur le néant éditorial contemporain, accordent le moindre signe d’intérêt à cet ouvrage. Trop fort pour des petits esprits, il est, au contraire, probable qu’il tombe dans le trou béant de leurs ratages. Comme quelques autres livres, dont la renommée – méritée – ne se cultive que dans de petits cercles de lecteurs passionnément clandestins. Écrit en 1942, aux États-Unis, alors que Döblin a échappé de peu à la Gestapo en quittant la France de Vichy, Karl et Rosa explore la très courte période historique comprise entre le 23 décembre 1918 – le « Noël sanglant » – et le 15 janvier 1919 – l’assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg. En neuf livres et quelques va-et-vient dans le temps – retour arrière sur les arrestations de Rosa en 1915 et 1916, sur son séjour à la prison de Breslau, sur la révolution bolchevique de 1917 et travelling avant sur cette « fin des années 1920 » où « un nuage sombre s’élevait sur l’Europe » –, Karl et Rosa croise la thématique de la révolution vaincue et celle d’une autre appréhension du monde, à dominante chrétienne, incarnée par Becker, personnage döblinien par excellence. Réflexion puissante sur une révolution introuvable, ce « roman historique de l’exil » met en scène l’histoire, mais avec la ferme intention de la délester de sa manie classificatrice et objectivante. Ici, vu ensemble, tout fait sens, même le hasard ou l’inattendu. Döblin, dont la technique narrative tient beaucoup du collage et de la polyphonie, ne privilégie aucun point de vue particulier. Il se contente, tant que faire se peut, de le laisser s’exprimer dans le dialogue et la confrontation avec l’autre. Bien sûr, et c’est ce qui fait sans doute la spécificité de ce quatrième tome sur les trois précédents, son point de vue propre a désormais changé : l’écrivain, qui s’est converti au catholicisme, ne croit plus que l’histoire puisse accoucher d’autre chose que du pire. On comprend que la transmutation de Noske en Hitler y fut pour beaucoup. Dans le cas de Döblin, elle a largement contribué à substituer cette foi collective, même mesurée, qui l’habitait par une foi plus personnelle, mais non moins aliénante. Ce faisant, c’est du moins notre point de vue, cette modification de perspective a singulièrement obstrué ce qui faisait la force du regard döblinien, à la fois distant et proche, sur l’infatigable combat des hommes pour leur émancipation. Il n’en demeure pas moins que, quête chrétienne mise à part, ce Karl et Rosa s’impose comme un livre immense, qu’il faut assurément lire et faire lire. Complétée d’une subtile présentation de Michel Vanoosthuyse, d’un « glossaire des personnes, organisations et périodiques » cités dans le texte et d’une « chronologie générale » de l’époque, la belle édition qu’en donne Agone est, en tous points, exemplaire. Victor Keiner
À contretemps n° 33 ,
janvier 2009
Alfred Döblin, un géant à découvrir
Admiré par ses pairs prestigieux (Benn : « Un écrivain gigantesque, qui, avec le seul petit doigt de la main droite, en fait plus que la plupart des autres romanciers » ; Brecht : « Je tiens vos œuvres pour une mine de jouissances et d’enseignements » ; Grass : « Mon maître Döblin. »), Alfred Döblin (1878–1957) n’a pas récolté jusqu’ici la reconnaissance que son œuvre immense réclame. Il est le grand méconnu des lettres allemandes. Son nom paraît irrémédiablement enchaîné à Berlin Alexanderplatz, roman rangé parmi les grands textes de la modernité romanesque. Cela n’est pas rien, mais éclipse tout le reste : Berlin Alexanderplatz est l’arbre qui cache la forêt döblinienne. Auteur d’une bonne dizaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, d’essais théoriques absolument novateurs sur la littérature en général et la fiction en particulier, d’ouvrages philosophiques, d’articles et d’essais politiques, sans compter un récit autobiographique et quelques incursions au théâtre, Döblin reste à découvrir. En France, ont été édités dans le désordre (et sont souvent épuisés) : Hamlet ou la longue nuit prend fin, son dernier roman, paru en RDA en 1956 (Fayard, 1988), l’Empoisonnement (Actes Sud, 1988), Wang-loun, le « roman chinois » de 1913 (Fayard, 1989), Pas de pardon (Jacqueline Chambon, 1990), l’Assassinat d’une renoncule (Rivage poche, 1990), le Rideau noir, court roman de 1901 (Farrago, 1999), Voyage et Destin, récit autobiographique (Éditions du Rocher, 2001), Sur la musique. Conversations avec Calypso (Rivages poche, 2002), Voyage babylonien (Gallimard, 2007). La trilogie Amazonas (1935–1937) est réduite au seul Tigre bleu (Livre de poche, 1989). Berlin Alexanderplatz est disponible, mais dans une version lacunaire et fautive (Gallimard, « Folio », 1970) : heureusement, on planche (enfin !) sur une nouvelle traduction qui devrait voir le jour au printemps 2009. Il reste que des pans entiers de l’œuvre, en particulier les romans continents des années vingt à l’invention langagière inouïe et à l’inépuisable ressource fabulatoire, sont toujours inaccessibles au public français, ainsi que l’ensemble des essais et des articles théoriques et politiques. Quant à la tétralogie Novembre 1918, on va y revenir. Né à Stettin en 1878, dans une famille de la petite bourgeoisie juive, tôt venu à Berlin, la grande ville à laquelle sa vie sera liée jusqu’à l’exil de 1933, médecin chez les prolétaires de l’Est berlinois (« C’est à ce peuple, à cette nation que j’appartiens – aux pauvres »), naturalisé français en 1936, derechef chassé par l’invasion allemande et Vichy et vivotant misérablement à Hollywood comme tant d’autres exilés, entre 1940 et 1945, revenu en Allemagne en 1946, à Baden Baden, avec les autorités françaises (ce que les Allemands ne lui pardonnèrent pas à l’époque), mort en 1957, Döblin a vécu sur le fil du rasoir. Son parcours, depuis ses années de rebelle d’avant-garde, au début du siècle dernier, jusqu’à sa conversion au catholicisme, en 1941, paraît peu lisible. Son œuvre est elle-même protéiforme. C’est qu’un principe la gouverne : « Je n’ai jamais manqué, quand je disais oui, de dire non aussitôt après. J’ai chevauché crânement et élégamment ce cheval à bascule, à une époque où chacun a le devoir de produire une opinion bien carrée. » Et elle poursuit une tâche unique : comprendre le monde et comment y agir, loin des solutions clefs en main et des différents « ismes ». Döblin cultive avec génie cette vertu si peu allemande, l’insolence (il est en ce sens le digne héritier de Heine et le frère de Brecht). Son refus de l’embrigadement restitue en même temps à la littérature son vrai pouvoir, qui est d’être critique à l’égard des idéologies et non à leur service, et il fournit à chaque œuvre de fiction son trait original de laboratoire d’expériences affranchies des contraintes qui pèsent sur les pratiques réelles, mais qui ont néanmoins éminemment à voir avec le monde et l’histoire : « Les écrivains constituent une espèce particulière de savants et c’est pourquoi ils se tiennent fermement sur la terre. (…) La littérature exige un regard très aigu sur la réalité. » Refusant de faire du roman un « lieu où l’auteur malheureux vide son cœur, un WC littéraire », comme c’est tellement à la mode aujourd’hui en France, se détournant aussi de tout esthétisme, même d’avant-garde (d’où sa rupture avec l’expressionnisme, avec lequel les ignorants l’identifient), Döblin n’a jamais cessé de s’engager dans les combats du siècle, n’ayant que sarcasmes pour la « castration politique » des écrivains allemands qui se couchent devant l’État ; il est l’un des analystes les plus mordants et les plus clairvoyants de « la monstrueuse dégénérescence » qui a conduit les masses allemandes dans les bras du fascisme. Le public français pourra s’en faire une idée à la lecture de Novembre 1918. Une révolution allemande, la tétralogie romanesque écrite entre 1937 et 1943, dont Brecht dit que c’est « un monument unique de littérature intervenante ». Les trois premiers volumes (Bourgeois et Soldats, Peuple trahi, Retour du front) avaient paru au Quai Voltaire, en 1990–1991, dans une traduction de Yasmin Hoffmann et Maryvonne Litaize ; la quatrième partie, Karl et Rosa, vient de paraître aux Éditions Agone (Marseille), grâce aux efforts desquelles l’ensemble de cette œuvre grandiose sera enfin accessible au public français en 2009, et sur papier bible (pourquoi le papier bible serait-il réservé en France à des gloires frelatées comme Jünger ?). Dans ce roman écrit dans les conditions désastreuses et désespérantes de l’exil, Döblin cherche à comprendre « comment tout est arrivé », et à localiser « le ventre d’où cela est sorti », pour reprendre la formule, citée en général de travers, de son ami Brecht. L’intuition initiale, c’est que Hitler ne fait qu’accomplir ce que la répression féroce de janvier 1919 (avec l’assassinat des deux chefs spartakistes) a laissé inachevé. Montrer comment le nazisme a été possible en Allemagne passe alors par une plongée dans ces deux mois de novembre 1918 à janvier 1919 : c’est là que se situe, pour Döblin, la catastrophe originaire. Novembre 1918 est donc d’abord une prodigieuse confrontation avec la politique allemande et mondiale de l’époque, appuyée sur un immense savoir. Döblin ne renvoie pas dos à dos, loin s’en faut, les vainqueurs et les vaincus, les révolutionnaires et les chiens que la réaction réchauffe en son sein pour les horreurs à venir. Mais l’ironie est omniprésente et ne laisse pas non plus indemne le camp révolutionnaire. « Une révolution allemande », c’est une révolution qui n’a pas lieu. « Jusqu’ici aucune masse véritablement révolutionnaire n’est entrée dans notre champ de vision. Ce n’est pas notre faute. Après tout, c’est une révolution allemande. » Les deux figures antithétiques d’Ebert, le type même de l’Untertan allemand, et de Liebknecht, le chef spartakiste entraîné par le vertige des mots et incapable d’agir, sont comme l’avers et le revers de l’éternelle « misère allemande » déjà pointée par Engels, réunissant dans une même impuissance le philistin allemand et l’exalté romantique. Le paradoxe de ce texte formidable, c’est de prendre l’histoire à bras-le-corps tout en réglant des comptes avec elle. La description, ironique, sarcastique, mais aussi désespérée, de la révolution de novembre légitime la mise en question de la prétention de l’histoire à être le champ exclusif où se joue la vie des hommes. Dans ce paysage berlinois et mondial où le discours politique passe des ministères, des rédactions des journaux, des salons de l’aristocratie dans les meetings et les arrière-salles des cafés, dans ce creuset où Ebert et Noske, le « chien sanguinaire », côtoient Liebknecht et Rosa Luxemburg, Wilson, Foch, Clemenceau et tous les acteurs de l’époque, Döblin « lâche un individu, une sorte de Franz Biberkopf » (c’est le nom du héros de Berlin Alexanderplatz), chargé d’explorer pour lui la question de l’action dans l’histoire. « D’où ? Sur quelle base ? Il lui faut renoncer à se décider. Il est incapable de choisir entre deux ou trois bancs de sable pour construire sa maison. Il est brisé et devenu chrétien. » À travers l’enlisement de la révolution de novembre se dit ainsi le reflux de l’espoir politique chez un auteur que l’exil et le triomphe du nazisme désespèrent, en même temps que s’engage un « tâtonnement » vers autre chose, par le truchement d’un personnage (une « sonde », dit Döblin) et de sa « sombre aspiration ». L’idée chrétienne est mise à l’épreuve de la révolution. Becker découvre la nécessité de la solidarité avec les jetés de l’existence, autrement que de façon doctrinaire et abstraite. Mais sa dérive de vagabond mystique à travers l’Allemagne weimarienne met le christianisme à son tour sur la sellette, par ce tour d’esprit propre à l’auteur, pour qui il n’existe aucune idée qui n’appelle sa réfutation possible. La fiction a préparé le propre chemin de Döblin vers la conversion, mais la fin du roman peut se lire comme une forme d’exorcisme, comme si Döblin, en décrivant la déchéance d’un fou de Dieu, voulait prévenir en lui toute tentation de ce genre. Et c’est un fait que, contrairement à son héros, son christianisme à lui, à la fin de sa vie, ne l’éloigne à aucun moment de l’engagement dans le siècle auprès des faibles et des jetés de l’existence. Michel Vanoosthuyse
Les Lettres françaises,
06/12/2008
Penser la vie radicalement autrement
Traduit de l’allemand par Lucie Roignant Ce livre est une exception, et pas seulement dans la littérature allemande. La tétralogie romanesque d’Alfred Döblin, Novembre 1918, vient d’être rééditée. Un chef-d’œuvre de la littérature engagée. Manger, dormir, vaquer à nos occupations, cela ne fait pas de nous des contemporains. Les personnes qui lisent la presse quotidienne et d’autres sources consacrées à l’actualité, qui s’informent de ce qui se passe dans le monde, peuvent éventuellement se qualifier de contemporains. On participe à des discussions, on tient ses idées toutes prêtes. Mais peu de temps après on les remet en poche et on retourne travailler. L’élection du Bundestag tous les quatre ans n’y change absolument rien. Il se peut bien que nous ne fassions jamais partie de ceux qui font l’histoire, de ceux qui un jour se retrouvent dans une situation décisive. Cette abstinence historique du soi en fait peut-être souffrir quelques-uns. Eberhard Rathgeb
Frankfurter allgemeine Sonntagszeitung,
23/11/2008
« Il est une mauvaise herbe qui s’appelle Moi »
Novembre 1918 d’Alfred Döblin fait l’objet d’une nouvelle édition : défaillant vu de loin, enthousiasmant vu de près… On connaît Alfred Döblin comme l’auteur de Berlin Alexanderplatz. Sinon, la plupart du temps, on ne le connaît pas. Ce roman berlinois porte l’auréole de l’avant-garde. On l’admire pour son « stream of consciousness [flux de conscience] », un procédé qui met en scène la poubelle de notre conscience à l’aide de monologues, de montages et d’associations. Döblin fait figure de Joyce allemand, Berlin Alexanderplatz serait le frère d’_Ulysse_. Mais Walter Benjamin en premier a vu les limites de cette modernité formelle et a affirmé que l’histoire du malfrat repenti qu’est Franz Biberkopf n’était que le dernier bastion avancé du roman d’apprentissage bourgeois [Bildungsroman]. Eh bien, ça ne serait déjà pas si mal ! […] Traduit de l’allemand par Lucie Roignant Hermann Kurzke
Die Welt,
22/11/2008
Fantômes de la révolution trahie
Il y a des gloires funestes. L’immense succès de Berlin Alexanderplatz, paru en 1929, a fortement contribué à occulter le reste de l’œuvre d’Alfred Döblin (1878–1957), pourtant considérable, et qui compte même l’un des plus gros romans de la littérature européenne : Novembre 1918, une révolution allemande. Commencée en 1937 et achevé en 1943, cette fresque retrace les soubresauts de la révolution qui a secoué l’Allemagne à la fin de la première guerre. Forte de quatre tomes, elle n’a jamais été publiée en France dans son intégralité. Les éditions Quai Voltaire avaient édité, il y a près de vingt ans, les trois premiers volumes : Bourgeois et soldats (1988), Peuple trahi (1990) et Retour du front (1991). Les éditions Agone ont repris le flambeau en confiant aux traductrices des premiers volumes, Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann, la traduction du dernier tome, inédit en France : Karl et Rosa. Suivra, [en janvier, mars et mai 2009], la reprise des trois premiers volets avec un nouvel appareil critique. Döblin est en exil quand il commence cette tétralogie. Fuyant le nazisme, il quitte l’Allemagne en 1933 avec sa famille pour se réfugier en Suisse, puis en France. En 1936, il prend la nationalité française. La débâcle le pousse à fuir encore. En 1940, il passe au Portugal, d’où il embarque pour les États-Unis. Il a 62 ans. Dans ses valises, il y a les lettres de prison de Rosa Luxemburg, qui vont inspirer le quatrième volet de ce roman-fleuve. Pour Döblin, il existe un lien entre la montée du nazisme et la trahison de la révolution spartakiste. Car trahison il y a eu de la part des sociaux-démocrates, qui ont sacrifié l’élan populaire à des fins politiciennes, croyant qu’ils pourraient manipuler les militaires. Ce fut l’inverse qui se produisit – comme plus tard ces mêmes militaires ont cru pouvoir manipuler Hitler… On peut dater le début de cette révolution au 30 octobre 1918, lorsque des marins de Kiel refusent d’appareiller, et sa fin au 11 août 1919, lorsqu’est adoptée la Constitution de la République de Weimar. Entre ces dates, c’est un formidable imbroglio, d’où émergent les figures de Scheidemann, Ebert, Eichhorn, Noske, mais surtout de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Döblin n’écrit pas une hagiographie de ces deux personnages longtemps traités comme des saints laïques, notamment par l’historiographie de la RDA. Il montre leur grandeur et leur misère, leurs insuffisances aussi. Prenant ses distances par rapport au parti pris de dépersonnalisation qui avait fait une part du succès de Berlin Alexanderplatz, Döblin revient à une forme de psychologie des personnages. Les destins de Karl et Rosa sont tressés avec ceux de Stauffer, un écrivain raté, et de Becker, un soldat revenu du front. Les tensions qui résultent de ces croisements engendrent des décharges tragiques ou grotesques, des vibrations hallucinatoires où le désir de rédemption et de fraternité – Döblin s’est converti au catholicisme en 1941 – bouscule finalement l’histoire. Pierre Deshusses
Le Monde,
20/11/2008
|
|||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||


