Parution : 28/11/2001
ISBN : 2-910846-74-1 384 pages 12 x 21 cm 22.00 euros |
Jan Guillou
La Fabrique de violence
Roman traduit du suédois par Philippe Bouquet
Le journaliste et romancier Jan Guillou est né en 1944 à Södertälje, en Suède. Très jeune, il est placé par sa mère dans une institution scolaire particulièrement violente. Expérience dont il tirera un roman autobiographique, La Fabrique de violence (1981 – réédition Agone, 2001). La Fabrique de violence (Prix France Culture 1990) a fait l’objet d’une adaptation cinématographique qui a été nommée pour un Academy Award en 2003 et a été mise en scène au théâtre par Tiina Kaartama « Le coup l’atteignit sur le haut de la pommette droite. C’était exactement le but qu’il recherchait en levant la tête de quelques centimètres, en biais, au moment où son père frappait. Lors des repas, celui-ci visait le plus souvent le nez et s’efforçait de l’atteindre avec le revers du bout des doigts, au moyen d’un fouetté du poignet. Un tel coup ne faisait pas vraiment mal, quand il touchait son but. Mais le fait de recevoir ce genre de pichenette sur le nez suscitait en lui un sentiment de rage rentrée. Plutôt la pommette, alors.
Le père était fier de ce coup parce qu’il se croyait capable de le porter avec une rapidité surprenante. Mais Erik, qui connaissait tous les coups et toutes les ruses de son père aussi bien que la table de multiplication, n’avait aucun mal à déceler ce léger tremblement en dessous de son œil droit qui annonçait le déclenchement du geste. À table, il ne pouvait en général s’agir que d’une gifle assenée au moyen d’un swing du droit, qu’il voyait venir longtemps à l’avance, ou bien alors de ce coup sournois sur le bout du nez, venant de l’autre côté et visant plus à humilier qu’à faire mal. Il n’aurait eu aucun mal à pencher la tête suffisamment en arrière pour que le père manque complètement son coup. Mais il risquait alors de voir ce salaud-là perdre le contrôle de lui-même et se jeter par-dessus la table pour le toucher au moyen d’un crochet du gauche ou d’un direct du droit en pleine face. La vaisselle pouvait en souffrir et, dans le pire des cas, la table tout entière être renversée. C’était alors lui qui devait en porter la responsabilité et cela pouvait prolonger la raclée d’après dîner d’une durée susceptible d’atteindre la demi-heure. C’est pourquoi il devait s’arranger pour que son père ne manque pas totalement son coup lorsqu’il lui allongeait ce fouetté sournois du poignet. Il fallait beaucoup d’entraînement et de maîtrise de soi pour tourner la tête juste assez pour que le père manque le nez mais atteigne cependant la joue. — Bon, dit gaiement le père, aujourd’hui ce sera vingt-cinq coups de brosse. C’était un verdict d’une clémence inhabituelle, presque le minimum. Ces vingt-cinq coups portés avec le dos de la brosse à vêtements ne prendraient guère plus de vingt secondes et après ce serait fini. Il n’aurait donc pas besoin de pleurer ; or, il ne voulait pas pleurer quand le père frappait. Il était possible de s’en empêcher si on réussissait à retenir son souffle. Quand le père choisissait les verges, supplice à la fois plus douloureux et plus lent que la brosse, il était possible de supporter jusqu’à trente coups. Il n’était pas bien difficile de retenir sa respiration pendant trente-cinq secondes de ce régime. Le pire, c’était le fouet. On avait l’impression que les poumons crevaient dès le premier coup. L’air s’en échappait avec les premières gouttes de sang. On aurait dit un petit trou par lequel l’air sortait tout d’abord avec une légère stridulation et qui s’élargissait ensuite jusqu’aux dimensions de larmes véritables. Dans le pire des cas, ceci survenait dès la moitié du parcours, c’est-à-dire au bout de douze ou treize coups. Si on se tortillait en pleurant, afin d’éviter les coups, le père s’échauffait, frappait plus fort et perdait le compte. Ou bien alors il s’arrêtait complètement et vous expliquait posément qu’il était dans l’obligation d’ajouter un supplément de dix coups parce qu’on rendait ainsi la raclée plus difficile. Vingt-cinq coups de brosse n’étaient donc presque rien. Il s’agissait seulement de ne pas trop laisser paraître sa gratitude, car alors il pouvait y avoir du rab. Et puis il fallait naturellement avoir la chance de son côté pendant le reste du repas : ne pas laisser tomber la salière, ne pas tendre le bras à travers la table, ne pas beurrer sa tartine du mauvais côté, ne pas énerver le petit frère, ne pas renverser son verre de lait, ne pas peler ses pommes de terre avec trop peu de minutie, etc. Car alors il y avait aussi du supplément. De même que lorsque le père trouvait un autre motif, n’importe lequel. — Tu n’as pas honte d’avoir des ongles aussi sales ? À table ! Cinq coups de plus, disait-il. Trente coups avec la brosse à vêtements, ce n’était presque rien. Il était facile de retenir son souffle pendant trente secondes et de se concentrer sur le fait de ne pas pleurer ni gigoter pendant le même temps. » |
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Du droit du plus fort
Théâtre Studio – Alfortville Dénonçant un système éducatif où le caprice des plus forts fait loi, Jan Guillou dresse un brûlant réquisitoire contre la violence et ses impasses dans cette œuvre largement autobiographique qu’est La Fabrique de violence. Erik, le personnage principal, enfant battu par un père au ceinturon véloce, passe de la prison familiale à celle du collège. Il y subit des sévices identiques, aussi bien étouffés par l’institution scolaire que par sa mère complice d’un mari tortionnaire. Héroïque, il se bat bec et ongles pour préserver son honneur d’homme et s’efforce de demeurer debout. Christophe Caustier, mis en scène par Tiina Kaartama, s’empare avec une intelligence et une maîtrise incroyables de ce rôle de victime résistante. La prestation est époustouflante, le travail est remarquable, le résultat est inouï. « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. ». Ce paradoxe dénoncé par Rousseau stigmatise la perversion du droit du plus fort mais montre aussi toute l’ampleur de son horreur institutionnelle. Lorsque les plus grands ne jouissent de façon diabolique que du seul exercice vexatoire de leurs poings, quand la cruauté se voit soutenue par la lâcheté, quand la société ferme les yeux devant les coups portés par les médiocres sur les faibles, quand on enferme dans des lycées agneaux et loups comme pour se repaître du spectacle du sacrifice des premiers sur l’autel de la virilité psychotique des seconds, le carnage humain atteint un paroxysme insupportable et sens et valeurs sombrent sous l’effet de la fureur. Le texte de Jan Guillou se fait la chambre d’échos de cette atroce mise à mort. Profonds sont l’ordre et la paix des cachots. On entend rarement les cris des enfants au sein des familles à la respectable façade, on n’écoute pas leurs râles dans les règlements de comptes des cours d’école, on confond rite initiatique et torture gratuite dans les bizutages. Caution morale de cette violence légitime qu’est l’Etat, l’école prépare en de macabres répétitions la soumission des plus fragiles en leur apprenant à serrer les dents sous l’injure : elle est bien cette obscène fabrique de violence que dénonce Jan Guillou. Aux parents qui confondent autorité et brutalité, aux professeurs qui ferment les yeux sur la maltraitance, aux passifs de toute espèce qui rient avec les méchants ou tremblent devant eux, l’écrivain suédois tend un miroir de responsabilité. Tout silence est complice et toute complicité est meurtrière. Derrière le discours militant et politique auquel l’adaptation dramatique offre une force accrue, apparaît une interrogation métaphysique fondamentale sur la nature du mal. Pourquoi les hommes choisissent-ils la facilité du vice et se complaisent-ils au spectacle des holocaustes ? Pourquoi y avait-il un jardin de fleurs à Auschwitz ? Le cœur de l’homme est-il à ce point plein d’ordures pour qu’y poussent à loisir les abjections les plus délétères ? La vertu est-elle si fragile que la peur et la lâcheté la terrassent facilement ? A ces questions foncièrement pessimistes, Jan Guillou répond malgré tout par l’espoir. Il est possible qu’un ultime geste soit sanglant tout en étant le dernier, ouvrant la voie à une rédemption positive après la vengeance. Celui qui devient plus fort que la force peut faire le pari de la non-violence. Et la gloire du combattant est alors d’autant plus grande que la victime a vaincu le bourreau qu’elle aurait pu devenir. Tiina Kaartama signe une mise en scène du texte de Guillou en tous points remarquable. Avec une évidence et une fluidité rares, elle mène et accompagne le comédien sur un chemin de fermeté et d’élégance jamais démenties. A chaque geste, à chaque mimique, à chaque tirade, on la sent comme en surimpression, présente dans le jeu d’un acteur avec lequel elle a mené à bien un travail subtil et abouti. Dans un décor dépouillé qui ne convient qu’aux vrais artistes, Christophe Caustier fait renaître les lieux du martyre et de la résistance des enfants. Tour à tour père autoritaire et brutal, mère désabusée et aveugle, crapuleux roi des mouches, incarnant les tortionnaires, leurs complices et leurs victimes, Erik le héros révolté et Pierre le bouc émissaire, il réussit à raconter ce chemin de croix avec une maîtrise de l’art théâtral que sa jeunesse rend d’autant plus insolente. Tantôt rondouillard binoclard, tantôt brute épaisse, il parvient à dire et à montrer les plus ténues variations de cette symphonie virulente. Tout est là de la distance et de l’implication, de la souplesse et de la retenue, de la conviction incarnée et du détachement comédien. La jubilation du jeu, le plaisir pris à faire du théâtre et tout ce qui fait de la prestation d’un acteur un pur moment de grâce balayent la scène en de vastes bourrasques. C’est peu dire qu’un homme est né à la scène quand son talent le place ainsi d’emblée au rang des meilleurs. Le texte est servi sans répit, avec cette presque désinvolture qu’autorisent la maîtrise, l’intelligence et l’évidence du travail. Le comédien traverse sa partition avec une aisance époustouflante. L’ensemble constitue un spectacle de haute tenue et ouvre brillamment la saison du Théâtre-studio qui nous promet cette année encore une programmation d’excellence et d’exigence. Il est des lieux rares où souffle l’esprit : Alfortville en est un. Catherine Robert
Theatreonline,
02/10/2002
Page,
03-04/2002
Denis Ballu
Nouvelles du Nord,
2001
Dans ce collège, la violence est partout. Mais elle n’émane pas, comme on pourrait le penser trop rapidement, du personnel enseignant envers les élèves. Quand ils ne l’encouragent pas, les enseignants assistent en effet avec indifférence à l’humiliation que les élèves des « grandes classes » infligent à ceux des « petites classes » selon une hiérarchie stricte et respectée. Un seul élève, le narrateur, s’oppose, dès son entrée dans les lieux, à cette coutume. Alors que tous ses camarades se plient, bon gré mal gré, à la loi du plus fort, il redresse la tête. Il est vrai qu’il possède un atout de taille dans son jeu : il ne craint pas les coups (son père le frappait quotidiennement, comme s’il accomplissait d’un rite, comme une mesure d’hygiène) et, mieux, il est lui-même capable d’en donner de sévères à qui entend le ridiculiser ou le soumettre à ses ordres. La violence le répugne mais il se résoud à l’utiliser afin de demeurer intègre. Son intelligence et la ruse dont il fait heureusement preuve vont toutefois lui permettre de la limiter lorsqu’il l’assène préventivement, en réponse à celle qui lui est promise. Le lecteur songe parfois à l’affrontement de deux blocs militaires. Les forces sont plus ou moins égales, mais l’un des adversaires occupe pourtant une situation enviable qui lui évite de faire usage de ses armes… Ici, le narrateur tombe rarement sous les coups de ses « camarades » car ceux-ci le craignent, sachant qu’il est insensible à la douleur physique : celle qu’il donne comme celle qu’il recoit. Ceux qui réprouvent l’emploi par trop systématique de la violence, dont nos sociétés militarisées sont friandes, tireront matière à réflexion à la lecture de ce livre. La violence est-elle inévitable ? Et lorsque elle est tacite, ne s’avère-t-elle pas plus terrible encore ? « Il y avait toujours eut des nazis. Des nazis intelligents, instruits, cultivés et capables. Et comment ce mal-là avait-il été vaincu ? Est-ce que Gandhi aurait pu faire mieux que l’Armée rouge ou le général Patton ? » interroge l’auteur. La question reste posée. Mais ce livre compte de nombreux autres thèmes prêtant à réfléchir. Les cruautés que l’auteur a vécu lorsqu’il était enfant (il s’agit là d’un roman en grande partie autobiographique) l’obligent à considérer le monde avec un regard d’une acuité exceptionnelle. Tout est à revoir. Les vérités enseignées sont fausses, ou tout au moins peuvent l’être. L’ordre social n’a rien de « naturel » se rend-il compte. Une relation amoureuse avec une jeune fille travaillant dans la cantine de l’établissement lui montre quelques-uns de ces ennemis ligués contre lui et contre ceux qui, à son instar, refusent l’asservissement. « Pouvait-on haïr les gens parce qu’ils avaient beaucoup d’argent ? » se demande l’auteur. « Il y avait quelque chose de doucement effrayant dans cette façon simple et directe de parler de l’ennemi… », précise-t-il encore. Il lui faut s’extirper de ce collège. Mais il est condamné auparavant à tenir tête à cet appareil oppressif destiné à briser la personnalité des nouveaux venus. L’enfant va s’y essayer. Comme le remarque Philippe Bouquet dans sa présentation, « ce roman boulversera tous les a priori du public francais sur le modèle suédois ». Il bousculera également nombre de sophismes sur l’éducation, sur l’enfance, sur la violence et la non-violence, ou encore sur l’amitié, la fraternité et la solitude. A l’évidence, La Fabrique de violence est un grand livre. Un très grand livre. Thierry Maricourt
Le Monde libertaire,
01/11/1990
Un enfer
Le « modèle suédois » craque sous la plume d’un auteur qui eut à payer d’un moment de sa liberté la dénonciation du système.
« Le coup l’atteignit sur le haut de la pommette droite. C’était exactement le but qu’il recherchait en levant la tête de quelques centimètres, en biais, au moment où son père le frappait. Lors des repas, celui-ci visait le plus souvent le nez et s’efforçait de l’atteindre avec le revers du bout des doigts, au moyen du poignet. » Ce qui frappe dés l’incipit dans le roman de Jan Guillou, la Fabrique de violence, c’est l’extrême précision du détail, une volonté déjà, par un recul de la description, de se protéger et d’affronter les coups qui vont être distribués tout au long de cette histoire. Chaque soir, Erik est battu par son père, qui établit une liste de fautes et un barème punitif y correspondant. Du poing a la brosse a vêtements, de la verge de bouleau au fouet, les raffinements abondent pour distiller chez l’enfant cette terreur quotidienne, que ne saurait faire oublier la complainte de Heart Break Hotel de Presley qu’Erik met sur le pick-up après la correction. « Tout au fond de la souffrance, il avait l’impression que cela ne cesserait jamais, que cette douleur ne s’atténuerait jamais, comme on se représente l’enfer. » Au matin, quand la nuit a pansé son dos meurtri, quand le sang a séché sur les plaies, le jeune Erik se rend au collége, grise citadelle où l’on forme le creuset de la nouvelle Suéde. Une âme saine dans un corps sain, athlétique de préférence pour faire partie de l’élite et se séparer de la lie. Rançon des traitements sadiques qu’il subit chez lui, Erik est fort, trés fort et il apprend a dominer la peur. Il devient chef d’une bande dont les membres sont ses seuls amis, quand les professeurs sont la pour manier la baguette et dresser de vaillants soldats héritiers des Vikings. La bande organise de petits coups, vite découverts, et le meneur se retrouve trahi par les siens. L’amertume se mêle a la haine, dans l’esprit comme dans les tripes du garçon de quatorze ans. Un espoir cependant Erik quitte Stockholm pour une nouvelle école ; « chaque cahot des roues du train l’éloignait un peu du pére », et, croit-il, de cette spirale de la violence que dessine parfois le fouet quand il se détend. L’arrivée a Stärjnstberg est un moment de joyeuse découverte : le terrain de sport est magnifique, l’immense piscine lui parait une issue de secours a ses possibles déconvenues ; surtout, l’ordre des chose semble nouveau. « A Stärjnsberg, c’est en effet les élèves qui étaient mutuellement responsables de l’éducation de chacun, en vertu du principe de camaraderie... Tout cela paraissait presque trop beau pour être vrai. » Effectivement, les maitres enseignent et ne se mêlent pas de discipline ; mais dans ce collège huppé du milieu des années cinquante, fréquenté les fils - nottamment - de l’ aristocratie, on est bien loin d’une préfiguration des « libres enfants de Summerhill »... Pierre, le voisin de chambre d’Erik, l’initie a ce systéme d’éducation mutuelle qui se veut l’« esprit » de Stärjnsberg... et donne le droit aux « petits » de se laisser dominer par les « grands » et de se faire battre, au propre comme au figuré. Ainsi les élèves de Terminale et du « Conseil » font-ils régner la discipline qu’ils ont édictée, tandis que les enseignants se livrent a de suspectes considérations sur la supériorité de la race germanique et la nécessité de bâtir une nation solide, capable de résister aux attaques du communisme. Il existe plusieurs degrés dans cette terreur officielle ; le moindre geste jugé déplacé, au réfectoire, entraine une « clonque » de la part du chef de table, un coup donné sur le crâne avec le manche d’un couteau ; punition que peut relayer le coup « à un point de suture », donné sur la tête avec le bouchon en cristal de la carafe a vinaigre. Et si les refus de cirer les chaussures des « classes supérieures » persistent chez une forte tête, le voila convoqué sur un ring où des « grands » le tabassent jusqu’a ce qu’il implore pitié. Au programme également, les bizutages nocturnes qui menacent ceux qui ne plient pas. Devenu son ami, Pierre confie a Erik : « … Ils vont venir tous à la fois. Comme une bande de hyènes, lâchement et dans le noir, mais avec des dents capables de casser un fémur de cheval aussi facilement qu’une allumette. » On l’a deviné, Erik ne cédera pas aux lois de celle école concentrationnaire où les adolescents se transforment en de nouveaux « kapos » avec la complicité passive des profs qui se bouchent les oreilles les soirs de castagne, des médecins qui soignent les victimes mais observent la loi du silence, des camarades enfin qui après en avoir bavé aimeraient prendre leur revanche… sur les nouveaux arrivants ! Frappé, dénigré, isolé, torturé, Erik méditera l’épisode de l’Odyssée où Ulysse et ses amis, captifs, se libèrent en plongeant un pieu dans l’ œil unique du Cyclope, et trouvera sa vengeance. L’aideront a tenir, l’échange intellectuel avec Pierre (de très belles pages d’adolescents) et la rencontre amoureuse, éphémère, avee Marja, jeune cantinière finnoise, qui ajoute a sa révolte une dimension de classe. Marja et son eau de Cologne bon marché, « une odeur de muguet qui devait le poursuivre pendant des années et étre pour lui synonyme de beauté ». Rare souvenir heureux d’un apprentissage hors-normes, dans une Suède dont on nous vanta si longtemps le modèle social et démocratique, et pourtant imprégnée par l’idéologie nazie. Car la Fabrique de violence est autobiographique, et Jan Guillou, par une série d’articles, fit fermer en 1966 le collège de Solbacka, modèle de Stärjnstberg. Ce journaliste-écrivain, empêcheur de penser en rond qui a choisi la violence de l’écriture, a d’ailleurs fait six mois de prison pour ses révélations d’un fichage de ses concitoyens au profit de la CIA, dans une Suède décidément plus trouble qu’on ne le dit. Le texte sensible et dur qui le met en scène, implique le lecteur dans sa pensée et dans sa chair ; il « dissèque » au plus près les mécanismes de la violence et de la peur, l’essence de l’oppression. Un tel livre est de ceux, les plus forts, qui fixent la mémoire pour qu’on ne se condamne pas a revivre sous le joug. Hervé Delouche
Révolution,
02/09/1990
Dortoir des châtiments
L’enfance humiliée de l’élève, Guillou, dans la Suède de 1950.
Dans certains collèges huppés des années 50, le modèle suèdois, qui nous fit tant rêver, se déclinait sur un mode étrange : l’idéal de la démocratie, entendait-on souvent lors de la prière matinale obligatoire, c’est qu’on soit toujours le meilleur en quelque chose, si possible par la domination, et qu’on ait, à n’importe quel prix, l’âme saine dans un corps sain. D’ou le culte effréné de la force physique et de la robustesse, le bonheur étant garanti par la musculation et le rituel quotidien de l’humiliation. Ainsi, à Stjärnsberg, boîte à bac chic sous ses frondaisons, ce n’est pas une éducation qu’on dispense. mais de la violence qu’on fabrique. La peste brune menace les têtes blondes : si les dortoirs ne résonnaient pas du dernier tube d’Elvis, parfait pour couvrir les hurlements des plus faibles. torturés par leurs ainés, on se croirait chez les Jeunesses hitlériennes. Du roman ? À peine : les désarrois de l’élève Erik face aux traitements abominables infligès par ses camarades, véritables kapos, ce sont ceux de Jan Guillou, journaliste et dramaturge, dont les rèvèlations sur les services secrets secoueront la Suède de 1970. Son livre est un électrochoc. On n’a jamais lu, sans doute, dénonciation plus radicale d’un système scolaire « moderne » fondé sur la peur et la contrainte ; pas de pitié pour les âmes réfractaires ou chétives. Ici, simplement, la dictature militaire porte non pas des lunettes noires, mais un blazer à blason. Saisissant, implacable, l’ouvrage de Guillou pose l’éternelle et grave question : comment lutter contre la violence sans y avoir soi-même recours ? Isolé au sein de l’établissement, Erik bouleversera l’organisation interne de Stjärnsberg sans parvenir à mettre en cause ses fondements. Pour ce garçon très tôt victime, chez lui, d’un père alcoolique toujours prompt à l’assommer, user du seul droit est une méthode trop douce. Mais plus tard, devenu Jan Guillou, il fera fermer le collège, grâce à son récit. Michel Grisolla
[source inconnue],
27/07/1990
Le cercle des poètes humiliés
Jan Guillou, suédois mais pas neutre !
Là-bas c’est une star. Autant que Bjorn Borg et la famille royale. Jan Guillou, grand-père breton, mère norvégienne, 46 ans, est le plus célèbre journaliste d’investigation boréale. Au cours des années 1970, ses révélations sur les services secrets suédois font l’effet d’une secousse tellurique. Pensez donc ! il prouve que tous ses concitoyens sont fichés par la CIA ! Le beau modèle nordique se fendille. Sous le septentrion couve le baston. On découvre aujourd’hui, dix ans après sa publication originale à Stockholm, un hallucinant récit autobiographique sur « l’éducation mutuelle » dans un collège huppé au milieu des années 1950. Un choc. Pas un cauchemar, mais une impitoyable vérité, il y a un demi-siècle, dans la patrie de Bernadotte. « Erik, c’est moi, affirme sans détour Jan Guillou, trente ans après son séjour dans ce nid nazillon. Je me sers aujourd’hui de ma plume comme jadis j’utilisais mes poings. » Albert Londres relaye Mike Tyson. Même si le terme « résistance » n’est jamais proféré, il reste le mot clé de cette analyse du champ clos de la barbarie. « Vingt gifles dans sa vie, c’est une chose, vingt mille, c’est la lente plongée dans l’horreur. » Nous pénétrons sous les préaux de cette Kommandantur en herbe. L’adrénaline se fige. Les grands élèves, organisés en un conseil élu, détiennent un droit et un devoir de bizutage, d’humiliation permanente sur les plus jeunes, qui se conclut le plus souvent par une hospitalisation discrète. Tout l’art consiste non pas à éviter les coups, ce qui ne ferait que retarder l’échéance, mais à les prendre là où ça fait le moins mal. Ça commence par des pichenettes sur le nez, puis des mandales à la volée, enfin des coups portés avec une grosse poignée de cuir tressé. Il y a une hiérarchie des représailles. La palme revient aux « clonques », chocs répétés sur le crâne avec le manche d’un couteau de table. « Ils prennent le bouchon d’une carafe à vinaigre dans la main et frappent à la tête avec la pointe pour que ça fasse un trou et que ça saigne. » Toute cette panoplie de sévices est décrite avec une précision d’entomologiste. Un mégot s’écrase en tournant sur le torse d’un pensionnaire, un seau d’excréments dégouline sur un nez en bouillie, un éléve particulièrement insolent est passé au minium, rasé, tabassé, pendu par les pieds au mât de l’école. C’est le fascisme ordinaire à fleur de réfectoire, les apprentis tortionnaires agissent peu ou prou comme les kapos d’un camp de déportation. Le quotidien avance au knout, l’émotion se brise sous les brutalités répètées. « Comment est-il possible de se garder de la violence sans y avoir recours soi-même ? » Jan Guillou décrit cette maison de correction de luxe comme une utopie concentrationnaire, une prétendue manufacture des futurs cadres dirigeants du pays. « Le paradoxe de Stjärnsberg, en fait Solbacka, est que j’en suis sans doute le seul représentant qui ait réussi. Ce système totalitaire était tellement bestial, mortifiant, qu’il détruisait toute confiance en soi et qu’aucun de ces jeunes gens pourtant destinés aux plus hautes responsabilités n’y est parvenu. » La lecture achevée, sur le coup on ne sent rien, mais l’effet-retard est atroce on entend bien le bruit que fait l’impact du choc sur le visage, pourtant ça ne fait mal que longremps plus tard, ça bousille une vie d’homme, ça vous renvoie l’intolérable secousse d’une échine obéissante, courbée devant son bourreau. Avec un tel bagage pédagogique, on reste un éclopé du coeur en viager. Pour exorciser cette intolérable douleur, Jan Guillou, colosse doté d’une exceptionnelle force mentale, a choisi d’être un rebelle, un irrégulier, tapant tous azimuts sur le mensonge, la lâcheté. La pâture est illimité pour cet incorruptible. Il devient celui par qui le scandale arrive. Dans les sondages de crédibilité, de notoriété, il arrive juste après le patron de Volvo. Dans les fjords aujourd’hui, Zorro a sa carte de presse. Bizarrement lorsque ce réquisitoire paru en Suède, personne ne broncha. Aucun de ses anciens condisciples martyrs ne le contacta. Un épais manteau poudreux d’acquiescement muet enveloppa ce livre catharsis qui se vendit néanmoins a soixante-dix mille exemplaires pour un population de huit millions d’habitants. La mémoire n’accepte pas les points de sutur. Même lorsque l’image incurable reste suggérée. Patrice Delbourg
L'Évenement du jeudi,
19-25/07/1990
La conquête de l'optimisme
Philippe Bouquet, le traducteur, est venu à Nîmes parler de Jan Guillou. Philippe Bouquet, professeur de langue et de littérature scandinaves à l’université de Caen, est passionné par la littérature suédoise contemporaine. C’est avec jubilation qu’il a fait découvrir aux Français l’étonnant Jan Guillou et « La Fabrique de violence ». Jan Guillou est une star dans son pays. Une star qui n’est pas de tout repos. Journaliste, il a même fait de la prison dans son pays pour avoir dénoncé certaines transmissions abusives de fichiers informatiques à la CIA. Pour les lectrices, Jan Guillou c’est d’abord cette « Fabrique de violence », récit de la lutte d’un enfant face aux étranges méthodes d’un collège dans les années 50. Livre terrible, livre optimiste, puisque Erik, qui ressemble à Jan, triomphera de la violence, celle des autres et la sienne propre. Jan Guillou a attendu des années avant de passer aux confidences et d’exorciser, grâce à ce roman, ses atroces souvenirs d’enfance. Mais il n’avait pas attendu si longtemps pour intervenir - en tant que journaliste - et obtenir la fermeture du collège incriminé. Pour lui la littérature n’est pas un passe-temps, mais une nécessité vitale. C’est ce qui donne sa force si dérangeante à « La Fabrique de violence », un des premiers livres publiés par les éditions Manya.
P.R.
Elle,
18/07/1990
Une sale habitude que prend le narrateur : d’être systématiquement battu par son père. Pas besoin de prétexte : après le repas du soir, on baisse la culotte, on relève la chemise et on reçoit des coups de lanières de cuir jusqu’au sang. On serre les dents, on supporte, sans cris ni larmes. On acquiert ainsi une endurance, un entrainement qui vont servir pour l’école primaire. Ne pas craindre les coups permet d’en donner et vous fait chef de bande. On passe au collège. Un collège très spécial où se pratique, par la grâce d’un règlement tortueux, « l’éducation mutuelle ». Les grands sont chargés d’éduquer les petits, autrement dit d’en faire leurs esclaves. En auraient-ils l’intention que les petits ne peuvent ni individuellement se défendre ni s’organiser pour une quelconque résistance : ils risquent le renvoi. Professeurs, directeur, autorités hiérarchiques s’interdisent d’intervenir. Dans cette bonne Suède démocratique, un type d’organisation nazie. Le narrateur, il fait partie des petits, il a quatorze ans, habitué à recevoir et à donner des coups, refuse l’esclavage. Il est incompris de tous : des tortionnaires dont il conteste une autorité fondée sur la tradition, de ses camarades, victimes comme lui, mais victimes résignées. Sauf l’un, son compagnon de chambre, qui devient son ami mais qui, persécuté à ce titre, abandonne la partie. Passons sur la description des tortures, qui vont jusqu’à l’écartèlement, l’ébouillantement, et qui donnent la chair de poule. L’auteur vous accroche et vous tient par d’autres ressorts : l’indignation, la révolte, la confusion des sentiments du lecteur avec ceux du narrateur. Nous sommes cet enfant qui se bat sans espoir de vaincre, nous serrons les poings avec lui, nous nous sentons courageux et meilleurs, à la fin nous participons à sa revanche. Il la fallait, cette revanche, pour rendre la lecture supportable. Quinzaine littéraire,
16/07/1990
Violences nordiques
« Le coup l’atteignit sur le haut de la pommette droite. » Entre cette première phrase et la dernière page : «… dans moins de dix secondes, son sang va gicler sur le parquet et sur la tapisserie », héros et lecteurs vont plonger, avec de rares et calculés retours à la surface – à la raison – dans un profond bain d’une violence habituellement réservée aux romans policiers. Solidement informatif, le titre, la Fabrique de violence, annonce les deux couleurs du roman : à la fois description de la production de violence et de l’usine où elle est produite. Usine inattendue que cette boite à bac huppée perdue au milieu d’hectares de verdure où se retrouvent au milieu des années 50 les meilleurs fils de la noblesse et de la bourgeoisie suédoise.
Là, au nom du principe « d’éducation mutuelle », les grands élèves, organisés en un conseil élu, détiennent un droit et un devoir de bizutage et d’humiliation permanente des plus petits qui se conclut à l’occasion par l’hospitalisation discrète des victimes. Nul recours : les professeurs se terrent dans le pur enseignement, et la direction fait plus qu’approuver le maintien d’aussi saines traditions, dont certaines datent de la « période brune ». Ainsi, estime le narrateur, « l’établissement ressemblait à une ville soumise à la loi martiale où la Kommandantur des forces d’occupation exerçait tous les pouvoirs » et où les mots pouvaient commencer à glisser impunément : le petit devient un rat, un juif ou un socialo. Dès son arrivée chez les « petits », Erik, un surdoué de la violence, refuse de se soumettre et introduit, avec une conscience de plus en plus aiguë des rapports de forces, une stratégie de la tension qui va bouleverser l’établissement, sans jamais parvenir cependant à en remettre en question les fondements. Quasi seul contre tous dans le champ clos de la barbarie, Erik sera le champion d’une vérité et d’une égalité dont ses condisciples ne veulent surtout pas entendre parler. Sans doute trop beau, trop fort, trop intelligent, héros positif d’un western haletant où il serait le seul juste, Erik, après avoir échappé de justesse à la mort, nous conduit dans son refus de normalisation, à faire avec lui le coup de poing contre la violence, car « comment se défendre contre elle, sans y avoir recours soi-même ? » Jusqu’au moment où l’idée d’un recours au droit pourra sembler prévaloir, Cette « Fabrique de violence » aura été la fabrique d’un adulte qui, sorti du cercle des bourreaux disparus, poursuivra ailleurs sa tâche de justicier. Car cet établissement (nommé Solbacka) a existé, tout comme notre héros. « Erik c’est moi » dit en effet Jan Guillou, non par goût des citations, mais parce qu’il s’estime plus de trente ans après toujours « en résistance » après avoir, sur la lancée de son Erik, abandonné la pratique du droit pour celle du journalisme. « Est-il utile de faire du droit lorsqu’il peut détruire un système comme celui-là avec un seul article ? » interroge t-il. Ses révélations sur Solbacka il y a quelques années en avaient amené la fermeture. « Chez moi, la violence physique s’est transformée en journalisme. J’ai détruit la vie de beaucoup de gens par mes articles, avec la même brutalité. » « Ce sont les mêmes techniques journalistiques soucieuses d’exactitude que j’ai utilisées pour écrire la Fabrique de violence. La question pour moi essentielle est de comprendre pourquoi Erik n’a pas réussi à organiser une rébellion. C’est une question très suédoise. Notre société est plus brutale qu’on ne le pense à l’extérieur. Elle est née dans une dictature militaire, et nous n’avons pas eu de révolution. C’est une société disciplinée, autoritaire, avec des effets très pervers dans la croyance massive en l’ordre, où l’individualisme est détesté. On s’y heurte durement lorsqu’on est journaliste, car le journalisme doit être dirigé contre le pouvoir. » Tout excessif que paraisse le parallèle entre la société suédoise et la fabrique de violence, Jan Guillou continue dans ses enquêtes journalistiques de tenter d’en administrer des preuves, tout en souriant victorieusement : « le paradoxe de Solbacka est que j’en suis peut-être le seul représentant qui ait réussi. « L’éducation mutuelle » était tellement brutale qu’elle détruisait toute confiance en soi et qu’aucun de ces jeunes gens pourtant destinés aux plus haute responsabilités n’y est parvenu. » […] Jean-Louis Perrier
Le Monde,
29/06/1990
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