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Lyberagone
Tuer un enfant
Parution : 16/03/2007
ISBN : 978-2-7489-0067-5
144 pages
12 x 21 cm
15.00 euros
Stig Dagerman
Tuer un enfant
Nouvelles traduites du suédois par Élisabeth Backlund
C’était silencieux dans la maison de grand-mère. Le petit garçon se glissait d’une pièce à l’autre. Il cherchait le silence : il devrait bien se trouver quelque part, quelque part assis sur une chaise à bascule, en train de se balancer en lisant un gros livre. Le petit garçon poussait une porte, puis une autre, et écoutait. Les portes étaient lourdes et les seuils étaient hauts et dorés. Lui était petit et pas très rassuré. Dans sa poitrine, son cœur tictaquait comme une pendule affolée. Il se tenait maintenant sur le dernier seuil et, cette fois, il ferma les yeux, car Dieu sait de quoi le silence peut avoir l’air. Il tourna la tête et tendit l’oreille vers la chambre pour écouter si c’était là que le silence était assis.
Il entendait tant de choses. Il entendait un gros bateau rouler sur la mer au milieu des mugissements de la tempête. Il entendait une petite fille qui pleurait parce qu’elle était morte, et qu’on ne pouvait pas voir, car elle était enterrée sous les fleurs. Il entendait aussi les bottes de grand-père aller et venir dans la pièce en faisant craquer les larges lames du parquet. Mais le silence, il ne l’entendait pas.
Abandonné par sa mère à la naissance, Stig Dagerman (1923–1954) a grandi chez ses grands-parents, paysans pauvres de la province suédoise de l’Uppland.
Il fut salué dès son premier roman, Le Serpent (1945), comme l’un des espoirs majeurs de la littérature suédoise. Son œuvre mêle écrits littéraires – L’Île des condamnés (Agone, 2000, 2009), L’Enfant brûlé (Gallimard, 1981), Ennuis de noces – et journalistiques – La Dictature du chagrin (Agone, 2001, 2009), Automne allemand (Actes Sud, 2004).
Paru en Suède en 1947 sous le titre Dieu rend visite à Newton, ce recueil de nouvelles publié par Maurice Nadeau en 1976 était épuisé depuis longtemps.

C’est un jour léger, et le soleil domine la plaine de biais. Les cloches vont bientôt sonner, car c’est dimanche. Deux adolescents ont découvert un nouveau sentier parmi les champs de seigle, et dans les trois villages de la plaine, les carreaux des fenêtres étincellent. Les hommes se rasent devant des miroirs posés sur les tables de cuisine, et les femmes chantonnent en coupant la brioche qui accompagnera le café. Assis par terre, les enfants boutonnent leurs petits gilets. C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui, dans le troisième village, un enfant sera tué par un homme heureux. L’enfant est encore assis par terre, occupé à boutonner son gilet, et l’homme qui se rase dit qu’aujourd’hui ils iront faire une promenade en barque sur la rivière, et la femme, en chantonnant, pose sur un plat bleu les tranches de brioche qu’elle vient de couper.
Pas la plus petite ombre ne passe dans la cuisine, et pourtant l’homme qui doit tuer l’enfant se trouve en ce moment dans le premier village, près d’une pompe à essence rouge. C’est un homme heureux qui, regardant dans son appareil photographique, voit sur le verre dépoli une petite voiture bleue et une jeune fille souriante debout près de la voiture. Pendant que la jeune fille sourit et que l’homme prend une jolie photo, le pompiste revisse le bouchon du réservoir en disant qu’ils auront une belle journée. La jeune fille monte dans la voiture, et l’homme qui doit tuer un enfant sort son portefeuille de sa poche. Il dit qu’ils vont au bord de la mer et qu’en arrivant ils loueront une barque et iront faire un tour loin, loin au large. La vitre est baissée, de sorte que la jeune fille, assise à l’avant, entend ce qu’il dit. Elle ferme les yeux, et quand elle ferme les yeux elle voit la mer et l’homme assis à côté d’elle dans la barque. Il n’a rien d’un méchant homme. Il est gai et heureux, et avant de monter en voiture il s’attarde un instant pour contempler le capot qui rutile sous le soleil. C’est avec un plaisir intense qu’il regarde les miroitements et qu’il hume l’odeur d’essence et de merisier en fleur. Pas la plus petite ombre ne se pose sur la voiture. Le pare-chocs brille, sans une bosse, sans la moindre trace rouge de sang.
Mais au moment même où, dans le premier village, l’homme referme la portière – sur sa gauche – et appuie sur le démarreur, dans le troisième village la femme ouvre le placard de la cuisine et constate qu’il n’y a plus de sucre. L’enfant a maintenant boutonné son gilet et lacé ses chaussures. Agenouillé sur la banquette, il regarde la rivière qui serpente entre les aulnes, et la barque noire qu’on a remontée sur l’herbe. L’homme qui va perdre son enfant a fini de se raser il replie le miroir. Sur la table, il y a les tasses à café, la brioche, la crème, et des mouches. Il ne manque que le sucre. Alors la mère demande à l’enfant d’aller vite en emprunter quelques morceaux chez les Larsson. L’enfant, déjà, ouvre la porte. À ce moment, le père lui crie de se dépêcher : la barque attend sur la berge, et ils doivent ramer plus loin qu’ils ne sont jamais allés. L’enfant traverse le jardin en courant. Il ne pense qu’à la rivière et aux poissons qui sautent hors de l’eau. Il n’est personne pour lui souffler à l’oreille qu’il n’a plus que huit minutes à vivre et que la barque ne bougera pas aujourd’hui de l’endroit où elle est, et y restera bien d’autres jours encore.
Ils n’habitent pas loin, les Larsson, juste de l’autre côté de la rue. À l’instant précis où l’enfant traverse la rue en courant, la petite voiture bleue atteint le second village. C’est un hameau avec de petites maisons rouges et des gens à peine réveillés qui, assis dans leur cuisine, tiennent leur tasse de café à la main et regardent la petite voiture bleue passer à toute vitesse derrière la haie en soulevant un haut nuage de poussière. Elle va très vite : l’homme qui est au volant voit les peupliers et les poteaux télégraphiques fraîchement repeints au goudron défiler comme des ombres grises. Un souffle d’été pénètre par les fenêtres ouvertes. Ils s’élancent hors du village. Ils roulent à une allure régulière, en occupant sans crainte le milieu de la chaussée, ils sont seuls sur la route – pour l’instant. C’est une sensation merveilleuse que de se laisser emporter lorsqu’on est tout à fait seul sur une route large et douce, surtout dans cette plaine. L’homme est heureux et fort. Du coude droit, il sent le corps de sa compagne. Il n’a rien d’un méchant homme. Il est pressé d’arriver à la mer. Il ne ferait pas de mal à une mouche, et pourtant il va bientôt tuer un enfant. Tandis que, toujours avec la même hâte, ils se rapprochent du troisième village, la jeune fille ferme les yeux et décide de ne les rouvrir que lorsque la mer sera en vue, et, au rythme du roulis de la voiture, elle en imagine l’étendue scintillante.
Car la vie est si cruellement faite que, une minute avant même de tuer un enfant, un homme heureux est encore heureux que, une minute avant de crier d’horreur, une femme peut fermer les yeux et rêver de la mer que, durant la dernière minute de la vie d’un enfant, les parents de cet enfant peuvent être dans une cuisine à attendre qu’il leur rapporte du sucre, tout en parlant de ses dents blanches, de promenade en barque et l’enfant lui-même peut refermer une grille, faire trois pas sur une route avec, dans sa main droite, quelques morceaux de sucre enveloppés dans du papier blanc et, durant cette dernière minute, ne voir qu’une longue rivière miroitante, de gros poissons, et une large barque avec des rames silencieuses.
Après, tout est trop tard. Après, une voiture bleue est arrêtée en travers de la route et une femme retire en hurlant sa main de sa bouche, et sa main saigne. Après, un homme ouvre une portière et essaie de se tenir debout malgré l’abîme d’horreur qu’il sent en lui. Après, il reste quelques morceaux de sucre absurdement éparpillés dans le sang et le sable, et un enfant gît, inerte, sur le ventre, le visage brutalement plaqué contre la route. Après, deux êtres pâles, qui n’ont pas encore pu prendre leur café, passent une grille en courant, et ce qu’ils découvrent sur la route, ils ne l’oublieront jamais. Parce que ce n’est pas vrai que le temps guérit toutes les blessures. Le temps ne guérit pas les blessures d’un enfant mort, et c’est à peine s’il peut guérir la douleur d’une mère qui, parce qu’elle a oublié d’acheter du sucre, envoie son enfant en emprunter de l’autre côté de la rue et il ne guérit guère mieux le remords de l’homme qui, jusqu’alors heureux, a tué cet enfant.
Celui qui a tué un enfant ne continue pas son chemin vers la mer. Celui qui a tué un enfant rentre chez lui lentement et en silence. La femme qui est à son côté reste muette, la main bandée. Et dans les villages qu’ils traversent ils ne voient pas un seul visage joyeux. Toutes les ombres sont noires et le silence ne les quitte pas, pas même à l’instant où ils se séparent. L’homme qui a tué l’enfant sait que le silence est désormais son ennemi et que, pour le vaincre, il lui faudra crier durant plusieurs années de sa vie que ce n’était pas sa faute. Mais il sait que ce n’est pas vrai, et il est une minute de sa vie qu’il désirera revivre dans ses rêves afin de la refaire, cette seule minute, autrement.
Mais la vie est si cruelle envers celui qui a tué un enfant, qu’après tout est trop tard.

Stig Dagerman, 1948
Nouvelle extraite de Tuer un enfant, Agone, 2007
Traduit du suédois par Élisabeth Backlund

Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter Martine Laval Télérama, 07/07/2007
- Consulter Tuer un enfant de Stig Dagerman : nouvelles d'un auteur majeur, le « Rimbaud du Nord » Stéphane Ferry SeniorActu.com, 21/05/2007
- Consulter Nikola Delescluse http://blog.paludes.fr, 27/04/07
- Consulter Chronique Librairie Vaux Livres (77), avril 2007
- Consulter Dossier Stig Dagerman À contretemps, n° 12, juin 2003
SUR LES ONDES

Radio Galère (88.4 FM à Marseille) – « Livres et Amis », émission d’Odile Mondon de 11h à 12h (18 avril 2007)

Radio Campus Lille (106.6 FM) – « Paludes », émission de Nikola Delescluse de 10h30 à 12h (27 avril 2007)

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Le Suédois Stig Dagerman est né en 1923 et s’est donné la mort en 1954. Journaliste, écrivain et anarcho-syndicaliste, il fut de tous les combats : dénoncer la guerre, la misère, l’ignorance, et résister. Son œuvre – romans, nouvelles, théâtre, chroniques – est tout entière vouée à « l’angoisse de l’homme moderne face à une conception du monde qui s’écroule ». Les titres de ses ouvrages sont sans appel : L’Enfant brûlé, L’Ile des condamnés, Le Condamné à mort, Automne allemand (reportage écrit dans l’immédiat après-guerre), La Dictature du chagrin (chroniques qui couvrent les années 45 à 50), et puis, cet inédit, Tuer un enfant. Les courts récits de Dagerman racontent des histoires dégraissées de tout pathos. La phrase est sèche, comme pour aller au plus près de l’infortune, de l’injustice, du désespoir. Les personnages ne sont pas des héros, mais des individus que le destin assaille et blesse. Dagerman capte les riens obscurs et les infinis lumineux de ces existences au bord de l’oubli. Il lui suffit de peu de choses – une lettre, des carottes, un pull… – pour sonder les failles des uns et des autres. Il va par petites touches, donne à sa narration un réalisme inquiétant.
C’est un jour léger. Les cloches vont bientôt sonner, car c’est dimanche. Deux adolescents s’en vont dans des champs de seigle. Les hommes se rasent devant un miroir posé sur la table de la cuisine. Puis arrive la phrase fatale : « C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui (…) un enfant sera tué par un homme heureux. » Dagerman égrène l’avant – secondes, minutes –, s’en tient aux faits, et c’est saisissant de justesse.
Martine Laval
Télérama, 07/07/2007
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Tuer un enfant de Stig Dagerman : nouvelles d'un auteur majeur, le « Rimbaud du Nord »

La lecture de sa bibliographie indique dans quel registre se situe l’œuvre du suédois Stig Dagerman : L’enfant brûlé, L’île des condamnés, Ennuis de noce, Notre plage nocturne, La dictature du chagrin, etc.

Stig Dagerman est né en 1923, abandonné par sa mère dès le premier mois puis par son père qui ne peut le prendre en charge. Ses grands-parents l’élèvent. Il les adore. Lorsqu’il a dix-sept ans, son grand-père est assassiné par un dément. Quelques semaines plus tard sa grand-mère meurt d’une hémorragie cérébrale. A dix-neuf ans, il pleure la perte de son meilleur ami, emporté par une avalanche.

Il n’aura de cesse de puiser dans ses épreuves, dans sa solitude, dans son angoisse les ferments qui alimenteront son écriture et son engagement dans la mouvance anarcho-syndicaliste1 puis dans la résistance au nazisme. Sa boulimie d’écrire durera quatre ans (romans, nouvelles, articles, essais, pièces, poèmes), puis, suivront quatre années de silence.

Il se suicidera à trente et un ans.

« Ci-gît un écrivain suédois / tombé pour rien. / Son crime était l’innocence. / Oubliez le souvent ».

Tuer un enfant est un recueil de nouvelles où sont abordés les thèmes qui dominent son œuvre : la peur, la solitude, l’incompréhension, la mort, la culpabilité, la révolte ou bien le fatalisme : « C’est l’heureux matin d’un jour cruel, car aujourd’hui, dans la troisième village, un enfant sera tué par un homme heureux ».

Stig Dagerman est un auteur indispensable tant il est proche de son lecteur, tant il exprime les troubles, les blessures de chacun, tant il explore avec sensibilité, avec ironie, avec lucidité les recoins intime de notre humanité.

Lire Dagerman c’est faire l’expérience de l’impuissance face au monde.

Son dernier ouvrage portait le beau et long titre : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier2 ». Tout est dit !

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1 voir la revue « Marginales » n°6, printemps 2007

2 Actes sud, 1981

Stéphane Ferry
SeniorActu.com, 21/05/2007
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Les éditions Agone ont à coeur de faire (re)découvrir et mieux connaître l’oeuvre de Stig Dagerman, auteur suédois (1923–1954), ce pourquoi elles ont déjà réédité L’Île des condamnés (2000), traduit originellement en 1972 chez Denoël, et publié La Dictature du chagrin et autres écrits politiques (2001). En 2007, elles nous offrent deux éléments essentiels à la connaissance de cet écrivain: un recueil de nouvelles, intitulé Tuer un enfant, et qui parut sous le titre Dieu rend visite à Newton en 1976 chez Denoël, ainsi qu’un numéro de la revue Marginales entièrement consacré à celui-ci, et sous-titré “La littérature et la conscience”.

Romancier, nouvelliste, dramaturge, essayiste, journaliste politique et culturel, Stig Dagerman jouit en France d’une réputation d’auteur maudit, chantre de la conscience malheureuse, marqué par des débuts fulgurants aussitôt suivis par un silence conduisant tout droit au suicide. A cet égard, le mince opuscule Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (éd. Actes Sud, 1981) est emblématique de cette aura et vaut à lui seul comme titre programmatique d’une oeuvre hantée par l’angoisse. Or, cette réputation, sans être usurpée, repose néanmoins sur une lecture en partie faussée d’un parcours beaucoup plus vaste, et surtout beaucoup moins romantique qu’on ne pourrait le croire. Stig Dagerman lui-même s’élevait contre la lecture de son premier livre, Le Serpent (éd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2001), défini par les critiques comme un “romantisme de l’angoisse”, et lui préférait l’expression d’analyse de l’angoisse, qui repousse l’idée d’inconscience et de satisfaction aveugle à se délecter d’une situation vécue comme irrémédiablement bouchée. Si le pessimisme est de rigueur, ce n’est pas par délectation morose, mais parce que les conditions mêmes d’existence et la lucidité devant le caractère symbolique de toute révolte le justifient. En même temps, pessimisme ne veut pas dire acceptation. Et l’engagement politique de Stig Dagerman, son action quotidienne au sein du journal anarcho-syndicaliste Arbetaren (Le Travailleur), ses contributions à la revue 40 tal et Folket i Bild, soulignent ses convictions profondes d’une lutte nécessaire et vitale pour les droits des prolétaires.

Ce n’est pas le moindre mérite de ce sixième numéro de la revue Marginales, “Stig Dagerman, la littérature et la conscience”. Outre des rappels historiques très éclairants sur l’Organisation centrale des Travailleurs suédois (SAC) et les enjeux politiques et culturels autour de la notion de littérature prolétarienne, les nombreux textes de Stig Dagerman, et notamment ses articles journalistiques, contribuent à dessiner un portrait volontaire et décidé, celui d’un homme qui, malgré ses angoisses et ses doutes, ne perd jamais de vue les engagements déterminés par son rôle d’écrivain. Il est d’ailleurs fort intéressant de lire, dans une nouvelle de Dagerman, que c’est l’échec d’un projet journalistique qui fut à la source de l’écriture de L’Enfant brûlé et que c’est même cette situation de fiasco qui lui permet de trouver refuge dans l’art.

Tuer un enfant reprend, quant à lui, la quasi-intégralité des nouvelles parues autrefois sous le titre Dieu rend visite à Newton (c’est la seule nouvelle écartée, d’où le changement de titre du livre) et propose quelques pages merveilleusement émouvantes et désespérées tout à la fois, sur le monde de l’enfance. Du petit garçon s’attribuant des pouvoirs magiques pour réconcilier ses parents torturés par la misère et l’alcool, à celui qui ment à sa grand-mère pour cacher un de ses méfaits et se voit ainsi privé de l’accès au monde des bruits, en passant par celui qui cache ses larmes derrière des flocons de neige fondue, c’est toute la puissance de l’imaginaire enfantin qui est ici mis en scène, face à un monde adulte aux angles duquel chacun se heurte avec violence et chagrin. Même grandis, les enfants n’ont rien perdu de leur soif d’amour et s’ils se réfugient dans l’alcool, c’est pour mieux s’emmitoufler dans les vapeurs d’un univers moins dur, moins ingrat: ainsi cet homme revenu au village pour enterrer son père et incapable d’exprimer son angoisse, ou cette femme claquemurée dans sa chambre, dans l’espoir qu’un époux peu sensible lui exprime enfin son affection. “Les Mémoires d’un enfant”, comme son titre l’indique, est une nouvelle autobiographique qui nous permet de rencontrer les deux êtres qui ont compté dans l’affection de Dagerman enfant, ses grands-parents, deux personnes simples et courageuses, dont la mort – tragique pour le grand-père, assassiné par un dément – bouleversa profondément le jeune homme. Enfin, la courte nouvelle qui donne son titre au recueil, commandée par l’Association pour la sécurité routière, est un petit morceau de bravoure, où les parcours de cinq personnages se trouvent irrésistiblement pointés vers le drame annoncé, la mort de cet enfant renversé par une voiture bleue. A l’insouciance de chacun des protagonistes répond le glas inexorable de la fatalité, sans qu’on puisse pour autant parler de destinée. Seul l’enchaînement des événements, des hasards, des inattentions, conduit “celui qui a tué un enfant” au point cruel du “trop tard”.

Tuer un enfant (Nattens Lekar, 1947 et Vart behov av tröst, 1955) de Stig DAGERMAN, traduit du suédois par Elisabeth Backlund, éd. Denoël, 1976 (sous le titre Dieu rend visite à Newton); rééd. Agone, coll. Marginales, 2007

“Stig Dagerman, la littérature et la conscience” in revue Marginales n°6, éd. Agone, printemps 2007

http://blog.paludes.fr/post/2007/04/27/Tuer-un-enfant-de-Stig-DAGERMAN-ed-Agone-2007
Nikola Delescluse
http://blog.paludes.fr, 27/04/07
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Qui a lu Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ne peut que se précipiter sur une nouvelle édition de textes de Stig Dagerman (1923–1954). Quand on connaît le parcours tragique de ce suédois, le ton ne peut être que triste et mélancolique et l’on se sera pas déçu. Agone nous offre une réédition de huit nouvelles ayant trait à l’enfance avec quelques pistes autobiographiques et comme toujours, en peu de pages, Stig Dagerman va à l’essentiel dans une prose simple sans artifice pour faire ressentir de lourdes émotions qui ébranleront le lecteur.

« Pleurer un mort, c’est normal, mais pleurer quelqu’un qui est encore vivant, c’est bien pire ».

« Non, dit grand-mère, le silence n’existe pas. Tout s’entend. Ce que nous appelons silence, ce n’est pas le silence, ce n’est que notre propre surdité. Si nous n’étions pas aussi sourds, le monde ne serait pas aussi méchant. Mais heureusement, il y en a quelques-uns qui entendent. »

« L’imagination créatrice s’éveille très tôt chez l’enfant. Enfant, on imagine toujours. Mais c’est une habitude que l’on perd en général par la suite. Aussi devenir écrivain consiste-t-il, entre autres, à ne pas laisser la vie, les hommes ou l’argent vous faire rompre avec cette habitude. »

« Mon grand-père et ma grand-mère sont, d’une certaine manière, les êtres les plus dignes d’estime que j’aie jamais rencontrés. Ils n’étaient pas de ceux qui vous sculptent délicatement, avec minutie et précision. Ils vous façonnent à grands coups de hache ainsi que l’on forme un piquet ou une planche pour une stalle d’écurie. »

« … il devait être comme le poète aux prises avec une matière rebelle et sachant en fait que cela ne vaut peut-être pas toute la peine qu’il se donne, mais que néanmoins c’est nécessaire, au nom du travail, au nom de la poésie. »

« Elle possédait quelque chose de très rare : le courage d’exprimer son affection. Lorsque je fus un peu plus âgé et que j’eus plus de discernement, c’est elle qui me fit comprendre d’une façon définitive quelle grande qualité peut être la bonté quand elle n’est empreinte d’aucune hypocrisie, sentimentalité, ni suffisance. »

Chronique Librairie Vaux Livres (77), avril 2007
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Dossier Stig Dagerman
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À contretemps, n° 12, juin 2003
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