Agone Mémoires sociales
Déposséder les possédants
Parution : 12/09/2008
ISBN : 978-2-7489-0094-1
272 pages
12 x 21 cm
18.00 euros
Miguel Chueca
Déposséder les possédants
La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906)
Textes de Édouard Berth, Henri Girard, Jean Jaurès, Hubert Lagardelle, Paul Louis, Fernand Pelloutier, Émile Pouget, Georges Sorel et Henri Van Kol

Réunis & présentés par Miguel Chueca

La grève générale exprime, d’une manière infiniment claire, que le temps des révolutions de politiciens est fini. Elle ne sait rien des droits de l’homme, de la justice absolue, des constitutions politiques, des parlements ; elle nie le gouvernement de la bourgeoisie capitaliste. Les partisans de la grève générale entendent faire disparaître tout ce qui avait préoccupé les anciens libéraux : l’éloquence des tribuns, le maniement de l’opinion publique, les combinaisons de partis politiques. Ce serait le monde renversé, mais le socialisme n’a-t-il pas affirmé qu’il entendait créer une société toute nouvelle ?

On ne sait plus grand-chose de ce que furent les origines du syndicalisme français, et notamment du débat qui vit s’affronter les porte-parole du tout jeune mouvement syndical et ceux du socialisme politique, alors faible et divisé. Comme on a oublié la différence radicale entre le socialisme par en haut et le socialisme par en bas, fondé sur la grève générale.
Ce recueil permettra de mieux connaître la nature et les mobiles d’un mouvement qui tenta de donner à la classe ouvrière le sentiment de la formidable puissance dont elle dispose. Ce même sentiment qui, dès 1879, avait inspiré à un ouvrier cette pensée : « Les patrons s’inclineront devant nous car nous sommes les producteurs, et quand les bras ne se mettent pas au travail, le capital tombe. »

Sommaire

Introduction, par Miguel Chueca

I. Les partisans de la grève générale
1. La genèse de l’idée de grève générale, Émile Pouget
2. Qu’est-ce que la grève générale, Fernand Pelloutier & Henri Girard
3. Les anarchistes et la grève générale, Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes

II. Le débat sur la grève générale : syndicalistes & socialistes
4. La charge de Jean Jaurès contre la grève générale
5. Réponse à Jaurès, Commission de propagande de la grève générale
6. Grève générale & social-démocratie, Édouard Berth

III. Les socialistes : pour ou contre la grève générale
7. Le refus d’un social-démocrate hollandais, Henri van Kol
8. Réponses d’un socialiste aux adversaires de la grève générale, Paul Louis

IV. « Le Mouvement socialiste » & la grève générale
9. Le point de vue de Hubert Lagardelle
10. Le point de vue de Georges Sorel

Revue de presse
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter N'autre école, automne 2008
- La Révolution Prolétarienne, septembre 2008
- Consulter Pour ou contre la grève générale ? François Jarrige laviedesidees.fr, 31/10/2008
- Consulter Une belle idée, la grève générale Paco Le Mague, 21/09/2008
SUR LES ONDES
Radio Grenouille – dans le cadre de la thématique « L’An 08 », émission « On arrête tout et on recommence », la grève générale vue par Charles Jacquier, directeur de la collection Mémoires Sociales aux éditions Agone, disponible à l’écoute ici (mai 2008)
Retour au sommaire des articles
En nous proposant une anthologie de textes sur la grève générale, Miguel Chueca nous fait revivre la genèse de cette « espérance » qui s’empara de la classe ouvrière au seuil du siècle dernier el que les exploités, comme l’a rappelé le mouvement du printemps 2003, n’ont jamais tout à fait abondonnée. L’émergence de la grève générale a bousculé tant de certitudes : les illusions électoralistes comme les égarements insurrectionnalistes. À l’heure de la crise du capitalisme, l’histoire de la grève générale peut offrir une clé à tous ceux qui la considère toujours comme une arme d’avenir.
N'autre école, automne 2008
Retour au sommaire des articles
Pour ou contre la grève générale ?

Chaque conflit social de grande ampleur voit resurgir le mot d’ordre de grève générale. Cette idée, apparue à la fin du XIXe siècle, fit l’objet de vifs débats entre syndicalistes révolutionnaires et socialistes. Miguel Chueca publie un recueil de textes de l’époque qui permet de restituer les enjeux de cette controverse intellectuelle et politique.

La grève générale subsiste de diverses façons dans la mémoire collective et militante. Chaque conflit social de grande ampleur et chaque manifestation de masse voient refleurir le mot d’ordre de grève générale, parfois transformé en « rêve général » comme lors du mouvement anti-CPE de 2006. Pourtant, note Miguel Chueca, l’éditeur de cet ouvrage, beaucoup de ceux qui en appellent ainsi à la grève générale « ignoraient à coup sûr l’importance qui fut la sienne dans la création du syndicalisme ouvrier français » (p. 7). Les mutations du capitalisme à l’œuvre depuis trente ans, le refoulement de la question ouvrière du débat public et le processus de réhabilitation de l’entreprise qui a coïncidé avec les « adieux au prolétariat » de nombreux intellectuels marxistes ont contribué à rendre incompréhensible et exotique cette notion de grève générale.

L’intérêt de ce livre est de proposer un retour aux sources en présentant les différentes opinions émises sur la grève générale à la Belle Époque. En partant des textes de l’époque et des paroles des acteurs, on évite les jugements à l’emporte-pièce et les simplifications caricaturales auxquels on réduit souvent la grève générale. Néanmoins, plus qu’une fidèle restitution des positions qui s’exprimèrent à l’époque, l’éditeur a privilégié le point de vue de ses partisans puisque seuls deux textes (ceux de Jean Jaurès et du socialiste néerlandais Henri Van Kol) présentent le point de vue de ses adversaires. La perspective militante du livre privilégie donc les partisans de la grève générale, ceux que l’histoire a rejetés dans le camp des vaincus. C’est l’un des intérêts de ce livre que de donner la parole à des acteurs largement méconnus du syndicalisme révolutionnaire.

Pour reconstituer le débat et les différentes opinions qui s’exprimèrent, l’auteur a regroupé les textes de l’époque en quatre parties. Il donne d’abord la parole aux partisans de la grève générale comme Émile Pouget, Fernand Pelloutier ou le groupe des étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes. La deuxième partie présente le débat sur la grève générale en donnant la parole à Jean Jaurès, qui en formule la première critique construite et systématique en 1901, et aux syndicalistes révolutionnaires qui lui répondent. La troisième partie présente les tensions qui divisent les socialistes sur la question de la grève générale : face à ceux qui n’y voient qu’une « utopie anarchiste » dangereuse, d’autres comme Paul Louis, plus proche du mouvement syndical, s’efforcent de développer des positions plus conciliantes. Enfin, la dernière partie donne la parole à Hubert Lagardelle et Georges Sorel, les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire. Après 1901, en effet, la grève générale est considérée comme un acquis du mouvement syndical. Les syndicalistes ne croient plus nécessaire de s’étendre sur le sujet et il revient alors aux intellectuels d’en proposer une traduction plus théorique. Plutôt que de présenter chacun de ces textes, peut-être est-il plus utile de reconstruire les grandes lignes de leur argumentation. La controverse portait sur plusieurs points : la question des origines de l’idée de grève générale, les modalités de sa mise en application et ses conséquences prévisibles.
Une idée portée par le syndicalisme révolutionnaire

La question des origines de l’idée « grève-généraliste », comme on disait à l’époque, est sans doute ce qui suscite le moins de débat. La genèse de l’idée de grève générale est au cœur de l’article d’Émile Pouget, l’un des principaux animateurs du syndicalisme révolutionnaire, qui ouvre le recueil. Pouget, par ailleurs célèbre théoricien du sabotage, rappelle que « l’idée de grève générale n’a pas de blason idéologique. Elle vient du peuple et ne peut prétendre à une noble origine. Ni sociologues ni philosophes n’ont daigné élucubrer sur son compte » (p. 50). Pour Pouget, la grève générale émerge d’abord lors des premiers congrès de l’Internationale ouvrière à la fin du Second Empire. Dans sa généalogie intellectuelle, il néglige néanmoins l’origine anglaise de ce mot d’ordre à l’époque du chartisme : il n’était sans doute pas bon de rappeler l’origine britannique de ce thème alors que l’Angleterre s’impose à la fin du XIXe siècle comme l’un des pays-phares de la social-démocratie.

Par-delà cette généalogie intellectuelle qu’il faudrait approfondir, l’émergence du thème de la grève générale est inséparable de l’enracinement du syndicalisme de masse et de l’acculturation à la pratique gréviste. C’est pourquoi tous les auteurs s’accordent pour y voir une émanation du mouvement ouvrier lui-même. C’est le sens de la définition de la grève générale comme « mythe social » proposée par Sorel. La grève générale naît donc de l’expérience de la grève qui entre alors dans le quotidien des travailleurs : de la fin du Second Empire à la veille de la Première Guerre mondiale, le nombre de grèves augmente de 1667 %. De quelques dizaines par an jusqu’à la fin des années 1860, le nombre de grèves alterne ensuite entre 200 et 300 jusqu’au début des années 1890 avant de franchir le cap des 1000 en 19041. La grève générale est donc le reflet de cette transformation du répertoire d’action collective. En devenant banale dans les ateliers et les usines, la grève apparaît à certains comme une stratégie d’action possible à généraliser.

« Pour nous, écrivent ainsi les étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes en 1901, la grève générale se confond avec la Révolution » (p. 92). Les textes rassemblés montrent le foisonnement des débats sur la Révolution et ses significations au début du XXe siècle. Le développement de l’idée de grève générale est également inséparable du contexte de réorganisation stratégique qui suit la répression de la Commune. Pour les syndicalistes de la fin du XIXe siècle, la grève générale incarne une alternative à la stratégie barricadière comme à celle de la conquête du pouvoir par les partis, d’où son indéniable succès dans le monde du travail. Grâce à sa simultanéité sur tout le territoire et à l’absence de centre décisionnel, la grève générale doit déjouer les stratégies de répression de l’État : « Il y a là sur les révolutions précédentes une supériorité que je n’avais pas aperçue », admet l’un des ouvriers dans le dialogue fictif rédigé par Girard et Pelloutier (p. 77).

Les critiques socialistes

Contre l’enthousiasme exprimé par les syndicalistes révolutionnaires et certains ouvriers, les socialistes se montrent beaucoup plus réticents à l’égard de la grève générale. Si les guesdistes se contentent d’injures et de sarcasmes, Jaurès publie une réfutation argumentée dans la Petite République en 1901. Ce texte présente à l’état condensé les principaux arguments contre le mot d’ordre de grève générale. Pour Jaurès, la grève générale est trompeuse et vaine. Pour être viable, elle nécessiterait des conditions difficilement réalisables. Soucieux de ne pas se couper du monde du travail, Jaurès lui reconnaît néanmoins une vertu : « La grève générale, impuissante comme méthode révolutionnaire, n’en est pas moins, par sa seule idée, un indice révolutionnaire de la plus haute importance. Elle est un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, plus qu’elle n’est un moyen de libération pour les classes exploitées » (p. 127).

Plus qu’une stratégie révolutionnaire efficace, la grève générale est donc un spectre, une épée de Damoclès qui pèse sur les possédants, une menace latente qui doit les inciter au compromis. Alors que Jaurès est prudent et modéré, le député néerlandais Henri Van Kol manifeste un refus beaucoup plus brutal. Là où le syndicalisme révolutionnaire est peu influent et où les syndicats ne se posent pas en rivaux des organisations politiques socialistes, la critique est en effet plus aisée. C’est pourquoi Van Kol écrit sans ambages que « la grève générale n’est qu’une utopie anarchiste, une idée qui surgit dans les pays où le mouvement socialiste est faible ou encore dans l’enfance, une fantaisie dangereuse d’ouvriers mal organisés » (p. 179).

Ce livre, doté par ailleurs d’un riche appareil critique et d’un très utile glossaire, permet donc au lecteur de plonger au cœur des débats qui traversent le mouvement syndical et socialiste au tournant du XXe siècle et de retrouver la passion qui animait les révolutionnaires du temps. L’éditeur affirme dans son introduction que le mot d’ordre de grève générale a disparu avec la guerre et qu’après 1918 « il ne cessera plus de perdre du terrain » (p. 35). Cette disparition rapide serait due au triomphe des deux modèles de socialisme politique – le modèle insurrectionnel et le modèle réformiste – auxquels la grève générale et le syndicalisme révolutionnaire s’étaient opposés. Pour Miguel Chueca, la tradition oubliée de la grève générale offre une troisième voie pour dépasser les apories de notre temps. Il conclut par une invitation à imaginer ce qu’aurait été le XXe siècle si l’appel à la grève générale contre la guerre avait réussi en 1914. Ce regard nostalgique ne nous paraît être ni pertinent ni très utile pour comprendre les enjeux contemporains. Le thème de la grève générale est né à un moment très singulier de l’histoire du mouvement ouvrier. Son épanouissement correspond à l’univers de la seconde industrialisation qui voit se développer la pratique gréviste dans un contexte marqué par la faiblesse des organisations politiques structurées. Plutôt que de déplorer la mort de l’idée de grève générale après 1918, il serait sans doute intellectuellement plus fructueux d’analyser les reconfigurations de cet idiome. Il n’a cessé, en effet, d’être instrumentalisé par les combats les plus divers, signe de la persistance des attraits mobilisateurs de cette expression. Plutôt que de proclamer abruptement, et de façon quelque peu nostalgique, sa disparition entre 1908 et 1913, il serait plus utile de suivre sa résurgence et son évolution jusqu’aux combats les plus actuels, tel cet appel récent à la « grève générale de la consommation » pensée comme arme contre les dérives du capitalisme contemporain à l’ère de la crise écologique2.

—————

1 Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève, France (1871–1890), Paris, La Haye, Mouton, 1974, p. 261–263 ; Edward Shorter et Charles Tilly, Strikes in France, 1830–1968, Cambridge, Cambridge University Press, 1974 ; Stéphane Sirot, La Grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Paris, Odile Jacob, 2002, p. 28.

2 Paul Ariès, No Conso : vers la grève générale de la consommation, Lyon, Éditions Golias, 2006 et « Pour une grève générale de la consommation », texte publié sur le site de la revue Mouvements le 24 novembre 2007.

François Jarrige
laviedesidees.fr, 31/10/2008
Retour au sommaire des articles
Une belle idée, la grève générale

Que savons-nous des origines du syndicalisme français ? En remontant aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire, Miguel Chueca nous donne au passage, dans son livre Déposséder les possédants, des idées pour les luttes de demain.

Durant les manifestations de ces dernières années, il n’était pas rare d’entendre des dizaines de milliers de personnes défiler en appelant à la « grève générale ». Parfois, avec un humour agréablement rebelle, les slogans et les banderoles militaient même pour le « rêve général ».

Flash back. Dans son livre, Miguel Chueca nous invite à revenir aux années 1900, époque où la CGT faisait de la grève générale l’outil fondamental de l’émancipation de la classe ouvrière. Loin d’être ringard, le syndicalisme de la Belle époque était animé par des gens nommés Émile Pouget, Georges Yvetot, Victor Griffuelhes, Jean Allemane (ancien communard)…, anarchistes, blanquistes ou socialistes révolutionnaires souvent gommés des livres d’histoire. Tout comme l’anar Fernand Pelloutier qui était le principal animateur de la Fédération des Bourses du travail.

La propagande en faveur de la grève générale allait bon train en ces temps-là. Miguel Chueca rappelle cependant que des ouvriers n’ont parfois pas attendu la Charte d’Amiens, en 1906, pour être adeptes du grève-généralisme, comme on disait alors. Parmi les précurseurs, il y avait notamment un terrassier blanquiste du nom de Boulé et Joseph Tortelier, anarchiste et président de la commission de grève des menuisiers, qui formula, en 1879, une vérité toujours d’actualité : « Les patrons s’inclineront devant nous, car nous sommes les producteurs et quand les bras ne se mettent pas au travail, le capital tombe. »

Le grève-généralisme s’opposait aux illusions entretenues par le socialisme parlementaire et se présentait comme une alternative à la stratégie de conquête du pouvoir conduite par les partis politiques. Pour les syndicalistes révolutionnaires, l’émancipation des travailleurs doit être le fait des ouvriers eux-mêmes et doit échapper aux professionnels de la politique.

Par ailleurs, les massacres contre la Commune de Paris restaient gravés dans les esprits. Le grève-généralisme était donc également vu comme une alternative pacifique à la stratégie barricadière des révolutionnaires du XIXe siècle. Comme l’écrivait Fernand Pelloutier en 1893, « La guerre des rues, les barricades, les coups de fusil, tout cela n’est plus qu’une amusette historique. La guerre civile, n’en déplaise aux révolutionnaires classiques, est devenue impossible le jour même où les ingénieurs militaires ont substitué au fusil Chassepot le fusil Lebel et la poudre sans fumée… »

Textes à l’appui, Miguel Chueca revient sur les grandes manœuvres politiciennes qui entourèrent le grève-généralisme en France et ailleurs. Communistes autoritaires et, après un temps de confusion, sociaux-démocrates firent feu de tout bois pour stigmatiser une stratégie qualifiée avec mépris d’« utopie anarchiste ». Et quand certains sociaux-démocrates semblaient favorables au grève-généralisme, ses adeptes faisaient la grimace. Dans la brochure La Grève générale éditée par la CGT en 1901, sont dénoncées les tentatives de récupération de l’idée grève-généraliste par les politiciens socialistes. « Les social-démocrates, qui toujours ont repoussé la grève générale de leurs congrès, essaieront, comme toujours, d’exploiter ce mouvement révolutionnaire. Comme toujours, les politiciens suivent le vent qui tourne. Comprenant qu’ils font fausse route, ils vont essayer aujourd’hui de se revendiquer de ce mouvement afin de le faire mieux avorter. » Air connu.

Les partisans de la grève générale partageaient une méfiance absolue à l’égard de l’État, ils détestaient les politiciens et le parlementarisme, ils étaient antimilitaristes, antipatriotes, avaient un goût pour l’action directe… Autant d’éléments qui révèleraient une forte présence anarchiste. Les détracteurs accusèrent même la CGT d’être devenue un parti ouvrier anarchiste. Miguel Chueca démontre que les choses sont plus complexes. Tous les anarchistes n’étaient pas syndicalistes. Loin de là. Émile Pouget, une des figures de l’anarchisme français, refusait aussi la critique en expliquant que les ouvriers n’ont pas forgé leurs idées en lisant tel ou tel théoricien anarchiste, mais dans les luttes qu’ils ont menées eux-mêmes.

De crises en défaites, le syndicalisme grève-généraliste français va perdre du terrain. Le « modèle français » s’exporta néanmoins dans le monde. L’Industrial Workers of the World (IWW) créé en 1905 à Chicago était l’un des adeptes du genre en affirmant que « si les travailleurs du monde entier voulaient l’emporter, il leur suffisait de prendre conscience de leur solidarité, de croiser les bras pour que le monde soit paralysé. » Chiche !

Après 1917–1918, la parenthèse grève-généraliste s’est refermée. Le « débat » était clos. Le syndicalisme perdait ses capacités de transformation sociale et laissait la classe ouvrière sous la tutelle des politiciens. « Ils ont perdu, donc ils avaient tort », ricanaient les réformistes. En quoi les prédictions de Jules Guesde ou de Jean Jaurès ont-elles été plus réalistes que celles des syndicalistes révolutionnaires ? En quoi l’antimilitarisme des syndicalistes révolutionnaires était-il utopique ? « Le lecteur pourra prendre la peine d’imaginer ce qu’aurait pu être l’histoire du XXe siècle sans le bain de sang de la Première Guerre mondiale », conclut Miguel Chueca en introduction à ce livre qui comprend également des repères sur les grands moments de cette période (répression militaire à Fourmies, à Chalon…, grèves et manifestations célèbres, attentats, procès des Trente, affaire Dreyfus, création des journaux L’Humanité, le Père peinard, L’Anarchie, le Libertaire, la _Vie ouvrière_…) ainsi qu’un glossaire très utile.

En ces temps de guerres sociales et de guerres tout court, il ne serait pas idiot que les travailleurs du monde pensent un jour à croiser leurs bras… On arrête tout. On éjecte les vautours qui nous saignent. Et après, rêve général ?

Paco
Le Mague, 21/09/2008
Retour au sommaire des articles
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net