Parution : 17/03/2011
ISBN : 978-2-7489-0138-2 464 pages 12 x 21 cm 23.00 euros |
Christian Corouge - Michel Pialoux
Résister à la chaîne
Dialogue entre un ouvrier de Peugeot et un sociologue
Introduction de Michel Pialoux et Épilogue 2010
Édition établie par Julian Mischi Pendant quatre jours je t’ai raconté des trucs sur le travail, les lois Auroux, les trente-huit heures… Seulement ça, je vais te le dire, ça crée un déséquilibre complet, parce qu’une semaine comme ça, c’est pas facile de la vivre quand tu travailles en chaîne et que t’as en plus plein de boulot syndical à faire. C’est pas facile. Au début des années 1980, le sociologue Michel Pialoux rencontre Christian Corouge, ouvrier et syndicaliste chez Peugeot-Sochaux. Ils entament un long dialogue sur le travail à la chaîne, l’entraide dans les ateliers et la vie quotidienne des familles ouvrières. À partir de l’histoire singulière d’un ouvrier, devenu porte-parole de son atelier sans jamais le quitter, sont abordées les difficultés de la constitution d’une résistance syndicale. > Lire un entretien avec Christian Corouge sur le blog des éditions Agone: « Je suis toujours resté à l’usine ». Michel Pialoux a notamment écrit (avec Stéphane Beaud) Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard (Fayard, 1999).
Extraits Ce qu’on attendait, nous, de la gauche. C’était pas demander le paradis… non ! C’était simplement demander un minimum de lois, parce qu’on savait bien, on le sait tous qu’on est incapable de changer une société comme ça, du jour au lendemain. À moins d’une révolution et là, ça devient complètement différent, et personne n’est mûr pour faire ce genre de truc à l’époque actuelle, et c’est pas si simple. Bon, on s’attendait au moins à avoir un minimum de lois-cadres. Regarde, moi, la gauche m’aurait permis… aller à l’université. Et pourquoi que j’aurais pas demandé un congé de trois mois, moi, merde ! Pourquoi j’aurais pas droit à une bourse d’études ? Je me sens pas plus con qu’un fils de toubib, qu’un fils de notable, bon Dieu, quoi ! Et même quitte à reprendre des études ! C’est vrai que j’aurais dû piocher beaucoup plus que les autres. C’est vrai ! Mais pourquoi que j’y serais pas arrivé ? Et pourquoi que ça n’a pas été fait ? *** Comment ça a démarré [la grève de 1981] ? Eh bien, Peugeot, pour relever le défi des Japonais – ils parlaient beaucoup des Japonais à l’époque –, a décidé d’augmenter un jour la productivité de 4 %. Seulement, si on parle d’augmenter la productivité, quand on est dans un BM et quand on est sur les chaînes, on reçoit ça différemment. Eux disent qu’il faut augmenter le pourcentage de véhicules construits par salarié : le raisonnement du BM, c’est mathématique. Mais pour nous, sur les chaînes, on sait très bien que, quand Peugeot parle de productivité, il y a trois solutions : ou bien il augmente la vitesse de chaîne, ou bien il supprime des postes, ou bien il bourre les bagnoles les unes sur les autres. Ou encore : on passe de véhicules « chers » à des véhicules moins « chers », parce que les bagnoles sont différentes. Sur une 305, par exemple, il y a un certain volume de travail à faire, alors qu’il y en a d’autres, une 604, par exemple, sur lesquels il y en a peut-être bien le double. Donc tu peux augmenter la productivité en laissant le même nombre de postes de travail, seulement les mecs ils vont gratter du début jusqu’à la fin de la journée ! Eh bien, c’était ça les 4 % que Peugeot prévoyait, c’était ça ! Bien sûr, au début, ça passait mal, c’est pour ça d’ailleurs qu’il avait annoncé la couleur 3 ou 4 mois avant. Tranquillement, il avait expliqué que c’était pour « relever le défi japonais »… Ensuite, il a vu que ça ne passait pas, alors il a promis deux jours de congé comme ça, deux jours supplémentaires si la productivité était augmentée de 4 %. *** C’est complètement différent ! Moi, si tu veux, ce que je trouve, c’est qu’on est revenu au travail à la chaîne du début des années 1970 où il y avait un climat social qui était, je ne peux pas dire bon, parce que les conditions de travail c’est jamais bon, c’est jamais sain, mais ce climat social, il avait au moins le mérite d’exister, alors qu’à la fin des années 1970 il avait été complètement détruit, complètement laminé, complètement supprimé. Tu n’avais plus le droit de faire du café sur le bord d’une chaîne, tu n’avais plus le droit d’avoir un canard, tu n’avais plus le droit de rien du tout, c’était une époque où tu n’avais même pas le droit d’avoir un tract à ton poste de travail, le chef passait, il te le prenait, alors que maintenant, si je vois un chef d’équipe quand je distribue, eh bien, ça ne me gêne pas, je rentre dans le bureau, et je lui en donne. Et souvent, le mec, il est content, et s’il n’est pas content, il n’est pas content et il le fout à la poubelle, c’est son problème, mais tout le monde est servi ! Mais ils ne vont plus t’emmerder, ils ne vont pas te courir après, alors qu’avant c’était la période où ils te couraient tous après, c’était systématique, tu ne pouvais pas faire un mètre quand tu étais délégué sans avoir deux ou trois mecs sur toi. Maintenant, non ! C’est un rapport de force qui a changé. |
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SUR LES ONDES
• France Inter – émission Là-bas si j’y suis, « Christian Corouge, résister à la chaîne » (29 juin 2011) • Radio libertaire – émission Chroniques syndicales, entretien avec Michel Pialoux et Christian Corouge (3 juillet 2011) • France culture – émission Les idées claires de Leyla Dakhli (15 novembre 2011) Retour sur une résistance ouvrière
> voir le site de EspacesTemps.net, revue électronique des sciences humaines et sociales : www.espacestemps.net Comme le souligne Michel Pialoux (p. 22), ce livre est l’aboutissement d’une longue histoire, celle de vingt-cinq ans d’échanges et de travail entre un sociologue et ce que les ethnographes désigneraient comme son « informateur privilégié », son « allié » au cœur de l’usine et qui, dans le cas présent, est le co-auteur, non seulement du livre, mais également de la recherche dont il est issu. Cette histoire, ceux qui ont suivi le travail mené par Michel Pialoux à Sochaux, soit seul, soit avec Stéphane Beaud, la connaissaient déjà bien au travers de leurs lectures1. Cette histoire, ceux qui connaissent les réalisations des groupes Medvekine puis celles de Bruno Muel peuvent même la faire remonter encore plus loin, quand Christian Corouge, alors tout jeune ouvrier spécialisé fraichement débarqué de sa Normandie natale, s’associe, avec d’autres, au travail d’intellectuels désireux de montrer, par l’image, les réalités quotidiennes de la vie et des luttes ouvrières2. C’est d’ailleurs par le biais de Bruno Muel et de Francine Muel-Dreyfus que Michel Pialoux rencontre Christian Corouge en 1983. Ce livre constitue ainsi un retour sur une trajectoire de recherche, une trajectoire de lutte et une trajectoire intellectuelle. C’est également une sorte de jalon dans l’histoire d’une relation amicale entre un sociologue et un ouvrier. Amitié dont on pouvait penser qu’elle n’allait pas de soi en raison de l’hétérogénéité des dispositions, des temporalités ou des positions politiques. C’est, enfin, la mise à disposition du public d’un riche matériau qualitatif qui, tout en donnant à voir la recherche en train de se faire, livre des éléments empiriques précieux pour tous ceux qui travaillent sur la reconstitution de trajectoires ouvrières, sur les transformations du monde ouvrier ainsi que sur les tensions qui le traversent et les résistances qui s’y développent. « Résister à la chaîne » peut s’entendre de deux façons : comment mettre en place des tactiques et des stratégies de résistance quand on est ouvrier spécialisé (Os) ; comment faire pour résister physiquement et psychologiquement à des conditions de travail à la fois éprouvantes et répétitives. De ce point de vue, le dialogue entre Michel Pialoux et Christian Corouge montre que résister implique une mobilisation et un combat permanents sur plusieurs fronts. À un premier niveau, la résistance est, en quelque sorte, intérieure. Il s’agit simplement de tenir son poste et de tenir son corps en sachant qu’il faudra tenir dans le temps. À l’occasion du tournage du film Avec le sang des autres de Bruno Muel, Christian Corouge avait écrit un petit texte dans lequel il parlait de ses mains. Ce texte, qu’il avait ensuite lu, en voix off, sur fond d’images de l’usine Peugeot à Sochaux dit bien ce que la chaîne fait au corps : C’est pas simple de décrire une chaîne… Ce qui est dur en fin de compte, c’est d’avoir un métier dans les mains. Moi, je vois, je suis ajusteur, j’ai fait trois ans d’ajustage, pendant trois ans j’ai été premier à l’école… Et puis, qu’est-ce que j’en ai fait ? Au bout de cinq ans, je peux plus me servir de mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger, j’ai du mal à toucher Dominique le soir. Ça me fait mal aux mains. La gamine, quand je la change, je peux pas lui dégrafer ses boutons. Tu sais, t’as envie de pleurer dans ces coups-là. Ils ont bouffé tes mains. J’ai envie de faire un tas de choses et puis, je me vois maintenant avec un marteau, je sais à peine m’en servir. C’est tout ça, tu comprends. T’as du mal à écrire, j’ai du mal à écrire, j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer. Ça aussi, c’est la chaîne. Revenant sur cet épisode de sa vie au cours d’un des entretiens retranscrits dans le livre, Christian Corouge semble regretter ces propos ou, plus exactement, il en regrette la réception par le public. Il regrette qu’on ait pu simplement y entendre une sorte de complainte physique et qu’on n’ait pas compris que la condition d’Os à la chaîne fait souffrir corps et âme : Tout le monde […] a compris que j’avais mal aux pattes. Sauf que tout le monde n’a pas compris que d’avoir mal aux pattes, ça veut dire aussi que t’as mal à ton cerveau, c’est-à-dire que tu travailles aussi avec ton cerveau, que y’a une relation qui se fait avec ton cerveau. (p. 318) C’est donc contre cette double souffrance qu’il faut lutter au quotidien, pour ne pas lâcher prise, pour ne pas sombrer, comme beaucoup de camarades de Christian Corouge. Comme lui-même d’ailleurs à certaines périodes de sa vie, dans la dépression, l’alcool, le suicide. Et cette lutte ne peut être menée sans ressources, morales notamment. Or, ces ressources, les Os ne les trouvent pas en eux-mêmes, mais dans le collectif de travail, dans la vie qui se déploie autour de la chaîne par de multiples arrangements qui permettent de rompre avec l’ordre de la production en lisant le journal, en fumant une cigarette, en buvant un verre ou encore en trouvant des espaces et du temps pour ne rien faire, ne serait-ce que quelques minutes. Ces ressources se (re)constituent donc dans ces petits actes de résistance engendrés par le collectif et qui, en retour, font que le collectif existe comme force d’opposition face à la direction, l’encadrement (les « cravates »), la maîtrise et les syndicats patronaux qui relaient la violence du pouvoir de direction par la violence physique sur le terrain des luttes sociales. Allant parfois jusqu’à laisser pour morts des militants syndicaux après un passage à tabac. Comme cela vient d’être évoqué, cette résistance collective se construit. Elle ne surgit pas instantanément de la mise en présence d’ouvriers autour d’une chaîne et qui, parce qu’ils partageraient une même condition et occuperaient une même position dans la division du travail, en arriveraient à identifier, spontanément, un ensemble d’intérêts communs à défendre et élaboreraient, tout aussi spontanément, les modalités d’action adéquates. Christian Corouge en a fait l’expérience en tant que délégué du personnel : la mise en forme d’intérêts propres au groupe des Os passe par un travail de longue haleine, notamment parce que l’existence de quelque chose qui serait un groupe ne va pas de soi. Pour construire une résistance collective, il faut d’abord résister aux tensions qui traversent le groupe ouvrier en raison de l’absence de cette homogénéité, souvent postulée, mais jamais vérifiée tant les origines et les trajectoires de celles et ceux qui le composent sont hétérogènes et génératrices d’oppositions entre « français » et « immigrés », entre « jeunes » et « vieux », entre fractions des classes populaires d’origine urbaine ou rurale, entre sexes, entre statutaires et précaires, etc. Autant d’oppositions propres à aiguiser la mise en concurrence, le délitement des solidarités et la multiplication des points de clivage qui concourent à la difficulté que chacun puisse reconnaître qu’il partage des intérêts communs avec son voisin de chaîne et mènent à la dépolitisation. En l’absence de combat quotidien contre ces tendances centrifuges, le groupe se délite, chacun se repliant sur ses intérêts immédiats, sur le privé et l’individuel : On a toujours des intérêts communs parce qu’on sait très bien que le patron se fait son profit au détriment de la force de travail de quelques-uns. Mais, au lieu de souder une classe ouvrière, chacun est parti dans son coin en essayant de se sauver le mieux possible. Et moi je vois mal une unité par rapport à ces populations qui sont très différentes, qui n’ont pas les mêmes intérêts. Y a des populations qui ont envie de vivre pleinement leur vie, c’est-à-dire bâtir une carrière, et puis y a ceux qui ont envie simplement d’avoir un job pour pouvoir bouffer. Et là, leurs intérêts, ce sont pas les mêmes […]. On en est là, et c’est pas la classe ouvrière qu’on a rêvée, qu’on a idéalisée (p. 447). S’il faut résister à l’intérieur du groupe ouvrier pour le faire exister et lui donner les moyens de résister contre le camp d’en face, c’est également au sein de son propre camp syndical que Christian Corouge a dû mener le combat. Tout d’abord pour faire reconnaître la spécificité de la situation des Os dans une organisation qui représentait essentiellement une sorte d’« aristocratie ouvrière » constituée d’ouvriers professionnels, minoritaires à l’usine et étrangers à la chaîne. Donc faire reconnaître que les Os avaient des revendications spécifiques, des besoins spécifiques, liés à leurs conditions de travail et de vie. Mais il ne s’agissait pas seulement de cela. Il s’agissait également d’imposer que les Os se représentent eux-mêmes, portent eux-mêmes ces revendications, qu’ils ne soient pas seulement un groupe objet, parlé et agi par d’autres, mais un groupe sujet qui se dit avec ses mots et agit avec ses propres modalités d’action. Et là aussi le combat était quotidien, qu’il s’agisse de porter la parole des Os dans les institutions représentatives du personnel, sur les piquets de grève, lors des prises de paroles publiques, dans la formulation des mots d’ordre et la rédaction des tracts, etc. Une grande partie du travail militant de Christian Corouge y a été consacré, au prix de tensions permanentes au sein de son propre syndicat ou avec les représentants des autres centrales. Un travail militant pour lequel il n’a jamais accepté de quitter la chaîne pour devenir permanent syndical. Un travail militant qu’il a toujours voulu connecté à la réalité d’une base qui n’était pas représentée et dont il s’est fait le porte-parole. Un travail militant dont il a toujours refusé d’être détourné, malgré des hauts et des bas. Car résister à la chaîne, c’est enfin résister à la fatigue d’être en permanence sur tous ces fronts, c’est résister à l’usure de la lutte, au renoncement face à l’immensité d’une tâche jamais achevée. Et de ce point de vue, la trajectoire de Christian Corouge est marquée par de profonds moments de découragement et de désarroi. Des moments où il baisse les bras, des moments où il affirme ne plus avoir « envie de militer » (p. 399) avant que la lutte ne le rattrape et malgré une aspiration impérieuse à « faire autre chose » en raison d’un rapport à la culture qui semble peu commun en milieu ouvrier. Une des clés de compréhension de la trajectoire professionnelle et militante de Christian Corouge réside justement dans ce rapport à la culture assez particulier. Comme le souligne Michel Pialoux, ce rapport à la culture est essentiel dans la représentation que Christian Corouge se fait « de lui-même, du sens de la vie, des raisons pour lesquelles il a décidé de lutter dans l’usine et s’obstine à y rester. » (p. 10) Ce rapport à la culture est très concret. Il se manifeste dans son appétit de lecture, dans sa participation aux groupes Medevkine, dans sa pratique de la photographie, dans son investissement au sein d’un centre culturel, etc. Son combat politique et syndical est intrinsèquement lié à un combat culturel : d’un côté sa fréquentation de la culture légitime constitue un appui à son travail militant ; de l’autre, une part de son travail militant est de diffuser cette culture auprès de ses camarades d’atelier de manière à les doter de moyens de s’émanciper. En même temps, ce rapport à la culture ne peut que produire un rapport malheureux à sa condition d’Os qui non seulement ne lui permet pas vraiment de réaliser ce à quoi il aspire, notamment écrire un livre, mais qui, également, fait de lui un Os à part : « ça entraîne beaucoup de solitude, beaucoup de malheur parce que le groupe a toujours tendance à te rejeter comme différent » (p. 455). D’où probablement l’incapacité de décrocher totalement du militantisme, même dans les périodes d’épuisement et de lassitude. D’où peut-être également le fort investissement dans le travail mené avec Michel Pialoux. Et de ce point de vue, on peut estimer que la relation qui a uni les deux auteurs autour d’un projet commun a contribué à ce que Christian Corouge trouve, en partie, les conditions de la réalisation de ses aspirations culturelles et intellectuelles. Comme en témoigne ce livre qu’il a coécrit et dont il n’est pas exagéré de dire qu’il constitue une œuvre rare. De son côté, Michel Pialoux a trouvé en la personne de Christian Corouge l’informateur idéal et le véritable pivot de la construction d’une démarche ethnographique au long cours lui permettant de concrétiser l’ensemble des préoccupations de recherche qui l’animaient depuis le début de sa carrière. Celles d’un sociologue qui « travaille sur les “problèmes” de la classe ouvrière (et plus particulièrement sur les problèmes de structure interne à cette classe, d’homogénéité et d’hétérogénéité, de relations entre les différents groupes qui la composent, etc.) ; qui les a abordés de multiples façons, à partir de différents points de vue (logement, travail, mode de vie, sociabilité, capacité à utiliser les services offerts par les institutions étatiques d’assistance, etc.) ; et qui a essayé à la fois de prendre sur ces questions un point de vue “objectiviste” (en travaillant avec des statisticiens, des économistes, etc.) et de prêter une grande attention à l’expérience des individus, en les écoutant longuement et en prenant au sérieux les propos qu’ils tiennent » (p. 6). Un sociologue qui, tout en travaillant sur le bassin de Sochaux-Montbéliard et en élaborant une démarche qui lui était propre, n’a jamais cessé de lier la recherche et l’enseignement en faisant profiter les étudiants qu’il a suivis et les jeunes chercheurs qui l’ont côtoyé (à l’université Paris 5, à l’École Normale Supérieure ou au sein du Centre de Sociologie Européenne) de son expérience et de sa posture méthodologique. Au point de laisser une sorte de « marque de fabrique » que l’on retrouve notamment dans les travaux de Stéphane Beaud3 ou dans ceux d’autres chercheurs ayant initié une démarche similaire en milieu populaire4. ********************* Notes 1 Voir notamment : Christian Corouge, « Chronique Peugeot », Actes de la recherche en sciences sociales, n°52–53, 1984, n°54, 1985, n°57–58, 1985, n°60, 1985 ; Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999 et Violences urbaines, violence sociale, Paris, Fayard, 2003. 2 La plupart des films issus de cette collaboration sont disponible dans le Coffret Dvd Les groupes Medevkine, Montparnasse-Iskra, 2006. Lire également : « Un cinéma militant », entretien avec Christian Corouge, Regards sociologiques, n°24, 2003 ainsi que Bruno Muel et Francine Muel-Dreyfus, « Week-ends à Sochaux (1968–1974) », in Dominique Dammame, Boris Gobille, Frédérique Matonti, Bernard Pudal (dir.), Mai-juin 1968, Paris, Atelier, 2008. 3 On pense notamment ici à Pays de malheur. Un jeune de cité écrit à un sociologue (Paris, Découverte, 2004) coécrit avec Younès Amrani, ouvrage qui restitue les échanges de mail entre ce dernier et le sociologue. Mais c’est également le cas de « 80% au bac » et après ? (Paris, Découverte, 2003) et évidemment des ouvrages écrits avec Christian Corouge (op. cit.). 4 Voir, par exemple, Pierre Rimbert, « Devenir syndicaliste ouvrier », Actes de la recherche en sciences sociales, n°155, 2004. Rémy Caveng
EspacesTemps.net,
20/02/12
Christian Corouge : « Quand on est en chaîne… »
Plus de quarante années passées sur les chaînes de l’usine Peugeot de Sochaux : un travail éreintant et abrutissant. Mais aussi, toute une vie de luttes et de solidarités. Grâce à celles-ci, Christian Corouge, (presque) éternel OS, a trouvé la ressource pour “résister” autrement, par l’écrit et la parole. Retranscription d’une récente intervention à la librairie l’Atelier (le 20 octobre 2011). > Lire la retranscription sur le site d’Article XI Article XI,
09/01/2012
Compte-rendu
Sont ici « couchés sur papier les mots de la langue parlée », des mots simples, parfois brutaux et souvent drôles : ceux de Christian Corouge, ouvrier spécialisé (OS) à l’usine Peugeot de Sochaux et délégué de la Confédération générale du travail (CGT), échangés avec le sociologue Michel Pialoux à l’occasion d’entretiens enregistrés entre 1983 et 1986. Corouge analyse les méthodes Peugeot de gestion de la main-d’œuvre, les techniques de répression des militants ainsi que les stratégies de résistance, la convivialité entre OS, indissociable de la réussite d’une grève. Résister à la chaîne, c’est aussi dépasser l’horizon étroit qu’elle voudrait imposer en formulant un questionnement politique sur la représentation des ouvriers et la délégation de pouvoir, sur le rapport aux intellectuels et à la culture, sur la place des femmes et des immigrés. Vingt-cinq ans après, Pialoux interroge de nouveau son camarade (toujours à l’usine, à quelques mois de la retraite). Corouge résume en quatre pages au scalpel les régressions de la condition ouvrière, mais révèle un état d’esprit inchangé : « Avoir toujours des rêves » et « vivre un état d’ouvrier en sachant très bien qu’une autre vie est possible ».
Célestin Saldana
Monde diplomatique,
décembre 2011
Retour sur la mutation de la classe ouvrière
On parle un peu d’eux quand il y a une grève spectaculaire ou une fermeture d’usine. Et surtout quand il y en a trois dans la même semaine, avec Swissprinters, Novatis et Kudelski. Pourtant ils existent, les ouvriers-ères, même si la classe ouvrière a été atomisée, isolée, divisée et désarmée idéologiquement. En France, ils représentent près d’un quart des salarié-e-s actifs-ves. Stéphane Beaud et Michel Pialoux, deux sociologues français ont étudié ces « ouvriers après la classe ouvrière ». Avec Christian Corouge, ouvrier de Peugeot à la retraite, ils sont intervenus à Genève pour revenir sur les mutations du monde du travail et les enjeux qui en découlent pour les syndicats. « Parallèlement à la frénésie des événements syndicaux au quotidien, nous avons besoin de nous arrêter pour comprendre et réfléchir… » C’est par ces quelques mots qu’Alessandro Pelizarri, secrétaire régional à Unia Genève, a introduit la première soirée de réflexion publique de la jeune école syndicale d’Unia le 14 octobre dernier. Une soirée qui donnait la parole aux sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux, et à Christian Corouge, employé retraité de Peugeot, militant de la CGT (Confédération générale du travail, principal syndicat en France). Trois spécialistes pour mieux comprendre les réalités ouvrières et ses transformations. Car, si le contexte en France n’est pas tout à fait le même qu’en Suisse, on retrouve certains phénomènes : l’invisibilité du monde ouvrier, la désindustrialisation (à Peugeot Sochaux, il y avait environ 45 000 personnes en 1970, contre 12 000 actuellement) et la précarisation des conditions de travail, notamment avec l’apparition du statut d’intérimaire. DÉSARMEMENT IDÉOLOGIQUE LE STATUT D’INTÉRIM FRAGILISE LA LUTTE LE TOYOTISME À L’ŒUVRE DÉCOUVERTE DE « L’EXPLOITAGE » Dans la tête d’un ouvrier « enchaîné » « Résister à la chaîne » est un long entretien de Christian Corouge avec le sociologue Michel Pialoux. De la violence de L’usine aux luttes collectives et individuelles, l’ouvrier se Livre, avec ses propres mots. « Si je peux faire une belle photo sur la chaîne ou si je peux faire un chouette texte avec toi, c’est quand même une façon de militer. C’est être militant que de le faire, et de crier, de crier une révolte et de penser, et de rêver simplement. Ce qui me gêne, c’est que, dans ces ateliers d’OS (ndlr: ouvrier spécialisé, dont la tâche ne nécessite, paradoxalement, ni diplôme ni qualification), on ne doit pas être nombreux à comprendre ça… » Ce sont les paroles de Christian Corouge à son interlocuteur : le sociologue Michel Pialoux. Un petit morceau choisi dans le prologue du livre « Résister à la chaîne ». Un ouvrage qui donne la parole à cet ouvrier spécialisé atypique qu’est Christian Corouge. Aline Andrey
Syndicom,
11/11/2011
Un sociologue, un ouvrier : trente ans face à Peugeot Sochaux
En 1983, Michel Pialoux, sociologue, rencontre Christian Corouge, ouvrier sur chaîne et militant CGT à l’usine Peugeot de Sochaux. C’est le début de trois décennies de travail commun sur les transformations de l’usine et du monde ouvrier, couronné par la publication cette année de l’ouvrage Résister à la chaîne, recueil de leurs entretiens dans les années 1983–1986. Dans Résister à la chaîne, vous racontez que, dans les années 1980, Peugeot décide de maintenir sur la chaîne les ouvriers vieillissants, qui auparavant finissaient leur carrière sur des postes « doux ». Comment s’est passé ce tournant ? Christian Corouge. Jusqu’aux années 1980, le rapport de forces était assez favorable aux OS (ouvriers spécialisés – NDLR) suite aux grandes luttes qu’ils avaient menées. La direction de Peugeot Sochaux avait décidé qu’à partir de quarante-deux, quarante-trois ans, on pouvait sortir de chaîne. À l’époque, l’usine comptait encore 35 000 salariés et on y fabriquait toutes les pièces des bagnoles, les pare-chocs, les radiateurs, etc. Donc, passé la quarantaine, on était déplacé sur les postes de préparation des pièces qui alimentaient ensuite la chaîne de montage. À partir des années 1980, Calvet (Jacques Calvet, PDG du groupe Peugeot-Citroën de 1984 à 1997 – NDLR) lance la politique de sous-traitance. Pour casser les solidarités du grand centre industriel, il fait bâtir des petites usines autour de Peugeot, où sont embauchés des jeunes, sans syndicat, avec des conventions collectives moins favorables. Petit à petit, le travail de préparation des pièces part chez ces équipementiers et disparaît de la grande usine, où les vieux travailleurs sont réengagés sur les chaînes. Au départ, il reste pour eux des postes un peu moins chargés, mais qui disparaissent avec l’augmentation de la productivité. Comment Peugeot gère-t-il l’usure de ces vieux travailleurs ? Christian Corouge. Avec les plans de préretraite, Peugeot pouvait faire partir les ouvriers à cinquante-cinq ou cinquante-six ans. Mais depuis qu’il n’y en a plus (le dernier plan de préretraite – à cinquante-sept ans – s’est arrêté en mars 2005 – NDLR), pour se débarrasser d’eux, la direction les convoque systématiquement à partir de cinquante-sept ans pour leur proposer une grosse prime pour partir. La somme correspond au salaire de deux années avec congés payés et primes de retraite, ni plus ni moins. Pendant deux ans, on va toucher le chômage, puis prendre sa retraite. Mais ça veut dire que Peugeot nous propose d’aller piller les caisses Assedic, alors qu’on a un boulot ! L’usure au travail, les employeurs ne veulent pas la payer et se servent des fonds publics pour la gérer. Le problème aujourd’hui, c’est qu’avec le recul de l’âge de la retraite, certains se retrouvent sans ressources après les deux ans de chômage, alors Peugeot leur propose de revenir à l’usine en intérim, pour tenir jusqu’à soixante-deux ans. Diriez-vous que le travail sur chaîne est plus dur aujourd’hui qu’il y a trente ans ? Christian Corouge. C’est subjectif, mais je dirais que c’est plus dur. Les charges lourdes des pièces de voitures ont beaucoup diminué, les pièces sont plus près des postes de travail donc il y a moins de déplacements. Les gens ont moins mal au dos ou aux jambes. Mais, en même temps, les déplacements étaient aussi des moments de repos, et de vie sociale car on pouvait discuter avec des collègues. Ces temps-là ont disparu, car pour Peugeot ils n’apportent pas de plus-value. Aujourd’hui, on est rémunéré 7h50 et on travaille 7h50. Sur la chaîne de montage, le stress permanent entraîne des complications sur les articulations, épaules, coudes, poignets, mains. Être sous tension en permanence, ça veut dire que physiquement on s’abîme très vite. D’ailleurs le volet d’intérimaires sert à pallier ça, en renouvelant en permanence la main-d’œuvre, la chair fraîche, sur les chaînes. Face à l’augmentation des cadences, est-ce qu’il y a des résistances ? Christian Corouge. La direction est très attentive aux mouvements d’opposition, elle est plus souple que dans les années 1980 où elle allait au clash en disant « c’est comme ça, on ne change rien ». Aujourd’hui, quand ça gueule parce qu’un poste va être supprimé et la charge répartie sur les autres, elle rajoute quelqu’un pendant deux jours, pour soulager un peu, pour éviter un débrayage sauvage. Ensuite elle l’enlève, mais, ça y est, le truc est passé, on s’est habitué à travailler un peu plus vite. Les cadences augmentent tous les mois. Avec des grands paliers à chaque changement de véhicule. Quand ils installent un nouveau système, ils gagnent beaucoup en productivité. Les cadences ne sont jamais revues à la baisse ? Christian Corouge. Non. Dans les années 1970–1980, quand il y avait une baisse de la production, il y avait des trous sur la chaîne, on pouvait se reposer. Aujourd’hui, c’est fini. On travaille toujours au même rythme, et la variable d’ajustement quand il y a une mévente, c’est les journées de chômage. Avec l’annualisation (instaurée par les accords sur les 35 heures – NDLR), la direction nous fait rester à la maison, pour produire juste ce dont elle a besoin. Mais ces journées à la maison, il faudra les récupérer quand les ventes reprendront, en venant travailler en samedis obligatoires ! C’est une contrainte très forte parce que des fois on est averti trois jours avant seulement. Avec les 35 heures, on a l’impression de passer sa vie à l’usine. Dans les années 1970, Peugeot Sochaux emploie autour de 40 000 personnes, il y a des foyers Peugeot, des supermarchés Peugeot, l’emprise du constructeur sur cette région rurale est énorme. Aujourd’hui il n’y a plus que 12 000 personnes dans l’usine, l’emploi s’est éclaté chez une myriade de sous-traitants. L’emprise est-elle moins forte ? Michel Pialoux. Le chômage et la précarité sont une autre forme de pression et de violence. Dans le système ancien, paternaliste, la domination de l’entreprise pesait très lourd, des fractions très importantes du monde ouvrier avaient intériorisé ce paternalisme comme le raconte le livre de Jean-Paul Goux1. Aujourd’hui, ce paternalisme a quasiment disparu, mais l’envie de se faire embaucher chez Peugeot reste très forte. Les gens qui entrent comme intérimaires ont toujours l’espoir de se faire accepter. Même si statistiquement la probabilité d’être pris est très faible, dans leur tête il y a l’idée que ça peut arriver, qu’on peut avoir encore une carrière, ce qui implique de se soumettre à la logique de la promotion. Christian Corouge. Ce n’est pas forcément de la soumission. On parle de l’usine, mais on ne peut pas faire abstraction de l’environnement. Autour du pôle industriel, on a bâti des villes champignons pour loger la population ouvrière. L’usine a diminué de 42 000 en 1980 à 12 000 aujourd’hui, mais la population de ces grands ensembles n’a pas diminué. Elle se retrouve sans travail, avec du RSA, des enfants, des mauvaises écoles, un avenir qui est bouché parce qu’il n’y a pas de boulot dans la région, et pour ces populations ouvrières c’est très compliqué de partir, de quitter le milieu familial où il y a une solidarité, pour aller où ? Quand les jeunes arrivent à l’usine, ils ont galéré parfois trois ans au chômage, ensuite ils ont eu la période d’intérim où ils ont été jugés, jaugés, moins sur leurs capacités professionnelles que sur leur façon d’accepter le système. Au bout de quelques années en CDI, ils voient que l’horizon se bouche et ils ont tendance à revenir à leurs bases sociales, à rejoindre solidairement le groupe ouvrier. Mais ce n’est pas simple, car la direction de l’usine agite la carotte devant eux et ça marche, avec ces histoires d’endettement. Dès qu’ils sont en CDI, les jeunes s’endettent sur trente ans pour quitter à tout prix le grand ensemble et faire bâtir une baraque. Alors, avec des petits salaires, ça marche, 15 euros d’augmentation si tu réponds toujours présent, si tu fais le boulot sans renâcler. Si tu débrayes, tu ne seras pas augmenté pendant trois ans. C’est des deals qui ne sont pas écrits mais c’est comme ça que ça se passe. Et puis ces jeunes ouvriers n’ont pas eu les mêmes principes d’éducation que nous. Dans les CET (collèges d’enseignement technique, ancêtres des lycées professionnels – NDLR), il y avait une culture d’opposition, très critique par rapport à l’usine ou au système. Les bacs pro et les BEP aujourd’hui, on leur a appris qu’il faut surtout savoir se vendre. Michel Pialoux. C’est central, le système scolaire, c’est le sens du travail que nous avons mené avec Stéphane Beaud2, avec cette idée de lier l’analyse des changements dans le travail à celle de l’école. La logique de la concurrence au travail est d’autant plus acceptée par les jeunes que l’école les a préparés à ça. Ils sont arrivés dans le système d’enseignement professionnel avec la conviction qu’ils ne pouvaient pas tenir dans l’autre système, un sentiment d’incapacité sociale, de ne pas être à la hauteur pour rester dans ce qui leur apparaît comme le vrai système de promotion. Une fois là, on leur a enseigné, de fait, même si ce n’est pas énoncé en termes moraux, qu’il fallait qu’ils se battent, qu’ils étaient en concurrence, sans notion de solidarité. Quand ils arrivent dans l’usine, chez Peugeot il y a des restes de solidarité, de syndicalisme, avec des figures marquantes de délégués d’atelier. Ce n’est pas le cas chez les sous-traitants. Il n’y a pas de syndicats chez les sous-traitants ? Christian Corouge. Il y en a dans certaines boîtes car, contrairement à ce que rêvait le patronat, des jeunes s’organisent en sections syndicales. On ne s’y attendait pas forcément, à cause de la dépolitisation des années 1980–1990. Le problème, c’est de former ces jeunes, de les politiser alors que souvent ils n’ont qu’un espoir, c’est de foutre le camp de la boîte. Dans ces boîtes, ces délégués sont souvent livrés à eux-mêmes. Ils prennent de sacrés coups. Ce n’est pas physique mais on les met sur les postes très rébarbatifs, ou bien on les mute vers des sites très éloignés. Michel Pialoux. Ce sont souvent des jeunes d’origine immigrée. Ils sont restés très mal classés dans le jeu scolaire, ils se sont retrouvés là, ils participent de ce qu’on peut appeler une culture de rue, avec des habitudes qui sont rudes, mais aussi des formes de solidarité. Quand ils prennent des responsabilités syndicales, ils y investissent une énergie, un dynamisme qu’ils ont appris à cultiver dans d’autres lieux. Ils sont prêts à se bagarrer, des noyaux se forment autour d’eux, ils vont être respectés, admirés. La question de la relation avec l’ancien tissu syndical est complexe, parfois la rencontre se fait, parfois non… Pouvez-vous revenir sur la grève qui éclate à Peugeot Sochaux en octobre 1981 ? Christian Corouge. C’était essentiellement une grève d’OS, sur les conditions de travail sur la chaîne, qui a éclaté quand Calvet a voulu augmenter la productivité fortement. On venait de passer à gauche donc on avait le sentiment qu’on allait être appuyés, il y avait un espoir, qui a été déçu. Les problèmes qu’on posait, c’est comment on peut maîtriser le flux de voitures ? Quand on est embauché à dix-huit ans comme OS, est-ce qu’on doit finir OS à cinquante-huit ans, au même salaire ? Pourquoi il n’y aurait pas un déroulement de carrière pour les OS comme pour les ouvriers professionnels, pourquoi on considère qu’après dix ans sur une chaîne l’expérience ne doit pas être rémunérée ? C’est toute la bagarre des OS dans les années 1970 qui se concrétise en 1981, dans une plate-forme de revendications très forte. Dans les mois suivants il y a eu d’autres grèves chez Peugeot-Citroën, à Poissy, Aulnay, Flins, on se souvient d’un premier ministre socialiste parlant de « grève des ayatollahs »… Christian Corouge. Le problème ne s’est jamais posé de cette façon-là à Sochaux. La population immigrée était importante aussi sur les chaînes, mais moins qu’à Aulnay ou Poissy. Les situations étaient incomparables. À Sochaux, le climat était dur aussi mais la CGT a toujours été majoritaire, même au pire des moments de répression patronale. Contrairement à Aulnay et Poissy, où il y avait la CFT[3], où il y avait une culture militaire, colonialiste presque, qui pesait sur les chaînes. Les copains immigrés n’ont jamais vécu ça à Sochaux. Il y avait une unité, une conformité des revendications, par rapport à la pénibilité du travail sur chaîne et aux classifications, par rapport à un avenir. Mais à l’époque ça a été complètement ignoré ou passé sous silence, tout a été placé derrière les questions d’immigration. Michel Pialoux. C’est intéressant de voir comment, au milieu des années 1980, les problèmes du monde ouvrier ont été rendus invisibles. Peu à peu on les transmue dans un autre vocabulaire, on parle de la question des immigrés, des exclus, des gens qui sont en dehors du système de protection sociale. Ce n’est plus du tout la question des conditions de travail, de ce qui se passe sur une chaîne. Au fond, tout le monde est prêt à admettre le travail à la chaîne, avec l’idée que la chaîne peut être modernisée, avec de l’électronique, qu’on peut enlever les boulots les plus durs, on pense que le modèle japonais a fait faire de grands progrès. La chaîne dans la peau. L’ouvrage Résister à la chaîne, paru chez Agone en mars dernier, rassemble des entretiens réalisés entre 1983 et 1986 par Michel Pialoux avec Christian Corouge, sur les thèmes du travail à la chaîne, du militantisme syndical (à la CGT) et politique (au PCF), de la place de la culture dans la lutte et l’émancipation. La force de ces entretiens tient à la personnalité extraordinaire, au sens propre du terme, de l’ouvrier Christian Corouge. Forte tête, anticonformiste, avide de culture, d’une sensibilité à fleur de peau, il est âgé de trente-deux ans au début de ce travail commun, mais est déjà un « vieux » dans l’usine puisqu’il travaille en chaîne depuis 1968. Malgré ses capacités, il a refusé de « monter », que ce soit dans l’usine ou dans le syndicat, et ne cesse de dénoncer à la fois la condition des OS au travail abrutissant, et leur maintien à l’état de « mineurs » dans un syndicat dirigé par des ouvriers professionnels. Meneur de la grève de 1981, il traverse au milieu des années 1980 une grande crise morale, dans laquelle le travail avec un intellectuel lui fournit une sorte d’autoanalyse. ***************** 1 Mémoires de l’enclave, de Jean-Paul Goux, réédité chez Babel en 2003. 2 Lire Retour sur la condition ouvrière, de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Fayard, 1999, et Violences urbaines, violence sociale, Fayard, 2003. 3 Confédération française du travail, syndicat « maison » proche de l’extrême droite. Fanny Doumayrou
L'Humanité,
04/11/2011
Compte-rendu
Ce livre retranscrit les conversations menées dans les années 1983— 1985 entre d’une part Christian Corouge, ouvrier spécialisé resté fidèle malgré son CAP d’ajusteur à ses compagnons non qualifiés, et d’autre part le sociologue Michel Pialoux. La Direction des usines Peugeot à Sochaux est jugée sévèrement, c’était attendu. Ce qui l’est moins, c’est la critique portée par l’ouvrier contre l’appareil du Parti communiste qui semble ne pas croire à son propre combat, et contre la CGT coulée dans une stratification qui défavorise les ouvriers sans qualification au profit des ouvriers professionnels et des techniciens. L’intérêt principal de l’ouvrage tient dans l’itinéraire d’un ouvrier en décalage constant par rapport aux références de son milieu. Qualifié de « cultureux » par ses compagnons de combat qui, finalement l’excluront du Parti pour ce motif, Christian Corouge témoigne d’une certaine indépendance d’esprit.
Étienne Perrot
revue Études,
octobre 2011
De la chaîne à la plume
Christian Corouge, ouvrier à la chaîne chez Peugeot, dialoguant avec le sociologue Michel Pialoux, apporte un regard singulier sur les désillusions de la cause ouvrière dans le dernier tiers de siècle. Un cas exemplaire de production intellectuelle partagée entre un artisan de l’intellect et un penseur de l’activité ouvrière. Ce livre vient de loin. En 1984 et 1985 paraissaient dans les Actes de la Recherche les « Chroniques Peugeot », une série d’articles détonants signés des deux mêmes auteurs. L’essentiel résidait dans la transcription de discussions entre eux, effectuée au plus près de l’expression orale et, surtout, respectant le cheminement de la pensée au fil de la conversation. On y découvrait la réflexion d’un individu appartenant au groupe des ouvriers spécialisés, généralement considérés comme un ensemble indistinct et parfois désignés par la notion d’ouvrier-masse. Inédite et parfois déroutante, elle puisait sa force des situations concrètes dans lesquelles elle s’ancrait. Après cette première salve, Michel Pialoux avait publié différents articles tirés d’entretiens effectués dans les milieux ouvriers de Sochaux-Montbéliard et conçus comme autant de cas, selon le sens que donnent au mot Jean-Claude Passeron et Jacques Revel [2005]. Il avait surtout effectué avec Stéphane Beaud la recherche marquante sur la condition ouvrière et les cités populaires [1999, 2003]. Mais la majeure partie des entretiens originels restait en souffrance. Elle était menacée, comme cela arrive souvent aux œuvres vives de la recherche lorsqu’elles ont laissé la place à des formes d’écriture plus objectivées. Avec l’aide de Julian Mischi, la voici publiée. Vingt-cinq ans plus tard, la rugosité des transcriptions surprend moins, tant le style oral s’est répandu dans les publications. Mais la richesse en est confortée. L’homme enchaîné L’importance de l’expérience exposée par Christian Corouge tient à plusieurs types d’imbrication. Tout d’abord, l’ouvrier et le sociologue accordent une grande importance aux interférences entre les vies de famille, de travail et d’engagement militant, auxquelles s’ajoute l’activité culturelle. Ensuite, ces mondes sont vécus tout à la fois de façon intensément personnelle et pleinement collective. À cela s’ajoute un emboitement de temporalités appliqué à un moment sensible de l’histoire politique et sociale récente. À la base des enjeux se trouve la chaîne, classique, où sont produites les voitures. Sur la contrainte et l’enserrement de l’activité des ouvriers qui y sont affectés, le livre apporte une abondance d’images. Au-delà du principe abstrait de ce système de travail et de son caractère symbolique, il impose une réalité située de façon précise. À cette époque, les robots étaient censés remplacer la peine ouvrière, tandis que le travail en équipe et les cercles qualité devaient tourner la page du taylorisme. Des commissions d’experts considéraient les ouvriers spécialisés de l’automobile, comme des vestiges usés d’un mode industriel obsolète, tandis que des patrons visionnaires annonçaient l’avènement d’usines sans ouvriers. Dans les sciences sociales, ces thèmes focalisaient une grande partie des débats sur l’évolution du travail et des entreprises. Le discours de Corouge bouscule ces prospectives. Il fait état d’un moment particulier d’intensification du travail, que les archives et les témoignages ultérieurs confirmeront. Surtout, lesté d’une quinzaine d’années à l’usine, mais n’ayant pas encore atteint les 35 ans, il exprime déjà la crainte d’un vieillissement prématuré. Celle-ci est liée à la hantise de rester sur chaîne, prise ici dans un sens élargi, c’est-à-dire sur un poste de fabrication soumis à une cadence contrainte. Elle ramène le lecteur à la persistance des visées d’inspiration taylorienne des organisateurs du travail. Elle y ajoute la nocivité d’horaires alternés qui rudoient les rythmes physiologiques et marquent l’intimité comme l’identité sociale des ouvriers de fabrication. Surtout, l’ensemble est ancré dans l’expérience d’une personne qui noue entre eux les pans dont est composée sa vie et que les catégories sociologiques tendent à édulcorer en les séparant. Partant de son point de vue, la réflexion critique donne également une consistance inédite aux incohérences industrielles qui entravent l’estime du travail, au plan personnel comme à l’échelle collective. En outre, elle fait ressortir combien l’usine est une société de pouvoir. Le commandement prend ici un visage concret, l’encadrement exerçant une activité oppressive de manière inacceptable en bien des occasions. Le cocktail s’avère singulièrement agressif pour les travailleurs. Et quand on prend l’affaire au sérieux, comme c’est le cas de Corouge, elle devient redoutablement obsédante. Lorsqu’il raconte être revenu une semaine avant la fin des vacances revoir l’usine en se demandant comment « faire pour démonter ce machin ? », on peut être porté à sourire. On ne s’amuse pas lorsqu’on lit la montée des harcèlements antisyndicaux menés par l’encadrement au cours des dernières années d’avant 1981, qui finirent par provoquer le suicide d’un ami militant. Une grève menée en 1981 par les OS, précisément contre le travail et l’oppression, amorce un changement d’époque. De façon apparemment paradoxale, elle marque aussi le début d’une crise existentielle. Le militant libéré Le combat contre le système Peugeot n’est qu’un des constituants du cas Corouge. Il se combine avec une mise en question du militantisme, centrale dans le livre. L’histoire commence par un engagement rapide à la CGT et au PC, concordant avec la matrice familiale et sociale, dans le Cherbourg ouvrier où s’est vécue l’enfance. Au début des années 1970, l’implication de Corouge, parmi d’autres jeunes OS, est précieuse à ce milieu militant agencé par les ouvriers professionnels et qui manque de relais dans les catégories non qualifiées. Mais, limpide dans les premiers temps sochaliens, l’expérience se complique. Les combats des uns ne conviennent pas toujours aux autres : les mots de carrières, d’augmentation de salaire ou de conditions de travail résonnent très différemment dans les deux groupes. Le temps passé à l’atelier n’est pas compté de la même manière, l’usure des corps et des esprits ne pèse pas du même poids. Les modalités les plus élémentaires de l’activité militante, telles que préparer une intervention, rédiger un tract ou consulter les camarades d’atelier, ne s’accordent pas non plus. Progressivement, cela devient un combat d’amener le syndicat à s’intéresser pour de bon au « mouvement [des] OS qui est tellement jeune », voire à envisager qu’ils sont le nouveau cœur d’une « classe ouvrière toute neuve qui a tout à apprendre ». Le projet d’une telle recomposition a été porté par d’autres, hors du PC ou contre lui, sans succès, notamment par la CFDT des années 68 et par l’extrême gauche que Christian Corouge a connue et côtoyée. Son pari à lui, partagé avec d’autres, consistait à faire adopter ce cap par l’organisation communiste. Il a pu penser gagner lorsque les gauchistes se sont raréfiés. Là, dans cette usine qui est la plus grosse de France, au cœur du pôle communiste et cégétiste, il s’emploie à modifier les rapports entre ces groupes ouvriers, à infléchir les pratiques syndicales. Mais il n’aboutit pas vraiment. Leader de la grève de 1981, il est écarté des négociations qui la concluent. Le PC l’a exclu, en catimini comme souvent, quelques années plus tôt. « Il y avait trois camps : y’avait le côté de ceux qu’on appelait les cagoulards du Parti ou du syndicat, y’avait le côté de Peugeot, et enfin y’avait nous. On était au milieu et on savait plus. » Lui-même résiste à la fonction de porte-parole de ses camarades de travail, de « redresseur de torts à la place des mecs ». À sa façon, il sent l’impasse d’une recomposition de la classe. Après des tentatives de suicide et quelques péripéties, Corouge « décramponne », abandonné par l’envie de militer. Mais il n’arrive pas à tourner la page. Il entreprend des formations, forme bien des projets de reconversion, vers l’ergonomie, ou vers la création vidéo. Cependant, il reste à l’usine, sur un poste moins pénible, mais au contact des chaînes de montage et soumis aux horaires alternés. Il continue de lire l’Huma et de le faire lire, de soutenir l’action de la CGT. En fait, il devient témoin actif dans ce monde usinier. Une coproduction intellectuelle Une telle posture est rare. Dans l’histoire du témoignage ouvrier, en général, l’expression personnelle traduit une trajectoire militante considérée comme exemplaire ou, au contraire, intervient comme prélude à la sortie du collectif militant et du groupe social. C’est donc une transition singulière que suivent les entretiens. Vécue en partie comme une impossibilité de faire autrement, l’évolution est tout sauf harmonieuse. Les analyses se disjoignent, certains raisonnements se défont tandis que d’autres font écho au système de valeurs ouvrières que Xavier Vigna avait dégagées de son étude des années 68 [2007]. Ces considérations appliquées aux péripéties de la vie ouvrière, à l’usine et en dehors, trouvent une portée particulière dans l’époque, située après l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Elles prennent dans leur crible la mise en œuvre des lois Auroux tandis que s’érodent les espoirs ouvriers, puis le tournant de la rigueur alors que de nouveaux discours prennent le dessus du pavé à gauche, illustrés par l’émission « Vive la crise » de février 1984 conçue par Libération et incarnée par Yves Montand. En deuil d’un projet militant, Christian Corouge produit sur ces différents aspects une pensée autonome au moment même où s’engage une forme d’effacement du monde ouvrier. Situé précisément au moment et au cœur du mouvement de déphasage entre ce monde ouvrier et la Gauche, il exprime une réflexion vivace et réelle sur celui-ci. Avec le recul, et même s’il convient de ne pas généraliser à la légère, l’acuité d’un tel regard porté à chaud sur ce moment n’est pas le moindre apport du livre. Mais les évolutions de l’usine et la crise du militantisme ne suffisent pas à dessiner l’intérêt de ces entretiens. Il convient d’y adjoindre le processus particulier de coproduction intellectuelle. Au début des années 1970, peu après son arrivée chez Peugeot, Christian Corouge participait au groupe Medvedkine de Sochaux [2006], dans lequel des professionnels du cinéma, une sociologue déjà – Francine Muel-Dreyfus – et des ouvriers coopérèrent longuement à la réalisation de films militants d’une facture inédite. Cette première expérience d’un travail assidu de création ne dura que quelques années. Toutefois, elle laissa à l’ouvrier sochalien l’amitié avec le cinéaste Bruno Muel qui fit le lien avec Michel Pialoux. Plus au fond, elle suscita le besoin de fréquenter des intellectuels, l’aptitude à réfléchir avec eux et l’espoir de trouver là une perspective alternative d’intervention sociale. Un tel type de coopération créatrice s’écarte d’une forme de juxtaposition entre communisme et culture, traditionnelle en France depuis quelques décennies. Dans les entretiens qui s’ensuivent, l’ouvrier apporte ces dispositions remarquables. Mais le sociologue, fort discret dans l’échange, apporte beaucoup lui aussi. Dans la démarche ethnographique alors peu pratiquée en France, il assume la discordance de leurs deux situations. Corouge ne l’ébranle pas lorsqu’il expose la violence de celle-ci, à travers la douleur des retours à l’usine qui suivent les conversations. Pialoux fait face lorsqu’émerge une mise en cause de son rôle d’intellectuel et de ses positions, dans laquelle l’ouvriérisme se mêle au communisme. Une rude controverse sur le mouvement polonais de Solidarnosc est à cet égard un moment d’anthologie. La crise est surmontée. Elle fait ressortir la fermeté du rôle de l’ethnographe, amené à combiner la disponibilité compréhensive dans le travail proprement dit et un positionnement robuste lorsqu’il est interpellé. Embarquant leurs différences, les deux chercheurs œuvrent ensemble à la formulation de cette pensée ouvrière, dessillée tout en restant à sa façon fidèle à elle-même. S’installant au-delà du témoignage par sa réflexivité, la recherche comporte une interférence originale, explicite et tenue, entre aspirations sociales et sciences sociales. Déjà, lors des premières publications, elle avait contribué au renouveau en ethnologie et en sociologie des enquêtes dans la société française, et à ce qu’on pourrait désigner comme mouvement ethnographique français. Au demeurant, on ne peut s’empêcher de supposer une influence du travail de Corouge et Pialoux sur l’entreprise collective de La misère du monde coordonnée quelques années plus tard par Pierre Bourdieu. La publication actuelle livre ce travail dans son ampleur. Elle honore le contrat de fait qui liait les deux partenaires depuis le début de leur relation. La double signature ponctue ce compagnonnage de belle manière. > “voir le site de La vie des idées:“http://www.laviedesidees.fr/De-la-chaine-a-la-plume.html Nicolas Hatzfeld
La vie des idées,
05/09/2011
Quand un sociologue rencontrait un ouvrier…
Les entretiens relèvent des pratiques habituelles de la sociologie, pour être ensuite retranscrits et analysés. Mais leur publication est exceptionnelle : entre 1984–1985, Michel Pialoux avait publié quelques-uns de ces dialogues avec un OS de Peugeot-Sochaux, Christian Corouge, dans les Actes de la recherche en sciences sociales. La remarquable collection « Mémoires sociales » des éditions Agone publie aujourd’hui, grâce aux bons soins de Julian Mischi, une bonne partie de ces entretiens. Ils constituent un document passionnant sur ce moment charnière des années 1983–1985, analysés conjointement par deux intellectuels, l’un sociologue, l’autre ouvrier syndicaliste et autodidacte. Ils permettent également de relire à la fois la grande séquence de contestation des années post-68, mais aussi le quotidien ouvrier. Un livre en tous points exceptionnel.
Vingtième siècle,
août 2011
Compte-rendu
Christian Corouge a été ouvrier chez Peugeot toute sa vie. Pendant plusieurs années, au début des années 80, ce Cherbourgeois a discuté de son métier, de la violence des rapports de force au sein des ateliers, de la répression, de la solidarité des travailleurs sur les chaînes de montage, de la décomposition du mouvement ouvrier, avec le sociologue Michel Pialoux. Il a raconté la difficulté qu’il rencontrait à exercer son mandant syndical face à l’ingéniosité des représentants du patronat, à la pression dans les ateliers, à l’incompréhension du monde extérieur. Il a dit aussi le plaisir qu’il avait à travailler en équipe. Ces entretiens viennent d’être publiés. Ils se lisent comme un témoignage de premier plan, très engagé, d’un monde salarié qui s’exprime rarement directement. Ce témoignage est unique par la force de la parole de Christian Corouge, sa qualité à dire les situations sociales qu’il a traversées avec une franchise percutante. Ouest France,
07/08/2011
Compte-rendu
Né dans une famille ouvrière de Cherbourg, Christian Corouge ouvrier chez Peugeot à Montbéliard vient de partir à la retraite. Sur la chaine jusqu’il y a dix ans, Il termine sa carrière OP tôlier retoucheur. Il nous parle du mal être, de la mal vie des OS, des ouvriers. Trente ans OS c’est terrible. En 1970 il y avait 45 000 ouvriers, aujourd’hui il n’en reste que 12000. Un bel hommage aux travailleurs manuels et à la classe ouvrière. James Tanneau
L'iresuthe,
juillet 2011
Compte-rendu
Comme le dit Michel Pialoux dans son bel avant-propos, l’image de Christian Corouge qui se compose tout au long de ces entretiens est celle d’un homme en porte à faux, ou comme il se caractérise lui-même : « le cul entre deux chaises ». Lire sur le site Mouvements.info Marie-Claire Calmus
Mouvements,
11/07/2011
Compte-rendu
Fruit de nombreuses discussions et échanges entre un ouvrier spécialisé de l’usine Peugeot de Sochaux, Christian Corouge, et un sociologue, Michel Pialoux, enregistrés au cours des années 80, Résister à la chaîne constitue un ouvrage important, en ce qu’il donne à saisir, dans les propos de Christian Corouge, la vie à l’usine, mais aussi la vie hors usine et l’importance des multiples formes de résistances, collectives et individuelles, face à l’ordre usinier. Plus qu’un témoignage, ce dialogue constitue une manière réflexive de retracer les expériences singulières d’un militant ouvrier, ouvrant la voie à une approche située et compréhensive des réalités du travail à la chaîne, mais aussi du travail militant. L’expérience, au cours des années 70, de la rencontre avec des intellectuels pour la réalisation de films militants, marque Christian Corouge. Il a une conscience aiguë du potentiel émancipateur que peut apporter le combat culturel, et cette conscience marquera sa trajectoire, les formes que revêt son militantisme, et le regard qu’il porte sur les rapports de force à l’intérieur des structures syndicales. On saisit alors l’importance de l’accès à la prise de parole pour les ouvriers spécialisés (OS), mais aussi les immigrés puis plus tard les intérimaires, face aux ouvriers professionnels (OP) au sein de la CGT, en lien avec les divisions statutaires traversant les groupes ouvriers de l’usine. Car si la question de l’autonomie se pose dans le travail, elle se joue également au sein des instances de mobilisation collective, dominées par les OP. Christian Corouge porte alors un regard précis sur les condition de travail à la chaîne, la fatigue physique et la dureté de certains épisodes de répression, avec une préoccupation récurrente, celle des conditions concrètes d’élaboration de revendications qui soient discutées et portées par les OS eux-mêmes. Du durcissement des formes d’encadrement et de contrôle au travail, aux grands mouvements de grève qui mobilisent l’usine, en passant par les difficultés personnelles, ces échanges entre Christian Corouge et Michel Pialoux montrent combien le combat politique est à mener sur tous les fronts. Violaine
Alternative libertaire,
juin 2011
La Révolte n'est pas loin
Christian Corouge, ouvrier, militant syndical CGT, chez Peugeot, à Montbéliard, est en retraite depuis le 1er mai. Une date symbolique. Et le 1er mai, il était à la manif, évidemment. Retraite, le mot est à double sens. Comment un militant syndical très engagé comme vous le prend-il ? Le combat syndical a toujours un sens aujourd’hui pour vous ? La publication d’entretiens vieux de vingt-cinq ans, comment percevez-vous cela ? Depuis vingt-cinq ans, la situation sociale et politique a beaucoup changé, mais le mouvement syndical n’a pas trouvé de solution pour défendre efficacement ces travailleurs-là ? En fait, on a du même côté une organisation patronale efficace et des syndicats qui entrent dans le jeu. Et de l’autre côté, on a des salariés qui ont beaucoup moins le sens du collectif. Cette situation est spécifique de l’industrie automobile ou c’est un mouvement général au niveau français, voire européen ? Pour en revenir aux entretiens qui viennent de paraître chez Agone, j’ai lu une histoire qui date de l’époque Mitterrand, que personnellement j’ai connue, mais qui me paraît extraordinairement ancienne. Comment jugez-vous votre action, votre combat ? Qu’est-ce qui a bien fonctionné ? Qu’est-ce qui a été raté ? Un jugement de ce type est-il possible ? Au niveau politique, nous sommes actuellement dans une situation très particulière. L’irruption du Front national dans les usines, ça vous fait quel effet ? Il y a une question qui en découle. Aujourd’hui, la population ouvrière est essentiellement une population immigrée qui n’a pas le droit de vote. Percevez-vous une conscience politique et syndicale chez ces ouvriers ? Tous les investissements publics, toute la politique sociale de la ville, c’est du pipeau ? Cela rejoint un aspect de vos propos dans le livre, celui de l’engagement culturel populaire. Où en est-on aujourd’hui ? Vous sentez de l’abattement, de la passivité ou de la révolte ? Avez-vous l’impression que l’échéance politique de 2012 fonctionne comme frein social, avec une sorte d’espoir que cela va aller mieux après, qu’on va pouvoir changer en changeant de président ? Et pourtant, nous sommes condamnés à faire un choix dans une élection politique > Lire en ligne sur le blog Une image juste Gilles Collas
blog Une image juste,
01/06/2011
Itinéraire d'un OS
Le livre de Christian Corouge est un grand et important ouvrage. Il représente sans doute le meilleur de ce qu’une sociologie critique est en mesure d’apporter à un public large, curieux et engagé. Comme le sous-titre l’indique, il s’agit de la retranscription d’un dialogue entre un sociologue (Pialoux) et un ouvrier, OS durant toute sa vie de travailleur. L’essentiel est composé par la retranscription des entretiens conduits durant les années 1983–1986, auxquels s’ajoute une postface réalisée, toujours sous forme de dialogue, en novembre 2010, quelques mois avant que Corouge ne parte en retraite. Ces entretiens avaient donné lieu à un rapport de recherche pour le ministère du Travail (« Le militantisme ouvrier aux usines Peugeot-Sochaux dans les années 1970–1980 », 600 pages) qui est demeuré à l’état de littérature grise. Une partie avait été publiée sous la forme d’une « Chronique Peugeot » en 1984–1985, dans la revue de sociologie, Les actes de la recherche en sciences sociales, éditée par Pierre Bourdieu. On l’a compris, l’essentiel de ce travail remarquable porte sur une période bien antérieure à l’actuelle, la fin des années 1970 et le début des années 1980. Une bonne trentaine d’années après, au-delà de l’indéniable aspect archéologique, quel est alors l’intérêt de cet ouvrage, si tant est qu’il en présente un ? Si l’on prend la peine de présenter en détail le livre, le lecteur doit se douter que la réponse est de l’ordre du positif. Plusieurs aspects doivent être mentionnés. Tout d’abord, le lieu dans lequel se déroule le récit se situe en périphérie de l’histoire ouvrière, telle qu’elle s’est constituée dans l’Hexagone. En effet, tant la sociologie que l’histoire qui se sont penchées sur cet aspect ont privilégié les usines Renault. Et ce pour de multiples raisons : il faut mentionner que le site historique, celui de Billancourt, sur l’Île-Saint-Louis, est situé à Paris même. Il est plus facile aux érudits de franchir la Seine que de traverser la France. Ensuite, en tant qu’usine nationalisée à la Libération, Renault a servi de laboratoire pour bon nombre de modifications du processus de travail (mensualisation des salaires, allongement des congés payés, par exemple). Ces transformations ont donné lieu à d’importants travaux, références incontournables de la sociologie du travail (par exemple L’évolution du travail aux usines Renault de Alain Touraine, 1955). Le site de Peugeot à Sochaux (Doubs, dans l’est de la France) a toujours joué un rôle périphérique dans l’intérêt des enquêteurs, même si un mouvement de rattrapage s’est effectué ces dernières années1. Avec ce livre, c’est la vie ouvrière dans la plus grande usine de France qui est abordée. Le second intérêt repose sur la méthode choisie tout au long de l’ouvrage. En effet, le livre se présente comme un dialogue, ce qui permet un accès très aisé pour le lecteur. Le texte est écrit dans une langue fluide et accessible, bien que le fond du propos soit très sérieux. Cela renvoie à la conception de la sociologie illustrée ici : celle d’un rapport égalitaire entre l’enquêteur et l’enquêté. Le sociologue ne se prétend pas en position de surplomb à l’égard de l’ouvrier, dispensateur d’informations. C’est bien un échange, sur un pied d’égalité, où la connaissance et l’analyse surgissent de l’interaction entre les deux personnes. La rencontre avec le sociologue permet à l’individu Corouge d’accéder à un statut d’analyste de son propre parcours. Le sociologue joue ainsi le rôle que la psychanalyse joue dans d’autres groupes sociaux, souvent éloignés des milieux populaires. Cette approche de nature ethnographique permet ainsi d’aborder ce qu’il y a de plus intime dans l’existence d’un homme, d’un militant. Le thème qui parcourt l’ensemble du livre est celui des conditions d’engagement pour un ouvrier qui, bien que muni de diplômes professionnels, va effectuer toute sa vie comme OS. Là aussi, il s’agit d’un déplacement important, car l’essentiel des travaux portant sur le militantisme ouvrier repose sur la catégorie des ouvriers qualifiés (OQ). Résultat, ce que rapporte Corouge est bien souvent éloigné d’une histoire magnifiée du mouvement ouvrier. À travers son parcours, c’est un pan de l’histoire ouvrière méconnu, pour ne pas dire nié, qui se révèle. En effet, après un premier engagement au sein de la CGT, puis dans foulée du PCF, dans la période de l’après-68, son histoire personnelle va se brouiller. En 1984, son destin bascule. Corouge avait déjà été exclu du PCF en 1974 pour « activités fractionnelles ». Il avait participé à la diffusion d’un film, Septembre chilien, tourné par Bruno Muel, quelques jours après le coup d’État de Pinochet en septembre 1973. Dans ce film, une protagoniste du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire) déclarait aux spectateurs français qu’il fallait se méfier de la bourgeoisie et qu’en cas d’accession de l’Union de la gauche au pouvoir en France, il faudrait vraisemblablement envisager des formes de défense armée. Sacrilège pour le PCF qui ostracisa le film. Pour s’y être opposé, Corouge fut exclu. Mais en 1984, la rupture s’étend aussi au syndicat. Se déroulent alors plusieurs années où le destin de Corouge sombre dans le rouge. Le rouge de l’alcool, du désespoir à l’égard des engagements de la gauche qui ne remplit pas ses promesses. Corouge s’éloigne, pendant plusieurs années, de tout engagement. À travers son destin singulier, c’est l’histoire de la gauche, du mouvement ouvrier, du déclin du PCF qui sont ici abordés. Ce que l’ouvrier témoin raconte par le menu de la vie au travail, des rapports qui se nouent sur la chaîne, des relations à la hiérarchie, du travail épuisant, répétitif et destructeur de la santé, c’est le hiatus (pas comblé à ce jour) entre les aspirations populaires et la représentation politique incarnée par la gauche institutionnelle. On regrettera d’ailleurs que ce témoignage passe complètement à côté de la dissolution de la fédération du Doubs du PCF au milieu des années 1980 par la direction Marchais, cas rare dans l’histoire du courant communiste d’une fédération où l’opposition interne avait réussi à gagner la majorité. Durant ces années, Corouge vit une crise existentielle qui l’amène au vertige de l’alcoolisme, de la dépression et des tentatives de suicide. Crise très violente où le privé est ici directement politique. Il est rare de voir ainsi, sous une forme réflexive et non dans une espèce de pathos d’auto-apitoiement, côtoyer l’abîme d’un homme du commun. Cependant, Corouge finira, bien des années plus tard, par « reprendre du service », acceptant de nouveau d’être délégué du personnel dans son atelier, tout en élargissant ses activités au-delà de l’usine (FCPE comme parent d’élèves ou responsable dans une association de locataires). En effet, ainsi que le lecteur le comprend, il y a dans son parcours un « accident », exceptionnel, mais qui va lui fournir des ressources rares étant donné son milieu social. En effet, comme il le raconte longuement, Corouge va faire la connaissance dans le courant des années 1970 d’un personnage décisif pour lui. À cette période, une rencontre improbable a lieu entre des intellectuels et des ouvriers militants, parallèlement à Besançon dans le prolongement de la grève de 1967 de la Rhodia et à Sochaux. Avec l’aide de cinéastes, les groupes Medvedkine vont voir le jour et réaliser plusieurs films militants (voir le DVD, Les groupes Medvedkine, Montparnasse-Iskra, 2006, ainsi que le témoignage du couple Muel2). Corouge participe activement à ce mouvement (il joue dans plusieurs des films du groupe Medvedkine), gagnant par là même une émancipation culturelle et un accès à la réflexion intellectuelle. Cette rupture dans son parcours l’amène à questionner les rapports du groupe des OS aux autres catégories ouvrières et à s’interroger, notamment, sur la question de délégation. Pourquoi les OS n’accèdent-ils que trop rarement à la parole? Comment faire, dans la pratique syndicale, pour que la parole syndicale puisse être appropriée par les plus démunis parmi les groupes ouvriers? Autant de questions essentielles, qui sont évidemment d’une brûlante actualité si l’on envisage que la rupture avec l’aliénation capitaliste doit être l’œuvre des opprimés eux-mêmes. On le constate, par le retour réflexif sur son parcours, grâce à la dynamique d’entretien, l’OS pose des questions qui sont au cœur d’une stratégie d’émancipation. Ce livre dense nous plonge au cœur de l’évolution, des difficultés et des contradictions d’une pensée ouvrière, plus vivante que jamais si l’on en juge par les récentes grèves de l’automobile dans l’usine Toyota à Onnaing. Cette lecture renvoie donc à l’actualité la plus récente. **************** 1 Haztfeld Nicolas, Les gens d’usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d’histoire, Atelier, 2002 ; Hatzfeld N., Durand J.-Pierre, La chaîne et le réseau. Peugeot-Sochaux, ambiance d’intérieur, Pages deux, 2002. 2 Muel Bruno, Muel-Dreyfus Francine, « Week-end à Sochaux (1968–1974) », in Dammame D., et alii, dir., Mai-juin 1968, Atelier, 2008. Lire aussi l’entretien de C. Corouge, « Un cinéma militant », Regards sociologiques, 2003, n° 24, disponible en ligne. Georges Ubbiali
Tout est à nous !,
21/05/2011
Compte-rendu
L’ouvrage est le fruit de vingt-cinq ans de dialogue entre un ancien OS à l’usine Peugeot de Sochaux et un sociologue, spécialiste de la classe ouvrière. Ce qui en fait tout l’intérêt, même si le parti pris de conserver l’oralité des échanges en rend la lecture parfois roborative. Les conditions de travail telles qu’elles sont dépeintes semblent appartenir à autre siècle. Pourtant, Christian Corouge est entré chez Peugeot en 1968, à l’âge 17 ans ; il vient seulement d’accéder à la retraite. Entre-temps, trois grandes grèves, des sanctions, un divorce, deux tentatives de suicide… Le système Peugeot, avec son « mélange de répression pouvant aller jusqu’à la férocité et d’inculcation de l’esprit “maison” par l’octroi d’avantages matériels et la promesse d’avancement » n’est pas seul en cause. Les oppositions internes au monde ouvrier, entre OS et OP, et les dissensions entre syndicats finissent par le décourager. Depuis, les OS sont en voie de disparition, mais l’histoire recommence avec, cette fois, la figure de l’intérimaire, dont ces mêmes syndicats peinent à représenter les intérêts spécifiques.
Sylvain Allemand
Alternatives économiques,
mai 2011
Compte rendu
Résister à la chaîne est l’aboutissement de nombreuses années d’entretiens entre le sociologue Michel Pialoux et Christian Corouge, ancien ouvrier des usines Peugeot de Sochaux. « Résister à la chaîne », le titre indique très justement qu’il est ici question du combat syndical quotidien de Christian Corouge. Cependant, à partir du militantisme au sein de l’usine, c’est une réflexion sur l’identité ouvrière qui est menée. Le langage, le comportement et les relations à la culture et avec les intellectuels en sont les pôles majeurs. Le début de l’ouvrage est centré sur la résistance en tant que telle. La réflexion concerne la construction des rapports de force, en réaction aux conditions de travail, mais aussi l’intégration des travailleurs immigrés et des femmes dans les usines. Le questionnement sur la « résistance » ouvrière permet de mettre en avant le manque de considération envers les Ouvriers Spécialisés (OS). En effet, Christian Corouge rappelle que la condition de ces derniers a longtemps été ignorée tant des dirigeants de Peugeot, que de la direction de la CGT. C. Corouge doute de la réelle efficacité des lois Auroux pour améliorer les conditions de travail. Face à un syndicat que l’ouvrier décrit comme centré sur des problématiques générales, Corouge propose alors une autre forme de militantisme en affirmant l’importance d’un militantisme de terrain. Il remet dès lors en cause le rôle des « permanents ». Selon lui, ces derniers, en quittant les usines perdent de vue les problèmes quotidiens que rencontrent les travailleurs. La critique du travail des permanents du syndicat passe aussi par une intéressante réflexion sur le langage. C. Corouge revendique l’utilisation du vocabulaire des OS, y compris dans la rédaction des tracts. Il lui importe, par exemple, que les tracts soient rédigés par les membres du syndicat et non plus uniquement (exclusivement) par les délégués. Le questionnement sur la place des militants dans le syndicat est fondamental au cours des entretiens et constitue un point nodal pour comprendre le parcours de Christian Corouge. En effet, sa condition d’OS relève d’un choix certes professionnel mais avant tout personnel. La possibilité de quitter les chaînes de carrosserie de l’usine de Sochaux est évoquée à de nombreuses reprises. Le retour sur le cheminement personnel de l’ouvrier permet de saisir ses choix. Issu d’un milieu militant de Cherbourg, titulaire d’un CAP d’ajusteur, Christian Corouge a quitté sa famille afin de se « libérer » d’une pression familiale certaine. L’évocation de son parcours personnel laisse apparaître un vif attrait pour la culture. Ainsi, ses débuts à l’usine de Sochaux ont-ils été marqués par la participation à un centre culturel associatif. Il s’agissait de permettre aux ouvriers de l’usine d’accéder à différents champs culturels : littérature, photographie, cinéma, théâtre…L’organisation d’activités lui a permis de rencontrer différents intellectuels. La question de la place de ces derniers est très sensible dans la relation entre le sociologue et l’ouvrier jusqu’à être à l’origine de tensions. M. Pialoux propose par exemple à C. Corouge de regarder un débat télévisé sur le communisme. Ne supportant pas le discours tenu par les participants (tant au niveau des propos que du langage), C. Corouge est irrité de ne pas comprendre ni de pouvoir répondre aux arguments évoqués. Il ne supporte pas de ne pouvoir porter plus loin la cause des OS. Il explique alors que ce n’est pas lui qui a « fait le travail » de l’ouvrage mais bien Pialoux. Ce dernier devient alors « l’interprète » des conditions de vie des OS de Sochaux. Tel serait alors l’un des rôles des intellectuels : être capable de transmettre, de faire voir ou comprendre les conditions de vie des soumis, y compris ceux qui sont soumis au « système Peugeot ». Au-delà de l’intérêt intrinsèque que présente ce récit de vie, la richesse de l’ouvrage de M. Pialoux est de nous donner accès aux pensées d’un ouvrier portant un regard incisif sur sa condition. « C’est peut être là qu’il est le vrai problème, le problème culturel : le droit à l’expression » (p. 435). Finalement, le sociologue a donné à l’ouvrier un espace pour s’exprimer et pour faire résonner sa parole. Sa grande force est de savoir l’écouter et d’en être le passeur. Dès lors, ce serait une erreur que d’affirmer qu’il en est le traducteur tant ses commentaires restent rares et discrets. Il sait rester de bout en bout le guide de l’entretien. Autour de la question du militantisme se cristallisent en effet les problématiques liées à la construction de l’identité ouvrière. L’ouvrage, en traitant des conditions de vie des OS dans les usines conduit à plusieurs réflexions. Dans un premier temps, c’est le syndicalisme centralisé qui est remis en question. Puis, l’évocation du suicide d’un des collègues de Christian Corouge rappelle que l’amélioration des conditions de travail est un problème ancien. L’ouvrage se conclut avec le départ à la retraite de C. Corouge. S’il paraît plus apaisé, il n’en demeure pas moins insatisfait. Nicolas Befort
Liens socio,
15/04/2011
Une vie de luttes
Voici un livre qui retrace un dialogue engagé en 1983 entre le sociologue Michel Pialoux et Christian Corouge, ouvrier spécialisé et militant CGT à l’usine Peugeot de Sochaux. Commencée il y a plus de vingt-cinq ans, cette discussion sur le quotidien du travail à la chaine, la vie dans les ateliers ou encore les rapports de force avec le patronat ne s’est jamais vraiment interrompue. Pour preuve, fin 2010, les deux hommes reprennent leurs enregistrements, histoire de faire le point sur les évolutions du travail à l’usine mais aussi d’aborder de nouvelles thématiques, comme celle de la retraite. Tout un programme.
Sophie Labit
Regards,
avril 2011
La classe ouvrière n'ira pas en enfer
Je publie le script d’un entretien téléphonique réalisé ce matin avec Christian Corouge, ouvrier chez Peugeot depuis 1969. Un homme qui n’a rien perdu de son idéal de progrès social après quarante ans d’usine. Une voix comme on n’en entend plus, et qu’il faut absolument écouter. Elle nous dit la réalité de ce monde du travail qui n’apparaît plus dans les journaux, à la télévision, et qui est toujours le socle de notre société. Je suis parti à Sochaux en 1969. J’avais fait des études au CET du Maupas, à Cherbourg. Peugeot, Citroën, Moulinex embauchaient les gens qui sortaient de formation professionnelle. Les sergents recruteurs de l’époque faisaient les tours des CET. J’avais 18 ans. Je me suis installé dans un foyer de jeunes travailleurs, le cursus normal d’un jeune ouvrier déplacé à l’époque. Je suis devenu militant un mois et demi après être entré à l’usine. J’y suis resté parce que le militantisme me paraissait plus important que le reste, c’était une époque, après 68. Je suis toujours resté à l’usine. Il y a eu des moments où j’ai eu envie de la quitter, où on m’a proposé de la quitter pour travailler dans des conseils généraux, dans ces trucs à trajectoire militante normale de l’époque. J’ai toujours refusé. J’ai une espèce d’attachement à cette usine, pas sentimental, mais je fonctionne bien intellectuellement dedans, c’est mon cadre, c’est là que la vie se passe. Je n’ai pas trop mal vécu l’usine. L’histoire de l’usine, c’est une histoire de haine et d’amour. J’aime bien l’usine dans ses rapports sociaux, ce qu’on peut faire comme découverte, et, en même temps, je hais l’usine dans ses moments répressifs où cette pression considérable, qui s’exerce forcément sur les plus petits, ceux qui ne sont pas diplômés, ceux qui sont en bas de l’échelle. Il y a cette haine de l’usine et cette tendresse pour ce milieu ouvrier que j’aime bien. L’usine à Sochaux en 1970, c’est 45 000 personnes. En 2011, on n’est plus que 12 000. Tout est passé à la sous-traitance. Si on regarde le nombre d’emplois sur le bassin industriel du Pays de Montbéliard, à 5 000 près, il y a autant de personnes qui travaillent. Sauf que les gens qui travaillaient à l’usine travaillent maintenant chez les sous-traitants, avec des salaires amoindris, beaucoup d’intérim, et des libertés syndicales, politiques et même de déplacement à l’intérieur de leur propre usine très réduites. La pression est très forte. Il y a beaucoup d’immigration, beaucoup de femmes isolées, des horaires de travail impossibles. C’est comme cela que s’est traduit la transformation du tissu industriel dans la région. Et en même temps, on a assisté à une espèce de ringardisation des ouvriers. Il arrivait des militants dans la Gauche traditionnelle, très différents, très carriéristes. Les ouvriers, on les a mis en marge dans les prises de décisions, on ne les a même plus consultés, en disant qu’on ne comprenait plus rien, dépossédés par la technique, par l’informatique qui se mettait en place. La difficulté est créée par un type de société qui a été mis en place, l’endettement des ménages, cette façon de prêter du fric facilement aux gens et les tenir coincés par un crédit. On dégrade l’habitat social. Dans le Pays de Montbéliard, il y a des grands ensembles qui ont été bâtis dans les années 70, 75, pour accueillir tous ces ouvriers, on les a laissés se dégrader d’une façon épouvantable, on a mélangé tous les travailleurs qui pouvaient venir, Marocains, Turcs, Yougoslaves, et on a permis à ceux qui travaillaient encore un peu de bâtir une maison, pas un château, une petite maison. Mais il faut rembourser et ça, c’est la corde au cou. D’une classe ouvrière qui était locataire dans les années 70, on est passé à une France de petits ouvriers propriétaires de petites maisons, mais avec un endettement considérable. Ils ne peuvent plus se permettre de manquer seulement une journée de travail, de débrayer une heure parce que la pression est trop forte. Le système du mérite a été mis en place, il ne faut pas manquer, il faut toujours être servile pour pouvoir bénéficier d’une petite augmentation de 15 ou 20 €, ce qui permet de mettre un peu de beurre dans les épinards. C’est toute la société qui est transformée. Cela ne s’est pas opéré comme ça, indépendamment de tout. Il y a eu une réflexion politique pour arriver à cet état de fait. On endette les ouvriers. Les gens sont très révoltés et ne voient plus comment s’organiser. J’ai 60 ans, je pars en retraite au mois de mai. À Montbéliard, il y a un grand musée sur l’automobile. Peugeot présente ses merdes, ses vieilles bagnoles, aux touristes. Il m’a toujours semblé anormal qu’il n’y ait pas un musée de l’histoire sociale de l’usine. C’est bien joli les bagnoles, mais il y a eu des centaines de milliers de gens qui y ont travaillé dans cette usine. J’aimerais bien qu’un jour leur histoire sociale y soit montrée, développée, analysée, toute cette histoire de grèves, de malentendus, de répression, de collaboration pendant la guerre. On va mettre au point cette histoire sociale du Pays de Montbéliard. ************* > Une suite à cet entretien, réalisée aux premiers jours de mai, juste après le départ en retraite de Christian Corouge a été mise en ligne sur le même blog le 1er juin sous le nom : La Révolte n’est pas loin. Gilles Collas
blog Une image juste,
10/01/2011
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