Parution : 19/01/2007
ISBN : 978-2-7489-0068-2 288 pages 12 x 21 cm 24.00 euros |
Jacques Bouveresse
Peut-on ne pas croire ?
Sur la vérité, la croyance et la foi
Tout en se disant incroyants, certains intellectuels se posent aujourd’hui en défenseurs de la religion au nom de choses comme le besoin de sacré et de transcendance, ou le fait que le lien social ne peut être, en dernière analyse, que de nature religieuse. Professeur au Collège de France, Jacques Bouveresse a publié de nombreux ouvrages de philosophie du langage et de la connaissance mais aussi sur des écrivains comme Musil et Kraus. Convaincu que la littérature, autant que les sciences, mérite une philosophie exacte, il croise ici les réflexions de philosophes contemporains, comme Putnam et Nussbaum, avec celles de Zola, Henry James et Proust. Visiter la page consacrée à Jacques Bouveresse sur le site du Collège de France Que vaut le « besoin de croire » ? Est-il rationnel d’avoir des croyances dont nous ne pouvons rendre raison ? Toutes les croyances religieuses sont-elles respectables du seul fait d’être crues ? Sommaire [Sur ces problématiques, on pourra lire également les contributions de Ludwig Wittgenstein, Jacques Bouveresse, Paul Veyne, Charles Sanders Peirce, Henri Broch et Jean Bricmont dans le n° 23 de la revue Agone, « Qu’est-ce que croire ? »] |
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SUR LES ONDES
• France Culture – « La suite dans les idées » (6 février 2007) • Radio Grenouille – Dans le cycle « Ma foi ! Croyances, religions, identité » du 7 au 12 avril Le principal essai du livre (« Faut-il défendre la religion ? ») a quelque chose du dialogue philosophique. Il ne propose pas de thèse définitive mais plutôt les éléments essentiels d’un débat où les personnages centraux se trouvent être le scientifique, le rationaliste ou plus précisément, le « sympathisant rationaliste qui demande de la compréhension et de l’indulgence pour une illusion (socialement) utile et même nécessaire » (p. 194), le croyant et, enfin, le théoricien sophistiqué qui se pose en défenseur de la croyance sans se sentir engagé par le point de vue du croyant, et qui trouve toutes sortes de justifications pour croire. Le souci du rationaliste tolérant et démocrate est d’isoler le théoricien en montrant que, exception faite pour une minorité de croyants postmodernes, la croyance comporte une référence à la vérité, un « cahier de charges » (Renan) propre à chaque religion, toutes choses n’ayant rien à voir avec les arguments d’inspiration pragmatiste fondés sur l’expérience intérieure, le besoin de croire, les conséquences de la croyance pour la vie. Si la foi a ses raisons, elle ne peut pour autant méconnaître les vertus d’une « éthique de la croyance », c’est-à-dire l’idée qu’il soit bel et bien question de vérité et qu’il puisse y avoir une hiérarchie des raisons de croire qui ne se réduise pas à un catalogue de désirs. C’est dire aussi que 1’on peut ne pas croire, qu’on est autorisé à s’en dispenser si, indifférent aux enjeux des jeux postmodernes avec leurs dépassements ultimes et sublimes, on se préoccupe plutôt de la solidité des raisons et si l’on répugne, en l’absence d’arguments déterminants, à faire un grand saut de type quia absurdum. Bref, pour que la tolérance démocratique ait un sens, il faut qu’elle fonctionne aussi en faveur des incroyants. Le relativisme postmoderne n’est jamais aussi révélateur et aussi inquiétant que lorsque, par un renversement du pour au contre, il attribue au rationaliste le double stigmate d’une nostalgie rétrograde pour les Lumières et d’une propension au dogmatisme et au culte d’absolus voués, comme toutes les idoles, au crépuscule. Aux incroyants en mal d’apologétiques, arguant que « tout est religieux » (le sacré fonde le lien social, etc.), plutôt que de les laisser généraliser inconsidérément, il faut répéter l’invitation à « faire des différences » en méditant la belle formule de Renan : « Malheur au vague, mieux vaut le faux » (p. 140). Le livre de Bouveresse ne parle donc pas que de religion, il parle de croyance en général, d’éthique intellectuelle, de tolérance et de démocratie, mais, d’une façon exigeante, celle qui traite de principes plutôt que de gloser sur les lieux communs du temps. Les analyses minutieuses consacrées à Renan, William James, Freud, Durkheim, Russell, Wittgenstein sont l’occasion de faire le point sur un ensemble d’arguments récurrents et, le cas échéant, de soustraire ces auteurs (même James) au détournement postmoderne. C’est dire combien cet ouvrage rigoureux et subtil est salutaire dans sa lutte contre les « impolitesses » de la pensée, contre les formes modernes d’obscurantisme et leur trouble dévotion. Louis Pinto
Revue philosophique, n° 2/2008,
mai 2008
A quoi bon croire ?
Le projet de ce livre est de montrer en quoi la vérité ouvre des brèches possibles à la croyance; mais on s’aperçoit bien vite que ces brèches n’ont en fait pas à être comblées et qu’il faut « souffrir de la faim de l’âme par amour de la vérité »
Or nous voilà déjà dans une première foi, celle en la Vérité ! Bouveresse assume totalement cette croyance, à condition de rappeler que toutes les convictions ne se valent pas, même si elles présentent le même aspect formel et relèvent d’un désir d’assentiment : qu’est-ce qui rend supérieure la croyance aux électrons à la croyance aux anges ? La foi en la science. Mais cette croyance comporte une différence de taille avec celle en dieu : elle ne présuppose pas l’adhésion en chaînes à des absolus quelconques. Car ce livre est en fait un geste de colère contre les philosophes, Debray en tête, qui s’ingénient à rehausser le besoin du spirituel pour présenter comme une religion la laïcité, susceptible des mêmes abus. Ce n’est rien de moins qu’un combat contre l’esprit des Lumières, qui est dans l’air du temps. Pour des raisons politiques certes, mais par une logique propre à l’évolution des rapports entre Vérité et Science. En effet cette dernière rétrécit progressivement son univers intellectuel, abandonnant, heureusement, toute prétention face aux questions métaphysiques et théologiques ; et puis, chaque avancée dans la science, rappelait Russel, nous amène à en savoir moins que nous ne croyions savoir. Même si nous parcourons avec allégresse ce livre de combat, aux références multiples, on ne peut que conclure classiquement avec Freud que « l’ignorance est l’ignorance, aucun droit de croire ne peut en être déduit ». Ce livre est en fait le développement de cette sentence salutaire. RV
Zibeline N°7 ,
24/04/2008
Contre le relativisme
Peut-on ne pas croire ? La question est colossale. Ajoutons qu’elle est loin d’être inédite. Ce qui peut toutefois l’être est davantage l’innovation heuristique découlant d’une démarche qui ose aborder le questionnement sous des contours inédits. Sur ce plan, c’est avec une démarche philosophique peu connue dans le monde francophone – la philosophie analytique – que le philosophe Jacques Bouveresse nous invite à prolonger ce débat. Quelques mots sur le courant de pensée avant d’aborder le propos. C’est globalement pour répondre à un climat philosophique dominé par le courant de pensée phénoménologique que va émerger la tradition de la philosophie analytique en France. Ce courant de pensée remontant au « Cercle de Vienne », et dont les noms illustres sont notamment Bertrand Russel, Gottlob Frege et Ludwig Wittgenstein, préférait l’étude de la logique argumentative et du langage scientifique au surgissement heideggérien de l’« événement » ou à 1’« êcoute de l’être », qui longtemps bénéficiait des faveurs du milieu intellectuel français. S’agissant du présent ouvrage, Bouveresse aborde des questions complexes et de haute facture philosophique : toutes les croyances ont-elles la même valeur ? Le besoin de croire est-il fondamental chez l’être humain ? Quels rapports entretiennent science et religion ? Religion et croyance ? Reprenant les mots de Robert Musil, Bouveresse ose l’affirmation suivante en guise d’élément de réponse : « L ‘humanité devrait, si possible, apprendre à croire un peu moins et à supporter un peu mieux la privation de croyance. » Dans le prolongement de la démarche pascalienne, Bouveresse pense finalement que la possible dignité de l’être humain se trouve à la portée d’une démarche réflexive. Dès lors, le défi est de prendre la mesure des vertus épistémiques qui se déclinent dans la rigueur en matière de pensée. Pour notre pari, nous voyons au moins une vertu apparente dans une telle démarche philosophique : c’est celle consistant à répondre au relativisme actuel que l’on peut aisément associer à une démarche antimoderne refusant au politique et à la philosophie toute assise fondationnelle et tout rapprochement avec une démarche de vérité (celle de la cohérence argumentative). Bouveresse l’énonce ainsi : « on est obligé, en tout cas, de se demander si ce n’est pas essentiellement une indifférence devenue presque complète à la question de la vérité [...] qui vaut à la religion le regain de sympathie et de prestige qu’elle connaît en ce moment. » Si Bouveresse persiste à refuser de nier « la valeur perpétuelle » de la philosophie, c’est qu’il prend toute la mesure de la fonction critique inhérente à la pensée rationnelle dans laquelle s’inscrit la tradition analytique dont il se réclame. Quels sont les mérites de celle fonction critique ? Au niveau philosophique, ce sont ceux qui « _permettent d’effectuer un travail méticuleux et patient qui permet des avancées limitées mais réelles, de formuler des positions philosophiques précises, argumentées dans le détail, modifiables au fil des discussions et des réévaluations concertées. En témoignant ainsi d’une indéniable capacité de développer et d’affiner des raisonnements consistants et convaincants sur n’importe quel sujet », à l’instar de la question de la croyance. Une telle démarche de réflexion est résumée sous le vocable de « philosophie des petits progrès_ ». C’est donc aussi sous le crible de cette démarche que devrait être abordée la question de la croyance, que celle-ci s’appuie sur un parti pris béat et positiviste envers la science ou qu’elle se présente sous les oripeaux du dogme révélé irradiant par la seule vertu de sa grâce. Mohammed Laraoui
A Babord,
février-mars 2008
Une éthique de la croyance
On pourrait se demander ce qu’un épistémologue peut dire lorsqu’il réfléchit sur la croyance et la foi. On ne met pas en doute l’idée que la question de la vérité puisse l’intéresser, mais la foi et la croyance ?
Jacques Bouveresse est un philosophe assez discret. Il faut dire qu’on n’a pas nécessairement le choix de l’être quand, pendant plus de quarante ans, on a étudié la philosophie de Wittgenstein, le pragmatisme et la philosophie anglo-saxonne. La France a ses modes en philosophie et il n’y a jamais été pensable que la philosophie anglo-saxonne puisse en devenir une. « On ne doit pas juger les hommes d’après leurs opinions, mais d’après ce que les opinions font d’eux », écrivait Lichtenberg. Lorsqu’il s’agit de la foi et de la croyance, cette affirmation devrait nous servir de phare, pense Bouveresse. Tous les êtres sont croyants, mais nous devrions pouvoir penser nos croyances, les questionner, se demander ce qu’elles valent et à quoi précisément elles nous servent. Il est possible d’avoir, comme William James, une forme de « sympathie bienveillante » à l’égard de la croyance. Après tout, les grandes batailles entre la science et la religion sont derrière nous. S’il y a bien quelques poches de résistance dans quelques sectes, nous pouvons parler d’un phénomène marginal. Ainsi, Jacques Bouveresse ne repart pas en croisade contre la religion. Il voudrait simplement que nous prenions le risque d’interroger nos croyances. Il voudrait que nous repensions « une éthique de la croyance ». On ne peut pas se contenter de respecter les croyances des autres. À ses yeux, on ne peut pas dire que toutes les croyances sont bonnes, on ne peut pas vivre dans cette sorte de relativisme qui accepte tout. Se servant de Robert Musil, William James et Bertrand Russell, Bouveresse tente de faire le bilan de ce que peut signifier croire aujourd’hui. Il précise que nous devrions être en mesure de « délimiter les objectifs impossibles que nous visons ». Il en serait de la justice dans le monde comme de la foi. Nous devons croire qu’un monde plus juste est possible et, même si pour l’instant il peut sembler que plus de justice dans le monde est un « objectif impossible », nous pouvons croire la chose pensable et réalisable. Les ennemis de Bouveresse seraient ces philosophes qui soudainement reviennent vers nous avec des concepts flous comme la « transcendance » ou même « Dieu ». Ils ne définissent rien mais s’avancent devant les autres en annonçant le mieux pour le monde tout en oubliant de définir de quoi ils parlent. Bouveresse est plutôt méfiant à ce sujet. Selon lui, on ne peut pas abandonner les méthodes scientifiques sous prétexte qu’elles ne nous disent pas tout. « La preuve est une politesse élémentaire », disait Paul Valéry - ce qui signifie que l’ouverture d’esprit à l’égard de la croyance et de la foi demeure prioritaire. La science nous apprend beaucoup par la patience qu’elle pratique à l’égard de ce qu’elle ne sait pas encore. La raison est ce qui nous permet de mieux comprendre l’univers dans lequel nous sommes. Nous n’avons pas d’autres instruments de mesure. La raison est faillible, nous nous entendrons sur la chose, mais il n’y a rien pour la remplacer, il n’y a rien de plus efficace. L’amour de la vérité passe encore par la raison. Bouveresse nous le rappelle avec une grande justesse. L’essai n’est pas toujours d’une lecture simple. Il faut être attentif et il faut aimer le style argumentatif. Mais on sort de là avec des idées plus claires sur la croyance, la foi, la science, la raison et la philosophie. Marc Chabot
Relations,
décembre 2007
La science et le retour du religieux
A l’heure où l’on assiste à un retour en force des religions, où le rationalisme est malmené par les pseudo-sciences et les croyances de toutes sortes, où il est de bon ton de professer un scepticisme de principe face au discours scientifique, le philosophe Jacques Bouveresse livre un plaidoyer en faveur de la vérité et de la raison. Qu’est-ce qui distingue la science des autres systèmes de description/explication du monde, notamment religieux ou philosophiques ? Pouvez-vous donner des exemples ? Comment expliquez-vous une telle évolution ? Mais les religions ne prétendent-elles pas, comme la science, à la vérité ? La vérité de la religion et celle de la science sont-elles identiques ? La science ne peut-elle en aucun cas être assimilée à une religion ? Pourtant, le discours de certains grands spécialistes de la physique fondamentale ou de la génétique a une tonalité quasi religieuse ? Autrement dit, il serait impossible d’être scientifique et d’avoir la foi ? L’attitude scientifique (authentique) vous paraît-elle préférable à l’esprit religieux pour gouverner la vie en société ? Comment expliquez-vous cette prééminencede l’irrationnel ? Est-ce le triomphe du religieux ? Catherine Ducruet
Les Échos,
02/11/2007
Jean-Guillaume Lanuque
Dissidences,
septembre 2007
P. B.
Philosophie magazine n°11,
jullet-août 2007
Mise au point
Alors qu’on la croyait bien enterrée, la question de la religion ressurgit de toute part. Le moins remarquable, dans l’affaire, n’est pas la sympathie avec laquelle bon nombre d’intellectuels saluent ce retour du religieux. Loin de l’accueillir avec réserve, comme on pourrait s’y attendre de leur part, ils nous invitent plutôt à y voir non seulement un signe des temps, mais encore un signe de progrès. Dans Peut-on ne pas croire ?, Jacques Bouveresse, connu pour le combat qu’il mène depuis longtemps contre les sirènes de la post-modernité, saisit l’occasion de remettre une nouvelle fois les pendules à l’heure. L’ouvrage rassemble trois essais écrits entre 2003 et 2005 et remaniés pour la circonstance. Le premier, consacré à Musil, fait aussi une large place à Nietzsche ; le dernier est consacré à Wittgenstein ; le second, Faut-il défendre la religion ?, qui représente la quasi totalité du volume (pp.39 à 250), provient quant à lui d’une conférence prononcée à l’Institut Catholique de Paris. La position défendue par Bouveresse ne manque ni de force ni d’originalité. S’il condamne les tentatives de réhabilitation du religieux, ce n’est pas au nom d’un athéisme militant. Nous ne sommes plus en 1905 : l’anticléricalisme à la Combes ou à la Clemenceau a disparu, le catholicisme s’est fait discret et nous nous habituons au multiconfessionalisme. Bouveresse parle de l’extérieur : tout en se déclarant incroyant, il reproche à ses adversaires, qui se donnent pour des esprits ouverts, d’en prendre un peu trop à leur aise avec les éléments constitutifs du religieux et plus généralement avec la vérité, comme si le désir de croire suffisait à valider la croyance. Dans sa réflexion, Bouveresse puise à différentes sources : Musil et Wittgenstein, bien sûr, mais aussi Renan et Durkheim, qui ont marqué la Troisième République, ou encore Russell et William James, qui ont tous deux longuement parlé de la religion, en des termes d’ailleurs fort distincts. Au cœur du débat se trouve le rapport à établir entre nostalgie de la croyance et retour du religieux. Qu’il y ait en effet une nostalgie de la croyance, comme il y a une nostalgie de l’enfance, nul ne le niera. Le désenchantement du monde a laissé un vide que l’humanité n’a toujours pas réussi à combler. Pour en conclure au retour du religieux, il faut toutefois avoir au préalable répondu à deux questions, portant sur chacune des notions en cause : que vaut le besoin de croire ? comment définir le religieux ? Si le premier aspect concerne avant tout la dimension cognitive de la croyance, les conséquences politiques n’en sont pas moins assez immédiates. Suivre William James, lorsqu’il insiste sur la capacité remarquable qu’a la volonté de croire de créer sa propre validation, ne va pas sans danger et il est permis de penser que ce type de considération n’était pas étranger à la fin de non-recevoir que Russell a opposé à la théorie pragmatiste de la vérité : entre besoin de croire et amour de la vérité, le pragmatisme, du moins celui de James, inverse le rapport. A tous ceux qui invoquent le désir de croire, il convient de répondre que celui-ci n’a jamais constitué une raison suffisante et qu’il devrait peser bien peu au regard de l’attachement indéfectible que nous devons à la vérité. La politesse de l’esprit nous invite à demander des preuves et à ne pas croire sans raison. Il serait bien naïf de penser que les Lumières ont triomphé une fois pour toutes et qu’il n’y aurait plus à lutter contre les marchands de sommeil. Les quelques pages (154–55) qui rappellent le degré de crédulité qui continue à régner dans nos sociétés dites avancées sont littéralement accablantes. Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que l’idée que liberté politique et amour de la vérité aillent de pair parcourt l’ouvrage comme un leitmotiv. Pour un véritable démocrate, l’idée de démocratie intégrale en matière de croyance ne va pas sans poser de sérieux problèmes. Si l’on veut que la tolérance soit une vertu, il faut éviter qu’elle puisse se confondre avec la simple indifférence à la vérité. Il est faux que toutes les croyances aient droit à un égal respect et c’est pourquoi on ne peut pas ne pas poser de limites à l’ouverture d’esprit. — C’est dans ce cadre que se situe le débat récent qui a opposé Rawls et Habermas sur la question des rapports à établir entre les convictions religieuses d’une part et cette raison publique qui sert à régler les conflits au sein des sociétés démocratiques d’autre part. Alors que les uns demandent au croyant de traduire ses motifs dans le langage neutre de la raison publique, les autres rétorquent qu’en toute équité le non croyant devrait accomplir une démarche équivalente et reconnaître que, de quelque façon, le contenu des croyances religieuses de ses concitoyens le concerne également. Tout en reconnaissant la nécessité de ne pas perdre de vue les racines éthico-religieuses de la raison publique, Bouveresse formule d’expresses réserves sur cette tendance à la resacralisation des raisons profanes. La question de la définition de la religion, quant à elle, est notoirement difficile. Le débat évoqué à l’instant vient nous rappeler que la frontière qui sépare la religion de la morale et de la politique est loin d’être étanche et l’on n’a pas manqué de faire remarquer que souvent les adversaires de la religion présentaient plus d’un trait commun avec ceux dont ils combattaient les doctrines : les raisons ne manquent pas, par exemple, pour considérer Russell comme un esprit religieux. La difficulté principale porte toutefois sur la possibilité de faire ou non l’économie de toute référence aux divinités ou au surnaturel. Debray, quand il parle de sacré républicain, répond par l’affirmative et s’autorise pour cela de Comte ou de Durkheim ; mais c’est au prix de singuliers raccourcis et il est douteux que ces derniers se seraient reconnus dans sa position. Il passe notamment sous silence la distinction tranchée que le sociologue établissait entre sacré et profane et se garde bien de poser la question que celui-ci donnait pour cruciale : à quoi pourrait bien ressembler la religion dont nous aurions besoin aujourd’hui ? L’objection ne vaut pas pour la seule définition de la religion puisqu’elle relève d’une règle d’hygiène intellectuelle proche de ce qui a été dit plus haut de l’excès d’ouverture d’esprit : il n’est pas bon de donner aux mots une signification indéfiniment extensible car, à trop aller dans ce sens, on court le risque de leur faire dire n’importe quoi ; le risque, ici, de finir par trouver du religieux partout. W. James, à sa façon, tombe sous le coup de la même critique lorsqu’il propose d’approcher le phénomène religieux à partir de l’idée d’une expérience religieuse qui précéderait la religion et en serait donc indépendante. Il est vrai qu’en ce temps de déclin des formes traditionnelles de religion, chacun se débrouille comme il peut avec ses expériences religieuses. Mais il s’agit d’avantage de religiosité que de religion ; l’expérience invoquée est une simple affaire privée, une religion personnelle qui relève autant de la morale que de la religion proprement dite. Le lobbying de la Scientologie auprès de N. Sarkozy ou de Bruxelles pour se faire reconnaître juridiquement comme une Eglise est là pour nous rappeler que cette question de définition n’est pas purement spéculative. Tout au long de ces pages, il est également question de science. Si la liberté politique ne va pas sans amour de la vérité, ce dont manquent nos démocraties, c’est moins de foi que de savoir, d’esprit religieux que d’esprit scientifique. Le constat peut surprendre. De quoi sommes nous plus fiers que du prodigieux essor scientifique qui nous permet d’envoyer des hommes dans l’espace ou de cloner des êtres vivants ? Mais c’est oublier que la science n’a pas pour seule fonction de servir de base rationnelle à l’action de l’homme sur la nature. Encore que l’idée devienne de plus en plus étrangère aux politiques éducatives, il a longtemps été admis que l’enseignement des sciences ne visait pas uniquement ni même d’abord la formation professionnelle et qu’il était aussi destiné à préparer à l’exercice de la liberté. Dans cette perspective, ce qui compte, c’est moins l’acquisition de connaissances scientifiques que l’esprit scientifique : rigueur, probité intellectuelle, capacité à distinguer clairement ce que l’on sait de ce que l’on ne sait pas sont autant de qualités indispensables aux citoyens. Un regret pour conclure. La croyance est considérée exclusivement dans sa dimension cognitive, comme une attitude propositionnelle. Or la question religieuse, plus encore quand est pris en compte son rapport avec la vie politique, invitait à faire une place à une théorie sociologique de la croyance. La croyance n’est pas seulement un rapport à la vérité, c’est aussi un rapport social ; nous croyons quelque chose, mais nous croyons aussi quelqu’un. Le crédit repose sur la croyance entendue comme confiance. L’idée n’est pas nouvelle. Comte parlait en ce sens de foi positive ; c’est ce qui lui permettait de dissocier religion et théologie, et de penser une religion civile empruntant ses dogmes à la science. Avant lui, la Logique de Port-Royal rapportait déjà la foi à « l’autorité des personnes dignes de créance » et distinguait en conséquence entre foi divine et foi humaine. Michel Bourdeau
parutions.com,
15/05/2007
Croire ou ne pas croire
Fin de la religion? On l’a annoncé. Nombreux sont les spécialistes de la religion qui ont pensé que la sécularisation allait, dans les sociétés contemporaines, se conjuguer avec la modernisation. Mais c’est le contraire qui se passe: on assiste à un “retour du religieux”, et ce “retour” semble correspondre à ce que Musil appelait la “nostalgie de la croyance”, tout se passant comme si, au lieu de laisser s’installer définitivement le règne de la raison, on se réfugiait à nouveau dans la croyance.
Qu’est ce que la croyance? Toutes les croyances se valent-ils? Est-il rationnel d’avoir des croyances dont ne peut render raison? Peut-on ne pas croire? Pour répondre à ces questions, Jacques Bouveresse, philosophe et professeur au Collège de France, mobilise les auteurs qu’il fréquente: certes Wiggenstein, mais aussi Neitzsche, Renan, Willian James, Russel , Freud, Durkheim. Jacques Bouveresse a lui-même, comme il s’en confie, peu de dispositions pour la croyance et une propension à “vouloir juger et évaluer les croyances de façon rationnelle”. Et s’il ne condamne pas toute forme de croyance, il n’en appelle pas moins une éthique de la croyance (par exemple il faut des preuves). On est aujourd’hui tenté de délaisser le libéralisme des Lumières qui combat la religion pour adhérer au libéralisme politique qui s’abstient de faire la guerre à la religion. Mais quoi tolérer? Est-on, se demande Bouveresse, tenu de respecter toutes les formes de croyances? D’aucune façon , répond-t-il catégoriquement. Il n’y a pas, selon lui, “d’obligation morale à accepter une croyance que l’on juge moralement inacceptable”. Face au “réveil du sentiment religieux”, Jacques Bouveresse ne cache pas son inquiétude: il craint en effet que ce réveil n’entraîne l’abandon du parti de la raison au profit de mouvements qu’il qualifie d’“infra-intellectuels” tels le besoin de réenchanter le monde et l’aspiration à la communauté. Et ce qui l’irrite le plus c’est de voir que des intellectuels se mettent à “douter systématiquement de tout ce qui est le mieux établi, au regard de la raison” et que certains d’entre eux se posent en défenseur de la religion au nom de choses comme le sacré et la transcendance, alors même qu’ils se disent incroyants, se. Jacques Bouveresse, on l’aura compris, aime la polémique. Sa principale cible est le postmodernisme, qui , au nom du relativisme, ouvre une brèche dans nos certitudes les plus fondamentales en matière de théorie de la connaissance et risque ainsi d’ “encourager les religions à s’y engouffrer”. Jacques Bouveresse n’entend pas pour autant se faire, comme un Michel Onfray, l’apôtre de l’athéisme; il ne s’attaque pas non plus à la religion comme telle. “On peut, écrit-il, douter sérieusement que le developpement de la science nous rende jamais capables de decider des questions comme celles de savoir s’il y a un Dieu, ou s’il y a une vie après la mort”. Mais toutes les formes de croyances ne se valent pas : “Croire pour parvenir à savoir n’est pas la même chose que croire simplement parce qu’on en éprouve le besoin”. Les scientifiques ont certes leurs articles de foi mais le culte de la vérité n’a rien à voir avec la croyance dans les fictions religieuses. Bouveresse pense que le développement de ce que Russell appelait l’ “esprit scientifique” peut contribuer à l’amélioration des conditions d’exercice de la démocratie . Il y a donc “des liens positifs entre les concepts de vérité scientifique et de liberté politique” Goethe disait : “Le savoir croît le doute”, Jacques Bouveresse défend le droit au doute, à l’incertitude, et pourquoi pas? à l’incroyance. Avec la montée des intolerances, toute la question est de savoir s’il y a encore place à l’incroyance dans nos sociétés. Serons-nous amenés, comme le fait Bouveresse, à exiger que l’incroyant ait le droit à une certaine civilité ? Son petit livre est une invitation à réouvrir le (vieux) débat sur la foi et la raison, mais à la condition que l’on évite les simplifications et les amalgames faciles et que l’on veuille bien aller au fond des choses. Marcel Fournier
Le Devoir,
12/05/2007
N'autre école,
Printemps 2007
L’autre mérite - et non le moindre - de Jacques Bouveresse, c’est la rigueur et la simplicité de son écriture, qui met son livre à la portée de quiconque s’intéresse au sujet. Pour alimenter son propos, il n’hésite pas non plus à convoquer des auteurs passés de mode tels Renan, Musil ou James, même s’il donne aussi la parole à Nietzsche, Freud ou Russel. Bref, un livre passionnant et accessible à tous. Catherine Ducruet
Les Échos,
16/04/2007
L’avenir d’une désillusion (?)
La question « Peut-on ne pas croire ? » qui donne son titre à la dernière publication de Jacques Bouveresse, ne rend pas tout à fait justice à l’ensemble du livre qui se demande aussi bien : « Comment peut-on être encore croyant ? », avec tout le scepticisme que cela suppose. À cette question, l’auteur répond à la fois qu’il ne faut pas oublier l’avoir été (individuellement parfois, culturellement surtout), qu’on ne peut pas l’être n’importe comment et que, si l’on peut bien admettre qu’il y a une disposition fondamentale de l’esprit humain (peut-être inévitable) à l’être, on devrait plus sérieusement se demander comment ne pas l’être : « Peut-on ne pas croire ? », donc. En ce sens, dès les trente premières pages, sous l’autorité d’un auteur cardinal dans la pensée de Bouveresse, tout est dit : « Musil est convaincu [...] que l’humanité devrait, si possible, apprendre à croire un peu moins et à supporter un peu mieux la privation de croyance » (p. 27).
Pascal est peu présent dans le livre de Bouveresse, mais s’il est une phrase de Pascal que l’auteur a faite sienne, c’est bien celle qui considère que la dignité de l’homme est dans la pensée et qu’il faut s’employer à bien penser. Dans Peut-on ne pas croire ?, bien penser se décline en vertus « épistémiques », et puisque la première de celle qui est évoquée est la politesse, elle exigera du lecteur qu’il ne prenne pas l’ouvrage de Bouveresse pour un essai de plus sur le retour du religieux et des religions, pour une contribution aux analyses diverses du phénomène religieux en milieu laïque et sous la menace des fondamentalismes. La rigueur et la densité du propos ne lui laisseront de toute façon pas le choix. La politesse de la pensée, c’est donc l’humilité inductive (Musil), la retenue indispensable lorsque nous nous occupons des affaires du monde, en l’occurrence du politico-religieux. Il est à ce propos frappant de constater à quel point Bouveresse se tient à l’écart des formes traditionnelles du débat sur la laïcité par exemple. S’il fallait évoquer d’autres vertus de la pensée, il faudrait évoquer la justice, équité intellectuelle faite de mesure dans l’attaque de l’adversaire et de fermeté dans la riposte (qu’elle soit adressée aux faux néo-dévots ou au relativisme et aux relativistes post-modernes) et le courage. Il est toujours salutaire d’entendre que l’alternative dans les rapports entre la religion et la raison sont bien ceux de la logique ou de la guerre, et Bouveresse de citer Valéry : « Il est permis de penser que celui qui refuse ouvertement la logique choisit dans les faits la guerre et s’efforce de l’imposer à autrui, au moment même où il essaie souvent avec succès de faire croire que c’est à lui qu’on la fait » (p. 75). Mais, on le sait, il faut préparer la guerre si l’on veut espérer avoir la paix... Et à ce titre, sur le champ de bataille intellectuel, les armes les meilleures restent la raison, l’esprit scientifique et la vérité : Bouveresse développe ses plus franches attaques contre le relativisme post-moderne, nous l’avons dit (« On est obligé, en tout cas, de se demander si ce n’est pas essentiellement une indifférence devenue presque complète à la question de la vérité (...) qui vaut [à la religion] le regain de sympathie et de prestige qu’elle connaît en ce moment » p. 59). Attaques aussi contre le néo-pragmatisme (évoquant la critique du christianisme de Bertrand Russell, Bouveresse rajoute qu’« il ne pourrait sûrement pas y avoir à ses yeux de calcul plus pervers et plus dangereux que celui qui consiste à essayer d’utiliser le Belzébuth de l’ignorance pour expulser les démons de l’oppression politique »). Critiques enfin de la déconstruction de l’onto-théologie, lorsqu’elle plaide pour un christianisme débarrassé de l’autorité du dogme (« J’ai tendance personnellement à croire que les penseurs comme Vattimo surestiment considérablement les conséquences qui résultent, en dehors de la philosophie, de la déconstruction de l’onto-théologie »). Néanmoins, et c’est en cela que le livre n’est en rien un essai mais bel et bien un ouvrage de philosophie, c’est à la racine de ces épiphénomènes que Bouveresse revient : c’est avec Nietzsche que l’on peut débattre du relativisme, avec James du pragmatisme, avec Russell des vertus de l’esprit scientifique, ou avec Freud de l’avenir d’une illusion, comme c’est avec les théologiens qu’il faudrait parler de religion. La dignité de la pensée c’est aussi celle de son histoire, non son dévoiement au profit de problèmes mal posés et forcément mal résolus... « Peut-on ne pas croire ? » La question, légèrement provocatrice, s’inquiète de l’avenir d’une désillusion salutaire et courageuse : « L’incroyance a eu longtemps pour elle le surplus d’honnêteté intellectuelle, de dignité et de courage qu’elle semble comporter ». Mais elle est aujourd’hui perçue « comme équivalent déjà à une forme de dogmatisme ou de sectarisme intolérable » (p. 44-45). Faut-il alors se demander « comment croire ? » Croire, peut-être, pour ne jamais oublier la dépendance humaine, indiquée par Wittgenstein, dont le rapport à la religion fait l’objet de la dernière partie du livre, pour côtoyer les abîmes sans jamais y tomber - croyance en la vie, « non théorique » (p. 261), silencieuse et contemplative. Nulle trace pourtant d’un credo dans l’ouvrage, si ce n’est cette remarque, page 29 : « Ce qui est une illusion pourrait être justement le fait de considérer que la croyance à la valeur de la science présuppose nécessairement la croyance à des absolus de nature quelconque. » Ultime politesse demandée au lecteur : ne pas confondre l’engagement rationaliste de Bouveresse avec un quelconque scientisme. Nicolas Jampy
Les lettres françaises,
7/04/2007
Dans ce livre précieux, Bouveresse fait le lien entre la poussée religieuse et les discours actuels qui renoncent à l’idée de la vérité elle-même. Trois cent cinquante ans après Spinoza, deux cent cinquante ans après Voltaire, il semble que tout soit à recommencer ! Bouveresse dénonce la trahison à la fois intellectuelle et morale de ces penseurs « postmodernes » qui, ayant renoncé à l’idée de la vérité et même, pour les plus radicaux d’entre eux, à celle de sens, se retrouvent de facto complices de la montée d’un nouvel obscurantisme. Dans la lignée du programme tracé par Wittgenstein et les philosophes analytiques, l’auteur entreprend un salutaire travail de clarification. La laïcité n’est pas un intégrisme. L’amalgame opéré aujourd’hui entre la croyance et le désir de croyance permet à Bouveresse de confronter Wittgenstein à William James (dont La Volonté de croire vient d’être rééditée). Le philosophe américain fondateur du « pragmatisme » fit de l’utilité et de l’efficacité les seuls critères de la vérité, en s’efforçant de réconcilier ce que la pensée classique avait pris soin d’opposer : la croyance irrationnelle et le savoir rationnel. Comme dans ses ouvrages précédents consacrés à Karl Kraus, Bouveresse démonte dans une langue aussi limpide qu’exigeante les mécanismes qui menacent la liberté de chercher la vérité. Comme il nous le disait lors d’un mémorable entretien (Nouveaux Regards, n° 34), « quand je vois l’utilisation que le monde politique fait du langage, alors j’ai envie de faire de la philosophie, de faire de l’analyse du langage au sens plus ou moins littéral et de dénoncer les équivoques, les sophismes, les approximations, les clichés, la rhétorique creuse ». Pour défendre la vérité désarmée. Évelyne Bechtold-Rognon
Nouveaux Regards,
n° 36, avril-juin 2007
Acculé à cette aporie matérialiste, il ne nous reste comme sortie de secours qu’à poser la question : peut-on ne pas croire ? A l’instar de Wittgenstein, dont il est un assidu commentateur, le philosophe Jacques Bouveresse emploie une méthode de type ethnologique afin de proposer, en prenant une position tout à fait extérieure, des éléments de réponse à cette interrogation « essentielle ». Attaquant en règle depuis plus de vingt ans la pensée postmoderne dont il dénonce les dangers tant sur les plans politique, moral que scientifique ou philosophique, il affirme contre l’irrationalisme, le relativisme et le cynisme contemporains que nous ne pouvons faire l’économie des notions de vérité, de logique et de sens. Par exemple, il s’insurge contre les défenseurs de l’histoire de la philosophie traditionnelle qui soutiennent que des univers philosophiques de siècles différents ne sauraient communiquer entre eux. Concevant la discipline philosophique comme un moyen de clarifier les idées, Bouveresse croit à la nécessité de la discussion en philosophie, au dialogue, aussi bien avec les morts qu’avec les vivants. Pour formuler la possibilité de ne pas croire, ce sont en l’occurrence Nietzsche, Renan, William James, Russell, Freud, ainsi que Musil, Valéry, Keller (et incidemment Sebald) qui sont invités autour de la table. Ce qui meut la pensée de Bouveresse, c’est de savoir qu’ « il y a dans la littérature un excès auquel la philosophie n’a jamais renoncé sans renoncer à elle-même ; et dans la philosophie une volonté de rationalité à laquelle le meilleur de la littérature ne s’est jamais soustrait sans déroger aux règles qui la portent aussi » (M. Surya). Quand la littérature a peur de raisonner, quand la philosophie a honte de créer, toutes deux se replient sur elles-mêmes. Seuls quelques écrivains échappent à cette exclusion, sachant que la littérature et la philosophie ont besoin l’une de l’autre. Ce sont ces « philosophes-artistes » (Nietzsche) dont les ouvrages ont pavé le cours des deux siècles qui viennent de s’écouler, qui sont convoqués par notre hôte. L’on sait au moins depuis Confucius que l’usage correct du langage fonde l’ordre social et politique. « Quand les noms ne sont pas corrects, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, les affaires ne peuvent être menées à bien », a enseigné maître Kong. Cette notion capitale de la pensée confucéenne ne paraîtra pas étrangère aux plus critiques de nos contemporains. « Tout ce que l’honnête homme conçoit, il doit pouvoir le dire, et ce qu’il dit, il doit pouvoir le faire. » En authentique honnête homme, J. Bouveresse, professeur depuis 1995 dans cette université idéale qu’est le Collège de France – les études n’y mènent à aucune profession en particulier et ne font l’objet d’aucun diplôme –, ne laisse rien au hasard en ce qui concerne le langage. Plutôt que d’un « retour du religieux », il préfère parler d’une « nostalgie de la croyance » (R. Musil). « La croyance réelle est une chose bien différente de la simple croyance à la nécessité de croire », rappellet-il. Ne plus savoir distinguer un fait d’une interprétation menace sérieusement les fondements de la démocratie et démontre que le problème de la croyance a également une dimension scientifique et politique. Les propos de Bouveresse ont la valeur d’une mise en garde : la démocratie n’est jamais définitivement acquise. Effet inattendu du principe d’égalité : la démocratie peut être malade d’elle-même. L’omnipotence de la majorité est un des maux qui peuvent la compromettre de l’intérieur et ouvrir la voie à de nouvelles formes de tyrannie. La diffusion du mésusage des concepts de vérité, de croyance et de foi en est un des symptômes. Il n’est pas certain que leur remplacement par des « prothèses » soit « de nature à inspirer une confiance plus grande que l’organe naturel qu’elles prétendent remplacer ». Substituer la tolérance à l’objectivité, l’ironie à la recherche de la vérité, l’appréciation à l’analyse, ne peut réussir qu’à miner encore un peu plus profondément la confiance que la philosophie devrait avoir dans la rationalité. Cependant, que l’on ne s’attende pas à trouver ici une machine de guerre contre la religion. Le manuel d’athéologie reste encore à écrire et son auteur devra en premier lieu se débarrasser du vocable d’« a-thée » qui ne peut, comme un reflet, proposer un système qu’en opposition, en réaction à ce qu’il rejette et non trouver sa justification en lui-même. Que l’on croie ou non, l’important est de bannir le mensonge inhérent à toute foi afin d’avoir la raison en tête, car celui qui vit dans la crainte, quelque crainte que ce soit, ne peut user librement de son entendement. Toutes les croyances ne sont pas uniment respectables et il convient d’utiliser, suggère J. Bouveresse, les outils de la logique pour démanteler toute pensée qui ne puisse fournir une réponse déjà accessible dans cette vie, ici et maintenant. Laurent Six
Le mensuel littéraire et poétique,
n° 349, avril 2007
La nostalgie de la foi
Pour Jacques Bouveresse, l’actuel retour du religieux s’explique plus par le besoin de croire que par la croyance profonde en une doctrine.
Le prestige et le respect qui entourent aujourd’hui la religion sont tels que de nombreux intellectuels, se disant eux-mêmes incroyants, s’en font désormais les défenseurs au nom d’un besoin de sacré et de transcendance. La religion serait même, à les en croire, le seul remède à la crise que traversent nos sociétés, puisqu’il semble entendu, comme le répètent depuis plusieurs années Régis Debray et quelques autres, que le lien social ne peut être que de nature religieuse. Or les arguments de ces nouveaux zélateurs de la religion ne convainquent guère Jacques Bouveresse et témoignent même à ses yeux d’une inquiétante confusion intellectuelle. Peut-on encore qualifier de religieuse, se demande-t-il dans Peut-on ne pas croire?, l’attitude qui consiste à adopter une religion, «non pas parce que la doctrine qu’elle enseigne est objectivement vraie, mais parce qu’on a besoin de croire qu’elle est vraie ou parce qu’elle est susceptible d’avoir des effets positifs du point de vue pratique ou politique»? Autrement dit, ce que l’on observe actuellement ne correspondrait-il pas, plutôt qu’à un retour de la croyance, «à ce que Musil appelait la "nostalgie" de la croyance, qu’une époque par ailleurs foncièrement incroyante a une tendance fâcheuse à confondre avec la croyance elle-même»? Et la nouvelle sympathie des intellectuels à l’égard du religieux ne s’expliquerait-elle pas au fond avant tout par l’oubli ou l’ignorance de ce qu’est véritablement la religion? L’indifférence à la question de la vérité Des déclarations comme celles du philosophe italien Gianni Vattimo, selon qui «le nihilisme postmoderne est la vérité du christianisme» - c’est-à-dire «la fin du concept (métaphysique) de vérité» - laissent penser à Bouveresse que c’est «essentiellement une indifférence devenue presque complète à la question de la vérité, plutôt qu’un désir plus grand de la reconnaître partout où elle est susceptible de se trouver, y compris, éventuellement dans la religion, qui vaut à celle-ci le regain de sympathie et de prestige qu’elle connaît en ce moment». Ce que l’on interprète un peu hâtivement comme le retour du religieux n’est en réalité, selon lui, que le signe d’une crise de la vérité, dont il conclut ironiquement qu’ayant lui-même quitté le christianisme quand il s’était rendu compte qu’il ne parvenait plus à en tenir les doctrines pour vraies, il peut au moins «se rassurer à l’idée qu’il avait raison de penser qu’il ne pouvait plus se considérer comme chrétien, puisqu’il continuait à croire à l’importance de la vérité». Jacques Bouveresse n’est pas non plus surpris que la faveur dont jouit la religion s’accompagne de plus en plus souvent d’une mise en accusation de la science, régulièrement accusée de dogmatisme et d’intolérance, tant il est vrai, comme le remarquait déjà Musil, que les hommes ont tendance à devenir sceptiques à l’extrême dans tout ce qui est rationnel et de plus en plus crédules à l’égard de ce qui dépasse les possibilités de la raison. Quant à l’idée selon laquelle nous nous aimerons davantage lorsque nous aurons cessé de croire que la vérité existe, Bouveresse estime que l’incapacité de distinguer le vrai du faux ne peut au contraire engendrer que la violence, l’arbitraire et la tyrannie, et il ne lui semble pas en outre très raisonnable d’attendre du «relent de religiosité qui imprègne la pensée postmoderne» une réelle amélioration du sort de l’humanité. «Rappelez-vous tout simplement - écrit Valéry dans Monsieur Teste - qu’entre les hommes il n’existe que deux relations: la logique ou la guerre. Demandez toujours des preuves, la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué, et qu’on va vous faire obéir par tous les moyens.» Or Bouveresse, qui cite ce texte, juge que ce sont désormais «les rationalistes et les agnostiques, beaucoup plus que les croyants, qui ont des raisons sérieuses et des occasions innombrables de se sentir attaqués et d’avoir le sentiment qu’on leur fait la guerre et cherche à les faire obéir». Qu’on ne s’y méprenne pas. Fidèle à la rigueur qui a fait de son œuvre une des plus exigeantes de la philosophie française actuelle, Jacques Bouveresse - dont la réflexion se nourrit de la lecture attentive d’auteurs comme Nietzsche, Renan, James, Freud, Russell et Wittgenstein - prend la religion bien plus au sérieux que la plupart de ses nouveaux défenseurs. Jean Blain
Lire,
avril 2007
http://www.passerelle.de/Rez-Barnavi%202006_Bouveresse%202007.html Michael Tillmann
Passerelle,
mars 2007
Des doutes autour de la croyance
Tout en se disant incroyants, constate Jacques Bouveresse, « certains intellectuels se posent aujourd’hui en défenseurs de la religion au nom de choses comme le besoin de sacré et de transcendance, ou le fait que le lien social ne peut être, en dernière analyse, que cette nature religieuse.» On identifie immédiatement le médiologue Régis Debray au milieu de ce tableau. Mais il n’est pas le seul à tenir ce type de raisonnement, tant s’en faut. Face à tous ceux-là, Jacques Bouveresse convoque Ludwig Wittgenstein (dont il est un des meilleurs spécialistes), William James, Friedrich Nietzsche, Sigmund Freud ou Bertrand Russell, pour démontrer que ce que l’on observe actuellement correspond sans doute moins à un « retour du religieux » qu’à ce que Robert Musil appelait la « nostalgie de la croyance », que notre époque – foncièrement incroyante quoi qu’on en dise – a tendance à confondre avec la croyance ellemême. C’est intelligent, supérieurement étayé et bien écrit.
W. B.
Le Soir,
02/03/2007
La volonté de croire, ou le nouvel obscurantisme
Trois cent cinquante ans après Spinoza, deux cent cinquante ans après Voltaire, il semble que tout soit à recommencer ! Dans son dernier ouvrage, le philosophe Jacques Bouveresse dénonce la trahison à la fois intellectuelle et morale de ces penseurs « postmodernes » qui, ayant renoncé à l’idée de vérité et même, pour les plus radicaux d’entre eux, à celle de sens, se retrouvent de facto les complices de la montée d’un nouvel obscurantisme.
Dans la lignée du programme tracé par Wittgenstein et les philosophes analytiques, l’auteur entreprendun salutaire travail de clarification : non, ce n’est pas parce que Dieu est invoqué entre deux explosions de haine et de violence que nous nous trouvons en présence du religieux, et lorsque Régis Debray parle de « religion républicaine », avec son culte et ses prêtres, il est dupe d’une métaphore. La laïcité n’est pas un intégrisme. Et quand Gianni Vattimo, le philosophe de la « pensée faible », en appelle à un christianisme sans transcendance ni sacré, tout en se disant « croyant », il retrouve le couteau sans lame auquel manque le manche de Lichtenberg.... L’amalgame opéré aujourd’hui entre la croyance et le désir de croyance permet à Bouveresse de confronter Wittgenstein à William James (dont la Volonté de croire vient d’être rééditée). Le philosophe américain fondateur du « pragmatisme » fit de l’utilité et de l’efficacité les seuls critères de la vérité, en s’efforçant de réconcilier ce que la pensée classique avait pris soin d’opposer : la croyance irrationnelle et le savoir rationnel. À travers une argumentation particulièrement claire, précise et d’une rare élégance de style, Bouveresse montre comment ce type de pensée aura renoncé à une certaine probité au nom d’un idéal démocratique qui donne les opinions communes pour l’élément déterminant du jugement admissible. Cette conception se retrouve chez nos postmodernes tout à fait dans l’air du temps. Bertrand Russell disait de William James qu’une chose simplement vraie lui était aussi odieuse que le despotisme : l’homme démocratique ne supporte plusqu’il puisse y avoir des faits et des vérités qui lui échappent. La volonté de croire fait donc la croyance et déplace les montagnes. Au nom du combat contre la métaphysique (la Vérité éternelle), c’est la raison elle-même qui aura été balayée. Le vieil optimisme d’un Ernest Renan dans les progrès de la rationalité n’est plus de mise. La crédulité du grand public ne peut que consterner : des millions de gens ne croient-ils pas aux horoscopes, à la télépathie, aux fantômes, la plupart de ces superstitions étant vécues comme des formes de résistance à la tyrannie des technosciences... Aux yeux de Bouveresse, ce symptôme (la crédulité massive) ne signale pas seulement l’échec d’un système d’éducation (ou la réussite d’un système d’information !...), il menace sérieusement la démocratie en ses fondements mêmes. On aura ainsi vérifié, lors du déclenchement de l’intervention en Irak, ce qu’il en coûte de ne plus savoir distinguer un fait d’une interprétation, de ne plus savoir même ce que peut être un fait. En minant les idées de science, de vérité et de certitude, les postmodernes ont préparé les esprits, sinon aux religions, du moins à l’idée de leur nécessité et prétendu « retour ». Renouvier parlait d’« immoralité intellectuelle » à propos de certains modes paresseux de pensée : c’est que le problème de la croyance n’est pas seulement de nature théorique, il est aussi éthique et politique. En ces sombres temps, lire un ouvrage comme Peut-on ne pas croire ? c’est retrouver la limpidité et la chaleur d’une pensée qui a su ne pas renoncer à la lucidité du sens et de la vérité. Christian Godin
L'Humanité,
01/03/2007
Le cru est-il cuit ?
Si les miracles existent, dit Pascal, Dieu existe. Si les miracles existent, lui fait écho Spinoza, Dieu n’existe pas. Qu’est-ce que cela signifie, exactement, « croire en Dieu » ? A quoi croit-on, quand on croit en Lui ? Cette croyance est-elle identique à celle qui fait croire que Jésus multiplia les pains ? Croire en la résurrection de Lazare, est-ce la même chose que croire aux fantômes ou aux malheurs qu’annoncent les miroirs brisés, les chats noirs et les vendredis 13 ? Si on croit ce que tu dis, on a quelques raisons de ne pas t’estimer menteur. Mais, si on croit en toi, on n’a pas besoin de preuve pour penser que tu seras meilleur. Et si on croit seulement que dimanche il fera beau, que le monastère de Khor Virab est situé près d’Erevan ou que la Juventus est cotée en Bourse, c’est qu’on n’a pas assez d’éléments pour le savoir avec certitude. On le voit : c’est un véritable casse-tête que de définir ce que croire veut dire. Quand on croit, on peut être croyant ou crédule, avoir une croyance religieuse, morale ou superstitieuse, avoir la foi en l’Autre, en l’Homme, en la Science, attendre que les morts nous parlent ou que les tables tournent, tout gober, être dupe, se trouver en défaut de connaissance, espérer, faire confiance... Mais est-il possible de « ne pas croire » ? Que devrait-on apporter ou ôter à l’homme pour qu’il puisse, non pas ne croire en rien, ni croire tout et n’importe quoi, mais « ne plus croire » ? Si un tel homme était seulement imaginable, que gagnerait-il à être sans croyance ? Dans les premières pages de Peut-on ne pas croire ?, Jacques Bouveresse cite cette réponse de Nietzsche : « L’homme de la croyance, le croyant, est nécessairement une petite espèce d’homme. D’où il ressort que "la liberté de l’esprit", c’est-à-dire l’incroyance comme instinct, est une précondition de la grandeur. »
Détenteur au Collège de France de la chaire de philosophie du langage et de la connaissance, Jacques Bouveresse se situe dans le sillage de philosophes des sciences tels que Pierre Duhem, Jules Vuillemin ou Gilles-Gaston Grangier. En esprit, il est proche de Robert Musil, de Georg C. Lichtenberg ou de Karl Kraus, dont il a hérité l’ironie parfois féroce et la force polémique. Grand connaisseur des oeuvres de Bertrand Russell, Gottlob Frege ou Rudolf Carnap, il est reconnu comme le spécialiste de la pensée de Wittgenstein, qu’il a introduite en France. De livre en livre, avec la ténacité du fils de paysan qui est la sienne, il continue à défendre en philosophie ce qu’il considère être comme un minimum syndical : le respect des prérogatives d’une raison raisonnable, l’attention au réel, le « réalisme sans métaphysique », la séparation entre les propositions vraies ou vérifiables et les propositions à l’évidence fausses, la distinction entre ce qui relève de tel concept et ce qui n’en relève pas, la rigueur argumentative, la sobriété analytique. Réquisits de base dont il est convaincu qu’ils sont ignorés ou sciemment bafoués par les «penseurs à la mode» (et les journalistes), qui, jongleurs des « grandes idées » et spécialistes des généralités, sont prêts à produire pseudo-science, philosophie en solde et politique imaginaire pourvu que le plus grand nombre, mesuré en audience, tienne leurs discours pour riches et beaux. Dans Peut-on ne pas croire ?, habillés en « postmodernes », ils reçoivent quelques flèches au curare supplémentaires. Le livre s’ouvre par une confrontation que Bouveresse provoque entre les positions de Nietzsche et de Musil sur la valeur de la vérité et de la connaissance. Même si l’on admettait avec Nietzsche que la vérité est « la forme la moins vigoureuse de la connaissance », l’erreur étant bien plus instructive, ou qu’elle a un mouvement contraire à celui de la vie au sens où celle-ci a besoin de quelques égarements, va de l’un au multiple, par prolifération, alors que la vérité, supposée éliminer toutes les erreurs, va par mutilation du multiple à l’un , cela n’obligerait pas à penser qu’il faille déconsidérer toute recherche de la vérité, au motif qu’elle ne serait pas absolue, ni délégitimer l’entreprise scientifique elle-même. « Pour pouvoir choisir avec de bonnes raisons la connaissance, et plus précisément la science, il n’est peut-être pas nécessaire d’être en mesure de démontrer que la vérité est plus importante que quoi que soit d’autre. Il suffit qu’elle soit importante. » Tenir à la raison, continuer à chercher sans emballement ni arrogance la vérité, c’est honorer ce que Musil appelait la « politesse nécessaire de la pensée », laquelle fait singulièrement défaut au « bel esprit de notre temps », à nombre d’intellectuels postmodernes on ne sait pas très bien de qui il s’agit, en vérité qui doutent « à peu près systématiquement de tout ce qui est le mieux établi, au regard de la raison », adhèrent avec empressement « à tout ce qui la contredit », la ridiculise ou l’insulte, et prétendent même qu’on respecte toutes les croyances « même quand elles sont, du point de vue rationnel, absolument dépourvues de plausibilité et de fondement ». La partie centrale, la plus développée, de Peut-on ne pas croire ? porte en titre « Faut-il défendre la religion ? ». Bouveresse, autrefois « homme très religieux », qui quitta le christianisme quand il ne parvint plus à « considérer comme vraies les doctrines qu’il enseigne », analyse, entre autres, la relation entre foi et raison, la nature de l’expérience religieuse, la possibilité d’une « éthique de la croyance », les rapports entre la religion, la science, la vérité et la démocratie. On ne risque évidemment pas d’y entendre des hymnes à la foi et à la croyance. Qu’on ne s’attende pas cependant à un brûlot antireligieux. Par une discussion très acérée des thèses sur la croyance et la religion proposées par Renan, William James, Habermas, William K. Clifford, Freud, Bertrand Russell, Wittgenstein (la dernière partie lui est consacrée), Durkheim, Gianni Vattimo ou Richard Rorty (mais pas Spinoza !), Bouveresse rassemble avec beaucoup de circonspection les raisons les plus raisonnables d’inscrire « l’intelligence de la foi » dans les « rationalités contemporaines », montre que, si l’on a raison de croire, on croit souvent pour de mauvaises raisons, que certaines formes de croyance ne méritent aucun respect, que la fausse religion est aussi puissante que la vraie, qu’il faudrait développer des « vertus épistémiques » aptes à rendre la « conscience religieuse » comme la « conscience séculière » plus « critiques à l’égard d’elles-mêmes » et « plus disposées à limiter de façon raisonnable leurs prétentions », et, surtout, que l’incroyance a de bons motifs pour rester telle, car « il n’y a pas de raison de craindre qu’en empruntant le chemin d’une science réputée athée et impie nous empruntions aussi celui de l’immoralité et du crime ». Lucrèce, dans l’Antiquité, allait plus loin, pour qui « c’est le plus souvent la religion elle-même qui enfanta des actes impies et criminels ». Pour Jacques Bouveresse, le véritable « crime » serait plutôt de mépriser toute tentative, même humble, d’avoir une approche un tant soit peu objective de la réalité, ou, ce qui revient au même, de flatter chez l’homme tout ce qui le rend insensible au vrai comme valeur insensibilité dont le nom est bêtise et qui fait qu’on finit par trouver normal, au nom d’un « relativisme radical », que, dans des sociétés modernes et postmodernes, où la science est parfois accusée de « dictature policière » sur les esprits, « 50 % de la population adulte croit à la perception extrasensorielle, 42 % aux maisons hantées, 41 % à la possession par le diable, 36 % à la télépathie, 32 % à la voyance, 28 % à l’astrologie, 15 % au channeling et 45 % à l’exactitude littérale du récit de la création dans la Genèse ». Peut-on ne pas croire ? Ce n’est pas gagné... Libération,
22/02/2007
Que peut-il rester d'une religion sans credo ? Entretien
Jacques Bouveresse est professeur au Collège de France où il occupe la chaire de Philosophie du langage et de la connaissance. Par-delà ses travaux universitaires, il est connu pour ses interventions contre les « impostures intellectuelles », notamment dans le domaine des sciences humaines et de la philosophie. Dans la lignée de l’auteur autrichien Karl Kraus, il exerce aussi une critique vigoureuse du discours et des pratiques médiatiques. Dans son dernier livre, Peut-on ne pas croire ? (Agone, 24 euros), il s’interroge sur « la vérité, la croyance et la foi » en s’appuyant sur des auteurs comme Robert Musil, Ernest Renan, William James, Bertrand Russell ou Ludwig Wittgenstein, dont il est un des grands spécialistes.
Vous écrivez dans votre dernier livre que notre société « essaie d’apparaître comme beaucoup plus religieuse qu’elle ne l’est en réalité ». Vous ne croyez pas au fameux « retour du religieux » ? Il n’y a guère de thème plus galvaudé que celui du « retour du religieux ». Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? D’après le sondage récent du Monde des religions, 48% des gens qui se disent catholiques ne jugent ni « certaine » ni même « probable » l’existence de Dieu. C’est, vous l’admettrez, un drôle de retour du religieux ! Pour beaucoup de gens, se dire chrétien signifie sans doute simplement se sentir vaguement solidaire d’une certaine communauté et héritier d’une certaine tradition (c’est en ce sens qu’on pourrait parler de catholicisme culturel.) Mais cela ne semble plus guère impliquer de contenu de croyance particulier, alors que cela aurait perçu autrefois comme essentiel. Une religion, dit Russell, se compose de trois éléments : un credo, une morale et une Eglise. L’importance respective de chacune de ces trois composantes peut, bien entendu, varier dans des proportions considérables d’une religion à une autre ; et chacune des trois est susceptible d’évoluer, mais pas au même degré. Les Eglises, en tant qu’institutions, peuvent décliner sans que l’essentiel de ce qui constitue la religion soit nécessairement affecté ; et la morale évolue par la force des choses, d’une façon que l’Eglise catholique a, il est vrai, toujours beaucoup de difficulté à accepter et continue dans certains cas à refuser complètement. Mais qu’est-ce qui peut bien subsister d’une religion comme le catholicisme si le credo finit par être vidé de toute espèce de contenu, si on ne ressent plus aucune obligation de respecter ce que Renan appelait « le cahier des charges » et ne semble même plus penser qu’il pourrait y en avoir réellement un, en particulier en matière de dogmes ? S’il n’y a pas vraiment de « retour du religieux », n’y a-t-il pas au moins un « besoin de religieux » qui s’affirmerait aujourd’hui ? Peut-être, mais la croyance réelle est une chose bien différente de la simple croyance à la nécessité de croire. Certains intellectuels, comme Régis Debray, nous expliquent que nous avons besoin de croyances religieuses quelconques pour assurer la solidité du lien social. Soit. Mais lesquelles ? Si une « religion » républicaine qui s’appuie sur le culte de valeurs laïques plus ou moins sacralisées peut parfaitement remplir cette fonction, en quoi cela peut-il constituer un argument en faveur des religions traditionnelles ? A supposer que nous ayons besoin d’une religion quelconque, cela laisse entière la question de savoir de quel genre de religion nous avons besoin au juste et cela n’autorise sûrement pas à conclure que toutes les religions sont au fond équivalentes. Cela dit, je ne suis pas du tout surpris que Debray ait l’oreille de certains milieux religieux. Il se pourrait bien que, justement, les Eglises, à défaut de pouvoir encore persuader les gens de croire, se résignent à essayer au moins de les convaincre de la nécessité de croire. Mais, encore une fois, la croyance à la nécessité (sociale, politique, culturelle ou autre) de la croyance religieuse ne fait pas encore de quelqu’un un homme religieux. Un de vos combats du moment est la défense de la notion de vérité. Estimez-vous vraiment que l’idée même de vérité est aujourd’hui menacée ? A l’époque de Renan, la question était de savoir si le christianisme devait ou non accepter de se moderniser, autrement dit, d’intégrer certains aspects de la modernité auxquels il avait tendance à résister avec une énergie particulière. Aujourd’hui le problème semble être de savoir s’il peut ou non accepter de se « postmoderniser », ce qui impliquerait notamment, de sa part, une reconsidération sérieuse de l’importance accordée à la notion de vérité. Bertrand Russell, qui détestait particulièrement le christianisme, lui reconnaissait au moins une vertu, à savoir sa fidélité à l’idée de vérité. Il pensait que cela ferait probablement de lui un facteur de résistance au nazisme et à la dictature en général, dans la mesure où les dictatures politiques n’ont justement que faire de l’idée de vérité objective et n’ont même pas de pire ennemie qu’elle. La religion peut, d’après lui, encore moins que la science, renoncer à l’idée de vérité. Or aujourd’hui on nous explique que c’est justement ce qu’elle devrait faire : pour être non seulement de vrais démocrates, mais également de vrais chrétiens, nous devrions consentir à abandonner plus ou moins l’idée de vérité. C’est, selon certains, ce qu’ont déjà fait, pour la plupart, les croyants ordinaires, qui sont, de ce fait, devenus postmodernes, et ce sont seulement les autorités religieuses qui ne consentent pas encore à sauter le pas. Je considère que cela revient à demander à celles-ci ce qui justement est le plus impossible pour elles et même le plus dénué de sens. Russell s’opposait à la conception pragmatiste de la vérité défendue par James, en disant que, si l’on abandonne l’idée de vérité objective, ce qui décidera en fin de compte est « la force des gros bataillons ». Dans des sociétés comme les nôtres, le relativisme radical défendu par certains interprètes « postmodernes » du pragmatisme, qui n’hésitent pas à postuler l’équivalence de toutes les croyances, ne présente probablement pas de danger de cette sorte. Mais je ne crois pas du tout que ce soit en faisant l’économie de la notion de vérité que l’on rendra les sociétés humaines plus démocratiques et tolérantes. Je suis convaincu, au contraire, qu’une éducation à la démocratie passe nécessairement par un développement de la sensibilité à la vérité et non par son contraire. On croirait entendre parler Benoît XVI… Peut-être. Mais, dans ce cas-là, Russell parlait, lui aussi, déjà comme Benoît XVI (et Jean-Paul II). J’ai, vous vous en doutez, bien des griefs contre les deux derniers, mais je ne leur reprocherais sûrement pas de continuer à croire à l’existence de la vérité et à la possibilité de la trouver (quoi que l’on puisse penser par ailleurs du genre de vérité « objective » que le christianisme prétend détenir). La question qu’ils posent fait, de toute façon, partie de celles auxquelles l’Eglise ne peut pas échapper. Il y aurait à première vue beaucoup à gagner pour elle dans le fait de s’allier avec le post-modernisme, qui ne fait pas beaucoup de différence entre la science, la religion et le mythe, et donne l’impression d’être plus tolérant, accueillant et consensuel que ne l’est le rationalisme. Mais, encore une fois, je ne vois comment l’Eglise pourrait jamais consentir à accepter ce genre position. Notez bien que, sur cette question-là comme sur celle du « retour du religieux », je ne formule aucun jugement. Je me contente d’exprimer la perplexité de quelqu’un qui, réellement, ne comprend plus et persiste à réclamer un peu de clarté et de logique Certains croyants se plaignent de l’intolérance dont ils se sentent victimes de la part de certains non-croyants. Qu’en pensez-vous ? On dit parfois qu’il y a deux espèces d’athées : les athées ordinaires, qui se contentent de ne pas croire en Dieu, et les athées passionnés qui le considèrent comme une sorte d’ennemi personnel. Je n’appartiens sûrement pas à la deuxième catégorie ; mais je crois néanmoins que les rationalistes et les athées ont autant de raisons de se plaindre que les croyants, et même, d’une certaine façon, beaucoup plus. Ce n’est pas le fait de croire, mais plutôt celui de ne pas croire qui tend de plus en plus aujourd’hui à apparaître comme une sorte d’anomalie. Les croyants se sentent facilement agressés et insultés, mais ils ne se demandent pas beaucoup si eux-mêmes n’ont pas parfois des comportements et des exigences qui peuvent être ressentis comme offensants par les incroyants. Dans votre livre, vous parlez de « politesse de la preuve ». Qu’entendez-vous par là ? Paul Valery disait que « les preuves sont la politesse de l’esprit » et qu’il faut toujours demander des preuves. Aujourd’hui, c’est plutôt le fait de demander des preuves qui tend à être ressenti comme une impolitesse et un abus de pouvoir, spécialement quand ce sont les représentants de la science qui se permettent de le faire. Je trouve cela au plus haut point démoralisant et inquiétant. Je pourrais dire aussi, dans le langage de Valéry, que je suis sidéré par la quantité incroyable d’impolitesse et de vulgarité, en ce sens-là, que nous sommes obligés de supporter aujourd’hui. Il y a des émissions de télévision qui vous donnent l’impression que ce n’est plus du tout désormais la discussion rationnelle et argumentée, mais plutôt l’applaudimètre, qui décide de ce qui est vrai et de ce qui est faux, et également de ce qui est bien et de ce qui est mal. Témoignage chrétien,
22/02/2007
[Bonnes feuilles]
Les rationalistes ont donné l’impression de penser que la religion devrait pouvoir être remplacée par quelque chose qui ne serait plus une religion. On a utilisé pour réfuter cette supposition l’argument du « remplacement obligatoire et plus ou moins automatique », signifiant que ce qui détruit la religion, s’il n’est pas déjà lui-même une religion, est condamné à le devenir. Cet argument peut être invoqué aussi bien par des incroyants que par des hommes religieux, avec cette différence que les seconds ont tendance à l’utiliser, au moins indirectement, en faveur de leur religion, et les premiers plutôt en faveur de l’inévitabilité de la religion en général. Jacques Ellul, qui explique qu’« il faut croire à son groupe, et [que] ceci donne un certain sens et une stabilité à la vie (1) », en a conclu que la religion était indestructible (lire l’extrait page 27).
Régis Debray estime lui aussi qu’il est impossible de venir à bout de la croyance religieuse (2). Cette constatation faite, on peut se réjouir de ce qu’elle implique ou faire mine de déplorer que l’esprit humain soit suffisamment faible et irrationnel pour préférer la plupart du temps l’illusion à la vérité. Pour Debray, « l’erreur (...) est d’ignorer qu’on ne détruit que ce qu’on remplace, formule de Danton admirablement approfondie par Comte. Voyez les sacralisations substitutives d’avant-hier – la sacralité du Roi se reportant sur la Patrie dans le bréviaire républicain ; celle de l’Elise sur le Parti dans les catéchismes du progrès social. Là, loin de disparaître, l’ersatz aggravant déroule sous nos yeux ses facéties cruelles aux quatre coins du monde, y compris chez nous, avec nos sectes, nos astrologies et nos parasciences (3) ». Essayer de justifier la croyance religieuse, en arguant, comme le fait Ellul, que nous avons besoin, de toute façon, de croyances – ce qui est indiscutable – et que la croyance religieuse n’est après tout qu’une forme de croyance parmi d’autres, n’est pas sérieux. On peut penser qu’elle est justement une forme de croyance suffisamment spécifique pour poser des problèmes d’une espèce particulière, et que le fait que nous ne puissions pas nous passer de croyances en général ne suffit sûrement pas par lui-même à empêcher cette forme-là de se révéler, le cas échéant, à peu près dénuée de fondement, mais (heureusement) facultative. Plus préoccupant : l’argument du remplacement présente, entre autres faiblesses, celle de conclure un peu trop vite du fait au droit. Les rationalistes comme Jean Bricmont soutiennent que ce n’est pas parce que les choses se sont passées d’une certaine façon que l’on est autorisé à conclure qu’elles ne pourront jamais se passer autrement. On ne voit pas pourquoi on devrait admettre, par exemple, que l’existence d’une théorie et d’une pratique de la laïcité qui réussit à rester fondamentalement distincte du laïcisme – considéré comme une religion ni plus ni moins respectable que toutes les autres et susceptible de commettre exactement les mêmes abus de pouvoir qu’elles – serait inconcevable. Pour pouvoir rapporter les faits que l’on mentionne à une sorte de nécessité interne, et même de fatalité qui nous condamne de façon irrévocable à rester religieux, l’histoire et les exemples historiques, aussi nombreux et significatifs qu’ils puissent être, ne suffisent évidemment pas. Il faut pouvoir invoquer, en plus de cela, des vérités d’essence déductibles, croit-on, de disciplines comme la sociologie et l’anthropologie (qui se révèlent, pour une fois, bien utiles) ou, mieux encore, comme l’a découvert Debray, de la logique elle-même. Le fait de répéter ad nauseam qu’il y a eu des religions profanes capables de se révéler encore plus oppressives et meurtrières que les religions traditionnelles auxquelles elles essayaient de se substituer ne pourra jamais constituer un argument en faveur de la religion en général. La seule conclusion que tirait de cela un rationaliste comme Bertrand Russell est que, si l’humanité veut avoir une chance de réussir à éviter le pire, il faut absolument que, sur des questions comme celles dont il s’agit, elle se montre capable d’apprendre à penser de façon véritablement non religieuse. En outre, l’argument du remplacement automatique ne nous dit rigoureusement rien sur ce qui pourrait sembler être, justement, la question principale, à savoir : de quoi avons-nous besoin exactement en matière de religion, et ne pourrait-il pas y avoir, sur ce point, des choix qui sont, pour des raisons plus ou moins objectives, préférables à d’autres ? Par exemple, une fois accordé – ce qui peut être fait sans difficulté – qu’une « religion dans les limites de la simple raison » (dans un sens plus ou moins apparenté à celui de Kant) serait bel et bien encore une religion, ne peut-il pas y avoir des raisons sérieuses (intellectuelles, morales, politiques, etc.) de préférer ce genre de religion à une religion qui ignore dés le départ les limites en question ? Enfin, le fait historique que le dépérissement annoncé de la religion ne se soit pas produit et qu’elle donne en ce moment l’impression de connaître plutôt, au contraire, une forme de renaissance – ce qui, pour Debray, constitue la bizarrerie principale qu’il faudrait expliquer, et dont les rationalistes sont incapables de rendre compte – ne prouve en lui-même nullement que ce ne soit pas ce dépérissement qui constituerait bel et bien un progrès réel. Faut-il penser que, si les religions de remplacement que l’on s’est efforcé, consciemment ou inconsciemment, de mettre à la place de la religion traditionnelle ont échoué, c’est parce qu’elles n’étaient, tout compte fait, pas vraiment des religions ou n’étaient en tout cas pas suffisamment religieuses pour pouvoir rivaliser sérieusement avec l’original ? Et si c’est d’un retour à une croyance perdue que la société a besoin, quel est exactement le genre de croyance qu’elle peut et doit essayer de retrouver, étant entendu qu’il ne suffira sûrement pas de lui rappeler qu’elle en a besoin pour qu’elle la retrouve ? Même si les philosophes de la religion comme Debray donnent souvent l’impression de ne pas faire une différence très importante entre ces deux choses, la croyance, encore une fois, n’est pas la même chose que la croyance à la nécessité de croire. Et si ce qui l’intéresse est, comme il le dit, non pas la vérité et l’erreur, au sens où l’entendent les gens comme Bricmont, « mais l’illusion, c’est-à-dire la croyance qu’on ne peut pas ne pas avoir parce qu’elle répond à nos souhaits les plus incoercibles, biologiques ou existentiels (4) », il lui reste encore à nous éclairer sur la question de savoir si toutes les illusions qui sont censées remplir à peu de chose près la même fonction (la « fonction Dieu », pour parler comme lui) – par exemple, le culte du Dieu chrétien, d’un côté, et celui des valeurs républicaines, de l’autre – doivent être considérées ou non comme équivalentes et plus ou moins interchangeables, alors que l’on pourrait penser que certaines d’entre elles exigent de la raison et de l’intellect des sacrifices beaucoup moins importants et comportent également des dangers directs ou collatéraux nettement plus réduits. Si c’est bien d’illusion qu’il s’agit pour Debray, il ne devrait pas se considérer comme autorisé à infliger aux enfants de chœur rationalistes qui croient naïvement que les choses se passent partout comme dans leur minuscule province la leçon de réalisme brutal qu’il leur administre : « Quiconque voyage en Afrique, en Asie, en Amérique latine, y compris aux États-Unis, en dehors du petit monde enchanté des soi-disant libres-penseurs, qui ont deux cents ans de retard, sait que notre vision est de type municipal, ou plutôt cantonal (5). » De façon compréhensible, Bricmont s’étonne que quelqu’un qui tient à ce point à se présenter, malgré tout, comme un défenseur de la raison et du rationalisme puisse manifester aussi peu de reconnaissance « à l’égard des sceptiques, des rationalistes, des scientifiques qui ont pris des risques immenses dans le temps pour que nous puissions aujourd’hui vivre libérés des croyances religieuses (6) ». Il aurait pu ajouter que certains de nos « grands aînés », comme il les appelle, qui étaient pourtant des libres-penseurs de l’espèce la plus authentique et la plus lucide, ne s’étaient pas contentés d’affirmer que la religion est une illusion. Ils avaient été également capables de comprendre que l’illusion en général n’est pas uniformément et invariablement nocive et dangereuse, mais peut aussi être utile et l’est même souvent plus que la vérité. Et, pour ce qui concerne les chances que l’humanité peut avoir de réussir un jour à s’en passer, ils avaient une vision des choses qui n’était pas nécessairement plus naïve et plus romantique que celle de Debray. Elle était seulement moins ambiguë et moins complaisante pour l’adversaire que la sienne. Ce n’est cependant pas cet aspect qui me semble le plus problématique dans son attitude. Quand Bricmont lui suggère que « la faiblesse outre-Atlantique d’une tradition laïque et antireligieuse comme il en a existé en France, à la fois dans la bourgeoisie et dans le mouvement ouvrier, est responsable du fait que ce pays est tellement arriéré du point de vue religieux », Debray répond sans aucune hésitation : « Arriéré ? Cela suppose une ligne d’évolution à sens unique qui était celle du progrès en 1880. Vous oubliez que le fondamentalisme protestant, en l’occurrence, pourrait être devant nous (7). » Mais que signifie ici « devant » ? Simplement que ce qui se passe en ce moment aux États-Unis pourrait être, pour notre malheur, ce qui nous attend ? Ou bien que ce sont, en réalité, plutôt les États-Unis qui sont en avance et nous qui sommes arriéré ? Que quelque chose soit devant nous, du point de vue chronologique, ne l’empêche évidemment pas forcément d’être une régression. Mais Debray pense que la situation respective des États-Unis et de l’Europe pourrait démontrer, justement, que les effets du processus de sécularisation n’ont pas été uniquement positifs, puisqu’ils semblent avoir entraîné une perte de puissance et d’influence caractéristique pour la seconde. Quand on le voit opposer le « dynamisme théologique des Nord-Américains sur la scène mondiale » et l’impuissance à laquelle « notre ognosticisme pacifié, notre scepticisme cauteleux (8) » semblent nous condamner sur le Vieux Continent, on est tout de même un peu inquiet. Si cela doit être compris comme un argument en faveur de la religion, il est pour le moins surprenant. Admettons un instant que l’emprise beaucoup plus forte de la croyance religieuse sur les esprits et sur la société puisse éventuellement contribuer à renforcer la confiance en soi des habitants du Nouveau Monde. Et, pour cette raison, aider un pays comme les États-Unis à affermir son statut de superpuissance sans rivale, à accroître son influence sur la scène internationale, en contraste frappant avec ce que Debray appelle la « façon aimable de prendre congé de l’histoire » en passant le relais à Washington qui semble caractériser la situation actuelle de l’Europe. Pour quelqu’un qui raisonne principalement en fonction d’une exigence de morale et de justice, quelle conclusion peut-on espérer cependant tirer des succès (souvent d’ailleurs assez mitigés) qu’est capable de remporter, dans la compétition entre les nations, une grande puissance de type plus ou moins impérial dont l’action est inspirée par la conviction, implicitement ou explicitement religieuse, de représenter une sorte d’« empire du bien » engagé dans une lutte sans merci contre 1’« empire du mal » ? Les arguments essentiellement politiques en faveur de la religion peuvent sans doute séduire les politiques, à qui les philosophes feraient sûrement mieux de les laisser, mais sûrement pas ébranler les incroyants. Et depuis quand le fait que la toute première puissance mondiale puisse avoir, pour parler comme Debray, à côté d’une technologie à ce point développée et raffinée, une | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||


