Parution : 25/09/2009
ISBN : 978-2-7489-0106-1 240 pages 12 x 19 cm 16.00 euros |
La Fabrique scolaire de l’histoire
Illusions et désillusions du roman national
Sous la direction de Laurence De Cock & Emmanuelle Picard
Préface de Suzanne Citron Depuis la Révolution française, l’enseignement de l’histoire est associé à la construction d’une « identité nationale ». En prenant la forme d’un récit ethnocentré, l’histoire scolaire devait permettre l’intégration de tous les futurs citoyens de la République, quelles que soient leurs identités originelles, dans un ensemble politique unique.
Aujourd’hui, alors que la période est favorable à la reconnaissance des « identités plurielles », les exclus du roman national réclament l’ajustement des programmes scolaires et critiquent la fabrique scolaire de l’histoire vue comme un instrument de domination. Le moment est propice pour interroger la manière dont l’histoire scolaire est fabriquée. De fait, l’enseignement de histoire à l’école est le produit d’une chaîne de responsabilités dont il nous faut interroger chacun des maillons : pourquoi et comment apprendre l’histoire, et quelle histoire ? Car c’est une politique du passé qui s’exprime à travers ce montage. Une politique où la question d’une histoire commune et donc de l’universalité est en jeu. Laurence De Cock est historienne et professeure d’histoire au lycée de Nanterre. Vice-présidente du Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), elle a notamment co-publié Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France (Agone, 2008) et Mémoires et histoire à l’école de la République (Armand Colin, 2007). Emmanuelle Picard est historienne au Service histoire de l’éducation (INRP-ENS) et membre du CVUH. Écouter la conférence-débat avec Laurence de Cock et Emmanuelle Picard, Approches Cultures & Territoires – AGONE, Marseille. Table des matières Un parcours singulier dans la fabrique scolaire, Préface de Suzanne Citron I. Programmes et prescriptions : le cadre réglementaire de la fabrique scolaire de l’histoire II. Quelle place pour les acteurs historiques dans l’histoire scolaire ? Des prescriptions officielles aux manuels III. Entre devoir de mémoire et politique de la reconnaissance, le problème des questions sensibles dans l’école républicaine IV. Pour dépasser le roman national |
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L'histoire de l'immigration intéresse tous les enfants
Yabiladi : L’histoire de l’immigration, enseignée à l’école a-t-elle une valeur particulière pour les enfants d’immigrés ? Laurence de Cock : L’histoire de l’immigration et son enseignement à l’école sont extrêmement importants pour tous les élèves et ils ne doivent pas leur être réservés. Ils ne sont pas plus importants pour eux parce que leurs parents viendraient d’un autre pays. Mais l’enseignement de l’histoire de l’immigration dans les écoles n’a-t-elle pas une fonction de légitimation de la venue de leurs parents et par conséquent de leur présence ici ? LdC : La légitimation se fait dans le regard de l’autre. Enseigner cette histoire à tous, c’est permettre à ces enfants de se sentir légitimes par rapport à leurs amis en classe. Entendre parler à l’école de l’immigration postcoloniale inscrit les élèves dont les parents seraient immigrants dans une continuité. Cette histoire peut leur permettre d’obtenir certains éléments de compréhension sur leur situation qu’ils n’entendront pas nécessairement Dans les cas où la mémoire familiale ne correspond pas à l’histoire institutionnelle, quelle position peut adopter l’enfant ? LdC : Lorsque j’étais professeur d’histoire dans un collège, avec ma classe, nous avions voulu recueillir le témoignage d’un ancien habitant des bidonvilles de Nanterre, or il s’est finalement désisté. L’une de mes élèves, dont les parents avait immigré, a proposé que l’on interroge son père : il n’avait pas vécu dans les bidonvilles, mais pouvait en parler. C’était la situation que je voulais éviter, mais nous y sommes allés. Le père a commencé à raconter ce qu’il connaissait des bidonvilles. Sa fille l’interrompt pour préciser qu’il n’y a pas vécu. Il lui répond que si. Elle insiste « non, tu n’y as pas vécu ! » Il persiste. Mon élève a fondu en larmes : elle ne pouvait pas accepter que son père ait vécu dans un endroit aussi terrible. Quelles conclusions tirez-vous de cette douloureuse expérience ? LdC : Le discours des enseignants peut toujours entrer en conflit avec le vécu de l’élève. Je pense qu’il faut être très prudent. L’école ne doit pas empiéter sur l’intime familial. Les enseignants ne sont pas formés pour ça, ils sont cantonnés à l’école et ne suivent pas l’élève dans sa famille. Sur ces questions historiques sensibles, ils doivent partir du savoir des élèves – le savoir social, acquis en dehors d’une démarche pédagogique – pour y intégrer des éléments de savoir et de vérité sans délégitimer ce qui se dit dans les familles. Lire l’article sur le site Yabiladi Entretien avec Laurence de Cock
Yabiladi,
09/10/11
Compte-rendu
Une dizaine d’universitaires tentent de faire le point sur l’enseignement de l’Histoire en France actuellement. En France seulement où, depuis deux siècles, l’Histoire est enseignée pendant toute la scolarité, dans un programme national destiné à forger la citoyenneté à travers le « roman national ». Depuis cinquante ans s’oppose à l’enseignement chronologique suivi la revendication d’un enseignement thématique. Les affrontements depuis lors sont continuels sans que l’on puisse trouver d’accommodements, ni même parfois de compromis, entre les inspecteurs généraux, les enseignants, les politiques, les représentants divers de la société, qui font tous partie de comités ou d’instituts de recherches. Partis d’une population homogène, les effectifs scolaires se sont amplifiés et diversifiés, assortis de la conscience de la crise actuelle familiale, identitaire, idéologique. Mémoire des génocides, avec émergence d’une nouvelle figure sociale, la « victime », qui ne se fait pas sans tensions surchargées d’affects et de finalités morales. Comment inculquer le sens de la tolérance, donner une « conscience historique, une conscience critique, notamment par rapport à l’immédiateté de l’actualité et l’inflation des faits médiatisés » ? Un enseignement thématique, « basé souvent sur une iconographie non renouvelée, qui veut donner compétence à raconter, accentue les difficultés à penser la durée et l’enchevêtrement des temps ». Avant 1945, l’enseignement de l’Histoire se poursuivait jusqu’aux périodes récentes ; après cette date, il a fallu plus de vingt ans pour enseigner le conflit, dans un souci de réconciliation nationale et le désir d’occulter Vichy. L’enseignement des faits coloniaux, des génocides, de la shoah, touchent parfois aux limites de ce qui peut être dit et montré. Faut-il privilégier les figures emblématiques du pays, dans une histoire globale de l’Europe et du monde ?
Le lecteur de cet ouvrage technique n’échappe pas à une réaction émotive, tant les auteurs sont intimement liés à leurs options. « Toute réflexion sur l’école devrait être précédée d’une réserve qui n’est pas que d’usage : c’est la relativité du propos ». Marie-Jeanne Lafore
Libresens n°192,
novembre-décembre 2010
Compte-rendu
Dix auteurs se sont interrogés sur la construction des savoirs historiques dans l’enseignement secondaire. Leurs analyses sont judicieusement collectées dans cet ouvrage, La fabrique scolaire de l’histoire, dirigé par Laurence de Cock et Emmanuelle Picard et préfacé par Suzanne Citron. Le livre révèle et légitime l’existence d’une histoire des pratiques scolaires. Les auteurs s’efforcent de montrer en quoi l’histoire enseignée à l’école est une « fabrique », résultat de tensions entre, d’une part, des intérêts politiques et idéologiques traversant la société et, d’autre part, l’histoire en tant que discipline scientifique soucieuse de son autonomie. Ce sont donc les modes de production et d’utilisation de l’histoire scolaire qui organisent l’ouvrage. L’angle choisi est celui d’une analyse processuelle qui permet de saisir à la fois les attentes civiques qui pèsent sur l’enseignement de l’histoire et les tentations d’instrumentalisation qui peuvent les déborder. Les tensions politiques et idéologiques se retrouvent dans l’organisation du système éducatif et dans le contenu des programmes (partie I), dans les manuels scolaires (partie II), dans le traitement des questions sensibles (partie III) et dans la persistance du roman national (partie IV). Patricia Legris retrace, dans la première partie, l’histoire de la constitution des programmes scolaires d’histoire modelés par les décideurs politiques, les historiens et la société civile. Les instances politiques dominent globalement dans cette définition de l’histoire à enseigner. Georges Pompidou se montre ainsi particulièrement intrusif dans les années 1960 et les tentatives des historiens des Annales pour se dégager du carcan chronologique ne sont pas couronnées de succès. De même, les programmes Haby, engagés dans une modernisation de l’enseignement de l’histoire, sont rejetés par les universitaires et les instances politiques. Dans les années 1980, la Commission Le Goff ne parvient pas à modifier les orientations chronologiques et politistes de l’histoire scolaire. La création du Conseil National des Programmes Scolaires dans les années 1990 marque l’affirmation d’un souci civique toujours défini par le politique. Evelyne Hery, dans un chapitre qui croise les interrogations pédagogiques et épistémologiques, s’interroge sur les « apprentissages temporels ». Elle questionne l’articulation entre le temps « historien » et le temps vécu des élèves. L’approche pratique proposée est de saisir le temps comme un acteur et de travailler la conscience critique des élèves. Se dégager de l’immédiateté médiatique et des fausses évidences téléologiques supposent de rompre avec les allants de soi des programmes scolaire fondés sur le « régime occidentalo-centré de la continuité ». La deuxième partie de l’ouvrage aborde la place des acteurs historiques dans l’histoire scolaire. Les programmes les plus récents sont marqués par une « négation du social » et des groupes sociaux au profit d’une histoire politique et d’une « inflexion patrimoniale ». Marie-Albane de Suremain explore les différentes facettes de l’enseignement du fait colonial dans les manuels du secondaire. Elle note que la surabondance des analyses centrées sur les modes de propagande empêche de saisir la complexité des expériences coloniales. Les représentations ne sont le support que d’elles-mêmes et la réflexion sur les sources présentées aux élèves sont insuffisantes. Marie-Albane de Suremain plaide pour une « histoire des représentations entrelacées des colonisateurs et des colonisés ». André Loez propose un chapitre sur « La fabrique scolaire de la ‘culture de guerre’» qui examine la prééminence d’un courant historique particulier (autour de l’historial de Péronne) dans les programmes scolaires. Certaines des notions emblématiques de ce courant, comme la brutalité ou la culture de guerre, se sont peu à peu imposées dans les manuels. André Loez note qu’il est extrêmement rare de voir des éléments du champ disciplinaire passer aussi facilement et aussi rapidement dans l’espace scolaire. La simplicité des notions de l’école de Péronne explique, au moins pour une part, ce transfert éclair. Cependant, l’incorporation de ces notions, débattues et contestées par d’autres historiens, se paie au prix d’une simplification outrancière et d’omissions flagrantes. Ainsi, les images de mobilisation abondent dans les manuels, alors que les questions économiques et sociales liées à la guerre sont peu abordées. La troisième partie de l’ouvrage évoque les « questions sensibles » dans les programmes scolaires. Alors que l’école devrait s’imposer comme l’espace d’apaisement et de rationalisation de la crise du modèle d’intégration, « la réponse institutionnelle relève davantage du ‘devoir de mémoire’». Françoise Lantheaume analyse les articulations entre « enseignement colonial et politique de la reconnaissance ». Jusque dans les années 1970, la colonisation est encore présentée dans les programmes scolaires comme un fait positif. La dimension critique est peu à peu intégrée, d’abord sous la forme d’une « indignation morale », puis, depuis les années 1990, dans une reconnaissance politique des revendications mémorielles. Françoise Lantheaume pointe les dangers d’une histoire réduite à des questions de morale ainsi que d’une lutte entre lobbies des mémoires. Dans son « Esquisse d’une histoire de l’enseignement des génocides », Benoît Falaize évoque la difficulté d’une pratique pédagogique qui doit transmettre une connaissance des faits génocidaires sans céder à l’illusion moraliste. Dans les pratiques, c’est bien le souci mémoriel qui domine le travail des enseignants. La quatrième partie du livre s’efforce de proposer quelques perspectives pour « dépasser le roman national ». Marc Deleplace souligne que le modèle narratif et explicatif domine dans les récits d’élèves sur la Révolution Française. La question de la violence fait émerger toute la difficulté d’une articulation problématique des savoirs historiques au sens commun. Dans un ultime et passionnant chapitre, Charles Heimberg décentre le regard franco-centré sur les pratiques scolaires de l’histoire en s’attardant sur le cas Suisse. Le roman national helvète, fondé sur des mythes, révèle les crispations identitaires du pays. L’auteur trace en réponse les contours d’une histoire problématisée capable de construire des comparaisons pertinentes, de contextualiser les univers mentaux des acteurs et de déployer les questions travaillants les sociétés humaines (comme le genre et les dominations). Faisant l’éloge de l’altérité et de la co-présence, Charles Heimberg plaide in fine pour une histoire scolaire ouverte aux identités plurielles. Reprenant le concept d’élémentation, forgé par Condorcet et Lakanal, et décrivant la « décomposition des savoirs sous la forme d’éléments fondamentaux dont la réorganisation didactique devrait permettre aux élèves d’accéder aux savoirs », l’auteur parvient à rendre très concrète une pratique pédagogique historienne plus apaisée et plus sereine. Cet ouvrage ouvre une réflexion vivifiante sur la constitution d’un savoir historique à visée pédagogique. Les auteurs réussissent à alerter le lecteur, à le rendre vigilant, et conscient des rapports de force qui se jouent dans l’ensemble des savoirs scolaires et en particulier en histoire. Jérôme Lamy et Béatrice Motard
Cahiers d'histoire,
03/07/2010
compte-rendu
Histoire-roman ! elle devient national avec Ernest Lavisse. Histoire-légende ! elle le devient avec Roland à Roncevaux : les assassins sont en réalité des bergers... basques. Histoire-leçon de morale : Debout les morts ! clame un officier surgi d’une tranchée de la Grande Guerre pour arrêter les Boches. Histoire-idéologique – ainsi celle de la Révolution française : romantique avec Michelet, socialiste avec Jaurès, radicale avec Aulard, marxiste avec Mathiez et Soboul... Elle s’arrête en 1789 pour François Furet, devenu stricto sensu réactionnaire, qui relègue dans le désordre anti-démocratique la Sans-Culotterie et la « Conspiration des Egaux » de Gracchus Babeuf.
Histoire-succession d’événements sans relation, sinon la marche radieuse vers la République, le progrès indéfini, « l’Avenir de la Science » et le refus d’envisager dans son ampleur la question sociale ainsi que la question coloniale, telle que la relate les manuels de notre jeunesse ! Histoire ethnocentrée ! Pour chaque groupe, depuis toujours, le sauvage, l’arriéré, le barbare, c’est l’autre. Enfin, depuis peu, la querelle féconde mais oh combien tumultueuse ! entre mémoires et histoires. L’existence de Vercingétorix est moins sure que celles de Boni et Aluku, deux résistants Bushinengés combattant en Guyane les armes à la main, le système esclavagiste. Ils ont aujourd’hui donné leur nom à deux populations de cette « France équatoriale »... Jean Guéhenno, jadis, soulignait que Clio était non seulement rapporteuse de ragots, mais trop souvent sanguinaire quand des gouvernements imbéciles conduisaient des jeunes gens, des deux côtés, à s’égorger, se massacrer, s’exterminer. Contre les fallacieuses et fâcheuses constructions identitaires à la mode, les auteurs de ce bel ouvrage posent les bonnes questions : qui fabrique l’Histoire scolaire ? Comment la raconter à l’aune du parti pris d’objectivité, de la durée longue et de la dernière mondialisation ? JP
La Révolution Prolétarienne,
juin 2010
A ce titre, le texte de Patricia Legris sur « Les programmes scolaires d’histoire dans l’enseignement secondaire » est précieux, bien qu’uniquement descriptif. Il montre bien la complexité de cette élaboration, d’un conservatisme présidentiel sous Pompidou à un progressisme déclaré sous Haby (thématique versus chronologique), entraînant une contre offensive du milieu historien, avant un compromis sous Chevènement entre ministère et représentants de la discipline. La création du Conseil national des programmes en 1989-1990 semble constituer un progrès, mais comme avec les Groupes d’experts qui lui succèdent en 2005, les acteurs consultés demeurent en nombre restreint : la pseudo consultation, réalisée auprès des enseignants de collège dans un temps extrêmement limité en 2008, n’infirme absolument pas ce constat, d’autant que sa prise en compte réelle demeure opaque. A quand une élaboration largement plus démocratique, impliquant les praticiens du terrain, les enseignants du secondaire dans leur globalité, non pas nommés par en haut, mais réellement consultés et désignant leurs délégués ? L’étude de Evelyne Héry sur « Le temps dans l’enseignement de l’histoire » est également stimulante, en particulier par sa préoccupation de faire saisir le passé aux élèves comme carrefour des possibles et son hostilité à une instrumentalisation du passé pour servir le présent, une remise en cause implicite de la définition de l’histoire scolaire par le politique sur laquelle il faudra bien finir par se pencher. Sans nier la nécessité d’une validation populaire de ce qui est transmis aux jeunes générations, est-il bien raisonnable de la confier toute entière à des représentants soumis à des influences discutables ? Une telle réflexion sur la temporalité amène également à poser la question d’une toute autre périodisation que celle, quaternaire, qui persiste, afin de proposer une grille de lecture plus mondiale, en abordant à chaque niveau scolaire des temps emboîtés (partant du temps court pour terminer sur la longue durée). « La fabrique scolaire de la culture de guerre », proposée par André Loez, est tout aussi percutant, de par sa critique de l’imprégnation profonde des nouveaux programmes par les thèses d’histoire culturelle de « l’école de Péronne », à commencer par le concept de « brutalisation », jugé fragile et inapproprié pour l’enseignement. L’analyse sur « Manuels scolaires et enseignement du fait colonial », par Marie-Albane de Suremain, montre certes que le traitement des images de propagande coloniale publiées dans les manuels scolaires manque cruellement de recul et d’approfondissement ; mais la tâche qu’elle assigne est tellement ambitieuse qu’elle nécessiterait, pour être réaliste, un nombre d’heures de cours plus conséquent (revenir en collège au moins aux horaires du milieu des années 1990, 3h30 hebdomadaires par niveau) et un public moins hétérogène que celui qui est réellement existant dans la plupart des classes. A cet égard, on touche à une des faiblesses de ce livre, son déficit concret, d’autant que parmi les auteurs, on ne trouve aucun enseignant en collège… Certaines contributions sont d’ailleurs plus faibles : il en est ainsi de « Comment on enseigne la Révolution française. Quelques questions à l’écriture scolaire de l’histoire », signé Marc Deleplace, frustrant par son déficit en exemples et cas concrets, voire de « Constructions identitaires et apprentissage d’une pensée historique. L’histoire scolaire en Suisse romande et ailleurs », de Charles Heimberg, un élément de comparaison assurément utile sur le thème du roman national, mais qui aurait mérité de plus amples développements. Un recueil inégal, donc, mais qui fournit des éléments de réflexion importants. Jean-Guillaume Lanuque
www.dissidences.net,
mars 2010
Yves Jardin
Le peuple breton,
décembre 2009
Le livre du mois / Entretien avec Laurence de Cock
Cet ouvrage est publié par le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH), association de chercheurs et d’enseignants d’histoire « préoccupés par l’instrumentalisation politique de l’histoire ». L’actualité montre à quel point l’école est concernée au premier chef. La quinzaine de textes ici regroupés propose une analyse très riche des mécanismes à l’œuvre, par exemple les luttes d’influence autour de l’élaboration des programmes scolaires, ou bien la prise en compte des débats historiographiques. Une double question traverse chaque texte : comment l’école s’empare-t-elle de l’histoire des historiens ? Comment les acteurs sociaux usent-ils de l’histoire enseignée à l’école pour des finalités civiques ? Entretien avec Laurence De Cock Qu’un président de la République mobilise l’histoire comme outil politique n’est vraiment pas nouveau. Que l’on songe au tollé provoqué par la suppression du 8 mai 1945 comme jour férié par Giscard ou au discours de Chirac en 1995 reconnaissant la responsabilité du régime de Vichy dans la déportation des Juifs. Les chefs d’État ou les représentants de la nation ont traditionnellement en France une prérogative dans le domaine mémoriel qui correspond à l’image qu’ils souhaitent donner du passé à un moment donné. De ce point de vue, toute décision mémorielle traduit une vision politique. L’histoire scolaire est incontestablement, dans son acte de fondation, un lieu d’usage public de l’histoire, car l’enseignement de l’histoire a d’emblée été chargé d’une finalité civique. En tant que tel, un programme peut donc se lire comme un projet mémoriel. En revanche, nous montrons dans ce livre que l’élaboration d’un programme est le fruit d’une chaine de responsabilités, d’une ronde d’acteurs qui s’étend du groupe d’experts aux représentants de la société civile. Il y a donc en théorie un certain nombre d’étapes à respecter qui devraient garantir la mise en débat des curriculums (programmes scolaires). En intervenant donc de façon si intrusive et spectaculaire dans l’écriture des programmes, Nicolas Sarkozy rompt avec la tradition et court-circuite les échelons intermédiaires. Comment les enseignants d’histoire se débrouillent-ils entre leur formation et leurs savoirs universitaires d’une part, leur statut de fonctionnaires d’autre part, que leur rappelait récemment un conseiller du président ? Il faudrait, pour répondre justement à cette question polémique, disposer d’une enquête approfondie sur les pratiques de classe, car il y a un fort décalage entre le discours tenu sur une pratique et la réalité des « bricolages » en situation de classe. Ce que l’on peut néanmoins souligner, c’est le fort attachement des collègues à leur mission de service public ainsi qu’à leurs compétences d’enseignants. Je le disais, les programmes sont en théorie le fruit de négociations auxquelles sont conviés les enseignants. Dans ce cas, le relai dans les classes ne se pose pas en terme d’« obéissance », mais d’application d’une décision collective dans son propre champ. Du même coup, toute intrusion non négociée risque d’être vécue comme un déni de leurs compétences par les enseignants. Cette tension est souvent difficile à gérer tant du point de vue de la déontologie que de l’éthique. Les professeurs se pensent comme des acteurs d’une Éducation nationale, non comme des spectateurs ou simples passeurs de décisions. Patrice Bride
Cahiers pédagogiques CRAP,
janvier 2010
N'autre école,
automne 2009
Roman national ?
L’histoire a une histoire, bien sûr ! Mais la particularité de cet ouvrage est de s’attacher à l’histoire scolaire. Dépendante de sa grande sœur universitaire, celle-ci est de deuxième main. Pourtant, dans un pays où tous les citoyens passent par les bancs de l’école, elle a une diffusion et un impact bien plus importants que son aînée ! Or, et c’est l’objet de ce livre, elle possède une logique bien à elle, inscrite directement dans les volontés du politique. Elle est l’histoire formatrice du peuple, celle du « roman national ». Sous la direction de Laurence de Cock et d’Emmanuelle Picard, un ensemble d’auteurs se sont attelés à l’étude de sa « fabrication ». Construction d’un creuset national Dans l’avant-propos, les deux directrices de l’ouvrage explicitent leurs intentions. Parce que les lois mémorielles (voir ci-dessous) ont bouleversé les pratiques historiennes, il fallait faire le point sur les ressorts de l’histoire à l’école. Celle-ci doit-elle, et peut-elle, avoir pour finalité la réalisation du creuset français, destiné à intégrer le citoyen anonyme au destin de la nation ? Par ses choix et sa mise en forme des événements, elle est une écriture mémorielle : elle crée l’image qu’une société veut laisser d’elle-même. Elle est le résultat d’une construction, d’une fabrique où différents acteurs interviennent, de l’éditeur de manuel à l’Inspecteur général, du ministre à l’enseignant. Cette édification d’une histoire nationalo-patriotique s’affirme avec la IIIe République qui magnifie les grands hommes et les grands événements et qui élabore une vision romancée du passé, un « roman national » ! Mais, constatent-elles, l’irruption des mémoires piétinées des catégories de population définies comme mineures, la demande de reconnaissance de communautés issues de l’aventure coloniale ont mis à mal une vision progressiste et lénifiante du passé : la nation ne marche pas de pair avec l’effet de civilisation qu’elle revendique. La belle fable enseignée à l’école ne peut plus faire illusion et l’histoire consensuelle construite autour de la patrimonialisation ne peut plus satisfaire les exigences de ceux qui attendent une version plus juste et plus précise de leur propre histoire. Réintroduire le doute Pour parvenir à comprendre la « fabrique scolaire » quatre grands thèmes sont choisis. Le premier s’attarde sur le cadre réglementaire : la fixation des programmes est évidement un enjeu primordial et l’on voit Georges Pompidou, président, les infléchir dans un sens conservateur. La prééminence du temps présent est dangereuse car elle contrevient à l’étude du passé comme moyen de distanciation du vécu des élèves. René Diaz
Zibeline,
19/11/2009
Le roman national à l'école: un projet mémoriel
Laurence de Cock déconstruit la fabrique de l’histoire scolaire, du projet politique aux choix effectués par les enseignants dans leur classe. Votre ouvrage s’intitule La fabrique scolaire de l’histoire, y aurait-il une histoire scolaire ? Comment cette histoire se fabrique-t-elle ? Vous parlez du roman national que constitue le récit historique, ce roman n’est-il pas multiple ? Le débat autour de l’identité nationale ne risque-t-il pas d’être un élément perturbateur ? L’école peut-elle et doit-elle répondre aux demandes des mémoires collectives qui frappent à sa porte ? Fenêtres sur cours n°334,
19/11/2009
Marc Vigié, IA-IPR Académie de Versailles
Site de l'Académie de Versailles,
04/11/2009
Dans une France pluriculturelle et en crise, comment l’histoire scolaire est-elle donc fabriquée ? Elle est analysée - c’est l’originalité de cet ouvrage très bien coordonné - comme le produit d’une chaine de responsabilités, depuis l’élaboration des programmes, les prescriptions officielles de plus en plus directives, la rédaction des divers manuels et les choix pédagogiques des enseignants face à des élèves aux attentes multiples. Chaque maillon de la fabrique est interrogé à partir d’analyses critiques des programmes du secondaire, de l’enseignement du fait colonial, de la « culture de guerre » et des génocides, sans oublier une esquisse des réceptions par les élèves de la Révolution française. L’histoire scolaire construit l’image que les élites d’une société veulent donner d’elle. Elle exprime une politique du passé qui répond aux préoccupations du présent. Et les enseignants les mieux formés ne peuvent que difficilement résister à cette instrumentalisation par une demande politique. Les auteurs interrogent. L’enseignement de l’histoire recherche-t-il la formation d’une citoyenneté d’adhésion ou l’apprentissage d’une pensée historique ? L’école doit-elle forger une « identité nationale » en prenant en tutelle les groupes communautaires par des logiques compassionnelles ? Ou doit-elle permettre l’étude des transformations des sociétés et initier à une « intelligibilité globale du monde » ? Aujourd’hui, les notions les plus médiatiques permettant les amalgames les plus grossiers comme « réforme » ou « totalitarisme » sont érigées au rang de concepts. L’histoire économique et sociale, celle des groupes sociaux et des forces politiques comme agents historiques, est quasiment évincée . La conception patrimoniale de l’histoire vient conforter les interprétations les plus conservatrices du passé. N’hésitons pas à dire que le « devoir de mémoire » ne saurait s’imposer au détriment du « devoir d’histoire ». Jean-Paul Scot
L'Humanité,
19/10/09
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