Parution : 15/09/2006
ISBN : 2-7489-0056-1 320 pages 15 x 21 cm 22.00 euros |
Agone 35 et 36
« Les guerres de Karl Kraus »
« “Karl Kraus est le seul Autrichien de ce siècle à avoir gagné deux guerres mondiales.” (Hans Weigel) Il a moralement gagné la première notamment en publiant, avec Les Derniers Jours de l’humanité, un des réquisitoires les plus impitoyables qui aient jamais été conçus contre elle et contre la guerre en général. Et il n’y a rien d’artificiel ou d’exagéré dans le fait de suggérer qu’il a gagné également de façon anticipée la deuxième, en écrivant, en 1933, avec la Troisième nuit de Walpurgis, un des textes les plus perspicaces et les plus puissants qui aient été produits sur une catastrophe dont il n’a pourtant vécu que les débuts, puisqu’il est mort en 1936, avant d’avoir connu le pire. » > vous souhaitez vous abonner à la revue Agone > Voir L’œuvre de Karl Kraus aux éditions Agone
SOMMAIRE Karl Kraus et la construction de la réalité virtuelle, Edward Timms « La Loi ardente ». Elias Canetti auditeur et lecteur de Karl Kraus, Gerald Stieg Lettre à Karl Kraus, Georges Canetti (1934) Freud « et les conséquences ». Kraus et la psychanalyse, ou les enjeux d’une hostilité, Jean-François Laplénie Kraus contre Musil : la guerre du silence, Stéphane Gödicke « Apprendre à voir des abîmes là où sont des lieux communs » : le satiriste et la pédagogie de la nation, Jacques Bouveresse En traduisant Karl Kraus, Jean-Louis Besson et Heinz Schwarzinger — Pierre Deshusses DES DERNIERS JOURS À LA TROISIÈME NUIT FACKELKRAUS HISTOIRE RADICALE « Archives oubliées d’une résistance obscure à la guerre de trente ans du capitalisme mondial au xxe siècle. Introduction aux textes de Monatte, Chardon & Prudhommeaux », par Charles Jacquier Trois textes signés du « camarade A. P. », André Prudhommeaux |
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Rayon analyses littéraires cravachantes
De passionantes balises pour suivre les itinéraires intrépides du poète, philosophe et polémiste anarchisant allemand Karl Kraus qui déclara prophétiquement à l’automne 1915 : "Comment ce monde est-il gouverné et conduit à la guerre ? Les diplomates disent des mensonges aux journalistes puis ils les croient quand ils les voient imprimés".
Noel Gaudin
Journal du Mardi n°336,
4/09/2007
À contretemps,
avril 2007
Dissidences,
01/2007
"Les Mardis littéraires"
Mardi 9 janvier
Émission de 10 à 11 heures À propos des livres : _Les guerres de Karl Kraus_, Revue Agone n°35-36, _La troisième nuit de Walpurgis_ _Les derniers jours de l’humanité_ Avec : Gerald Stieg, professeur de littérature et civilisations allemandes et autrichiennes à l’Université de la Sorbonne Nouvelle et qui a dirigé le n°35-36 de la revue Agone Henri Christophe, traducteur des _Derniers jours de l’humanité_ de Karl Kraus Pierre Deshusses, traducteur de _La troisième nuit de Walpurgis_ de Karl Kraus Sous-réserve : Jacques Bouveresse, philosophe, professeur au Collège de France, pour "Kraus, Hitler et le nazisme", préface à _La troisième nuit de Walpurgis_ de Karl Kraus Pascale Casanova
France Culture,
09/01/2007
Hugues Devos
Bulletin trimestriel de la fondation Auschwitz,
10-12/2006
Les croisades de Kraus
Pour sa dernière livraison de l’année (la revue paraissant deux fois l’an, à chaque équinoxe), Agone a ouvert son sommaire à l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874–1936), auteur de l’un des plus violents réquisitoires écrits contre la guerre (Les Derniers Jours de l’humanité). Un numéro presque intégralement issu d’un colloque organisé au Collège de France le 29 mars 2005 suite à la traduction de deux livres majeurs de Kraus (Troisième nuit de Walpurgis, et le réquisitoire précédemment cité, tous deux disponibles aux éditions Agone). Autant dire que l’on y trouve réunies les signatures des plus grands spécialistes de l’œuvre krausienne. Et il faut bien reconnaître que cette livraison automnale a de la tenue. L’occasion est donc offerte au lecteur de découvrir celui qu’Elias Canetti, prix Nobel 1981, tenait pour « le plus grand satiriste de langue allemande », et plus particulièrement quelques-unes des guerres qu’il a menées avec une rare obstination. Contre la presse tout d’abord, qu’à l’heure de la Première Guerre mondiale il considérait comme une « honte internationale » (elle avait déjà inventé ce que l’on nomme aujourd’hui la réalité virtuelle). Kraus s’est employé, pour ainsi dire sa vie durant, à stigmatiser la corruption journalistique, sa phraséologie creuse, sa vulgarité linguistique, notamment au travers de ses clichés, de ses mensonges, ou de ses falsifications (une dénonciation qui n’a rien perdu de son actualité). Et sans doute fut-il l’un des premiers à faire une association entre le militarisme et les médias, les seconds servant les intérêts des premiers. Mais il se plut aussi à tordre le cou à la psychanalyse alors naissante, à laquelle il reprochait d’expliquer la création artistique à la seule lumière des pathologies mentales des auteurs. Ses critiques visaient surtout les disciples de Freud, et non Freud lui-même, envers lequel il fit toujours preuve d’un certain respect intellectuel. La dernière guerre évoquée est celle que Kraus et Musil se livrèrent en silence, affrontement dans lequel un critique voyait « l’un des plus inexplicables mystères de l’histoire littéraire » : comment comprendre en effet que les deux hommes se soient ignorés pendant près de quarante ans alors qu’ils vivaient dans la même ville et éprouvaient la même sympathie de gauche ? Malgré les conjectures documentées de Stéphane Gëdicke, le mystère reste entier, bien que l’on découvre que Musil ne voyait pas Kraus d’un très bon œil, le rangeant auprès des « dictateurs de l’esprit » qu’étaient selon lui Freud, Jung et Heidegger. Le dossier est copieux. On y apprend en outre que Bourdieu admirait l’écrivain autrichien, et que Canetti, après une phase d’idolâtrie (il se présentait alors comme « l’étudiant de l’université Karl Kraus »), en est venu à le détester, suite à des mots soudain trop légers. Et pour ceux que l’aventure tenterait, deux extraits de ses livres majeurs constitueront une agréable mise en bouche. Didier Garcia
Matricule des anges n°77,
Octobre 2006
Karl Kraus en ses guerres
Walter Benjamin, grand admirateur, comme Elias Canetti, de Karl Kraus, eut raison d’écrire cette phrase, par laquelle il évoquait l’extraordinaire rayonnement du polémiste et l’oubli futur qui serait néanmoins le sien : « Tous les signes que Kraus, dans son invincible besoin d’être remarqué, ne se lasse pas de donner seront perdus, car comme dans le conte, le démon a fait de la vanité l’expression constitutive de Kraus ». Comme Lichtenberg, faisait encore remarquer Benjamin, Kraus eût pu dédier ses œuvres à « sa majesté l’oubli ».
Assurément, nul ne peut contredire Benjamin lorsqu’il parle de la morgue de Kraus. Il suffit ainsi de lire la lettre, traduite dans l’excellent numéro de la revue Agone consacré à l’imprécateur autrichien, par laquelle l’auteur de Die Fackel répondit à l’une des lectrices de sa revue qui elle-même s’était scandalisée d’une lettre de la fameuse Rosa Luxemburg. Il y a peut-être une autre raison à ce silence qui entoure l’œuvre redoutable de Kraus : la prétention dont témoignent les textes de Kraus, extraordinaire ou, si l’on veut, bloyenne, n’est après tout qu’un des visages de son écriture flamboyante et l’on a envie de répondre au doux Benjamin que l’on ne demande pas à un tueur de manifester de l’aménité à l’égard de sa proie. Du respect, et à l’unique condition que l’adversaire soit lui-même de quelque grandeur, voilà qui est bien suffisant avant de se livrer à la traque. Quelle autre raison ? Certes, il ne faut pas attendre des journalistes, ces ânes affamés de gloire, qu’ils accordent quelque publicité à l’œuvre d’un auteur qui jamais n’eut de mots assez durs pour stigmatiser leur nullité intellectuelle et stylistique, sans compter la dramatique absence d’intégrité morale dont ils font la preuve continuelle. Cependant, une nouvelle fois remarquons-le, Walter Benjamin met en lumière, avec son habituelle fulgurance, la raison véritable expliquant le prudent silence par lequel Kraus est relégué dans la catégorie des infréquentables. Cette raison, écrit Benjamin, est fort simple, puisque : « Le fond obscur sur lequel se détache son image n’est pas le monde contemporain, mais le monde préhistorique ou le monde du démon. La lumière du jour de la création tombe sur lui et c’est ainsi qu’il émerge de cette nuit. Mais pas entièrement, il reste certaines parties plus profondément ancrées dans la nuit qu’on ne peut l’imaginer. » Si nous ne pouvons plus comprendre Karl Kraus, c’est tout simplement parce que la colère, la véritable rage plutôt qui semble consumer ses phrases assassines, sont d’un autre âge, et d’un âge que Benjamin veut moins préhistorique que biblique : en somme, il est certain que quelque diamant noir continue de luire dans les textes de Kraus. Je ne puis dès lors que m’interroger sur le fait que les œuvres les plus magistrales de l’écrivain aient toutes été récemment publiées, au prix d’un effort de traduction en tous points remarquable, par les éditions Agone qui, si je ne m’abuse, ne sont pas exactement de sensibilité de droite. Il est vrai que nombre d’intellectuels de gauche et d’extrême gauche, ces dernières années (voir le premier numéro de la revue Controverses), à l’instar d’un Badiou platement universaliste lorsqu’il évoque saint Paul, ne cessent de paraître hantées par les écrits bibliques et leurs auteurs, qu’il s’agisse de l’ancien ou du nouveau Testament. Peut-être tentent-ils de donner ou plutôt de redonner quelque assise à la violence révolutionnaire, préférons à ce terme vague celui d’apocalyptique, qu’ils appellent de tous leurs vœux pour raser la société ultra-capitalistique qui est la nôtre. Il serait toutefois vital que les penseurs et écrivains de droite, paraît-il en attente frénétique de rupture (laquelle, je crois, est violence, ne peut qu’être violence), s’il en reste en notre époque atone (formidable, eût préféré le polémiste), n’oublient point qu’ils disposent, avec les monstrueux textes de Karl Kraus, d’une entrée dûment balisée dans les cavernes les plus profondes, puisqu’ils me paraissent ne point avoir compris que, là-bas, quelque veine très ancienne a été mise à jour par l’intrépide explorateur, une vérité bien capable de constituer un trésor beaucoup plus imposant que celui de mille nains s’agitant sur les tréteaux de la politique-spectacle. http://stalker.hautetfort.com http://stalker.hautetfort.com,
01/10/2006
Lorsque Karl Kraus faisait la guerre à la guerre
La revue Agone remet en scène les grands moments du colloque consacré au polémiste et journaliste autrichien qui entendait venir les bruits de bottes. Une provocation que d’associer ainsi le mot « guerre » à Kraus lorsque l’on sait qu’à travers une oeuvre polémique, politique et prophétique il n’a eu de cesse de les dénoncer ? Pas le moins du monde. Hans Weigel dira d’ailleurs de ce dernier qu’il est « le seul Autrichien de ce siècle à avoir gagné deux guerres mondiales ». Comme le révèlent les spécialistes de son oeuvre s’appuyant là sur de nombreux inédits, Kraus était bel et bien un guerrier, cet ouvrage analysant tant ses combats que ses armes. Satiriste pratiquant, selon Bourdieu, « la citation de combat », il maniait avec une dextérité à nul autre pareil les mots. Car, à l’instar d’un Klemperer ou d’un Orwell comme le met en lumière Jacques Bouveresse, le langage était son champ de bataille, un terrain de prédilection aux allures de sanctuaire, traitant logiquement en ennemis mortels ceux qui le maltraitaient : artistes donc, journalistes bien sûr et politiciens évidemment. Néanmoins, analyse Stéphane Gödicke à propos de ses relations avec l’écrivain Robert Musil, Kraus savait aussi jouer du silence. Mais c’est celui qu’il laisse, sans qu’il n’y ait aucune figure de sa carrure pour prendre la relève, qui n’en rend que plus insupportable le brouhaha actuel. Et plus pertinents parce qu’actuels ses réquisitoires, comme celui dénonçant les « apprentis sorciers » de la psychanalyse, avec d’autant plus d’impartialité, comme le rappelle Gérald Stieg, qu’il eut de la sympathie pour cette toute jeune science. Ou cet autre, brillamment décrypté par Edward Timms, à l’encontre des alliances contre nature précédant les bruits de bottes. « Comment ce monde est-il gouverné et conduit à la guerre ? Les diplomates disent des mensonges aux journalistes puis ils les croient quand ils les voient imprimés », écrivait Kraus. C’était en 1915. Sébastien Homer
L'Humanité,
20/09/2006
Le drame de la parole, Die Fackel / Le Flambeau de Karl Kraus (1899-1934) (1/2)
Poursuivez pour une fois vos phrases jusqu’au point où elles prennent corps. Regardez autour de vous : tout cela, vous l’avez prononcé.
BÜCHNER Personne n’a plus honni la presse que Karl Kraus mais personne ne lui a reconnu autant de force et de puissance également. Nul ne s’est plus défié de la parole publique que ce même Karl Kraus mais nul ne l’a investie d’un aussi grand pouvoir, nul n’y a placé autant de foi et d’espoir que lui. De ce paradoxe est née à Vienne, en 1899, Die Fackel, entreprise folle d’une publication créée, rédigée, éditée par un seul homme – Karl Kraus — dont le but ultime et expressément annoncé fut, dès son origine, non pas seulement de dénoncer mais d’anéantir la presse. Un pari démoniaque s’engageait là, puisque cet anéantissement ne devait être accompli par nulle autre arme que celle de la presse elle-même, c’est-à-dire par un journal – Die Fackel. Trente-cinq ans durant Die Fackel s’est nourri et a grossi de ce paradoxe. Elle a traversé la Première Guerre mondiale, le démantèlement de l’Empire austro-hongrois, la chute de la Monarchie, la crise économique. Jusqu’en 1934. Cette année-là, elle s’y consumait et emportait avec elle, deux ans plus tard, son propre créateur. Die Fackel devait succomber à l’avènement du nazisme. L’éloquence de la violence d’État national-socialiste devait couvrir, neutraliser, rendre inaudible et inintelligible celle de la parole de Karl Kraus. L’avènement de la presse comme pouvoir Si Die Fackel a pu naître et se développer à partir de cette position paradoxale et intenable, c’est que, à l’époque de sa création, on pouvait toujours (pour très peu de temps encore) croire que la presse portait en elle deux possibilités antagonistes – devenir le lieu d’une information libre et émancipatrice ou devenir une tribune au service d’intérêts privés – et que, même si elle semblait déjà avoir choisi sa voie, elle se trouvait toujours à la croisée de deux chemins opposés tous deux encore également envisageables. C’est en tout cas l’option à laquelle a choisi de se ranger Karl Kraus qui justifiait son entreprise par la nécessité impérieuse d’intervenir pour ni plus ni moins infléchir le destin de la presse, la détourner de la voie dans laquelle elle était manifestement en train de s’engager. Il s’agissait là d’un choix, d’une décision en son sens plein qui se traduisit en un engagement actif dont la portée était résolument politique, puisqu’il était motivé par la conscience que de l’orientation de la presse allait dépendre de manière décisive le visage de la vie politique et publique à venir. Kraus faisait un double constat qu’il tirait d’une observation précise et méticuleuse de la vie de la presse : l’émergence d’une industrie de l’imprimerie, l’apparition des rotatives donnait une puissance de frappe inédite à l’imprimé et, par voie de conséquence, à la presse. Dans le même temps, pratiquement, celle-ci, s’industrialisant, se privait de son pouvoir naissant et s’assujettissait, ne serait-ce que financièrement, au pouvoir industriel et, du même coup, au pouvoir politique. En passe de devenir un pouvoir autonome, elle renonçait à son pouvoir ou plutôt l’instrumentalisait et se l’aliénait. Se profilaient déjà les médias de masse entre les mains de grands industriels, tels qu’on les connaît aujourd’hui. Kraus l’avait compris. Pour faire cette analyse, il n’avait pas besoin d’être prophète en la matière, comme on l’a souvent dit à son sujet. Il lui suffisait d’être un observateur rigoureux pour parfaitement saisir le tour évident que prenait l’expression publique, pour en déduire et, par là même, en présager les suites. Afin de s’en convaincre, il convient de rappeler que Die Fackel naissait au moment où, en France, l’affaire Dreyfus connaissait un rebondissement grâce, entre autres, à la presse : « Il n’y a qu’en France que le cri d’un condamné a pu percer sans être étouffé », écrivait Kraus dans le numéro 7, à propos de Dreyfus. La presse donc disposait désormais du pouvoir de faire et défaire l’opinion publique. Elle pouvait indifféremment devenir soit l’instrument d’une intoxication idéologique soit le lieu d’un avènement de la vérité, mieux d’une justice juste où pouvaient être défendus et réaffirmés Contre n’importe quel pouvoir les droits de chaque personne, où pouvait percer, sans être étouffé, même le cri d’un condamné. À condition qu’elle ait choisi la seconde option, et alors seulement, elle se donnait les moyens de susciter un débat contradictoire, façonner un espace public de discussion et devenir l’éventuel instrument d’une « émancipation de l’humanité ». Rien ne permet de dire toutefois que Kraus a jamais cru à l’« émancipation de l’humanité » qu’il invoque parfois. En revanche, c’est bien au nom de cette justice et de cette vérité, de cette exigence de « dire ce qui est » (Die Fackel, 2, 1899) – ou plus exactement de leur possibilité que Kraus entreprit son œuvre de destruction de tous les rouages d’aliénation de la parole publique. « Le début est la fin » « En une époque où l’Autriche, encore préservée de la solution souhaitée du côté radical, menace de succomber sous un ennui aigu, en des jours qui ont apporté à ce pays des troubles politiques et sociaux de toutes sortes, face à un public qui trouve entre impassibilité et apathie sa subsistance riche en phrases mais dépourvue de la moindre idée, l’éditeur de ces pages qui jusqu’à ce jour était resté en marge, glosant en des endroits peu visibles, entreprend de lancer un appel au combat. L’homme qui ose cette entreprise, n’est pour changer et exceptionnellement pas un eunuque partisan, il est bien plus un simple publiciste qui, dans les questions de politique aussi, tient les « sauvages » pour les meilleures personnes et, de son poste d’observation, ne s’est laissé séduire par aucune opinion défendue au Conseil impérial. Il porte joyeusement au front l’opprobre de l’« absence de convictions » politiques et la propose aux fanatiques des clubs et aux idéalistes des fractions, « impassible » comme seul peut l’être l’un d’entre eux. Aussi le programme politique de ce journal paraît-il indigent ; comme mot d’ordre, il ne s’est pas choisi un tonitruant « voici ce que nous faisons », mais un loyal « voici ce que nous défaisons ». Ce qui est visé ici n’est rien d’autre que l’assèchement du vaste marais de phrases que d’autres tentent de contenir dans les limites de la nation. De leurs langues de feu – et parleraient-elles une douzaine de langues différentes – les conditions prêchent la reconnaissance des nécessités sociales, quand les dirigeants et les partis souhaitent tout d’abord savoir réglée – les uns par un calcul dilatoire, les autres dans l’aveuglement de la passion – la question du port de la calotte chez les étudiants pragois… » Ainsi s’ouvre le premier numéro de Die Fackel, le 1er avril 1899. Ce texte programmatique est suivi d’un autre, intitulé « Les Indépendants », dans lequel Kraus prétend se présenter lui-même au lecteur : « Qu’il me soit permis de brièvement esquisser ma préhistoire intellectuelle avant d’entreprendre de m’exprimer à partir d’une tribune à l’adresse d’un forum où, grâce aux hurlements du marché de l’opinion publique faussée deux fois par jour, l’homme honnête n’entend même plus sa propre voix : J’ai renoncé à la plus belle occasion de mener une existence aisée […], j’ai jeté la muselière à la poubelle et suis parti. Désormais se tient derrière moi le cercle des véritables "indépendants" qui, sous un pseudonyme ou en leur nom, se frottent à chaque gouvernement […]. Sans nostalgie, je romps avec un monde de "relations agréables" […]. À l’avenir, plus aucune mise en garde amicale n’opposera des considérations tactiques à mon irrépressible désir de blasphémer les dieux de la société, aucun rédacteur en chef ne se tiendra plus derrière mon dos, tremblant pour ses relations, inquiet que je m’attaque à un proche, me soufflant sans cesse à l’oreille d’une voix chaude et suggestive : "mais vous être en train de vous moquer du ministre de l’agriculture !"… » Tout comme le programme annoncé qui se dit « appel au combat » mais, pratiquement, n’affirme qu’une action négative, « l’assèchement du marais de phrases », et qu’une humble et tautologique « reconnaissance des nécessités sociales », le portrait que Kraus brosse de lui-même est, hormis l’évocation de ses publications précédentes (Une Couronne pour Sion, 1898), un portrait en creux, un négatif dont les contours ne se déduisent que d’un geste de détachement, de renoncement et de rupture. Pourtant, dès ce premier numéro, à partir de ces programmes et portrait en creux, les fondations de ce qui va se révéler être un véritable dispositif de guerre sont irrémédiablement posées, sur un mode mineur certes mais non moins solidement. Le lieu d’une parole est créé, Die Fackel, « tribune » en marge, sans aucune attache ni financière ni idéologique ni partisane ni même amicale. Pour cette parole, un sujet est nommé qui, s’il se trouve d’emblée vidé de toute subjectivité, coque vide réduite à n’être qu’un simple nom public, Karl Kraus, et un « je » ne remplissant que la seule fonction grammaticale de sujet de l’énonciation, n’en est pas moins affirmé comme une instance qui revendique cette parole et s’en proclame l’unique origine. Souverain, il s’institue garant et répond de cette parole. Dans ce cadre encore purement formel, un type de discours se profile. Celui-ci est défini non par un parti pris théorique ou idéologique, mais par un certain type d’inscription dans le temps érigé en moment historique, celui d’avant la catastrophe imminente, celui où les signes qui présagent de cette catastrophe à venir de latents deviennent patents : « En une époque où l’Autriche, encore préservée de la solution souhaitée du côté radical, menace de succomber à un ennui aigu… ». Cette position, purement rhétorique, qui inscrit la parole dans une logique eschatologique et l’institue en prédiction de la fin dernière, traduit très précisément la démarche que Kraus choisit de suivre et à laquelle il restera fidèle jusqu’à la fin de l’histoire de Die Fackel : si elle consiste à simplement tirer les conséquences ultimes d’une observation, elle fait passer pour une prophétie ce qui n’est encore qu’un constat. Elle confère aux discours de Kraus le pouvoir d’une parole performative, qui entraîne avec elle nécessairement faits et actes. Renforcée par la transparence et la solitude de leur auteur, elle leur donne la toute puissance d’une parole divine, d’une révélation. Comme par un effet d’ironie, Kraus définit lui-même cette démarche comme étant celle du satiriste qui ne fait qu’outrer et pousser jusqu’à son paroxysme ce que la réalité porte en elle encore à l’état de germe. Aussi s’en moquera-t-il lui-même dans cette phrase où non sans humour il en pousse la propre logique jusqu’à l’absurde : « Avant que nous n’arrivions visiblement là où nous sommes déjà arrivés depuis longtemps, il est de mon devoir d’accomplir la prophétie… » (Die Fackel n° 613-621,« La dernière nuit », p. 61, 1923). Que sa parole fût suivie des faits, c’est ce que redoutait le satiriste, qu’elle fût suivie des actes, c’est ce qu’espérait ardemment le guerrier, qui regrettait de ne proférer que des mises en garde comminatoires sans suite. Mon nom est personne ou l’autorité du nom À défaut d’avoir infléchi de manière décisive le cours de l’histoire, les discours de Kraus, qu’ils fussent paroles eschatologiques ou procédés de satiriste, produisaient de par leur rapport au réel ou plus exactement à la vérité, dirait Kraus, un effet théâtral phénoménal. De sorte que, très vite, Die Fackel devint une institution publique à Vienne et dans le monde germanophone en général. Chacune de ses parutions était assurée de son coup de théâtre. Kraus en était conscient qui, dès octobre 1901, trois ans à peine après le premier numéro, pouvait, parce qu’il s’était absenté trois mois, sans surestimer son impact, introduire son nouveau numéro en ces termes : « Fidèle à ma promesse, me voici de retour en un moment inopportun. En un moment inopportun parce que ces messieurs les dirigeants de l’espace public, qui ne s’attendaient plus à voir s’embraser le rouge du flambeau (Fackel), ont désappris le rouge de la honte et que l’aurore du libéralisme, chargée de promesses, rougeoie à l’horizon de la vie politique et économique. Et pourtant : l’absolue absence de perspective qu’un coprophore (avec quoi, à ma grande fierté, des malveillants comparent Die Fackel) puisse jamais venir à bout de la merde d’État ne peut me paralyser, et la perspective de sans cesse recommencer à me tenir seul en face de cette infamie organisée ne peut m’effrayer. Tant qu’il est permis à un tempérament de s’accommoder du domaine de l’activité littéraire, tant que mener un combat est considéré comme une profession qui certes, comme il s’est avéré, ne nourrit pas son homme mais le satisfait, et tant que la lutte contre les pouvoirs corrompus a un retentissement éthique chez les indéterminés, les insatisfaits et les enchaînés, alors je ne me laisserai pas décourager par l’absence de "succès pratiques"1 … » À cette époque, son combat se dirige contre toutes les formes de corruption qui aliènent la parole et les actions publiques, ainsi qu’il l’énonce lui-même. Sa cible privilégiée est sans doute le monde littéraire et plus précisément encore celui du théâtre dont il dénonce les petits arrangements monnayés avec la presse qui font et défont les carrières. De médiocres écrivains sont célébrés comme des génies, quand des génies sont bafoués ou pire : passés sous silence ; des réputations sont ruinées ; des vies, définitivement brisées, puisque la presse va jusqu’à s’attaquer à la vie privée de ses victimes, et a pu acculer au suicide certaines actrices. Dans ce registre, les polémiques à rebondissements contre le critique qui deviendra directeur de théâtre, Hermann Bahr, sont devenues célèbres depuis. Cependant, grâce à un acharnement que rien ne décourage, aucun domaine n’est négligé par Kraus. « …Des esprits supérieurs me conseillent de modifier le sens de mon combat, de frapper les importunités sur un plan "plus général" et non à travers les personnes qui les représentent. Je sais qu’il serait plus aisé de remplir les pages de Die Fackel avec des accusations globales contre "l’ordre social", lequel, ainsi que me l’assurent des personnes d’expérience, est seul responsable du vol bancaire, de l’escroquerie de l’actionnariat et du timbre fiscal frauduleux de la presse. Plus aisé et surtout moins dangereux. […] Des personnes aimables, à qui le ton qu’adoptent les sociaux-démocrates contre la corruption de la presse semble encore trop brut, m’invitent à d’autres concessions encore et estiment que, si je ne puis me défaire de mon dégoût profondément ancré pour ce qui est, il convient que je tente de le faire en procédant par des variations sur le thème : "Le monde est mauvais." Comme je ne le rendrai pas meilleur, je ferais mieux de m’y essayer avec des soupirs plutôt qu’avec des attaques, avec des plaintes plutôt qu’avec des accusations. J’entends révéler aux conseillers amicaux de ma personne mes raisons qui sont aussi noires que la nuit : irriter ces salopards, que rien ne peut rendre meilleurs, est aussi une fin éthique. On le voit, rien ne peut me rendre meilleur, moi non plus2. » De texte en texte, à travers un relevé systématique et rigoureux de forfaits ponctuels dont il s’institue le témoin, d’attaques ad hominem en attaques ad hominem, c’est tout un système que Kraus révèle et dénonce comme une « infamie organisée ». Y sont désignés les gouvernants jusqu’aux juges, les industriels jusqu’aux commerçants et tous les acteurs de la scène publique jusqu’aux artistes, tous, victimes ou auteurs de forfaitures, intriqués dans des relations d’intérêt déterminées par le monde de la finance. Dans ce tissu social étroit et resserré, tout se résout et se dénoue en une arène : la bourse, où chaque valeur est sujette à variations. Mais tout est posé au préalable dans la presse qui, au nom de valeurs universelles et éternelles, décide et justifie des valeurs relatives et éphémères de la bourse du monde, grâce à son impact sur l’opinion publique. Le résultat en est une confusion « cosmique » où le rapport entre mots et choses, objet d’un commerce monnayable, est devenu aléatoire et où le monde lui-même s’en trouve distordu. Car la presse possède le pouvoir de le façonner, de créer l’événement. Telle est l’analyse que fait Kraus qui proclame : « Au commencement était la presse ». Cette analyse fonde le sens de son combat. Il entreprend ni plus ni moins de corriger cette entropie verbale qu’il dénonce comme une entreprise de dévoiement et de fraude généralisée de la langue elle-même et, par là même, de la réalité et de la vérité. Dans cette lutte, ses armes sont au nombre de trois : désigner nommément les auteurs, citer textuellement leurs propos et enfin, et c’est là le travail du satiriste ou du prophète, les prendre au mot littéralement, et en tirer les conséquences. Désigner les auteurs, parce que toute parole ne prend son sens que par rapport à son origine et aux chemins qu’elle emprunte pour aller de son producteur à son récepteur. C’est bien en ce sens que Kraus brandit son nom comme un étendard : dans le but de revendiquer la responsabilité de ses propos, de fournir à son lecteur le contexte de leur production, lui expliciter le point de vue qui les engendre, et enfin d’en assumer les conséquences. C’est tout un. Fait remarquable : Kraus accorde la même place à l’information proprement dite qu’aux commentaires de ses propres discours. Il n’est pas un journal dans toute l’histoire de la presse qui comporte autant de méta-textes que Die Fackel. Désigner les auteurs ou encore attaquer nommément, donc, fut l’objet principal de son combat contre la presse. Son but était de réintroduire la notion de responsabilité à l’intérieur de cet espace linguistique, qui ne se justifie et ne répond plus de rien. Et Kraus n’a cessé de réclamer que soient clairement spécifiés et la source et le statut des informations et textes qu’un journal diffuse. Cela valait aussi bien pour les annonces, pour lesquelles des auteurs anonymes payent sans que personne ne prenne la peine d’en contrôler le contenu, puisqu’elles font l’objet d’un marché, que pour les articles de présumés journalistes dont les rédacteurs en chef refusent de répondre. À l’inverse, cela valait aussi pour un intellectuel dont le seul nom cautionnait les élucubrations et que l’on faisait parler à tort et à travers, comme Theodor Mommsen, par exemple, dont Kraus établit scrupuleusement l’inventaire exhaustif des interventions publiques et à qui il conseille finalement de prudemment se limiter à ne s’exprimer que sur l’histoire du droit romain, puisque, après tout, c’est son seul domaine de compétence. C’est donc contre des auteurs de propos publics que Kraus dirige ses attaques « personnelles » et non contre des personnes privées, et c’est à ce titre seulement qu’il exhibe leurs noms. Les citer textuellement et déduire de leurs textes les conséquences effectives que ceux-ci ont sur le réel, alors qu’eux-mêmes n’ont même pas pris la peine de les imaginer, participe du même geste qui consiste à la fois à leur demander des comptes et à les contraindre d’assumer leurs paroles jusque dans leurs répercussions dans le monde. Au vrai, Kraus se comporte avec ses contemporains comme avec lui-même : il se contente de les citer et de les commenter. Le satiriste, le prophète eschatologue ou encore le cavalier de l’apocalypse était en réalité simple glossateur de la parole de son époque. 1. Die Fackel, n°82, 1901. 2. Die Fackel, n°82, 1901, ce texte est la suite de celui précédemment cité. Marianne Dautrey
La revue des revues n°37 ,
2005
Le drame de la parole, Die Fackel / Le Flambeau de Karl Kraus (1899-1934) (2/2)
Kraus, histrion de ses propres mots
De fait, Die Fackel, est un journal de gloses. Parce qu’il comporte, en effet, une rubrique intitulée « gloses » où sont simplement juxtaposés des articles cités et les commentaires de Kraus qui s’y rapportent. Parfois même le numéro entier n’est fait que de ces « gloses ». Mais aussi parce que, la plupart du temps, même les grands textes de Kraus peuvent être également considérés comme des gloses, glose d’eux-mêmes, glose de textes antérieurs ou encore glose des textes d’autres auteurs qu’il convoque, cite et commente. De sorte que cette tribune, tout entière dévolue à la parole unique et singulière d’un seul, devient peu à peu polyphonique. Elle se fait le relais, la caisse de résonance des voix du monde – du « bruit » du monde, dirait Kraus. Les voix des autres s’y engouffrent et y résonnent, dialoguent entre elles, en même temps qu’elles dialoguent avec celle de Kraus. Au point de se muer en un théâtre à part entière. Aussi est-ce tout naturellement que Kraus a prolongé la rédaction de Die Fackel durant toute la Première Guerre mondiale par celle des Derniers Jours de l’humanité3drame « conçu pour un théâtre martien ». Ce qui se joue dans ce théâtre, ce sont, outre les grandes affaires, les scandales publics, des scènes de la vie quotidienne à Vienne. Die Fackel peut à cet égard être lue comme le feuilleton trépidant, parce qu’absolument romanesque, de toute cette période. On l’a dit, Kraus suivait avec passion toute la vie littéraire. Mais il s’intéressait à tout, à la vie des universités, aux questions de droit, entre autres et, tout particulièrement, aux questions de mœurs. Il relate avec force détails des procès où des prostituées, dont il avait épousé la cause, sont placées au banc des accusés. Il narre avec passion le moindre fait divers, tel procès de divorce, l’assassinat d’une prostituée, le mariage d’un déserteur la veille de son exécution, ou encore la mort d’un homme sans toit qui, une nuit, s’était improvisé un lit dans un jardin privé et, au petit matin, devait succomber des morsures des chiens du propriétaire. Sans marquer la moindre hiérarchie entre ces différents sujets, Kraus procède quasiment toujours de la même manière. Il cite le discours qui court sur le sujet, que ce soit l’article de presse qui a déjà paru, les bruits de la rue, les paroles des témoins, ou celles des acteurs concernés, il en retrace tout le cheminement et, à partir de là, en démonte les mécanismes rhétoriques, moraux, idéologiques, systématiquement, radicalement. Par exemple, le récit de l’homme mort des morsures de chiens est d’abord raconté à travers un article cité. Après une étude sociologique serrée du lectorat du journal où a été publié cet article et une évaluation de l’effet émotionnel recherché, il rappelle que, par-delà toute sensiblerie, ce que cette histoire met en cause, et qui est partout passé sous silence, est le rapport entre la notion de propriété privée et celle de vie. S’ensuit un long développement où il démontre qu’à partir du moment où la première est capable de devenir la négation de la seconde, sans que personne ne s’en indigne, il y a une faute d’énonciation. Car derrière le théâtre de la vie quotidienne, ce qui se joue dans Die Fackel est le combat de la parole de Kraus contre celle des autres, contre celle de la morale commune, qu’on l’appelle bourgeoise, libérale, social-démocrate ou encore nationale et patriote. Dans chacun de ces cas, il démontre que ces différentes paroles procèdent d’un assujettissement de la langue à une logique de pouvoir et donc d’intérêts privés ou ne serait-ce que particuliers. Il en va ainsi du nationalisme ou du patriotisme, violemment dénoncés comme des perversions fatales de toute éthique humaine, en ce qu’elles ne défendent aucune véritable idée morale, mais sont l’expression d’un pouvoir. Il en va ainsi des conclusions des procès de divorce, qui n’affirment que la prééminence du droit de l’homme sur celui de la femme et ne traduisent qu’un rapport de force en faveur du premier en défaveur de la seconde, etc., mais la liste est longue. Pour mener ce combat de titans, Kraus met en place un véritable dispositif judiciaire. Die Fackel devient le tribunal où se jugent tous les forfaits de langue. Le code de procédure est la grammaire4. Shakespeare, Goethe, Kierkegaard, Nestroy et Offenbach y sont cités comme témoins, tantôt témoins à charge tantôt témoins de la défense. Il les convoque nommément ou tacitement, puisqu’il les cite aussi sans même mentionner leurs noms, son écriture étant un presque patchwork de tous ces auteurs. Il s’aide de la littérature comme seule langue pure qui permet d’envisager le réel. Die Fackel devient donc le théâtre de la lutte poétique sans merci d’une pratique littéraire de la langue contre toutes les autres et dont l’issue doit être l’avènement d’une langue épurée qui « dit ce qui est », autrement dit qui retrouve le pouvoir de nommer. Or, c’est là le sens et la fonction qu’Aristote attribue à la tragédie, qui fait découler de ce processus d’épuration de la parole, du pouvoir de nommer, l’ordre nouveau qui advient au dénouement et instaure une justice fondée sur la vérité ou vice versa d’une vérité fondée sur la justice. Chez Aristote, ce dénouement n’advient effectivement que par l’effet de la catharsis, c’est-à-dire par une action directe sur les spectateurs censée être « épuration des passions5 », une expression que Kraus emploie lui-même, en référence à Aristote précisément. Aussi est-ce encore tout naturellement et par nécessité de produire cette action directe sur les spectateurs, qu’un jour Kraus est descendu sur la place publique pour lire, dire, voire vociférer ses textes en public, à partir de 1911. Die Fackel, petit théâtre du monde, devait être porté sur scène devant un public pour réaliser pleinement son effet. Ces productions en public, Kraus les nommait lectures, elles avaient lieu le plus souvent au Burgtheater mais il lui arrivait aussi de les prononcer dans des usines devant un parterre d’ouvriers. Il y lisait ses propres textes extraits de Die Fackel mais pouvait aussi lire du Offenbach, du Shakespeare, restant toujours seul sur scène et interprétant tous les rôles. Tout comme les parutions de Die Fackel, chacune de ses lectures était un événement. En 1913, dans une réponse à la lettre d’un lecteur, il fait état lui-même de cette nécessité de dire ses textes même après leur publication (Die Fackel, n° 384-385, 1913) : « On n’est pas obligé d’avoir lu Die Fackel depuis quinze ans, mais seulement depuis deux ans, pour savoir pourquoi j’en lis des extraits. On n’est pas obligé de sentir que nombre de mes travaux contiennent déjà en puissance ma capacité de prononcer à la face des gens ce que j’ai écrit. En revanche, on doit savoir que j’y ai fait allusion. Sinon, on est aussi mauvais lecteur qu’auditeur. » Et dans la suite de cette même lettre il tente d’en mesurer et évaluer l’effet : « Mais même quelqu’un qui n’a jamais lu une de mes lignes et n’a fait qu’écouter ma dernière lecture doit savoir que je ne me fais aucune illusion sur l’impact de ma conférence dans le domaine des idées et y vois sa fin précisément là où commence le vestiaire. Il va sans dire que je tiens pour envisageable, possible et réelle fait que, parmi des auditeurs et parmi des lecteurs, il y ait des auditeurs et des lecteurs qui perçoivent plus qu’une stimulation ou même qu’un ébranlement à travers l’intonation d’une chose qu’ils ne comprennent pas. La masse ne peut et n’est pas censée comprendre. Elle a suffisamment à faire lorsque, d’obscurs individus, elle se rassemble en un public de théâtre, lequel constitue le référent indispensable à la valeur d’une performance théâtrale. Ce public, si tant est qu’il est un vrai public, fait le moins bien ses preuves quand il est confronté à des réalisations intellectuelles dont la substance lui est connue, parce qu’il n’en perçoit guère plus que l’humour compris dans les associations les plus sensibles, dans les noms, par exemple, mais il fait le mieux ses preuves là où la tâche de toute compréhension est surpassée par l’effet du rythme : devant les pièces les plus ardues intellectuellement mais portées à chaque psyché par le courant d’une dynamique, alors que normalement ces cinq cents individus se seraient rebellés contre leur matière sensible et leur "tendance" […]. Plus fort est l’effet sur la masse des spectateurs, plus violente est la réaction des individus quand ils se retrouvent à la fin. Il est parfaitement indifférent de savoir si le public est constitué d’adorateurs, d’ennemis, de théosophes, de monistes, de penseurs ou de Consuls généraux, de Viennois ou de Perses, de Chrétiens ou de Juifs. La nature de ces gens n’apparaît qu’à l’entracte et devant le vestiaire. L’énigme psychologique réside dans la captation d’une multitude, à qui l’on doit tout de même donner le sentiment flatteur qu’elle doit subir quelque chose, et dans la métamorphose de cinq cents hommes ou femmes en cette entité femelle qui a pour nom public. » Dans le strict cadre de Die Fackel, bien évidemment, Kraus ressort vainqueur du combat de langue qu’il a engagé. Dans le cadre de ces lectures, aussi, en attestent, en plus de ce texte, les multiples témoignages de ses contemporains dont ceux, devenus célèbres, d’Elias Canetti. Mais cette victoire advient par une captation du public qui relève bien plus de la dépossession de soi, de la transe que d’un processus de transmission et de réappropriation intellectuelles. L’emploi de la première personne y est pour beaucoup, ce « je », qui fut institué comme une pure entité littéraire, universelle, dépouillé de toute subjectivité, n’en reste pas moins autoritaire et despotique et produit soit une adhésion immédiate soit un rejet répulsif, qui exclut ou inclut. De sorte que son écriture et sa parole ont posé et construit un cercle clos de réception, bloc unifié et unitaire qu’il appelle « public » dans le texte précédemment cité ou encore entité purement littéraire et fictive de la lecture de ses écrits ou de l’audition de ses lectures qu’il se doit de contrôler de bout en bout et qu’il avoue ne pouvoir briser. « L’acte de se taire6 » (1) Un événement pourtant a pu briser momentanément cette clôture. Il s’agit de la Première Guerre mondiale. En 1914, revêtant le manteau du cavalier de l’apocalypse, Kraus saluait l’éclatement de la guerre et l’enrôlement de toutes les populations d’Europe dans cette entreprise de massacre internationale par ce célèbre discours : « En cette grande époque que j’ai encore connue quand elle était tellement petite, qui redeviendra petite s’il lui en reste encore le temps et que, parce que, dans le domaine de la croissance organique, une telle métamorphose est impossible, nous préférons considérer comme une époque grosse et, à la vérité aussi, lourde ; dans cette époque, où se passe exactement ce qu’on ne pouvait imaginer et où doit se produire ce qu’on ne peut plus imaginer, et le pourrait-on, cela ne se produirait pas ; dans cette époque sérieuse qui est morte de rire à l’idée qu’elle puisse devenir sérieuse, étonnée de son tragique, aspirant à la distraction et, se surprenant sur le fait, cherche ses mots ; dans cette époque bruyante qui retentit de l’effroyable symphonie des actes, qui suscitent des comptes rendus, et des comptes rendus, qui occasionnent ces mêmes actes : dans cette époque-là, n’attendez de moi aucune parole personnelle. Aucune sinon celle que, précisément, le silence préserve de malentendu. Est trop profond en moi l’effroi devant l’immuabilité, la subordination de la langue au malheur. Dans ces Empires de l’indigence en imagination, où l’homme est moralement affamé sans sentir sa faim morale, où les plumes sont trempées dans le sang et les épées dans l’encre, doit être accompli ce qui n’a pas été pensé, mais est indicible ce qui a seulement été pensé. N’attendez de moi aucune parole personnelle. Je n’en prononcerai pas non plus de nouvelle, car dans la pièce, où l’on écrit, le vacarme est si grand, et il n’est pas permis de décider s’il provient d’animaux, d’enfants ou seulement de mortiers. […] Que ceux qui à présent n’ont rien à dire parce que les actes ont la parole continuent de parler. Que celui qui a quelque chose à dire s’avance et se taise7 ! » Kraus, cette fois, parlait réellement en prophète. L’analyse qu’il faisait de cette guerre, dès 1914, traduisait sa prise de conscience lucide que cet événement dépassait largement tout ce que l’imagination et l’expérience de l’époque permettaient d’envisager. Par-delà son pacifisme de principe et son opposition à toute forme de nationalisme ou de patriotisme, il présageait que l’avancement de la technique donnerait à cette guerre un visage encore inconnu et parfaitement inhumain. Ce lui fut confirmé, par l’ampleur des massacres, par l’usage des gaz, entre autres. Kraus parlait en prophète eschatologue et ce qu’il annonçait était « les derniers jours de l’humanité », c’est-à-dire l’avènement d’un monde dominé par une technique destructrice de l’homme, qu’aucune pensée, aucune imagination même ne pouvait plus maîtriser, parce qu’elle ne s’était pas donné la peine de le faire à temps. Sa dénonciation de l’embrigadement des esprits par des campagnes de presse nationalistes, prenait tout à coup un sens nouveau et valait subitement pour preuve de tout ce qu’il avait tenté de démontrer jusque-là. Les paroles de l’époque n’avaient pas seulement trompé la population, elles avaient perdu tout lien avec le réel. Elles avaient faussé, masqué et recouvert la réalité, mieux : elles l’avaient supplantée, de sorte que celle-ci échappait désormais à tout discours et, du même coup, à toute compréhension, à toute maîtrise. Tel est le sens de l’appel tonitruant au silence de Kraus. Et il intervenait à temps : juste avant que la catastrophe ne se produise. Mais il fur perçu trop tard: après que la catastrophe se fut produite. Alors que les numéros de Die Fackel paraissaient pendant la guerre, partiellement censurés, leur auteur rédigeait parallèlement Les Derniers Jours de l’humanité, non pas une « parole personnelle » mais un rapport exhaustif de toutes les paroles qui ont circulé pendant la guerre et des actes qu’elle a entraînés. La tragédie fut découverte après guerre comme une prophétie de ce qui venait de se passer. Et Kraus pouvait bien rire amèrement, disant « Avant que nous n’arrivions là où nous sommes arrivés depuis longtemps… », il avait réussi le coup de théâtre qu’il redoutait : ses paroles avaient été suivies des faits. En contrepartie, il pouvait peut-être espérer, fort de ce succès, briser la clôture encerclant et neutralisant l’impact de sa parole. Et il y réussit. En 1924, il se lança dans une féroce campagne contre Emmery Bekessy, patron du journal Die Stunde qui avait commis l’erreur de l’attaquer sur sa vie privée. Mais pas seulement : l’homme s’était aussi rendu coupable d’un certains nombres de délits dont des actes de corruption. Kraus prolongea son action par un recours en justice et il obtint gain de cause. Mais en 1928, lorsque le préfet de la police, Johann Schober, donna l’ordre de tirer sur des manifestants, tuant quatre-vingt-dix personnes, Kraus eut beau dénoncer de manière fracassante ce massacre, allant lui-même placarder sa dénonciation sur les murs de Vienne, remplissant Die Fackel des vies de ces morts innocents, et traduisant cet « assassin » en justice, rien n’y fit. L’homme fut maintenu dans ses fonctions, pire : il fut nommé quelques années plus tard Chef du gouvernement. « L’acte de se taire » (2) En 1933, Kraus réitérait sa rhétorique du silence. Une ultime fois. Observant de loin la montée du nazisme en Allemagne, il y avait reconnu le plus grand mal du siècle. Dans une Autriche qui devenait fasciste, il faisait ce raisonnement sans espoir que le nationalisme autrichien pourrait exceptionnellement avoir une fonction positive : celle de préserver le pays de la menace nazie. Ce raisonnement du moindre mal contre le pire l’amena à défendre le régime de Dollfuss. Mais ce faisant, il perdit la confiance de ses lecteurs qui interprétèrent cette attitude comme une trahison. Entre le mois de décembre 1932 et le mois d’octobre 1933, Die Fackel ne paraît pas. Après presque un an de silence, Kraus publie un numéro très léger qui comporte une oraison funèbre en l’honneur d’Adolf Loos, mort en août et un très court poème : Qu’on ne me demande pas ce que durant tout ce temps j’ai fait Je me tais Et ne dis pas pourquoi Et il y a du silence, car la terre a éclaté Aucune parole n’a frappé ; On ne parle que depuis le sommeil Et l’on rêve d’un soleil qui riait Ces choses passent ; Après, c’était tout un. La parole s’est endormie, tandis que ce monde s’éveillait. Le numéro suivant, qui paraît en juillet 1934, ne comporte que les avis du décès de Kraus envoyés par des lecteurs que Kraus publiait en retour, sans commentaire. Le silence qu’observait Kraus confirmait la trahison dont tout le monde l’accusait. En juillet 1934, il publie un numéro intitulé Pourquoi Die Fackel ne paraît pas. Mais même cette antiphrase, dont ses lecteurs auraient dû être coutumiers, ne fut pas comprise. De même qu’il avait rédigé, pendant la Première guerre mondiale Les derniers Jours de l’humanité, il écrivait en silence La troisième Nuit de Walpurgis. Seulement, pour la première fois, il renonça à toute publication. Il avait perdu auditeurs et lecteurs et savait que ceux-ci ne lui accordaient plus suffisamment de crédit, ne serait-ce que pour dépasser la première phrase de cet ouvrage : « Personnellement, au sujet d’Hitler, il ne me vient rien à l’esprit. » et lire les quelque trois cents pages, qui s’ensuivaient, d’une immense glose d’une précision quasi-médicale de tous les actes et paroles d’une Allemagne en passe de devenir totalement nazie. Kraus mourait deux ans plus tard comme la cantatrice Joséphine au peuple des souris de Kafka : laissant derrière lui l’opinion qu’il n’avait jamais vraiment parlé ni jamais rien dit. Le livre ne fut édité en Autriche qu’en 1952 : les Autrichiens ont pu découvrir sept ans après la guerre que, en 1933, quelqu’un avait décrit le nazisme jusque dans ses conséquences ultimes, c’est-à-dire tel qu’ils reconnaissaient l’avoir découvert après-guerre. Cette année, en 2005, le texte est traduit pour la première fois en français8 et l’effet de révélation et d’effroi qu’il produit chez nous n’est guère moindre que celui qu’ont dû ressentir les Autrichiens en 1952. Le drame de la parole est qu’elle ne vit que de sa réception. En 1914, Kraus écrivait : « Ma parole n’a pu couvrir le son des rotatives et, quand bien même elle ne les a pas réduites au repos, cela ne prouve rien contre ma parole9 ». En 1928, Walter Benjamin s’interrogeait à propos de Kraus : « Quoi de plus impuissant que son amour des hommes ? Quoi de plus désespéré que son combat avec la presse ? Que sait-il des puissances qui sont vraiment alliées avec lui10 ? » Et lui qui écrivait que « le véritable homme politique ne calcule qu’en termes d’échéances », concluait par cette prophétie : « Les honneurs de sa mort seront infinis, les derniers à être rendus ». Bien vu et aujourd’hui on lui rend les honneurs de sa mort. « Le début est la fin », cet aphorisme de Kraus était en réalité un principe d’analyse et d’écriture. Il pourrait également définir la loi qui a régi à sa réception. S’il a toujours écrit au commencement des événements, il n’en fut jamais entendu et compris qu’après-coup. Aujourd’hui, on le lit comme s’il décrivait notre réalité contemporaine et il est invoqué comme le héros et sauveur de la presse que l’on attend toujours. Pourtant, Kraus était contemporain de son époque, il ne pourrait exister aujourd’hui. Précisément parce que la parole ne vit que de sa réception : il vécut d’un espace public qui a disparu de nos jours. Il fut l’un des derniers hommes de presse heureux. Il est mort, le sachant. -------------- 3. Les Derniers jours de l’humanité, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe, Marseille, éd. Agone, 2005. 4. Rappelons à cet égard que Die Fackel abonde en articles consacrés à la grammaire, à l’usage de l’adjectif, aux effets de sens de l’emploi de tel pronom plutôt que tel autre. Ces articles ont été rassemblés par Kraus lui-même dans un recueil intitulé « La Langue ». Ce fut le dernier livre qu’il publia de son vivant. Cf. Die Sprache, Francfort-sur-le-Main, éd. Suhkamp, 1987. 5. Die Fackel, n° 384-385, 1913. 6. Die Fackel, n° 777, 1928. 7. Die Fackel, n° 404, 1914. 8. Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, préface de Jacques Bouveresse, Marseille, éd. Agone, 2005. 9. Die Fackel, n° 404, 1914. 10. Walter Benjamin, « Monument aux morts », dans Sens unique. --------------- À consulter : Karl Kraus, Die Fackel, CD-Rom Édition, édité par Fridrich Pfäfflin, K. G. Saur, 2002. Karl Kraus, Werke, éditées par Christian Wagenknecht, Suhrkamp, Francfort sur le Main, 1994. Karl Kraus, Les Derniers Jours de l’humanité, traduit de l’allemand par Jean-Louis Besson et Henri Christophe, Marseille, éd. Agone, 2005. Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, préface de Jacques Bouveresse « "Et Satan conduit le bal… ", Kraus, Hitler et le nazisme », Marseille, éd. Agone, 2005. Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme, Paris, éd. du Seuil, 2001. Jacques Bouveresse, « Karl Kraus et nous. La réalité peut-elle dépasser la satire ? », Agone n°34, Marseille, 2005. Edward Timm, Karl Kraus, Apocalyptic Satirist. Culture and Catastrophe in Habsburg Vienna, New Haven/Londres, Yale University Press, 1986. Friedrich Rothe, Karl Kraus. Die Biographie, Munich/Zurich, Piper, 2003. À paraître : Collectif, Les guerres de Karl Kraus, Agone n° 35-36, Marseille, mars 2006. Marianne Dautrey
La revue des revues n°37,
2005
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