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Lyberagone
Utopies américaines
Parution : 13/10/2009
ISBN : 978-2-7489-0107-8
400 pages
12 x 21 cm
24.00 euros
Ronald Creagh
Utopies américaines
Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours
Du voyage du socialiste gallois Robert Owen en 1825 aux premières communautés fouriéristes, des mouvements contestataires des années 1960 à l’écologie et aux groupes punks ou lesbiens d’aujourd’hui, les États-Unis ont abrité nombre de communautés utopiques. Souvent installés comme jadis les moines dans des paysages magnifiques et isolés, mais aussi dans l’hôtel d’un village de l’ancienne Réserve de l’Ouest ou exploitant une mine de charbon sur leur territoire, ces groupes mettent à l’épreuve une volonté de vivre en dehors de la logique de la société dominante.
En revenant sur près de deux siècles d’expériences communautaires, ce livre lève non seulement le voile sur un phénomène méconnu et toujours actuel, mais le réinsère parmi les tentatives de lutte contre un système omnipotent, ouvrant une autre voie, originale et non exclusive, vers l’émancipation sociale.
Professeur émérite à l’université Paul-Valéry de Montpellier, Ronald Creagh collabore à de nombreuses revues anglo-saxonnes et françaises. Il est notamment l’auteur de L’Affaire Sacco et Vanzetti (Éditions de Paris, 2004), et Nos cousins d’Amérique. Histoire des Français aux États-Unis (Payot, 1988).
L’histoire des communautés intentionnelles aux États-Unis montre que leur apparition provient de la réflexion et d’un libre choix plus que des conditions économiques et sociales.
Les colonies américaines, puis la jeune République présentaient sans doute une situation favorable à une solidarité communautaire. Dans les premiers temps, les régions faiblement peuplées bénéficiaient d’un réseau de communications peu fiables mais de terres peu coûteuses. Les agglomérations bénéficiaient parfois de l’aide de quelque philanthrope ou de spéculateurs avisés, prompts à offrir leurs propriétés inoccupées ou à investir leur argent pour des raisons diverses. Il existait même parfois des structures d’accueil, vestiges de communautés antérieures.
La disponibilité des terres et de l’argent a ainsi bénéficié aux associations warréniennes ; de même que les communautés owéniennes, elles se sont établies dans une conjoncture où les prix des terrains étaient en baisse et le crédit disponible. Aucun de ces groupes n’aurait pu se former sans ces conditions, et lorsque ces deux tendances se renversèrent, les groupes furent généralement balayés par les spéculateurs fonciers. Les circonstances changèrent par la suite, mais la presse locale fut toujours prête à claironner une nouvelle initiative collective. Plus récemment, une abondante littérature utopique, y compris dans la science-fiction, invente fréquemment de nouveaux types de société.
Revue de presse
- Consulter Jean-Guillaume Lanuque Dissidences.net, janvier 20010
- Consulter Matthijs (AL Montpellier) Alternative Libertaire n°190, décembre 2009
- Consulter Nestor Potkine Divergences, 15/11/2009
- Consulter “Ils font des erreurs, ils commettent des fautes, mais ils animent des chantiers d’émancipation” Miss Bretzel Paris 3 social Club, 07/11/2009
- Consulter Christophe Goby Tout est à nous, 02/11/2009
- Consulter Zoom sur les utopies libertaires américaines Paco Le Mague, 25/10/2009

Ronald Creagh, universitaire auteur de plusieurs ouvrages sur l’anarchisme et sur les Français aux Etats-Unis, en plus d’être un collaborateur régulier de la revue Réfractions, propose avec ce livre une réédition enrichie de son étude sortie en 1983, tenant compte des réalités postérieures à la décennie des sixties. Son propos est centré sur ce qu’il appelle joliment des « oasis d’humanité » (p.11), ces tentatives de communautés visant à l’émancipation, menées par divers individus et collectifs à compter de la première moitié du XIXe siècle, qui ont encore beaucoup à nous apporter, selon lui, dans la mesure où « l’utopie écrite est devancée par l’utopie vécue » (p.22)1. Son choix se porte donc sur des expériences ayant en commun la remise en cause du système capitaliste et des croyances fondamentales, une force créative tournée vers le présent.

Pas de tableau détaillé et complet pour autant, Ronald Creagh préfère mettre l’accent sur certains exemples qu’il juge particulièrement notables, écartant par exemple les tentatives de Robert Owen (New Harmony, seulement rapidement citée) et Cabet. Il montre en tout cas bien que les premières tentatives de communautés sont profondément ancrées dans la mentalité étatsunienne en formation, avec un « communisme en survêtement théologique » (p.52), une recherche fréquente de lien avec la nature et un accent mis sur le respect de l’individu. Ainsi des initiatives de Josiah Warren, figure importante de l’anarchisme américain, Utopia ou Modern Times, au milieu du XIXe, basées sur l’échange réciproque de travail. Ces deux exemples prouvent d’ailleurs qu’au-delà des échecs fréquents de ces expérimentations pour diverses raisons (mésententes, étranglement financier, difficultés naturelles, répression…), certaines sont couronnées d’un indéniable succès, anticipant sur les expériences contemporaines des SEL, par exemple.

Pour la première moitié du XXe siècle, Ronald Creagh s’arrête principalement sur l’école de Stelton, une « école moderne » du réseau Ferrer ayant fonctionné environ trente ans, de 1910 à 1940, cadre de réflexion sur l’anti-pédagogie (non sans une certaine part d’idéalisme) autour duquel une colonie cosmopolite se développa. On passe ensuite aux années 1960, avec des communautés moins stables, concernant surtout les blancs des classes moyennes, visant un retour vers la nature et une contestation essentiellement culturelle. Parmi les quelques cas évoqués, on retiendra en particulier les communautés lesbiennes.

Depuis, Ronald Creagh constate une diversification considérable des expériences, ainsi de celles de la Fédération des communautés égalitaires, ainsi qu’une connexion plus étroite avec le mouvement social et les « nouveaux militants »2 (voir le livre éponyme, chroniqué sur ce site). Les nombreux développements ou analyses que l’auteur fait ont certes le mérite d’installer un contexte pas toujours bien maîtrisé de ce côté ci de l’Atlantique et d’offrir un tableau partiel de l’anarchisme étatsunien (tout comme le riche glossaire), mais au risque de s’éloigner des exemples plus concrets et de générer une relative frustration face au caractère parcellaire du livre.

1 C’est ainsi qu’il retourne la critique du caractère éphémère de ces milieux libres en arguant de sa nécessité afin de ne pas verser dans un immobilisme fort peu révolutionnaire. Il estime même que l’utopie est consubstantielle à la nature et à son fonctionnement, effectuant un parallèle avec la théorie du chaos, alors qu’il nous semble plutôt que l’utopie soit humaine par nature.

2 L’inclusion du principe de l’écovillage dans ces expérimentations contemporaines a toutefois de quoi surprendre, dans la mesure où il est souvent instrumentalisé par le capitalisme désireux de s’offrir un lifting écolo.

Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences.net, janvier 20010
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Dans utopies américaines, Ronald Creagh revient sur les différentes expériences communautaires aux USA, sur deux siècles, des quackers les plus radicaux aux hippies…
L’ouvrage, qui est une forme actualisée d’une première version écrite en 1983, a pour thèse qu’il existe un communisme libertaire spécifiquement américain, dont les différentes expériences communautaires sont l’expression. Il met ainsi en lien 150 ans d’expériences diverses à l’échelle d’un continent.
Ronald Creagh commence par les expériences utopiques à partir des années 1820 qui vont de pair avec l’essor du socialisme utopique popularisé par exemple par Owen ou Fourier. Dans cette phase, ce sont des expériences ayant vocation à créer l’embryon de la société future, parfois organisée avec des règles loufoques, comme le spiritisme obligatoire dans certaines communautés. La plupart de ces communautés ne tiennent que peu de temps avant de disparaitre.
La deuxième grande vague d’expériences communautaires est celle liée au mouvement anarchiste naissant au tournant du siècle. Ces expériences, souvent appelées milieux libres sont directement liées au milieu ouvrier et plus souvent urbaines. Elles ont pour objectif, en parallèle avec le combat politique, de créer les conditions pour que les individus s’émancipent réellement, en commençant par l’éducation. Ces milieux connaitront les mêmes fortunes que le mouvement anarchiste américain, plus ou moins détruit par la répression vers 1920.
La troisième grande vague d’expérience est celle liée au mouvement hippie : à la fin des années 60 plus de 3000 communautés sont recensées. Celles-ci se caractérisent par leur petite taille, leurs ambitions limitées et leur refus du rationalisme de la société de consommation. Après cette période, l’auteur s’intéresse aux communautés des années 80, mélange entre idéaux hippies et anarchistes.
Après ce vaste tableau de pages d’histoires oubliées, Creagh s’intéresse à la notion d’utopie. Il revient sur la différence tranchée entre socialisme utopique et scientifique. Selon lui, l’utopie n’est pas que du socialisme idéaliste à opposer aux vraies luttes du prolétariat. Il voit plutôt l’utopie comme ayant un intérêt à cause de son caractère mythique, d’exemple préfigurant un projet de société. Il argumente avec raison que l’adhésion à un projet de société ne se fait pas que sur des arguments rationnels mais aussi grâce à sa capacité à toucher les aspirations profondes de l’être humain. Par ailleurs, il souligne que les deux grands systèmes politiques du XXe siècle se sont appuyés sur des utopies (le rêve américain et le socialisme réel de la patrie des travailleurs). Si je ne suis pas sur de partager toutes ces opinions, ce livre est intéressant pour l’ éclairage nouveau qu’il apporte sur la nature de l’utopie et pour les belles pages d’histoire qu’il tire de l’oubi.
Matthijs (AL Montpellier)
Alternative Libertaire n°190, décembre 2009
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Ronald Creagh, vénérable et malicieux spécialiste des poils à gratter logés dans l’épais cuir américain, est l’auteur d’ouvrages tels que L’Affaire Sacco et Vanzetti ou Nos Cousins d’Amérique, Histoire des Français aux Etats-Unis. Il vient de terminer la réédition, chez Agone, de son Laboratoires de l’Utopie, les communautés libertaires aux États-Unis. A présent, cela s’appelle Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours (24 euros).
La différence ? Le livre précédent s’arrêtait avant les années 1960. Celui-ci continue le labeur encyclopédique de Creagh jusqu’à notre époque. Encyclopédique ? Oui, les notes, index, notules biographiques (parmi les perles de cet ouvrage qui pourrait en fournir une bijouterie entière), bibliographie, glossaire, contacts des communautés existantes, vont de la page 314 à 392. 80 ans peut-être, le Creagh, mais en forme !
Le plaisir et la saveur de cette œuvre impressionnante résident dans son honnêteté : il ne s’agit pas de couvrir les tentatives d’utopies de couronnes de laurier au prétexte que les intentions des fondateurs (et fondatrices, les communautés de lesbiennes prennent une place remarquable dans le texte) sont louables. Il s’agit de comprendre pourquoi les communautés éphémères l’ont été, et pourquoi celles qui ont duré ont résisté à ce qui a tué les autres. Il s’agit de jauger si ce qui a été fait fut ce qui avait été voulu, il s’agit de comprendre, même si le mot n’est écrit à peu près nulle part, si l’on a été heureux ou misérable. Voilà pourquoi Creagh ne cache rien des avanies de ces communautés ; les illusions d’urbains qui s’installent dans un paysage magnifique, mais où rien ne pousse. Ou les illusions de cœurs généreux qui ne savent pas refuser de nouveaux participants parasites, paresseux ou paranoïaques ; quiconque a vécu dans une communauté ou un squat sait à quelle vitesse une seule personne peut cailler, aigrir un groupe harmonieux et le transformer en ménagerie criarde.
Précisément, l’une des grandes utilités de ce compendium bariolé est qu’on en peut déduire, non les règles assurées du succès communautaire, mais quelques conseils utiles, ou plutôt un sens utile de la mesure : les utopies acharnées du début du XIXe siècle, où tout se faisait ensemble, au même moment, au même rythme, où l’on s’habillait à l’identique, où l’on ne mangeait que les plats prescrits (ô micro-dictatures végétariennes, ô empires de Saint-Tofu, ô théocraties du Poireau Mystique !), ces horlogeries sociales n’ont jamais résisté à l’épreuve de la vie et du désir. Mais le squat mou, la communauté défoncée à longueur de journée (ô bauges à joints, ô fromages blancs de keums hyper-cools) n’ont pas non plus tenu bien longtemps.
Comment prendre des décisions ? On découvre là, sans que Creagh ne plaide ni ne blâme, que l’une des idées centrales de l’anarchisme s’avère fort utile : il n’existe pas de règle universelle de prise de décision. À chaque groupe, si différent dans sa composition (rudes rejetons de paysans ? Intellectuels aux mains blanches ? Lesbiennes urbaines ? Italiens saupoudrés de Juifs russes ou vice-versa ? Militants recuits ou gamins aux yeux étoilés ?), dans son environnement (campagne isolée ? Ex-terrain vague de banlieue en bordure de voie ferrée ? Grasse ferme arborée ? Immeuble de quartier populaire ?), de découvrir, avec le temps, avec les erreurs et les épreuves, comment s’y prendre. Une seule certitude, tant le fanatisme de la spontanéité que celui de l’organisation totale mènent droit dans le mur. La constance n’est pas la même chose que la rigidité.
Encore un utile conseil, que d’autres expériences alternatives dans d’autres pays ont suivi : le nombre de membres est d’une importance cruciale. Trop, on perd le contact, on s’institutionnalise, on se rigidifie. Pas assez, on n’a pas de force, pas de richesse, et l’on s’ennuie. Les mille personnes en plusieurs douzaines de lieux d’habitation de Christiania, les convois de deux ou trois dizaines de camions des Travellers britanniques, les grappes solidaires de squats berlinois ou parisiens, les nuées de squatteurs sud-américains qui s’approprient une colline en une nuit, tous l’ont compris. Certains ordres de grandeur s’adaptent à certains buts et à certaines circonstances. Surtout, dès que les nombres deviennent importants, le bon fonctionnement ressemble à la définition de l’anarchisme selon Colin Ward : un entrecroisement de réseaux plutôt qu’un entassement de pyramides. Sans oublier qu’un groupe alternatif qui vit longtemps est un groupe qui a compris qui accueillir et qui rejeter, comment accueillir et comment rejeter, comment s’intégrer, comment s’allier, comment cicatriser départs et sécessions ; en d’autres mots, avoir compris que comme tout bon mariage, celui des idées et de la vie ne peut durer sans souplesse, sans imagination, sans pardon et sans courage. Enfin, n’oublions pas le rôle de l’utilité dans le succès de l’idéologie : car les écoles alternatives ont tenu, semble-t-il, plus longtemps que bien des communautés qui se lançaient à la reconquête du monde. La simple difficulté de vivre avec des gamins qui ont faim, qui s’ennuient, qui réclament à chaque instant de faire quelque chose d’intéressant, semble être un excellent aiguillon à la survie.

Lire l’article sur Divergences

Nestor Potkine
Divergences, 15/11/2009
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“Ils font des erreurs, ils commettent des fautes, mais ils animent des chantiers d’émancipation”

Comme je m’efforce de toujours suivre les conseils de Mafalda, j’ai songé qu’il serait judicieux, sur ses recommandations avisées, de me lancer dans la lecture de l’ouvrage de Ronald Creagh (Utopies américaines, Agone, 2009, voir billet précédent).
Utopies américaines constitue une mise à jour de Laboratoires de l’utopie, publié en 1983, qui brossait un tableau des communautés utopiennes jusqu’aux années 1960. Cette nouvelle version, augmentée et prolongée, permet ainsi d’élargir considérablement la périodisation jusqu’au début des années 2000.

Les microsociétés “utopiennes” que retient Creagh pour cette analyse recoupent uniquement celles qui développent des “imaginaires subversifs” et des “pratiques communautaires émancipatrices”, autant de manifestations récurrentes d’une aire culturelle libertaire ou anarchiste.
Le texte s’ouvre par une fine analyse du champ d’investigation, avec un rappel liminaire nécessaire concernant les problèmes de linguistique comparée appliquée à ces mouvements. La première difficulté d’un texte écrit en français sur ces expériences issues de mondes anglophones tient en effet au défi des mots employés pour cerner ces moments et ces structures (coopérative, écovillage, cohabitation, commune et communautarisme: ce dernier terme étant le plus délicat à manier tant les sens qu’on lui prête de part et d’autre de l’Atlantique sont éloignés).
Puis, Creagh revient sur ce qu’il entend par utopiste – i.e. “le contraire du blasé” – et “utopie”, dont il énumère quatre caractéristiques:
* la remise en cause du système social
*le bouleversement des croyances fondamentales
*la force créative
*la “révélation de possibilités infinies de notre condition finie”.
Ces utopies ainsi “délimitées” permettent de dessiner les contours d’une “aire culturelle libertaire” mouvante, plus ou moins pérenne ou théorisée.
Creagh reprend alors la différence entre mouvements anarchiste et libertaire. Pour lui, l’adjectif “anarchiste” renvoie, en politique, à toute lutte “contre toutes les formes de domination à la fois”. Cet objectif peut être porté par une organisation dépourvue de chef ou d’organisation pyramidale, par une personne isolée ou bien circulant “librement à travers divers groupes affinitaires”.
La “mouvance libertaire” regroupe en revanche d’après Creagh “des personnes qui, consciemment ou non, se conduisent en anarchistes, refusant de commander ou d’être commandées, mais luttent en priorité contre des formes de domination autres que l’État.”
Une fois ces définitions posées, l’ouvrage passe en revue, par ordre chronologique, les différentes vagues du mouvement utopien aux Etats-Unis:
La période précédant la guerre de Sécession (1800–1860), est subdivisée en deux grandes tendances: l’idéal communautaire inspiré d’Owen et de Fourier d’une part, et l’individualisme anarchiste d’autre part, initié par la pensée de Josiah Warren.
Creagh se penche d’abord sur le communisme libertaire et l’immense diversité de ses expériences inaugurales, adaptations plus ou moins “orthodoxes” d’Owen ou de Fourier. De passionnantes descriptions et études y sont consacrées successivement à l’association formée à Kendal, Ohio, à la ferme communiste de Skaneateles (dans l’état de New York), au “caravansérail libertaire” de Prairie Home (Ohio), en passant par la rencontre du spiritisme et de l’amour libre dans la “colony of free lovers” de Berlin Heights (Ohio). Ces associations libres qui rassemblent tantôt des citadins tantôt des ruraux mettent en œuvre des projets de natures extrêmement différentes – diversité qui caractérise de manière essentielle cette première période.
Creagh s’arrête ensuite sur l’apport de Warren et sa théorie de la “souveraineté individuelle” définie comme le “droit de chaque individu à diriger son destin, seul – sans intervention de l’Etat ou immixtion d’institutions non sollicitées”. Le corps social ainsi atomisé ne laisse plus de place à la solidarité mais à la seule “stricte réciprocité” des échanges sociaux (ainsi du temps de travail, notamment, qui, indépendamment de sa nature, doit être commun à tous, et permet de déterminer la valeur de la production: c’est à partir de cet axiome que Warren avait lancé, en 1827, à Cincinatti, un time store, où le prix des articles variait en fonction du temps que demandait leur fabrication). En 1831, Warren s’installe dans l’Ohio où il met en pratique ses idées dans l’école de Spring Hill, avant de décider, avec le personnel enseignant, d’élargir l’expérience à l’échelle d’une société: de là naît la société de Tuscarawas, près de Cincinatti. Décimée assez rapidement par la malaria et la grippe, la communauté donnera néanmoins naissance à d’autres projets ultérieurs similaires (Utopia / Trialville ou Modern Times, à Brentwood, à l’est de New York).Ces expériences ‘individualistes” ont toutes en commun la “règle unique de l’égalité dans les échanges”, abolissant la nécessité de tout règlement supplémentaire ou de tout dogme.
La seconde période, qui va de 1856 à 1914 correspond à l’essor des communautés “socialistes” de l’ouest: alors que les deux premiers chapitres montrent l’importance de l’Est et du Middle West dans la création d’associations communautaires, l’Ouest représente le terrain de prédilection de cette deuxième vague d’expériences “socialisantes” (de nature plutôt politique pour celles des villes et plutôt culturelle à la campagne).
Creagh s’arrête en premier lieu sur l’exemple de la colonie de “Freedom”, proche du parti socialiste et de son candidat à la présidence en 1900, Eugene Debs. Cette proximité “partisane” est à l’origine d’une scission au cœur du groupe entre politiciens et coopératistes.
C’est ensuite la “Home Colony” qui est envisagée. Située dans l’Etat de Washington, sur le site de Joe’s Bay, la communauté se dote dès 1898 d’une charte (la “Mutual Home Association” qui attribuait la propriété de la terre à l’association afin qu’elle la répartisse équitablement entre ses membres), puis d’un magasin coopératif, en 1901. Le grand dynamisme culturel de cette “colony” ainsi que le soutien apporté aux luttes des “wobblies” (membres du syndicat des Industrial Workers of the World) ou aux révolutionnaires russes de 1905 témoigne de la grande vitalité et de l’importance de cette communauté.
Creagh fait démarrer la troisième période en 1909, date de l’exécution du libre-penseur et pédagogue libertaire catalan Francesc Ferrer qui retentit jusqu’aux Etats-Unis et insuffle au communisme libertaire un nouvel élan, appuyé par de nombreuses personnalités du milieu juif originaire d’Europe de l’Est et d’autres cercles d’immigrés non anglophones (les anarchistes italiens, par exemple). Alexandre Berkman, témoin et acteur de la vitalité exceptionnelle de ces milieux, se saisit de la pensée et de l’impact de Ferrer pour proposer de fonder “l’école moderne” de New York, qui bénéficiera du soutien et de la présence régulière d’Emma Goldman.
Plus tard, c’est Harry Kelly qui reprend l’association Ferrer et permet d’étendre le mouvement anarchiste au-delà des “cercles d’immigrants qui ne parlaient pas l’anglais”. Le Centre Ferrer de New York accueillera entre autres Trotsky, en 1917, venu étudier la peinture. Les diverses expériences éducatives et pédagogiques menées dans les centres Ferrer et les écoles modernes apparues sur le territoire américain défendent alors “le respect de la spontanéité et de l’indépendance intellectuelle, sans attaches ni partis pris; mieux vaut l’ignorance ingénue que l’enseignement faussé et mutilant de l’école. Ce que les anarchistes souhaitent, c’est une antipédagogie.” L’éducation émancipatrice se fait contre le pédagogue, et avec l’éducateur. Les définitions de cette antipédagogie, formulées alternativement ou simultanément par les éducateurs, les parents et les enfants, ne parviennent pas à un consensus stable: “l’espace pédagogique de Centre Ferrer sera toujours fluctuant.”
“Après la période désertique et stérile des années 30″, il faut attendre les années 1960 pour que surgisse un “courant communautaire sans précédent” aux Etats-Unis. La plupart des communautés fondées à cette époque ont en commun de “traiter de l’aliénation moderne en termes psychologiques”. Les relations interpersonnelles, la convivialité ou la sexualité occupent désormais une place cruciale dans les réflexions des fondateurs et des membres de ces communautés, influencés, entre autres, par Wilhelm Reich. Le retour à la nature et à la simplicité constituent le vecteur privilégié de ce désir d’une sociabilité fondée sur la convivialité. C’est ce que prônaient, par exemple, la communauté de la ferme de Sunrise Hill (Michigan), ou celle de Cold Mountain Farm dans le Vermont, ouvertement anarchiste, et née du projet agricole anarcho-écologique d’un groupe de nudistes. Ces années encourageront aussi le développement de communautés de femmes: les lesbiennes pacifistes de Camp Spirit Sister (Missisippi), les membres de Womanshare (Oregon) ou d’OWL (Oregon).
Dans les années 70, le mouvement punk donne également naissance à des groupes sans structure formelle et moins explicitement anarchistes que strictement marginaux. Ils regroupent en général des jeunes d’une vingtaine d’années, en grande majorité de sexe masculin.Certaines de ces communautés “DIY” existent encore, sous des formes un peu différentes, comme le collectif “A Go-Go” de Worcester, dans le Massachussets (voir leur page: http://directory.ic.org/6239/Collective_A_Go_Go), qui consacre une large partie de ses activités à des performances artistiques et musicales, éléments centraux de la mouvance punk.
Si, d’après Hakim Bey, la “fin du communisme”, après 1989, affaiblit considérablement le mouvement anarchiste, Creagh estime au contraire qu’il n’a fait que muter. C’est le cas de ses acteurs, par exemple, qui, sont à partir de cette décennie le plus souvent de jeunes hommes blancs issus de classes moyennes. Mais l’anarchisme a su aussi, dans ces années, s’attirer – sinon le soutien ou le militantisme – du moins l’intérêt renouvelé et encore sensible d’intellectuels, tels Murray Bookchin, Fredy Perlman ou Hakim Bey. Les travaux de Gary S. Dunbar (Elisée Reclus, Historian of Nature, Archon Books, 1978) ou l’ouvrage collectif récent dirigé par John P. Clark et Camille Martin (Anarchy, Geography, Modernity: the Social Thought of Elisée Reclus, Lexington Books, 2004) ont permis, par exemple, de redécouvrir Elisée Reclus ou Pierre Kropotkine.
En plus d’influencer théoriciens et universitaires, le courant anarchiste s’incarne également aujourd’hui encore dans les expériences communautaires des microsociétés libertaires de la “Federation of Egalitarian Communities”, ou bien, dans le milieu du travail, par le regain d’intérêt marqué pour l’International Workers of the World.
À l’issue de ce tour d’horizon, Creagh conclut que si les communautés du XIXe siècle ont échoué à servir de modèle ainsi qu’elles le souhaitaient, elles ont néanmoins permis la diffusion d’idées nouvelles sur “l’éducation, l’égalité des sexes, et plus généralement les libertés” qui ont fini par infuser durablement l’histoire nord-américaine. Les communautés récentes, plus modestes, quant à elles, n’en apportent pas moins encore quelque chose d’essentiel, bien que moins connu, “par leur souci du quotidien, la construction permanente de la vie sociale. Elles ont affronté le risque d’uniformisation, de création d’un discours propre au groupe, d’un moi collectif susceptible de couper l’association de la population dans son ensemble.”
Creagh finit par établir la typologie des communautés actuelles classées par “types d’expériences selon la répartition des pouvoirs”: le cohousing (inspiré du modèle danois et organisé sur le modèle convivial d’une groupe de voisinage installé autour d’une maison commune centrale), l’ecovillage, ou les co-ops (qui regroupent toutes sortes de coopératives et d’activité économique).
L’étude chronologique de ce mouvement semble donc confirmer une chose: rien ne semble indiquer qu’il existe une quelconque corrélation directe entre l’économie et l’éclosion de microsociétés. En revanche, l’étude de Creagh démontre que les “grandes désillusions de la politique” ont bien davantage influencé “l’aventure utopique”. Ces sociétés utopiennes, parce qu’elles explorent de “multiples libertés qui n’existent pas ailleurs”, constituent un mouvement émancipateur d’une incroyable vivacité, et sont l’occasion inestimable de contrebalancer “notre essentielle angoisse et nos désirs ensevelis”.
Et peut-être la tendance à relire le caractère temporaire de ces utopies en “échec” (ou, d’après la formule délicieuse de Creagh, “les participants “échouent” mais ce sont les sociologues qui pleurent”) n’est-elle qu’un symptôme de “l’équation courte durée = échec” qui traverse le monde occidental.
Demeure alors, au terme d’un parcours historique fascinant et immensément riche et fourni, cette autre interrogation, délibérément laissée en suspens par Creagh:
“Au nom de quoi décide-t-on a priori que l’éphémère est moins essentiel que le durable?”.

Lire sur Paris 3 social Club

Miss Bretzel
Paris 3 social Club, 07/11/2009
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Les utopistes anarchistes ou socialistes ont également été tentés outre-Atlantique par l’expérience du retour à la terre. Ronald Creagh, professeur émérite à l’université de Montpellier, en avait déjà fait un livre en 1983.

Cette réédition le prolonge. Ce spécialiste de l’anarchisme remonte ainsi aux premières expériences de communautés au xixe siècle, comme celle de Skaneateles dans l’État de New York qui se voulait communiste et était dirigée par un homme, Collins, aux opinions anarchistes et religieuses.

À cette époque plusieurs communautés, dont certaines étaient inspirées par le spiritisme ou le végétarisme et d’autres très en avance sur la défense de l’environnement, vont naître et bien vite mourir. Ronald Creagh explore quelques-unes de ces utopies avant de revenir vers Thoreau et sa désobéissance civique et Josiah Warren, oublié de l’histoire alors qu’il fut aussi un insoumis et un révolutionnaire pacifique important dans le mouvement américain.

Chronologiquement, l’auteur avance jusqu’à la naissance de l’anti-pédagogie et aux expériences de Ferrer. Le lecteur novice trouvera sûrement plus de liens avec sa propre histoire dans les sixties qui virent une explosion inégalée de communautés sur le territoire nord-américain : elles naissent par milliers, attirent des jeunes refusant la guerre du Viêt-Nam et la société de consommation.

D’après Creagh, il n’y aurait aucun rapport entre l’économie et la création de ces micro-sociétés. Leur maintien serait dû à une recherche du consensus, une entente cordiale qui semble difficile à trouver. Ronald Creagh ne donne pas de réponse sur le « succès » de ces expériences, se bornant à constater qu’au sein même du mouvement anarchiste, certains n’auraient pour rien au monde quitté les villes. Et au NPA ?
Christophe Goby
Tout est à nous, 02/11/2009
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Zoom sur les utopies libertaires américaines

Sociologue et historien, professeur émérite de civilisation américaine à l’université Paul-Valéry de Montpellier, animateur du site Recherche sur l’anarchisme, Ronald Creagh vient de publier avec Utopies américaines un livre qui met en lumière les expériences libertaires qui ont tourné le dos à l’American way of life depuis le XIXe siècle jusqu’à nos jours.

La couverture du livre donne le ton. Elle reproduit un instantané daté de 1971 du photographe libertaire Henri Cartier-Bresson : une communauté installée au Nouveau-Mexique. Ronald Creagh remonte bien plus loin dans le temps pour nous parler des communautés « utopistes » qui ont vu le jour aux États-Unis entre 1825 et maintenant.

Inspirées par le socialiste gallois Robert Owen, héritières de la pensée du philosophe français Charles Fourier, issues de mouvements religieux qui prirent le célèbre Aimez-vous les uns les autres au pied de la lettre, partisanes du Devoir de désobéissance civique formulé par le poète Henry-David Thoreau, lectrices d’Élisée Reclus, de Michel Bakounine ou de Pierre Kropotkine, sympathisantes des luttes d’Emma Goldman, convaincues par les principes pédagogiques de l’École moderne de Francisco Ferrer…, les communautés libertaires ont prospéré avec plus ou moins de bonheur en Amérique bien avant l’avènement du mouvement hippie et du « flower power » qui a fait les choux gras de la presse à sensation.

On trouve toutes sortes de trajectoires dans ces microsociétés qui durèrent quelques mois ou plusieurs années. Les milieux libres américains, véritables laboratoires sociaux, se sont nourris de mille apports. Les pionniers utopistes furent anti-esclavagistes, pacifistes, féministes, végétariens, non violents, partageux, spirites, partisans de l’amour libre et du contrôle des naissances, égalitaires, libres penseurs, naturistes, coopératifs, espérantistes… Une infinie variété d’expériences a marqué ces communes libres sans dieu ni gourou où la démocratie directe prenait corps, où le « communisme » ne broyait pas l’individu.

Sans angélisme, Ronald Creagh commente la vie (et parfois la mort) des communautés aux prises avec des réalités impitoyables. Le froid, la faim, les maladies, la répression, l’hostilité des médias et du voisinage, les dissensions internes… planaient sur les projets comme des oiseaux de proie. Malgré l’adversité, renforcées par l’arrivée de militants européens, des associations libres devinrent quelquefois de vraies petites villes avec écoles, orchestres, équipes de baseball, journaux, bibliothèques. L’une d’elles avait même une flotte de barques.

Chapitre après chapitre, Ronald Creagh remonte le temps des collectifs affinitaires, urbains ou ruraux, en soulignant bien les dimensions sociologiques des époques, des lieux, des hommes et des femmes qui ont vu et vécu le monde autrement. Une quarantaine de projets associés à la galaxie libertaire, depuis 1816 à 2005, sont mentionnés. Certaines communautés underground créées en 1967 et après, fédérées ou non, sont toujours bien vivantes en Virginie, dans le Missouri, dans l’Oregon, en Caroline du Nord ou à Washington. Chacune contribue à sa manière à l’essor des réflexions libertaires et de la « contre-culture ». Ici des féministes lesbiennes, là des écolos non-violents, ailleurs des militants sociaux engagés dans l’aide alimentaire, le commerce équitable, la santé des femmes ou des réseaux d’avocats, des antimilitaristes, des collectifs de solidarité avec les soldats gravement blessés, des comités de soutien aux prisonniers, des anarcho-punks… et même des anarcho-chrétiens.

Ouverts sur l’inconnu et l’imprévu, les modes de fonctionnement sont divers. Toutes les communautés bannissent bien entendu le patriarcat et instaurent l’égalité entre toutes et tous. Pas de directeur ni de leader. On opte pour la rotation des tâches et des responsables. Les décisions sont prises au consensus. De nouveaux rapports à la famille, à la propriété, à l’argent et au travail sont inventés. L’alcool et le tabac ne sont pas toujours bien vus. Les drogues sont souvent interdites. On prend les repas en commun ou pas. On recherche une vie plus naturelle. On est généralement végétariens. Antinucléaires, on milite pour le solaire et l’éolien. On agit pour une éducation nouvelle et émancipatrice. On se sert d’Internet pour diffuser ses idées à grande échelle.

L’étude s’ouvre sur une rencontre avec le Collectif A Go-Go, une communauté punk installée dans le Massachussets, à Worcester. Ce qui n’est pas un détail. C’est là en effet que fut lue pour la première fois en public la Déclaration d’indépendance, là aussi que fut impulsé le mouvement des suffragettes et l’abolitionnisme, là encore qu’Emma Goldman et Alexander Berkman vendirent des glaces, là où vécu le yippie Abbie Hoffman… L’histoire se poursuit donc, ici et ailleurs, avec des gens qui ne se limitent pas à proclamer que d’autres mondes sont possibles. Les autres univers sont déjà là, sous de multiples facettes, pour conjuguer utopie et émancipation sociale.

Bien organisé, enrichi d’un glossaire, d’index et d’une imposante bibliographie, ce livre est indispensable pour dire ou rappeler qu’une autre Amérique, celle que l’on aime, existe.

Ronald Creagh, Utopies américaines – Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, éditions Agone, 400 pages. 24€.

Bon à savoir :

Le 24 octobre, à 17h, à Bordeaux, rencontre avec Ronald Creagh à la librairie du Muguet à L’Athénée libertaire (7, rue du Muguet).

Le 6 novembre, à 19h, à Perpignan, rencontre avec Ronald Creagh à la librairie Infos (2, rue Théodor-Guiter) à l’initiative du groupe Puig-Antich de la CGA.

Le 12 novembre, à 19h30, à Paris, rencontre avec Ronald Creagh au Palais de Tokyo (13 avenue Président Wilson, 16e).

Le 18 novembre, à 16h, à Grenoble, rencontre avec Ronald Creagh au café de la librairie Decitre (9–11 Grande rue).

Le 18 novembre, à 20h30, à Grenoble, rencontre avec Ronald Creagh à La Table ronde/Le Grenier (7, Place Saint André) à l’initiative des Amis du Monde diplomatique de Grenoble.

Le 12 décembre, à 18h, à Saint-Jean-du-Gard, rencontre avec Ronald Creagh à la bibliothèque 152 Infokiosque, (152, Grand’rue).

Pour visiter le site-forum Recherche sur l’anarchisme animé par Ronald Creagh

Paco
Le Mague, 25/10/2009
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