Parution : 10/09/2001
ISBN : 2-910846-60-1 128 pages 12 x 21 cm 13.00 euros |
Stig Dagerman
La Dictature du chagrin
& autres écrits politiques (1945-1950)
Traduit du suédois par Philippe Bouquet
Ce recueil veut rendre au romancier et militant suédois Stig Dagerman (1923–1954) sa place parmi les auteurs anarchistes, nettoyer son désespoir politique de la gangue religieuse et commerciale dans laquelle le public français l’a vu emballé avec son texte Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.
Abandonné par sa mère à la naissance, Stig Dagerman (1923–1954) a grandi chez ses grands-parents, paysans pauvres de la province suédoise de l’Uppland. Il fut salué, dès son premier roman, Le Serpent (1945), comme l’un des plus brillants espoirs de la littérature suédoise contemporaine. Son œuvre littéraire – notamment L’Enfant brûlé (Gallimard, 1981) et L’Île des condamnés (Agone, 2000) – fut doublée d’écrits journalistiques – dont Automne allemand (Actes Sud, 2004) – et d’une vie de militant fervent, engagée dans les rangs de l’anarcho-syndicalisme suédois.
« La semaine a été longue. Il est vrai qu’il est normal que le chagrin fasse trouver le temps long. Mais, en comparaison du chagrin organisé, le chagrin spontané va vite en besogne. La semaine qui vient de s’écouler a été riche en enseignements dans la mesure où, pour la première fois, elle nous a permis de constater dans notre propre pays quelles forces effroyables se déchaînent lorsque, dans une société moderne, tous les moyens d’information sont mis en même temps au service d’une seule et unique fin : organiser le chagrin, construire un mythe. [...] S’il existe encore des gens qui soient prêts à lui accorder ce sens, il convient de dire que la semaine écoulée a porté de rudes atteintes à la démocratie et il est également facile de dire en quoi consistent ces atteintes. […] Cette longue semaine a de quoi nous faire peur par ce qu’elle nous a appris. D’une part, elle a confirmé ce que l’on soupçonnait depuis longtemps, à savoir que notre démocratie est depourvue de tout sentiment du sens profond de la démocratie. […] Enfin, elle a révélé que, chez la plupart de ceux qui façonnent l’opinion démocratique de ce pays, il n’y a pas plus d’instinct démocratique que dans une bordure de trottoir… »
Stig Dagerman, 4 novembre 1950 |
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C’est l’extrait que les revues ont publié dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre 2001 pour souligner l’actualité des écrits de Stig Dagerman. Celui qui inaugura la rubrique culturelle d’ « Arbetaren », la revue de la SAC (centrale anarchosyndicaliste suédoise), aborde dans ce recueil de textes beaucoup d’autres sujets et en particulier celui du role social de l’écrivain militant (voir aussi l’article de Greg dans le « Combat syndicaliste » de décembre 2001). J’ai retenu ici trois textes : « La culture », « L’écrivain et la conscience » et « Le rôle de la littérature est de faire comprendre le sens de la liberté » qui renvoient à des discussions déja engagées dans le BR n°12 (« Culture pour tous et par tous »), mais aussi à la journée que l’union locale CNT de la métropole lilloise organise le samedi 27 avril à la maison de quartier de Lille-Fives (théâtre Massenet) sur le thème de l’écriture populaire et de la littérature engagée socialement (un programme précis de cette journée sera publié dans le prochain BR). Guerre froide : au royaume suédois de « l’hypocrisie », du « mensonge » et des prix Nobel, Stig Dagerman se dresse contre le pouvoir des blocs, des partis et des églises qui nie la capacité des groupes sociaux et des individus à disposer de leurs destins et qui ruine leur sens de la responsabilité collective et individuelle. Il insiste sur la violence psychique exercée par l’état, capitaliste ou marxiste : à l’Ouest le fatalisme et les complexes assortis au confort matériel concédé par l’État-providence, à l’Est d’autres résignations et névroses plombées par la terreur physique institutionnalisée par le socialisme autoritaire. Au royaume du modèle démocratique, social et neutraliste, Stig Dagerman est saisi en tant qu’humaniste, anarcho-syndicaliste et écrivain par l’inassouvissement du désir individuel et collectif de liberté. Contre les sociaux-démocrates, mais aussi les marxistes staliniens, qui enferment les masses dans le matérialisme, « l’alcool, les feuilletons, les paris et une sexualité morose », il rappelle que la conquête de la dignité humaine ne se réduit pas à la lutte pour la satisfaction des besoins matériels. Elle exige aussi la critique des idéologies, des morales imposées par l’état et les classes dominantes. Ses éditoriaux participent à l’action directe culturelle contre « la misère spirituelle » entretenue par les politiciens et intellectuels, y compris ceux qui prétendent conduire les masses vers le bien être et l’émancipation. Comme individu confronté à ces « deux lieux d’exécution », Est-Ouest, de la responsabilité humaine, il s’agrippe au projet anarcho-syndicaliste, « seule solution psychologique possible dans un monde névrosé ou le poids de la superstructure politique fait chanceler l’individu ». Entre pessimisme et ferveur révolutionnaire, il s’efforce de concilier son feu intérieur (sa « conscience artistique » d’écrivain) et son engagement collectif (sa « conscience sociale »). Il assume les doutes et les « contraintes » qui l’envahissent de manière récurrente au sujet de la contribution de son oeuvre à une « culture prolétarienne » émancipatrice. Car, comme écrivain engagé dans la lutte sociale, il revendique la complexité, l’abstraction, voire l’hermétisme de certaines de ses oeuvres. Aux « petits entrepreneurs en matière de bonheur », les « marxistes doctrinaires » gardiens d’une littérature prolétarienne réaliste et accessible aux masses, qui lui reprochent parfois son « formalisme », il oppose l’irréductible liberté de l’écrivain dans sa quête solitaire et subjective d’une justesse de forme et de fond. Pour Stig Dagerman la poésie n’est pas une petite annonce publicitaire, un slogan ou une résolution de congrés. Sans autre boussole que sa conscience, il progresse dans « la forêt des paradoxes » culturels. « La littérature est indispensable à la vie et le poète doit travailler comme si elle était indispensable à la vie de tous. » (Stig Dagerman) Aldo
CNT-Lille,
07/12/2003
L’exception, on la trouvera très rarement. Je veux parler de l’exception qui traverse le temps, qui sort du cadre des circonstances qui ont provoqué l’écriture pour transcender le message qu’elle porte et qui, touchant profond, s’inscrit dans la durée comme vérité première. Rien à changer, se dit-on alors... « La dictature du chagrin », article que Stig Dagerman a publié dans Arbetaren le 4 novembre 1950 et qui donne son titre au recueil d’écrits politiques de l’écrivain suédois qu’Agone a eu l’excellente idée de publier, relève indiscutablement de cette catégorie. D’entrée, cette phrase : « La semaine qui vient de s’écouler a été riche en enseignements dans la mesure où, pour la première fois, elle nous a permis de constater dans notre propre pays quelles forces effroyables se déchaînent lorsque, dans une société moderne, tous les moyens d’information sont mis en même temps au service d’une seule et unique fin : organiser le chagrin, construire un mythe. » Le télescopage opère immédiatement, et ces mots – écrits plus de cinquante ans avant qu’on ne les lise pour stigmatiser le « conformisme des convenances » qu’occasionna le décès d’un monarque suédois dont on n’avait jamais entendu parler – en disent beaucoup sur les sales temps de permanente mélasse émotionnelle où nous baignons aujourd’hui. « Ce que nous venons de vivre, poursuit Dagerman, n’est rien de moins que le spectacle d’une dictature à l’œuvre. » On se prend à penser, alors, à cette mort mise en mots et en images dont on nous abreuve quotidiennement et au rituel compassionnel qu’il engendre. « C’est le chagrin organisé qui est détestable, insiste-t-il, parce que, au fond, il est faux, froid et gourmand. » Entre « psychose » et « jouissance », un « peuple unanime » est sommé de suivre le cortège funèbre et de respecter les « chapelles ardentes du négoce » , sous peine d’être déclaré ennemi du genre humain. Hier comme aujourd’hui. Exemplaire, cet article est, comme les douze autres textes qui constituent ce recueil, révélateur de cette écriture ironique et inquiète qui fait le style de Dagerman. Dans une belle postface, son traducteur Philippe Bouquet (1), n’a pas tort de voir dans ces écrits « l’une des preuves les plus éclatantes du fait que journalisme peut rimer avec littérature – et richement, malgré les apparences ». La lecture de ces courts essais de Dagerman réconcilie, en effet, avec cette écriture de l’instant et de la concision qui, traitée comme une forme littéraire et portée par un refus de l’abstraction, prétend perturber le bel ordonnancement spatiotemporel d’un monde qu’elle soumet au questionnement. En prenant, en janvier 1945, la direction de la page culturelle d’Arbetaren (le Travailleur), quotidien de la Sveriges Arbetaren Centralorganisation (SAC), Dagerman déclarait vouloir y écrire « sans aucune illusion mais, malgré tout, dans l’espoir de réussir, une fois de temps en temps, à troubler le calme parfait de la mare aux canards au moyen d’un pavé juste assez agressif ». Cette déclaration d’intention résume assez bien le projet qui l’anima et donne le ton de tous les textes recueillis ici. Ses pavés dans la mare, il les lancera tout aussi bien depuis les pages d’Arbetaren que depuis celles de la revue 40-tal (les Années 1940 ), dont Dagerman fut co-rédacteur et qui regroupait de jeunes écrivains suédois engagés et novateurs, mais d’ailleurs aussi (Veekojournalen, Foliet i Bild, Vi, Expressen), de partout où la liberté d’écrire lui était garantie. Ils abordent les rivages de la politique et de l’éthique, de l’illusion et de la conscience, de l’individu et du collectif, de la domestication des esprits et de l’anéantissement de l’intelligence, et le font sans crainte de déplaire ni goût pour la formule, simplement, humainement. Perdu dans « la forêt des paradoxes », l’écrivain, indique Dagerman « ne doit pas en concevoir du désespoir », mais « se mettre à chercher les sentiers qui lui permettront d’en sortir ». « L’écrivain et la conscience »(2) (1945) se penche sur un des paradoxes dont Dagerman cherchera à échapper, et qu’il situe ainsi : « Lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger, ont loisir de s’apercevoir de son existence ». Comment écrire sans se trahir ? La liberté de l’écrivain ne saurait, pour Dagerman, constituer un « monde à part » où l’être à part qui l’habiterait serait dispensé de s’impliquer comme témoin solidaire des opprimés. Mais « comment prendre position » sans aliéner sa liberté d’écrivain, sans se nier comme inventeur de formes, sans devenir « ce chantre des masses populaires » si cher aux « marxistes doctrinaires » ? Pour Dagerman, « le conflit est insoluble » qui oppose « conscience sociale » et « conscience artistique ». Si l’écrivain ne veut pas « mourir de honte », il doit participer du combat contre l’ordre du monde, mais sans risquer la même mort en se pliant aux pauvres désirs de ceux pour qui « la poésie doit être semblable à une petite annonce passée pour vanter les mérites du monde nouveau ». Son pouvoir d’évocation, son langage, l’écrivain doit aussi les retourner contre ces révolutionnaires qui ne prennent pas la littérature au sérieux et qui refusent d’admettre que la poésie n’est pas une affaire de propagande, mais un « message » d’être à être, une vérité sans preuve, une liberté suprême, résolument inaliénable. La thématique de la littérature et de l’engagement revient encore sous la plume de Dagerman dans « Le rôle de la littérature est de faire comprendre le rôle de la liberté » (1947), belle attaque contre cette société des faux loisirs qui pointe son nez et qui, d’ersatz en chimère, dénature l’idée même de liberté pour la confier aux « petits entrepreneurs du bonheur ». Cependant, la vigoureuse dénonciation d’une oppression moderne qui « élargit le gouffre entre la perfection mécanique et la liberté individuelle » a aussi pour effet, chez lui, de nourrir des craintes sur la capacité de l’homme à résister « à l’absurdité de sa propre existence », pessimisme qu’on retrouve, amplifié, dans « Le destin de l’homme se joue partout et tout le temps » (1950), texte sombre où Dagerman ne dissimule pas « des doutes quant à l’aptitude de l’homme à empêcher l’anéantissement [d’un] monde » où règne sans partage la « langue du pouvoir ». Cette métaphysique du doute, très présente chez Dagerman, opère chez lui comme un aiguillon de la conscience. Ainsi, dans « Signer ou ne pas signer » (1948), c’est la nature et la portée d’un geste qu’il interroge, celui d’apposer – ou pas – sa signature au bas d’une énième pétition en faveur d’un prisonnier, grec cette fois. S’il se résout à le faire « malgré deux bonnes centaines d’objections possibles », c’est en sachant que le pétitionnaire se paye toujours une bonne conscience à faible prix et que cette forme de protestation ne remplacera jamais « un canon » . S’il signe, c’est que quelque part un homme souffre, qu’il est seul et qu’il attend. La raison lui semble suffisante pour lui témoigner sa solidarité. Dans une après-guerre où chacun est sommé de choisir son camp, les bons sentiments autorisent toutes les manipulations, souvent au nom de l’intérêt supérieur de la classe ouvrière, et justifient les pires crapuleries qui soient. Quatre textes de Dagerman reflètent bien le climat de cette époque. à l’occasion de l’exécution de Nikola Petkov, dirigeant agrarien bulgare, « L’affaire Petkov » (1947) lui permet de faire le point sur le « socialisme » d’état en se situant nettement dans le camp des victimes de la terreur. Sa position est claire, et non négociable le principe sur lequel elle repose: « Toute espèce d’oppression (...) est à ce point étrangère à la nature du socialisme qu’elle est totalement incompatible avec lui. » Quand l’ordre mondial né de Yalta s’achève, en 1947, pour céder la place à une guerre qu’on ne sait pas encore « froide », « L’ange de la paix réduit au silence » (1947) nous offre une brillante réflexion sur cette peur qui renaît dans l’opinion et qui risque de la paralyser. Cette peur, prévient Dagerman, « il convient de ne pas la porter trop longtemps » pour éviter qu’elle ne devienne une seconde nature « et se mue en une censure collant impitoyablement ses bandeaux sur toutes les pensées interdites » , car « l’art de diviser pour régner a très largement été remplacé par celui d’enrayer pour régner » . Dans « Contribution au débat Est-Ouest » (1950), Dagerman revendique la lucidité d’Orwell et affirme : « Je refuse de croire que le choix qu’on s’obstine à exiger de moi est autre que celui entre deux lieux d’exécution. » Ni d’Est ni d’Ouest, mais d’ailleurs, du camp de l’écart, du refus et de la désertion, si nécessaire :: « L ’être humain a le droit de quitter le navire avant qu’il ne soit trop tard… Celui qui nie ce droit est du seul côté de l’ennemi. » Pour Dagerman, il ne serait question de céder sans se trahir à la pensée caporalisée, d’où qu’elle vienne, et si « le socialisme basé sur la liberté jouit encore, pour l’instant, tient-il à préciser, de plus grandes possibilités de survie dans une démocratie bourgeoise que dans une dictature de pure démocratie populaire », une telle évidence ne saurait justifier un alignement sur ses valeurs, sauf à risquer de légitimer un système que l’on combat. Difficile exercice, on l’avouera, où la liberté de l’esprit se doit de déjouer tous les pièges de la propagande. Par exemple, la résistance au pacifisme « hypocrite » ne va pas de soi dans un monde binaire où l’obsession de la paix aimante l’adhésion à ses thèses. Dans « Bienvenue à Sheffield » (1950), c’est à l’Appel de Stockholm que Dagerman reproche de ne pas dire, « en termes clairs, quels sont les responsables de la guerre de Corée ». Ce faisant, il n’est, à ses yeux, qu’une accumulation de « formules mensongères (...) dont le véritable motif est de taire ou de dissimuler au lieu de révéler », ce qui fait de cet appel pour la paix « l’instrument rêvé de la cause contre laquelle il déclarait lutter » et un « alibi pour la guerre de Corée », Pour Dagerman, ceux qui, suintant de bons sentiments, s’y laissent piéger ont déjà abdiqué leur liberté de jugement. Assez proche de Camus par bien des aspects, Dagerman s’en différencia pourtant par une approche plus militante de l’anarchisme. Pour lui, une sympathie libertaire d’écrivain ne suffisait sans doute pas à satisfaire son besoin d’engagement. Le très beau texte « L’anarchisme et moi » (1946) témoigne de son attachement à l’anarcho-syndicalisme. La révolution espagnole – écrit-il – a prouvé que, couplé « à une théorie économique (le syndicalisme) » , l’anarchisme pouvait déboucher « sur un système de production fonctionnant parfaitement, basé sur l’égalité économique et non pas sur le nivellement mental, sur la coopération pratique sans violence idéologique et sur la coordination rationnelle, sans assassinat de la liberté individuelle ». Au-delà pourtant d’une revendication affective de l’anarchisme, Dagerman, qui se veut « analyste de l’angoisse », consacre l’essentiel de son étude à démontrer que toutes les idéologies reposant sur une sur-valorisation de l’état portent dans leurs bagages la « ruine » et la « névrose ». Elles génèrent toutes une identique « violence psychique », dont ne sont pas exemptées lesdites démocraties « de l ’époque contemporaine » qui représentent, à ses yeux, « une variété tout à fait nouvelle d’inhumanité » où « la défense de l’élément humain en politique a été transformée en slogan vide de sens par une propagande libérale qui a camouflé les intérêts égoïstes de certains monopoles sous le voile de dogmes humanitaires douceâtres ». L’anarchisme et lui seul offre, pour Dagerman, une alternative à « ce monde névrosé » et, si sérieuse lui paraît « l’objection selon laquelle l’humanité ne serait pas, qualitativement parlant, capable de faire fonctionner une société » de ce type, il y voit une raison supplémentaire pour l’« écrivain anarchiste » d’assumer son rôle de « ver de terre dans l’humus culturel ». Les éditions Agone ont eu l’excellente idée de clore ces écrits politiques sur « Printemps français »(3) (1948), admirable récit de voyage dans le Paris de l’après-guerre où Dagerman donne toute la mesure de son talent narratif en évoquant le climat d’une époque, les conditions de survie du peuple de Paris, mais aussi la trahison des espoirs de la Libération, si bien illustrée par l’histoire du capitaine Jean, un Autrichien d’origine juive, ayant combattu en Espagne avant de rejoindre la résistance française sous le nom de Jean Portal. « Il convient de ne pas se laisser aller au romantisme à propos de la Résistance », nous dit Dagerman. Il convient aussi de savoir que « ce ne sont pas toujours les destins les plus remarquables qui font les êtres remarquables » . Jean Portal fut tué sur une route de Lyon en 1944. Sa résistance contre l’occupant portait un rêve, celui qui fit la fière devise du journal Combat : « De la Résistance à la révolution ». Mais de révolution point, un retour à la « normale » plutôt. Dagerman ose, alors, se demander si ce sacrifice un peu vain du capitaine Jean n’eut pas, finalement, l’avantage de lui éviter de connaître « ce temps des compromissions », où il aurait eu à choisir entre la cohorte des « résistants désarmés et revenus de leurs illusions » des Portes de la nuit, de Marcel Camé, et les héros de Jean Meckert qui, rebaptisés « les Meurtriers » continuent leur guerre contre la trahison de leurs idéaux, au risque d’avoir les mains rouges (4). Comprendre le monde pour mieux le combattre. S’armer de cette connaissance pour s’y soustraire et rêver d’une autre vie. Telle est la démarche de Stig Dagerman, avec la claire conscience que « parler de l’humanité, c’est parler de soi-même » et que, « dans ce procès que l’individu intente perpétuellement à l’humanité, il est lui-même incriminé et la seule chose qui puisse le mettre hors de cause est la mort ». Il se suicidera à trente et un ans, en laissant derrière lui une œuvre dense dont ces textes offrent un magnifique exemple. -------- NOTES 1. Spécialiste de Stig Dagerman, Philippe Bouquet est l’un des traducteurs de son œuvre. On lui doit déjà, notamment, la traduction de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (Actes Sud, 1989) et d’Automne allemand (Actes Sud, 1989). Notons, par ailleurs, que le présent recueil est dédié à Edmond Thomas, responsable des indispensables éditions Plein Chant, pour avoir maintenu « vivant le fil nous reliant à Stig Dagerman » Le numéro 31-32 que la revue Plein Chant consacra entièrement à Dagerman, en 1986, est désormais épuisé depuis longtemps. 2. « L’écrivain et la conscience » figurait déjà en introduction du roman de Stig Dagerman « L’île des condamnés » (Agone, Marseille, 2000). 3. Printemps Français avait précédemment (1988) été édité par Ludd. 4 Jean Meckert, Nous avons les mains rouges, Encrage, 1993. Paru en 1947, le livre de Jean Meckert n’eut aucun succès critique. Le petit monde littéraire de l’époque, pas très différent de celui que nous connaissons aujourd’hui, préféra s’emballer pour Les Mains sales, du grand résistant... Jean-Paul Sartre. Arlette Grumo
Á contretemps,
01/2002
Isabelle Yaouanc
Urbuz.com ,
2002
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