Parution : 20/04/2004
ISBN : 978-2-7489-0025-5 454 pages 12 x 21 cm 20.00 euros |
Charlie Bauer
Fractures d’une vie
Nouvelle édition revue et augmentée - Postface « Quinze ans après »
Ne racontant pourtant que sa vie, Charlie Bauer revient sur presque un demi-siècle d’histoire de France, qui commence dans un quartier ouvrier à la périphérie de Marseille, dans les années 1950, quand il se forge à la religion populaire d’alors, le communisme ; une formation complétée par le pillage, en bande organisée, des magasins et des trains. L’engagement du PC dans la guerre d’Algérie provoque la première rupture : l’auteur et ses amis soutiennent le FLN algérien.
Dam production a réalisé (en juin 2006) un film sur la vie de Charlie Bauer. Voir le film sur ce site internet |
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Action directe
A cheval entre les combats d’extrême gauche et le grand banditisme, Charlie Bauer a passé 23 ans en prison. Sans jamais couper les ponts avec Marseille, la ville où il a grandi.
Difficile d’échapper à sa légende. Alors qu’il déambule dans les rues de Marseille, d’un pas nonchalant, Charlie Bauer provoque le regard interloqué d’une passante. Elle ne dit rien mais cherche dans sa mémoire, compulse ses souvenirs. Qui est cette homme râblé, au visage barré par une large moustache et encerclé par un collier de barbe, avec un bonnet de laine qui cache son front engoncé dans un gros blouson noir ? Elle l’a vu à la télévision, mais en quelle circonstance ? Pourtant en permanence aux aguets, Bauer n’a pas perçu l’interrogation. Il poursuit sa marche, dégageant une impression de puissance, presque animale, une force qui ne fait que somnoler… Soudain, un petit sourire éclaire le visage de la jeune femme. Elle l’a enfin reconnu. L’a-t-elle identifié comme celui que la police présenta à la fin des années 70 comme le principal lieutenant de Jacques Mesrine, avec François Besse ? Comme la tête brûlée qui, au début des années 60, s’engagea armes à la main dans les réseaux de soutien au FLN ? Comme la grande gueule qui, depuis bientôt vingt ans, ferraille contre la prison. « cette machine qui cherche juste à t’écrabouiller » et dont il a connu les QHS, ces quartiers d’isolement où la folie était souvent au bout du voyage ? A moins qu’elle ne l’ait aperçu dans un film africain d’art & essai, Lumière noire ? Qui sait ? « Des chars dans les rues » Elle ne dit rien et disparaît dans une ruelle. Charlie Bauer et son amie, Marie-Paule, quittent le Vieux-Port et grimpent vers le cours Julien, où il doit participer à une soirée de soutien à la libération des militants d’Action directe. Tout à l’heure, sa voix grondera de colère et d’embruns : « Ils ont accompli leur peine incompressible en respectant toutes les règles de la prison : le droit pénal autorise leur sortie. C’est donc aux politiques de trancher. Mais on nous explique qu’on les garde parce qu’ils ne se repentent pas... Donc, ils sont emprisonnés pour leurs idées. On est où ? A Santiago du Chili, chez Pinochet ? S’ils restent en prison, c’est pour des raisons électorales. Et avec Sarkozy qui nous attend, ça va continuer : bientôt on ne pourra pas se rassembler à plus de trois ou quatre sous peine d’être suspects de terrorisme ». Enfant de Marseille aujourd’hui installé entre Paris et Montpellier, Bauer retrouve sa ville avec bonheur, gonfle de mistral ses poumons, joue avec les éblouissements du soleil. Assis à la table d’un restaurant, ce végétarien ne rechigne pas à l’évocation et aux anecdotes, avec la verve détaillée de ceux qui ont dû tromper l’ennui entre quatre murs durant de longues années : « Quand je suis né, en 1943, mon père était dans le maquis. Évidemment je ne m’en souviens pas. En revanche, les années 50 m’ont beaucoup marqué. J’étais aux Jeunesses communistes, dans les quartiers Nord. A huit piges, on avait l’uniforme, le tambour et tout ça... L’ambiance dans la ville était terrible : tu avais les chars dans les rues, une soldatesque considérable, on ramassait des morts chaque matin. Beaucoup à cause de la guerre entre le FLN et le MLA, deux factions algériennes qui s’opposaient mais pas seulement… ». C’est dans ce Marseille trouble et troublé que Bauer se lance dans la lutte armée : « Pendant un temps, j’ai opéré violemment la critique de l’Histoire, celle qui est enseignée dans les catéchismes officiels. Ils avaient produit un sous-prolétariat, les quartiers Nord. L’Estaque, on ne pouvait pas rester les bras ballants face aux oligarchies dominantes... ». En clair, le jeune militant participe au pillage en bande organisée de magasins et de trains. Puis, après avoir rompu avec le PC, il conduit « des actions » pour le compte du FLN. Du militantisme au grand banditisme, il y a un fossé que Charlie Bauer finit par franchir. Commencent alors trois décennies de cavales, de coups de main, d’incarcérations. « Raffermir la mémoire molle » En 1988, enfin, il retrouve la liberté. Deux ans plus tard, il publie Fractures d’une vie au Seuil. Un livre coup de poing qui se vend à 150 000 exemplaires. « J’aurais pu en écrire d’autres, mais je ne l’ai pas fait : je n’ai pas voulu en faire profession. Cela m’a permis de défendre mes idées, point final. De même, on m’a proposé une dizaine de fois de faire un film : j’ai toujours refusé. Mon image, je la vois tous les matins dans ma glace, j’ai pas besoin de me faire du cinéma ». Ce n’est donc que l’année dernière qu’il a accepté le projet d’un DVD autour de son parcours. Un objet 100 % alternatif, qui n’est quasiment distribué que par correspondance : « J’essaye un petit peu de raffermir la mémoire molle », s’amuse-t-il. Ravi de sa semi-clandestinité, dont il ne sort guère que pour « filer des coups de main à des copains » ou pour des aventures théâtrales (il a notamment contribué à la mise en scène de l’« Enfant criminelle » d’après Jean Genet), il n’en raconte pas moins avec gourmandise qu’il a failli sortir avec Robert Doisneau un livre sur Marseille : « C’était en 1990. Il a fait 1800 photos de la ville. Moi j’ai écrit des textes. On devait signer avec un éditeur, ça traînait parce qu’il trouvait que les photos étaient moyennes... Je lui disais "Arrête de fuire ta chochotte…"Et puis, il est mort. Là, j’ai tout laissé tomber : ses héritiers étaient d’accord mais eux, ils sont prêts à tout pour faire du fric. Un jour ou l’autre, ils mettront le Baiser de l’Hôtel de Ville sur du papier chiotte. Ça ne m’intéresse pas de bosser comme ça ». Fred Guilledoux
Marseille l'hebdo,
21/02/2007
Le refus de jouer
Charlie Bauer interprète Varlam Chalamov
Portrait d’un insurgé, fâché avec l’ordre social, qui refuse l’étiquette d’acteur. « Je suis un très mauvais acteur. Parce que je ne suis pas un acteur. » Sortie de répétition pour Charlie Bauer, interprète principal d’une première au théâtre, l’adaptation de quelques-uns des Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov. Cet après-midi de décembre, la voix de Bauer a donné corps – et tripes – au témoignage littéraire unique de Chalamov, rescapé de dix-sept années de goulag à la Kolyma, cette étendue concentrationnaire grande comme cinq fois la France, en Sibérie. Bonnet enfoncé sur le crâne, Charlie Bauer roule une énième cigarette entre deux doigts. « Je ne joue pas. Mon implication n’est pas professionnelle ou intellectuelle, elle est insurrectionnelle. Chalamov dit l’oppression absolue, l’éradication de la dimension humaine, la mort. Et j’ai moi-même vécu la mort pendant un quart de siècle. Vingt-cinq ans de prison, dont neuf à l’isolement total, pour des idées et la mise en pratique de ces idées. » En 1962, Charlie Bauer avait 20 ans et déjà un passif de militant des Jeunesses communistes ayant versé dans la cambriole organisée. Spécialité : le pillage de boutiques de luxe et de convois ferroviaires ; une partie du butin étant ensuite redistribuée au cœur des quartiers nord de Marseille. Une histoire à la Robin des bois, « le romantisme en moins, les balles en plus ». Et des circonstances aggravées par un activisme armé du côté du FLN, en rupture avec les directives du Parti. Verdict : le jeune « bandit rouge » écope de vingt ans de prison. La mort intérieure, dit-il... Il devient alors l’un des prisonniers les plus intraitables de France. Avalant des lames de rasoir pour multiplier ses chances d’évasion. Réclamant à coups de grèves de la faim et de refus des remises de peine (cette carotte qui transforme chaque prisonnier en « son propre maton », argue-t-il) le droit de faire du sport, d’avoir accès à la presse écrite ou radiophonique, de mener des études au-delà du certificat d’études. Libéré sous conditions en 1976, plus que jamais fâché avec l’ordre social dominant, il devient l’ami de « l’ennemi public n°1 », Jacques Mesrine, alors en cavale. Ensemble, ils préparent l’attaque de quartiers de haute sécurité pour en libérer les occupants. Projet sans suite : le 2 novembre 1979, Mesrine est abattu, et Bauer remis sous les verrous pour dix ans. Novembre 2004. Entre deux mises en bouche du texte de Chalamov, Charlie Bauer évoque, avec son joyeux accent marseillais, sa participation à un jury de thèse en Sorbonne, aux côtés du général Crocq (le « père » du syndrome de Stockholm). Il est sorti de prison avec deux licences (psychologie et philosophie) et un doctorat d’anthropologie sociale, « armes » autrement plus pertinentes que la kalachnikov. A écrit un best-seller, essai autobiographique : Fractures d’un vie. A monté des ateliers multiculturels auprès des jeunes, dans les lycées et les centres culturels, œuvrant pour la réappropriation de la parole et la démocratisation de la culture. Côté scène, il n’en est pas à son premier rôle de non-acteur. Il a notamment déclamé des considérations poético-philosophiques de son cru dans une pièce jouée chez Stanislas Nordey, et participé à une reprise de Jean Genet co-interprétée par de jeunes rappeurs, puis donnée au festival d’Avignon comme aux Rencontres urbaines de La Villette. Mais il ne sera pas, jamais, docile exécutant au service d’un metteur en scène. Son art à lui, entre deux grands éclats de rire, c’est l’insurrection. Une détermination greffée au corps, une rage encore vibrante, qui suinte à chaque syllabe quand il incarne l’esprit du réclusionnaire décrit par Chalamov. Et efface toute distance entre vie et dramaturgie. Le jour où Alexandre Ferrier, comédien qui lui donne la réplique dans la peau des bourreaux de la Kolyma, a suggéré de l’asseoir d’autorité pour les besoins d’une scène d’interrogatoire, il a sorti les crocs : on ne soumet pas Charlie Bauer. Même au théâtre. Cathy Blisson
Télérama,
2/01/2006
Noël Godin
Le Journal du Mardi,
5/04/2006
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