Parution : 28/08/2009
ISBN : 978-2-7489-0109-2 192 pages 14 x 21 cm 17.00 euros |
Stig Dagerman
La Dictature du chagrin
Et autres écrits amers (1945-1953)
Traduction du suédois et postface de Philippe Bouquet
Nouvelle édition revue et augmentée de quatre textes La Dictature du chagrin rassemble seize écrits issus du même recueil que le fameux « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Ces courts textes, où les talents littéraires de l’auteur épaulent la critique sociale et l’engagement politique, réagissent à l’actualité, dont ont été extrait des thèmes intemporels : le rapport de l’individu au collectif, la domestication des esprits, l’éducation, l’auto-illusion, etc. En fin de recueil, un reportage effectué dans la France de 1948 (comme il l’avait fait deux ans plus tôt avec Automne allemand). Tourmenté par le conflit entre éthique et esthétique, Stig Dagerman affirme la liberté d’écrivain comme une lutte contre l’ordre établi : seule condition pour ne pas mourir de honte.
La réédition de ce recueil en même temps que son roman L’Île des condamnés donne à voir la manière dont Dagerman, du court texte de presse au long roman existentialiste, fouille les états d’âme aux prises avec les rôles sociaux des sociétés modernes. Connu en France pour son court texte « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier », Stig Dagerman (1913–1954) fut salué dès son premier roman, Le Serpent (1945), comme l’un des espoirs majeurs de la littérature suédoise. Son œuvre mêle écrits littéraires et journalistiques parmi lesquels les romans L’Île des condamnés (Agone, 2000, 2009), L’Enfant brûlé et Ennuis de noces ; le recueil de nouvelles Tuer un enfant (Agone, 2007) et le récit Automne allemand.
Extrait de Ennuis parentaux. Pourquoi tuer la contrebasse ? « La contrebasse ou bien la flûte – chacun dispose d’un instrument avec lequel il pense pouvoir faire l’expérience de la liberté. ****** Extrait de L’écrivain et la conscience « Comment est-il possible par exemple de se comporter, d’un côté comme si rien au monde n’avait plus d’importance que la littérature, alors que de l’autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c’est ce qu’ils gagnent à la fin du mois ? Car [l’écrivain] bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s’apercevoir de son existence. » ****** Extrait de Printemps français. Une petite cité aux habitants fatigués « Les maisons sont basses et grises, comme si elles avaient été peintes par des journées entières de pluie. ses rues sont étroites et sinueuses et beaucoup portent maintenant le nom des héros de la Résistance. Dans les deux maisons en ruine de la rue principale un fourreur, un coiffeur et un boucher se sont installés au rez-de-chaussée. de petits hôtels et des boutiques bon marché s’abritent dans les immeubles les plus hauts de la rue qui la traverse de part en part. Sur la grand-place, dont la pelouse s’orne maintenant d’une plaque à la mémoire de six fusillés, se trouve la mairie, semblable à un petit château de la vallée du Rhin que l’on aurait restauré. Une sirène surmonte toujours son toit, un drapeau tricolore légèrement passé y pend en haut d’une hampe et son panneau d’affichage porte à la connaissance du public le nom des mariés de la semaine. |
|||||||||||||||
![]()
Comme avant, en avant !
À peine rentrés de vacances, nous voilà déjà sous le feu des reproches. Le bon sens nous gronde, la doxa nous fait la leçon : mais voyons, on ne trimbale pas un nourrisson comme ça à l’autre bout du monde ! Vous savez, un bébé, c’est un vieux garçon routinier. On doit se plier à son rythme, respecter ses habitudes, être à l’heure pour sa sieste. On ne peut pas faire comme si de rien n’était, se balader, danser, profiter de la vie comme avant… Toi qui entres ici, abandonne toute jouissance : telle est donc la malédiction sociale qui s’abat sur quiconque devient parent. Résister, c’est déjà s’engager sur un chemin subversif : celui d’une éthique libérale, voire libertaire, selon laquelle il n’y a pas de pire trahison que de renoncer à son propre désir. « Quelle richesse ne possède pas l’enfant dans son sourire, dans ses gestes, dans sa voix, dans le seul fait qu’il existe ! Êtes-vous capables de résister à son désir ? », demandait Max Stirner, le père de l’anarchisme individualiste, dans L’Unique et sa propriété (1845). Plus près de nous, on retrouve cette interrogation chez l’écrivain suédois Stig Dagerman, dont les éditions Agone ont récemment publié La Dictature du chagrin & Autres écrits amers (192 p., 17 €). Dans ce recueil de textes écrits pour des revues et des journaux, j’ai découvert un ensemble d’articles intitulés « Ennuis parentaux ». Le premier est paru en 1947 et le dernier en 1953, soit un an avant le suicide de l’écrivain anarcho-syndicaliste à l’âge de 31 ans. Plus tard, en 1965, cette série fut rassemblée sous le titre « Livre de Noël ». Dagerman y décrit la mauvaise conscience propre aux jeunes parents. Il raconte l’ « histoire vraie » d’un amoureux de la contrebasse, qui s’exerça avec tant de discipline qu’il finit par devenir virtuose. Un jour, poursuit l’écrivain, cet homme et sa femme eurent un enfant. Très vite, il leur apparut que le bébé supportait mal cette passion musicale. Si bien que le père décida d’en finir : au beau milieu de la nuit, il se leva et brisa la contrebasse à coups de hache, avant de la jeter au feu… Commentant ce geste à double tranchant, Stig Dagerman écrit : « Combien de pauvres enfants à moitié étouffés de tendresse, n’ont-ils pas été caressés avec tant d’amertume que leur vie sentimentale en a été perturbée pour le restant de leurs jours ? Combien d’assassins de contrebasse n’ont-ils pas chuchoté à l’oreille de leur enfant : “Tu n’as pas idée de ce que j’aurais pu devenir sans toi. Si tu savais comme je jouais de la contrebasse avant ta naissance. Et puis tu es arrivé. Et, naturellement, tu étais plus important, mon petit. Eh oui, c’est ainsi… » Rien ne justifie le sacrifice de sa propre liberté, martèle Stig Dagerman. Cette conviction, il l’affirme en romancier de l’angoisse, qui connaît les hommes, leur tendance à se complaire dans la culpabilité, jusqu’à en faire une arme de destruction massive. Mais il défend aussi cette thèse en militant, qui considère que la morale libertaire représente « la seule solution psychologique » pour mener une vie vraiment humaine, émancipée de tout autoritarisme, de tout conformisme. Quitte à admettre que l’anarchiste est un « politicien de l’impossible »… Dans chacun de ces textes, qu’il exhorte l’écrivain à ne pas reculer devant ceux qui veulent le domestiquer, ou qu’il indique à une future bachelière comment « devenir quelqu’un de bien », le romancier revient sans cesse à la même idée : être digne, c’est ne pas renoncer. Bien avant Lacan, Stig Dagerman fait de la persévérance l’alpha et l’oméga de toute éthique digne de ce nom. Aux militants, aux amants comme aux parents, il propose cet impératif catégorique : ne cède jamais sur ton désir. Prends le risque de l’assumer jusqu’au bout, avec toutes les incertitudes que cela comporte. Bref, continue comme avant, en avant. Jean Birnbaum
Le Monde magazine,
01/10/2010
Stig Dagerman dissèque la « Dictature du Chagrin »
Très bonne nouvelle. Les éditions Agone ont réédité La Dictature du Chagrin, un livre caustique et amer du journaliste et écrivain anarcho-syndicaliste suédois Stig Dagerman (1913–1954). « Dans les instants qui ont précédé l’annonce, pour moi très étonnante, de la distinction que m’octroyait l’Académie de Suède, j’étais en train de relire un petit livre de Stig Dagerman que j’aime particulièrement : la collection de textes politiques intitulée Essäer och texter (La Dictature du Chagrin). » C’est par ces mots que Jean-Marie Gustave Le Clézio a ouvert le discours qu’il a prononcé, le 7 décembre 2008 à Stockholm, lors de la réception de son Prix Nobel de Littérature. Le Clézio qui, l’été précédent, avait reçu le prix décerné par l’association suédoise des Amis de Dagerman a toujours été sensible « à ce mélange de tendresse juvénile, de naïveté et de sarcasme » qui marque l’écriture de Dagerman. La Dictature du Chagrin rassemble seize textes courts issus du même recueil que le célèbre Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Ces textes ont été publiés entre 1945 et 1950 dans diverses publications suédoises comme Vi, Veckojournalen, Folket i bild… et Arbetaren (Le Travailleur), quotidien anarcho-syndicaliste de la Sveriges arbetares centralorganisation (SAC) que le compagnon Albert Camus était allé saluer en 1957 à l’occasion de son voyage à Stockholm pour recevoir, lui aussi !, le Prix Nobel de Littérature. Dans un style sobre et pointu, avec une ironie parfois sombre et soucieuse, Dagerman décortique le monde de l’après-guerre, l’ordre établi, les tares humaines (lâchetés, hypocrisies, mensonges…), les questions liées à l’éducation, les rapports de l’individu au collectif avec, pour pivot, le conflit entre l’éthique et l’esthétique, thème central du texte L’Écrivain et la conscience. En anarcho-syndicaliste convaincu, Dagerman se dressait évidemment contre la domestication des esprits. Le texte qui donne son titre au recueil fut écrit en réaction au deuil national décrété après le décès du roi Gustave V. Dagerman y fustige le détestable chagrin organisé devenu support de publicité et mensonge public. L’Anarchisme et moi, Le Destin de l’homme se joue partout et tout le temps, Signer ou ne pas signer, Contribution au débat Est-Ouest, L’Ange de la paix réduit au silence, Le Rôle de la littérature est de faire comprendre le sens de la liberté…, les textes du recueil soulignent les engagements, les exigences et les urgences d’un moraliste libertaire tourmenté jusqu’à la brûlure. Avec une pédagogie particulière mêlant humour et humeurs noires, il répondit en 1952 aux questions d’une future bachelière qui lui demandait conseil. « La vie exigera de vous des prestations qui vous paraîtront répugnantes. Il faut donc que vous sachiez que le plus important n’est pas la prestation mais ce qui vous permettra de devenir quelqu’un de bien et de droit. Ils seront nombreux pour vous dire que c’est là un conseil asocial, mais vous n’aurez qu’à leur réponde : quand les formes de la société se font par trop dures et hostiles à la vie, il est plus important d’être asocial qu’inhumain. » En 1946, Dagerman s’était rendu dans une Allemagne en ruines. Cela deviendra Automne allemand (Actes Sud – 1980). Deux ans plus tard, entre mars et mai 1948, il va réaliser un reportage en France. Cela deviendra Printemps français. Ces pages souvent froides et humides concluent l’ouvrage. La misère étrangle les étudiants du Quartier latin. « Les occasions d’immoralité et les tentatives de suicide sont, d’après les estimations, extrêmement nombreuses. » Les journaux sont réduits à une seule feuille, les chambres d’hôtel ne sont chauffées qu’un quart d’heure le soir, une femme de gréviste fait le trottoir pour survivre, Jean Genet veut réaliser un film sur sa vie tourmentée, les billets de cinq mille francs disparaissent, les rues prennent le nom des Résistants fusillés, une rumeur annonce la révolution pour le 6 au matin… Mêlant littérature et enquête journalistique, pittoresque et critique sociale, Stig Dagerman observe les travailleurs avec empathie. « Ce sont des gens pauvres et paisibles qui n’ont pas besoin de prendre l’apéritif pour avoir faim et qui n’ont pas non plus les moyens de se le payer. Leur existence est meublée par cette tension infernale dans laquelle toute période de crise plonge les pauvres. » Le récit des dimanches dans la cuisine des Regnault rappelle aussi quelques belles pages de littérature prolétarienne. Dagerman a un sens aigu pour l’observation et l’analyse réaliste. L’évocation du Capitaine Jean, jeune résistant d’origine autrichienne qui a eu la « chance » de mourir avant la Victoire, permet d’explorer le gouffre noir qui sépare « le rêve de 1944 et la réalité de 1948 ». Trahisons et reniements des idéaux ont laissé des blessures ouvertes. Il n’y aura pas de révolution après la Libération… Une sévère désillusion qui aurait pu faire naître des brigades de justiciers vengeurs comme l’a imaginé Jean Meckert dans Nous avons les mains rouges. « L’essentiel est de pouvoir constater que, très récemment encore, il a pu, malgré tout, exister des êtres capables de mourir avec la conscience tranquille et des espoirs intacts », conclut Dagerman, grand chercheur d’absolu. Stig Dagerman, _La Dictature du chagrin et autres écrits amer_s, traduction du suédois et postface de Philippe Bouquet, éditions Agone, 192 pages, 17 euros. Nouvelle édition revue et augmentée de quatre textes. À lire aussi du même auteur chez le même éditeur, L’Ile des condamnés, Tuer un enfant et Billets quotidiens. Paco
Le Post,
11/12/2009
Avenirs radiés
N’oublions pas que l’amertume est d’abord une saveur et ne rime pas forcément avec aigreur ! Et remercions vivement les éditions Agone pour la remise en circulation de la Dictature du Chagrin et autres écrits amers. Parus entre 1945 et 1953, ces textes courts, denses, destinés le plus souvent à des journaux suédois, nous rappellent fort à propos que l’existentialisme n’a pas été une simple crispation de la conscience parisienne, et que le présent peut durer toujours.Lorsque Stig Dagerman, dans une prose ferme, impressionnante de simplicité (ranimée avec justesse par la sobre traduction de Philippe Bouquet) se livre à une démystification méthodique du monde de l’après-guerre, tout s’éclaire sous son regard incisif et rempli d’amour pour l’humanité. Qu’il disserte de front sur la responsabilité de l’écrivain ( « faire saisir à l’individu le sens de sa liberté »), qu’il dénonce les faux-semblants de la commémoration ou les artifices de ce qui deviendra « guerre froide », ou qu’il mette en scène finement dans ses Coups de gueule à la Swift ou la Kafka l’absurde des mœurs du temps (L ‘assassinat de la contrebasse ou La liberté des chiens danois), l’auteur ne perd jamais de vue que les idéaux trahis font mal au ventre tout autant que la disette. Cet anarcho-syndicaliste délicat n’est-il justement pas à l’origine du titre le plus singulier de la littérature du XXe siècle : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ? L’homme tragique, broyé par l’Histoire collective, pourra alors trouver sa dignité à avouer simplement : « Le froid est vif et j’ai le cœur transi. » Marie-Jo Dho
Zibeline n°23,
octobre 2009
|
||||||||||||||||


