Parution : 18/04/2008
ISBN : 978-2-7489-0093-4 208 pages 12 x 19 cm 15.00 euros |
Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France
Sous la direction de Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt & Sophie Wahnich
Guy Môquet, Jaurès, les colonies et tant d’autres… Nicolas Sarkozy en campagne, puis au début de son mandat, n’a cessé d’utiliser et de brandir des références historiques. Cet usage immodéré de l’histoire a alors mobilisé autant de mises en scène grandiloquentes que de discours de filiation destinés à dessiner les contours d’une France mythique du candidat puis du président.
Comment voir clair dans tous ces personnages et événements sans cesse mélangés et associés les uns aux autres en dehors de tout contexte ? Comment comprendre le brouillage de références qui empruntent autant aux grandes figures de la gauche qu’à celles de la droite ? Quels sont les enjeux et les effets politiques de telles constructions historico-politiques ? Une vingtaine d’historiens ont disséqué les usages que fait de l’histoire Nicolas Sarkozy pour permettre de saisir les mécaniques à l’œuvre dans cette vaste entreprise de reconstruction d’un roman national. Sous la forme d’un dictionnaire, un véritable parcours critique dans l’histoire de France revue et corrigée par une droite qui entend refabriquer de l’« identité nationale »... Sommaire Affaire Dreyfus, par Thomas Loué |
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SUR LES ONDES
• France Info – « L’Invité de France info » – interview de Laurence De Cock dans la chronique de Bernard Thomasson, disponible à l’écoute ici (8 mai 2008) • France culture – interview de Pierre Schill dans le Journal de la mi-journée, disponible à l’écoute ici (5 mai 2008) Sarkozy, zéro pointé en histoire
Un collectif d’historiens corrige sa réécriture permanence de l’histoire de France. De la récupération des hommes politiques les plus emblématiques de l’histoire de la gauche (Jaurès, Blum) à la pipolisation de certaines de ses figures (Guy Môquet), de la confusion des références (« laïcité positive è plus « France, fille aînée de l’Église » égale discours de Latran) à l’instrumentalisation du souvenir de la Shoah sombrant dans le kitsch mémoriel, on a vu comment Nicolas Sarkozy, à l’école idéologique de ses deux coachs, Max Gallo et Henri Guaino, ne cessait de cuisiner l’histoire de France à sa sauce. Un collectif d’une vingtaine d’historiens (sous l’égide du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire) s’est donc réuni pour déconstruire cette pratique du sarkozysme. Une cinquantaine de références sont répertoriées dans leur livre, des plus fréquentes (comme Jaurès, cité 97 fois par Sarkozy en quelques mois pendant la campagne) aux plus isolées mais néanmoins signficatives (comme Claude Lévi-Strauss, qui lui sert indûment à revivifier un vieux discours sur la nécessité de préserver une identité nationale en péril…). Chacune d’entre elles fait l’objet d’un texte court, pédagogique et animé par le désir impérieux de rétablir une vérité ou une complexité de l’Histoire qui, dans l’usage manipulatoire de Sarkozy, s’est perdue. Jaurès, présenté comme un héros martyr de la nation ? Faux. C’est pour elle et en son nom qu’il a été assassiné… Les multiples entrées du livre rappellent ce qui est omis, replacent la référence citée dans son contexte, corrigent les erreurs grossières, rétablissent une épaisseur de l’événement ou du personnage que le discours sarkozyste simplifie au gré de l’utilisation circonstanciée qu’il en fait. Ce travail est aussi instructif que jouissif, permettant de comprendre, par l’exemple, le lien intime entre l’édification idéologique et la réécriture de l’Histoire. ce que fait tout homme politique, bien sûr, mais le livre montre comment un seuil aurait été franchi, du côté de la construction d’une « mémoire factice » au nom d’un « rêve national dépolitisé è, où l’historicité problématique des conflits et des ruptures, qui sont le propre de toute existence collective, a disparu. Stéphane Bou
Charlie Hebdo,
07/05/2008
La confusion des mémoires du discours sarkozyen
Un collectif d’historiens décrypte dans un dictionnaire critique les brouillages et manipulations que le chef de l’État inflige au récit national Le Comité de vigilance face aux usages de l’histoire (CVUH) propose, sous la forme d’un dictionnaire critique, une analyse fournie et détaillée des références historiques employées par Nicolas Sarkozy lors de la dernière campagne présidentielle. Jérôme Lamy
L’Humanité,
07/05/2008
Nicolas Sarkozy : pourquoi fait-il tant d'Histoire ?
Depuis son élection, Nicolas Sarkozy ne cesse de convoquer les figures du passé. Sans s’embarrasser de cohérence avec son action politique. Une instrumentalisation de la mémoire ? Un an déjà : autant dire presque de l’Histoire, et encore de l’actualité... Un candidat à la présidence de la République, Nicolas Sarkozy, multipliait les références historiques et convoquait dans ses discours tant de gloires nationales que l’on crut, en l’écoutant, feuilleter l’un des millions d’exemplaires du manuel primaire d’Ernest Lavisse (1842–1922), grand reconstructeur républicain du sentiment national après la défaite de 1870. Qu’un homme politique contemporain sollicite ainsi les héros d’hier n’est pourtant pas nouveau. Un de ses prédécesseurs, le général de Gaulle, parlait souvent, d’égal à égal s’entend, de Georges Clemenceau et même de Jeanne d’Arc – qui, comme il le déclara dans un discours à Orléans, en 1959, n’aurait pas « contredit » ses propres propos. Certes de Gaulle, « le plus illustre des Français », selon René Coty, qui fit appel à lui en mai 1958, était déjà l’Histoire à lui tout seul. Et la boutade on ne peut plus gaullienne qu’il fit en concluant un conseil des ministres en parlant du destin de la France n’en était pas tout à fait une : « Voici mille ans que je le dis… » Mais quelle fièvre s’empare de Nicolas Sarkozy lorsqu’il inscrit Clio, muse de l’Histoire, à chaque page de son agenda ? Il s’est revendiqué de Jean Jaurès, de Léon Blum et de Jules Ferry pendant sa campagne, avec, gloires locales obligent, un arrêt buffet pour Richelieu, Vauban, Kléber ou Descartes. Il a fait lire dans toutes les écoles de France, en octobre dernier, la lettre du résistant Guy Môquet et, quelques semaines plus tard, a embrayé sur l’Holocauste en déclarant devant le Crif qu’il voulait confier la mémoire de chacun des 11 000 enfants français victimes de la Shoah à un élève de CM2. Les réactions ont été nombreuses, fustigeant un « caporalisme mémoriel », une « instrumentalisation de la mémoire et de l’Histoire ». Captation d’héritage ou habile manipulation, érudition mal contrôlée ou lecture trop rapide des almanachs : nombre d’observateurs, entre stupéfaction et malaise, ne savaient plus s’il fallait brocarder la légèreté de M. Prudhomme ou vilipender le cynisme de Machiavel. Et peu importe que, du président ou d’Henri Guaino, son « ministre de l’Histoire », on ne sache qui est l’auteur de ces emprunts surprenants et de ces envolées lyriques. L’objectif affiché est de reprendre le cours d’un supposé grand récit national pour détourner, au besoin, l’attention des questions d’actualité plus embarrassantes. En piochant dans les clichés et les images d’Epinal, et en cherchant à séduire Billancourt sans désespérer Neuilly, Nicolas Sarkozy ne craint pas l’écueil de l’amalgame. L’Histoire, comme les idées, n’a plus qu’une utilité fonctionnelle, ce qui fait dire au philosophe et sociologue Sami Naïr, dans un essai à paraître, que notre président est, à cet égard, un agent très actif de l’américanisation de la société française, tendance ultralibérale, qui nie la hiérarchie des valeurs au profit de la seule variable politique et économique. Que cherche-t-il ? Pour Fabrice d’Almeida, directeur de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) et professeur à Paris-II, son rapport à l’Histoire obéit à une double logique : « Il est convaincu que l’on traverse, selon l’expression de Max Gallo, une crise nationale, que l’identité française se délite. Or, d’après lui, ce qui a construit cette identité, c’est l’Histoire. Son objectif est donc de restaurer sa connaissance et sa conscience, pour refabriquer une identité nationale. Mais il le fait façon très XIXe siècle. Cela donne à son projet une coloration ”âme de la France” : une patrie intangible avec un corpus de savoirs qui n’est pas négociable, et qui repose sur l’idée que la nation a une dette envers ceux qui se sont sacrifiés pour elle. Ce qui est singulier, c’est que nous discutions encore aujourd’hui de la nation selon les termes d’Ernest Renan, mort il y a plus de cent ans (1823–1892)... » La seconde logique sarkozienne obéirait à l’action médiatique. Un point également souligné par Olivier Duhamel et Michel Field qui, évoquant dans leur essai (1) les deux finalistes de l’élection présidentielle, rappellent que ce sont les premiers à ne pas avoir « tutoyé l’Histoire » et qu’ils sont des « enfants de la télé ». Sarkozy serait l’initiateur d’un « bonapartisme vidéocratique ». « Aujourd’hui, on vit les grands drames par l’intermédiaire de la télé et les effets se répercutent sur les hommes politiques », convient l’historien Gérard Noiriel, qui, avec une vingtaine de collègues du Comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire (CVUH), a disséqué les références historiques du président : « Mais cette fois, les amalgames et les bricolages sont tels que l’on atteint le degré zéro de l’argumentation et de la conviction. Ce devrait être un motif d’inquiétude pour tous les citoyens, car au-delà des enjeux droite-gauche se pose un problème majeur sur la fonction même de la politique dans la cité. Cela dit, il ne faut pas exagérer la stratégie de Sarkozy, qui consiste à chercher du consensus. Cela a toujours existé. Le problème est plus large : alors que le clivage droite-gauche s’articulait grosso modo autour du national-sécuritaire à droite et du social-humanisme à gauche, on trouve par exemple aujourd’hui de l’humanisme à droite et du sécuritaire à gauche. Cela rend l’analyse plus compliquée. Les recompositions sont telles que, selon les moments, les arguments varient et changent de camp. » Des moments que Fabrice d’Almeida ne considère pas comme anodins. Les derniers « coups » du chef de l’exécutif sont intervenus en pleine crise de confiance. L’hommage rendu aux résistants du plateau des Glières, tout comme la relégitimation de la présence militaire en Afghanistan ou le combat contre la piraterie internationale, s’inscriraient dans une stratégie plus globale, fondée sur la glorification de l’héroïsme : « Cette vision héroïsante ne suffira pas à résoudre la “crise nationale”, poursuit d’Almeida. Guy Môquet n’aidera pas à intégrer les exclus de notre histoire. La réécriture de l’Histoire est une chose, l’action politique en est une autre. Or, il n’y a aucune correspondance entre la politique identitaire de Sarkozy et son action politique. Se glorifier d’être français, est-ce se fondre dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, dont de Gaulle est sorti en donnant un sentiment de fierté ? Dire qu’on va changer le monde quand on ne parvient pas à résoudre les questions économiques de son pays traduit un problème d’ajustement entre une ambition et un projet. » Plus grave : « Le fossé entre l’image de la France qu’ont Sarkozy et Guaino, et ce qu’elle est réellement est immense. Quand on regarde la population française, Guy Môquet ne suffit plus. Nous sommes un pays de transferts culturels. Ce serait une base considérable pour bâtir une Histoire et une exigence civique. » Et l’historien de noter que, dans la fameuse conférence « Qu’est-ce qu’une nation ? » que prononça Ernest Renan en 1882 (2), le discours sarkozyste ne retient qu’« une âme » en omettant de citer « le plébiscite de tous les jours ». « Cette dernière expression, relève d’Almeida, suppose une agrégation de cultures. Je ne comprends pas que Guaino et Sarkozy ignorent cette évidence. Même si ailleurs, comme en Italie, le désir de réécriture de l’Histoire est également perceptible. » Nicolas Sarkozy serait-il le seul responsable de la mystification historique ? Gérard Noiriel tempère : « Les hommes politiques utilisent ce qui peut leur servir, mais n’inventent pas tout. » Pour Christophe Prochasson, directeur d’études à l’EHESS, « l’âge de la technique et de la rationalisation économique est aussi celui des émotions. [...] Le passé, entendu comme un discours activant le registre émotionnel, bouscule l’Histoire en tant que récit raisonné ». Ainsi, toute l’année passée, Nicolas Sarkozy n’aura fait que surfer sur de tumultueux débats – esclavage, histoire coloniale, repentance -, activant la fameuse « concurrence des mémoires ». Ironie de l’histoire : voilà que ce sont des descendants d’esclaves qui, aux obsèques d’Aimé Césaire, lui demandent de les laisser tranquilles avec leur mémoire. Gageons que, pour la deuxième année de son mandat, Sarkozy tournera la page de l’Histoire. Gilles Heuré (1) “Le Starkozysme”, d’Olivier Duhamel et Michel Field, éd. du Seuil, 140 p., 13 EUR. Gilles Heuré
Télérama,
04/05/2008
Polémique : Sarkozy l'historien
Jeanne d’Arc, Guy Môquet ou mai 1968 : les références historiques abondent dans les discours de Nicolas Sarkozy. En campagne d’abord, au pouvoir désormais, le président de République instrumentalise-t-il l’histoire ? C’est ce qu’affirment une vingtaine d’historiens dans l’ouvrage Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France (éditions Agone). Parmi les auteurs de cet abécédaire figurent trois historiens montpelliérains : Michel Fratissier, Pierre Schill et Eric Soriano. « Notre démarche s’inscrit dans la lignée du Manifeste du comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire créé en 2005, explique Pierre Schill. Chercheurs et enseignants en histoire, de tous niveaux, ont commencé à réfléchir sur des phénomènes comme les lieux de mémoire, la repentance, la loi sur le rôle positif de la colonisation. L’idée n’est pas de défendre un pré carré des historiens mais d’affirmer que l’on ne peut pas raconter n’importe quoi sur l’histoire ». De ce point de vue, « l’usage immodéré » que fait Nicolas Sarkozy des références historiques constitue une rupture. « Faire de l’histoire, c’est remettre les événements dans un contexte. Si les hommes politiques peuvent légitimement vouloir inscrire leur action par rapport au passé, ils ne peuvent pas le faire en détournant les faits ou les acteurs de l’histoire, en les décontextualisant pour n’en garder qu’une portée symbolique ou émotionnelle. C’est pourtant ce que fait Sarkozy », affirme Eric Soriano, citant les cas de Jaurès ou de Môquet… Pierre Schill, qui a signé l’article sur Guy Môquet dans l’ouvrage collectif, analyse comme un cas d’école la tentative de faire du jeune fusillé un martyr de la nation. « Nicolas Sarkozy a voulu présenter Guy Môquet comme un résistant, un patriote mort pour la France. Sans dire qu’il avait été arrêté et exécuté parce qu’il était militant communiste. Le Président voulait dépolitiser Guy Môquet au profit du culte unanimiste d’une nation idéalisée, débarrassée de ses conflits politiques, de ses rapports de forces » , analyse l’historien. Le livre sera présenté à Uzès le 30 avril à 19 h à la librairie Le Parefeuille ; à Perpignan le 6 mai à 18 h à la librairie Torcatis ; à Montpellier le 5 juin à 19 h 30 dans l’auditorium du musée Fabre ; à Sète le 10 juin à 18h30 à la librairie L’Echappée belle. Gérard DURAND
Le Midi Libre,
02/05/2008
Comment Sarko (ré)écrit l’histoire de France (2)
L’Afrique, la repentance, Mai 68… Suite de l’histoire, version Sarkozy, critiquée par des historiens dans un livre à paraître le 18 avril. Non content de s’attaquer à des figures de l’histoire de France pour construire son roman national et offrir à tous un Panthéon remodelé par ses soins, la président français a aussi, bien souvent, appelé à lui des thèmes et des événements fondateurs de l’histoire de France. A la lumière de l’analyse des historiens, auteurs du livre « Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France » publié ce vendredi aux Editions Agone, Bakchich vous propose de revenir sur l’Afrique, la repentance, et, puisque nous aimons, nous aussi, les anniversaires, à Mai 68. Nouveaux extraits de l’ouvrage. L’AFRIQUE ET LE DISCOURS DE DAKAR (…) « Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle est devenue un mythe que chacun reconstruit pour les besoins de sa cause. » (Dakar, 26.07.07) La formule sonne comme un aveu, et, à l’université, les étudiants sénégalais triés sur le volet ne devaient plus savoir s’ils assistaient à un discours présidentiel, à une leçon d’histoire, ou s’ils subissaient un voyage dans le temps. « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire (…) . » Nicolas Sarkozy attribue donc, dans l’une des plus importantes universités africaines, un « zéro de température historique » (Marshall Sahlins) au continent africain. Même si le mépris et la méconnaissance de l’Afrique sont camouflés derrière un semblant d’admiration pour cette terre spiritueuse et magique : terre « mystérieuse » (5 fois) ; terre de « sagesse ancestrale », « âme africaine » (9 fois) ; « homme noir » (5 fois)… Autant de poncifs recouvrant l’Afrique d’un voile mythologique et poétique qui, en l’essentialisant, lui confisquent toute complexité, modernité et capacité autonome d’action. (…) Tous ses stéréotypes aux relents racistes et archaïques témoignent d’une posture ethnocentrique et paternaliste qui permet au président de réactualiser la mission civilisatrice d’une ancienne métropole : « Cette Renaissance, je suis venu vous la proposer pour que nous l’accomplissions ensemble, parce que de la Renaissance de l’Afrique dépend pour une large part la Renaissance de l’Europe et la Renaissance du monde. » Mais le procédé est aussi subtil car il pose le cadre d’intelligibilité du passé colonial français en Afrique, sur lequel Nicolas Sarkozy sait qu’il doit se prononcer. Ainsi, afin de se mouler dans la prétendue matrice mystique de l’Afrique, la colonisation est présentée comme un pêché originel : « La colonisation fut une grande faute mais de cette grande faute est né l’embryon d’une destinée commune. » Au final, la leçon (morale) de l’histoire est assez limpide : l’entrée dans la civilisation vaut bien quelques souffrances… De la modernité, tu accoucheras, dans la douleur. (…) LA REPENTANCE, FEU SUR LES HISTORIENS Le candidat Sarkozy s’est présenté dans ses discours de campagne sous les traits de l’impénitent. Le refus de la « repentance » a même été l’un des arguments les plus martelés, puisque pas moins de vingt-sept discours y ont fait référence. Que fait Nicolas Sarkozy lorsqu’il dit ne pas vouloir expier les « fautes » passées et s’adresse à ceux sur les épaules desquels le poids de l’histoire ne pèse pas ? Il se dote d’une conception de « la France » caractérisée par la fierté nationale, réaffirme le pouvoir de l’autorité politique de déterminer quelles versions de l’histoire doivent être non seulement enseignées mais apprises par tous ; il affermit son emprise sur une clientèle partagée avec l’extrême droite et nourrit la séduction qu’il exerce sur un public plus large. (…) Mais dans les discours de campagne de Nicolas Sarkozy, ce sont les historiens qui sont donnés pour auteurs d’une « falsification de l’histoire », accusés de « révisionnisme historique » et même d’occultation et d’oubli du passé… (…) Après Jean-Marie Le Pen, qui dénonçait lui aussi « la culpabilisation collective de Français pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis » (20.02.07), y associant relativisme soixante-huitard et laxisme face aux délinquants, le discours de Nicolas Sarkozy sur la repentance lui a permis de proposer une relecture conservatrice de l’histoire tout en affirmant une rupture avec les mœurs « intellectualistes » et « immobilistes » de la classe politique. (…) En refusant l’expiation, Nicolas Sarkozy voudrait réconcilier, puisque « le temps est venu non de l’oubli, mais du pardon » (Toulon, 07.02.07) ; et qu’il veut « être le président de la réconciliation » (19.02.07). (…) La réhabilitation volontariste de la politique va de pair, curieusement, avec sa dénégation, et l’occultation de son caractère conflictuel. MAI 68, OU COMMENT VENDRE UNE CONTRE-RÉVOLUTION « Mai 1968 est passé par là. A bas l’autorité. C’est cela le programme de Mai 1968 : (…) l’obéissance de l’enfant à ses parents, c’est fini ; le pouvoir de la police, c’est fini ; la politesse, la courtoisie, le respect des valeurs, c’est fini. (…) Je veux en finir avec l’héritage de Mai 68. » (Metz, 17.04.07) Avec ce type de discours, Nicolas Sarkozy se fixe un objectif tout à fait clair. Pour mobiliser l’électorat de droite, désormais élargi à l’extrême droite, autour de la hantise du désordre, de la « chienlit » – pour reprendre l’expression chère à de Gaulle -, rien ne vaut le rappel d’un ennemi, le « soixante-huitard », d’autant plus menaçant qu’il serait culturellement hégémonique. Plus conjoncturellement, il s’agit d’effacer les traces de deux grands traumatismes récents : le mouvement de l’hiver 1995 puis la dissolution ratée de 1997 ; de restaurer l’autorité défaite. Pour cela, Sarkozy peut puiser dans la mémoire largement tronquée d’un mouvement éminemment politique, bien davantage encore que culturel, moral ou spirituel. (…) « Mai 68 », avec la mise en mouvement de millions d’acteurs, une prise de parole généralisée, une dynamique de relations sociales rétive à toute délégation, une menace pour le pouvoir et les hiérarchies constitue donc l’anti-modèle exact d’une « révolution conservatrice ». (…) « Effacer l’héritage de 68 » n’est donc pas seulement conjurer le spectre d’un mouvement social si puissant qu’il en vienne à menacer directement les pouvoirs, c’est aussi éradiquer les moyens intellectuels de les remettre en question. L’ « esprit de 1968 » est dangereux car il met en péril la politique spectacle en dévoilant la vacuité du pouvoir tout en donnant des armes aux citoyens contre le grand sommeil de l’assujettissement au système libéral. ©Agone, avril 2008 Simon Piel
Bakchich,
18/04/2008
Comment Sarko (ré)écrit l’histoire de France
Un collectif d’historiens s’est penché sur le rapport qu’entretient notre président avec l’histoire, et l’utilisation politique qu’il en a fait ces dernières années. La conclusion fait mal. Nicolas Sarkozy a séché beaucoup trop de cours d’histoire durant sa scolarité ! Grâce aux bonnes feuilles du livre : « Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France » à paraître vendredi 18 avril aux éditions Agone, « Bakchich » lui propose une petite remise à niveau. « Je veux dire à tous les Français que nous sommes les héritiers d’une seule et même histoire dont nous avons toutes les raisons d’être fiers. Si on aime la France, on doit assumer son histoire et celle de tous les Français qui ont fait de la France une grande nation. ». Voilà les mots de celui qui n’était alors que le candidat de l’UMP à l’élection présidentielle. Dans ce discours du 26 janvier 2007, Nicolas Sarkozy, comme il l’a souvent fait au cours de la campagne, se livre à un cours d’histoire à la sauce UMP où le name dropping (le lâcher de noms) dispute sa place à la simplification de l’histoire de France. La campagne de Nicolas Sarkozy est ainsi ponctuée de clichés, de captations d’héritage de l’histoire nationale, comme s’il avait lui-même réécrit les chapitres de son manuel scolaire. Pour faire bref, une vaste entreprise de « reconstruction du roman national ». Charlemagne, Jeanne d’Arc, Bonaparte, Jaurès, Blum, Mai 68… Tout y est passé ou presque. Non sans avoir été revu et corrigé par Nicolas Sarkozy et sa plume, Henri Guaino. « NOUS NE POUVONS PAS ADMETTRE L’INSTRUMENTALISATION DU PASSÉ » En réaction à ce phénomène, loin d’être une nouveauté des campagnes politiques, mais singulier par son ampleur, le collectif d’historiens réuni sous le nom de Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) fondé en 2005, prend la parole. Car s’ils sont avant tout des chercheurs, les historiens sont aussi des acteurs de la Cité. Voici un extrait du texte fondateur du CUVH : « S’il est normal que les acteurs de la vie publique soient enclins à puiser dans l’histoire des arguments pour justifier leurs causes ou leurs intérêts, en tant qu’enseignants-chercheurs nous ne pouvons pas admettre l’instrumentalisation du passé. » Voila probablement la raison du livre dont il est question aujourd’hui. Près de 20 historiens, membres du CVUH, ont passé au crible les discours de Nicolas Sarkozy. Le constat est douloureux. Notre omni-président n’aurait pas dû sécher les heures d’histoire dispensées au Cours Saint-Louis… « ÉMOUVOIR À PEU DE FRAIS » « Nicolas Sarkozy utilise l’histoire dans un double but : produire un nouveau rêve national qui brouille toutes les analyses et toutes les convictions ; détourner l’attention de son programme réel que l’on peut qualifier de national-libéral et dont les premières victimes seront les cibles directes de ses discours de récupération. » Il réveille des nostalgies afin « d’émouvoir à peu de frais, avec quelques citations, tout en laissant la complexité et les conflits dans l’ombre ». Une récupération qui n’obéit que rarement à une vision cohérente de l’histoire. « Tout personnage est bon à prendre, pourvu qu’il serve son goût du pouvoir dont l’obsession lui tient lieu de programme ». Nicolas Sarkozy empile les poncifs, et pour servir son message en travestit le sens pour les « rendre émotionnellement opératoire, et idéologiquement discutable ». « Au lieu de proposer des outils symboliques aptes à penser la place de chacun. Il dénie à l’histoire sa capacité à penser la place de chacun dans le présent et à l’imaginer dans le futur, Nicolas Sarkozy refoule l’histoire comme expérience du réel », poursuivent les historiens. Bakchich a sélectionné pour vous trois personnages auxquels Nicolas Sarkozy a souvent fait appel pour servir son projet politique. Voici l’analyse qu’en fait le CUVH dans le livre : Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France : Jeanne d’Arc, l’icône récupérée « Comme d’autres encore, Jeanne incarne la jeunesse que le candidat puis le président aime tant à exalter : née autour de 1412, Jeanne d’Arc entame son périple politique à 16 ans… (Une jeunesse héroïque à la Guy Môquet.) En effet, l’image favorite de Jeanne d’Arc employée par Nicolas Sarkozy est celle de la Pucelle devant les juges de son procès d’inquisition (quatre occurrences), épisode complexe (à la fois prudence d’une accusée, rapport d’une mystique à Dieu, etc.), réduit ici à la forte attitude de la jeune fille, voire à la fraternité avec les juges ( !). (…) Plus clairement inscrite dans les stratégies du candidat est la récupération affirmée de Jeanne d’Arc par la droite dite classique. A Rouen, le 24 avril 2007, Nicolas Sarkozy affirme que si Jeanne d’Arc a été confisquée par l’extrême droite, c’est que les valeurs dont elle serait porteuse (la France d’abord) auraient été oubliées ailleurs. Cette « honte » de la France – « erreur » historique – doit être réparée. Ainsi Jeanne, sortie de l’extrême droite, serait en quelque sorte le pendant de Guy Môquet chipé au parti communiste, de Jaurès ravi à la gauche… Elle participe au premier chef de cette grande bande dessinée œcuménique que le candidat a esquissée tout au long de ces discours afin d’aider à ratisser le plus large possible. L’usage de Jeanne est ici habile : ce terrain de proximité avec l’extrême droite est aussi inscrit dans un patrimoine national étendu, bien au-delà du seul Front national. » Napoléon Bonaparte, l’image embarrassante « Des dizaines de journalistes et de citoyens ont esquissé ou développé un parallèle entre le candidat Sarkozy et Bonaparte, et de très nombreux commentateurs ont assimilé son action à une résurgence du « bonapartisme ». Pourtant, il est frappant de constater que les références formelles à Bonaparte sont très bon nombreuses dans ses discours électoraux. (…) Pourquoi donc cette absence relative de la figure de Napoléon Bonaparte ? Tout se passe comme si le fond du discours sarkozyen sur la synthèse des rois et de la République, sur la « France éternelle » et la nation incarnée dans son président-sauveur, était tellement Bonapartiste qu’il serait inutile d’y ajouter la référence formelle à Bonaparte lui-même. Une autre raison est sans aucun doute la représentation plutôt contrastée de Napoléon Bonaparte dans les lieux communs de la mémoire dite collective : l’homme qui rétablit l’esclavage en 1802, qui liquide une partie des libertés acquises pendant la Révolution, le conquérant et le tyran de l’Europe, n’est pas une figure particulièrement célébrée aujourd’hui. (…) Le bonapartisme de Nicolas Sarkozy est donc volontairement occulté dans son discours historique, alors qu’il pouvait en être une référence majeure. De toute évidence, la captation de l’héritage idéologique de la gauche a été considérée par l’entourage du candidat comme une meilleure affaire que l’affirmation de son bonaparto-libéralisme. » Jean Jaurès, une captation sélective « De toutes les références à l’histoire qui ont émaillé les discours de Nicolas Sarkozy, celles qui ont mobilisé Jean Jaurès ont eu le plus grand retentissement. (…) C’est à partir du discours d’investiture de Nicolas Sarkozy que la mobilisation du nom du grand socialiste suscitera des affrontements enflammés : « Ma France, c’est celle des travailleurs qui ont cru à la gauche de Jaurès et de Blum et qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile. » (…) Le fonctionnement de la référence à Jaurès est clair : pour régler une question lourde de choix politiques, comme le rapport à la mémoire nationale ou le déséquilibre de plus en plus criant entre le capital et le travail, le candidat et sa plume caricaturent les perspectives de l’adversaire politique et opposent à cette caricature une fadaise en faisant mine d’en faire la haute pensée d’une figure de l’histoire nationale. (…) On est là au centre de la stratégie de mobilisation de l’histoire par Nicolas Sarkozy. L’effet d’autorité du grand nom est démultiplié par la répétition terrorisante ; figure historique étant en outre mélangée au flot continu des références et des noms, l’accumulation interdit toute riposte. (…) Enfin noyer Jean Jaurès dans un flot de personnages d’importance de l’histoire française produit un effet de panthéon national qui neutralise le grand socialiste, de même qu’il le déplace au « centre » de l’échiquier politique. Il n’est en effet jamais question du Jaurès des grèves de Carmaux, du Jaurès de l’Internationale socialiste… (…) Au contraire, Nicolas Sarkozy a exhumé la citation d’un propos du Jaurès de 1890, conseiller municipal et républicain conservateur, plutôt que l’un des si nombreux discours où l’orateur devenu socialiste accablait l’étroitesse politique, économique, sociale et morale des bourgeoisies républicaines au pouvoir. C’est dire l’étendue de l’escamotage ! Et que ce recours de Nicolas Sarkozy à Jaurès relève de la rapine d’un symbole, d’un appel à l’imagination des électeurs par le simple jeu du nom, de la provocation de réactions indignées, de la confusion des mémoires pour masquer le conservatisme de son programme. » Simon Piel
Bakchich,
17/04/2008
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