Parution : 20/10/1999
ISBN : 2-910846-20-2 168 pages 9 x 18 cm 10.50 euros |
Ingela Strandberg
Le Royaume des bois d’élans
Poèmes traduits du suédois par Virginie Büschel
Ouvrage traduit avec le concours de l’Institut suédois
L’humain
1 Il y avait toujours même sous le plus éclatant des soleils un point noir qui se déplaçait de la tête au sexe et parfois se coinçait dans la gorge. Comme la peur de pénétrer dans la maison la nuit quand papa était seul à l’intérieur et l’enfant savait que le mot neurasthénie signifiait : il sera peut-être raide mort dans l’entrée quand tu ouvriras la porte. Il était souvent assis à la table de la cuisine le front contre la toile cirée les bras autour de la tête, en clôture. Sa fatigue se heurtait à la force de maman l’enfant était toujours pris entre deux feux. Qui étaient ces êtres ? L’enfant ne les connaissait pas. Pourtant il cherchait refuge auprès d’eux comme les pierres du gravier se réfugient les unes contre les autres par une pluie torrentielle. 2 Je me souviens d’un soir, c’était en septembre, il faisait déjà sombre. À la radio une forêt mugissait dans une symphonie de Sibelius et maman était assise dans la cuisine, le volume si haut qu’on entendait la musique sous les arbres. Elle était assise là immobile, yeux clos, tête baissée. Les mains qui venaient de traire les quatre vaches reposaient sur ses genoux, du pli gercé du pouce la graisse à traire suintait dans l’étoffe du pantalon. Papa était dehors sous l’érable sa longue-vue tournée vers la voûte orientale. Il avait la paume de la main gauche sous l’aisselle droite, un hibou volait entre les maisons, faisvite, faisvite, peut-être quelqu’un mourra ce soir, faisvite, faisvite. Entre les deux l’enfant comptait les yeux luisants des cigarettes dans la nuit, se faufilait sous la fenêtre et regardait la femme assise tout au fond de la musique, dos relâché, immobile, terre et lait caillé sous les ongles, la cuisine inondée d’une lumière blanche une lumière de porcelaine dans le lointain. 3 J’étais entre la fenêtre et l’érable et me demandais pourquoi j’étais venue au monde et pourquoi ils étaient venus au monde. Je me demandais à quoi ils pensaient quand ils sillonnaient la terre avec des seaux remplis d’eau ou de lait. Quand ils empoignaient le manche de leurs outils était-ce leurs propres vies qu’ils saisissaient, en hâte, comme en passant, sans désinvolture aucune. Quand ils remplissaient les seaux d’eau pour les bêtes et les portaient à travers les champs parfumés était-ce leurs propres vies qu’ils offraient à ces museaux poisseux. Ils restaient là sous le ciel à regarder l’eau disparaître au plus profond de ces ventres ronds, restaient là à écouter les gargouillis de l’eau sous la chair. À quoi pensaient-ils quand ils restaient là, quand ils rentraient, lentement, et les maisons venaient à leur rencontre et les abritaient de l’averse violente, encore un clin d’œil du Tout-Puissant. 4 Il était sous l’érable. Alluma encore une cigarette, chercha une nouvelle étoile. Dans la cuisine la femme était assise la paume des mains tournée vers le haut, les doigts recourbés autour de tout ce qu’elle avait touché, la solitude aussi qu’elle avait toujours portée en elle, avec précaution, comme un objet à protéger. Tandis que sur les champs rampait le mercure de la mort. |
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Jacques Morin
Décharge, n°104,
01/02/2000
« Mon père était menuisier. Il travaillait sur une petite voie ferrée. Il avait construit de ses mains notre maison et aussi une étable. Il avait fabriqué seul les meubles de la maison : la table, les chaises et les placards. Il jouait de l’accordéon et du violon. Il était silencieux. Ma mère s’occupait d’une petite exploitation. Quand je n’étais encore qu’un bébé, elle me posait dans la mangeoire de la vache la plus gentille pendant qu’elle s’affairait aux tâches quotidiennes. C’est peut-être la raison pour laquelle j’aime autant les vaches et me sens si bien dans cette odeur. Mon père rentrait du travail tous les soirs à huit heures. Et, en période de moisson, il sortait immédiatement le tracteur ou les autres engins et allait dans les champs. Souvent la rosée tombait sur nous, fraîche et douce comme une voix réconfortante venue des profondeurs inconnues. Je n’avais jamais compris que j’appartenais à une classe. Les premières années d’école, j’étais très amie avec les filles du pasteur et du propriétaire foncier. Le pasteur avait un long par-dessus noir et un drôle de petit col. Le propriétaire foncier portait un manteau à carreaux et s’asseyait dans un fauteuil en cuir rembourré que je lui enviais. Mais ce qui me faisait le plus envie, c’était le piano carré sur lequel je jouais toujours quand je venais. Cet instrument de musique avait un son incroyable dont les notes me berçaient et me renvoyaient à un monde qui ressemblait à celui de la voix secrète de la rosée. Je n’avais jamais compris pourquoi les adultes et les enfants cherchaient à s’attirer les faveurs du pasteur et du propriétaire foncier ainsi que de leurs filles. Je m’interrogeais — en haussant les épaules. Mon unique sœur était de dix-huit ans mon aînée. Elle était journaliste. Mes parents (l’exploitante agricole et le menuisier) l’avaient poussée à faire des études avec les enfants des classes moyennes et supérieures. Cela avait fait scandale dans la famille et dans le voisinage ! Qui croyions-nous être ? Quel orgueil maladif avait donc frappé mes parents ? Ce n’est qu’à quarante ans que j’ai compris que j’appartenais à une classe sociale. ""Liberté"" était un mot important, et que l’on connaissait bien dans la maison familiale, mais je ne l’avais jamais associé à la politique. À l’adolescence, quand j’ai commencé à lire Stig Dagerman et Jean-Paul Sartre, j’ai compris que le monde était prisonnier d’un système humain, mais j’étais trop occupée par la voix réconfortante de la rosée pour pouvoir m’engager politiquement. À la fin des années 60, je me suis retrouvée mère célibataire d’un enfant que j’avais réellement désiré. Dans une solitude que j’avais choisie. Je savais que je ne serais plus seule quand j’aurais mon enfant. Il me faudrait seulement subvenir à nos besoins, le reste s’arrangerait bien… Et cela aussi s’est arrangé, sans l’intervention de la société. Mais je me souviens encore de la femme de la sécurité sociale qui m’a demandée : “Avez-vous vécu avec le père ?” Et de ma réponse : “Oui, une nuit.” J’étais donc politiquement vierge, politiquement ignare, si l’on veut. Plus tard, bien plus tard, quand cette injure a pris un autre sens, je suis devenue ce que je suis aujourd’hui : une anarchiste pessimiste. Je suis restée sur le bas-côté à regarder mes soi-disant camarades intellectuels des années 60 — dont certains n’ont jamais vu un travailleur autrement qu’en photo, devenir de bons bourgeois repus et prétentieux — qui discutent les fonds de placements et les actions. Je vois mon père devant moi : La casquette ornée des ailes brillantes de l’insigne des chemins de fer, la fatigue dans le regard. Je vois le dynamisme, la fierté dans les gestes de ma mère. Un jour, l’inégalité fera exploser le monde. Je serais alors devenue rosée depuis longtemps. » Ingela Strandberg
2000
L’année scandinave 1999
Marginales et Agone Éditions se lancent dans la littérature suédoise avec ce recueil de poésies d’Ingela Strandberg, en annonçant des traductions de Harry Martinson et d’Eyvind Johnson. Si ceux-ci, les deux derniers prix Nobel scandinaves de littérature, évoquent quelque chose pour les français, à mon avis, beaucoup de lecteurs, je l’espère, vont découvrir Ingela Strandberg. L’ouvrage se compose principalement du remarquable recueil Celui qui écoute, auquel on a ajouté quelques poèmes extraits de différents livres de l’écrivain. Ces derniers détonent un peu et font plaqués là artificiellement, tant les 27 poèmes qui composent Celui qui écoute constituent un bloc, tant ils sont liés par le ton et par les thèmes. Ingela Strandberg nous fait pénétrer dans une Suède rurale comme figée dans une irrémédiable solitude (celle d’un pays certes, mais également celle que ses habitants portent en eux)
Il y a aussi des chemins, droits et blancs, comme celui qui s’en va de la ferme mais plus dépouillé encore, sans fossé ; et nul ne vient plus depuis la route en vélomoteur, depuis la grand-route disparue avec les vivants et les morts. Une Suède d’hier, celle qui remonte de la mémoire et dans les souvenirs de l’auteur. La ferme de son enfance, avec ses bruits, ses odeurs, ses couleurs. Une Suède extrêmement charnelle où les animaux et la nature ne sont pas là uniquement pour être regardés comme dans un zoo mais pour servir aux gens : elles sont bêtes de trait ou bêtes de boucherie et la moissonneuse accomplit son oeuvre telle une guillotine. La vie et la mort définitivement unies l’une à l’autre. Mais également une Suède des jours paisibles de l’été où « la maison restait là dans la paume d’une forêt de sapins ». Une Suède où une fillette de cinq ans découvre la vie, dans une beauté et dans une cruauté inextricablement mêlées. Une Suède de l’exil rural où Il y avait toujours quelqu’un qui partait, toujours quelqu’un qui reviendrait, quelquefois rien. Avec une attente pleine de crainte, car celui qui revient, épisodiquement, est devenu un étranger. Une Suède qui la marquera à jamais, à l’image de ce chant des moulins à betteraves qui remonte dans l’adulte qu’elle est devenue J’entends le chant des moulins. J’ai ces chants dans la peau. Les chaînes battent en moi quand je respire la lame de la lune se plante dans mon dos quand je fais l’amour, c’est la puissance du hongre qui me soulève quand je marche. Pour persuader de la beauté poignante, pathétique de ce recueil, il aurait fallu citer entièrement un poème comme Éloge des cours de fermes - eh oui, nous sommes bien loin ici des élucubrations obscures et hermétiques de certains poètes qui se complaisent dans une quelconque autosatisfaction stérile ! Contentons-nous de ces quelques vers, et allez commandez Le royaume des bois d’élan à votre libraire. Je chante les louanges des cours de fermes, celles chargées de gravier, aux poumonde pierres qui toujours respirent ! Traversées par les morts. Par les vivants aussi. Elles sont griffonnées de pas lents ou pressés.(…) Elles sont plus belles en juillet quand l’enfance existait encore. Elles étaient plus froides quand les feux de l’hiver crépitaient, derrière les murs tapissés des maisons, une illusion plane toujours sur elles, tous les temps s’unissent en elles, les nuits de grand gel tendent leur peau, les coups de fouet claquent sur le corps luisant des chevaux, le cri des naissances rétracte les filets d’eau. Les plaies suppurantes sortent de leur mémoire… Denis Ballu
Nouvelles du Nord, n°11,
2000
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