Parution : 16/02/2007
ISBN : 2 906724 92 0 492 pages 12.5 x 19.5 cm 30.00 euros |
Gilbert Sorrentino
Salmigondis
Titre original : Mulligan stew
Traduit de l’américain par Bernard Hœpffner avec la collaboration de Catherine Goffaux Bien qu’un Mulligan stew soit une sorte de ragoût irlandais composé de tout ce qui tombe sous la main du cuisinier, le roman de Gilbert Sorrentino n’est ni « aussi mystique que l’Irlande » ni « aussi frais que la brume maritime ». Ce livre légendaire, publié en 1979, dans la lignée directe de Sterne, de Joyce, de Beckett, rassemble plus ou moins toutes les techniques littéraires pour les parodier. Pour reprendre les mots de l’auteur sur son livre: « Il s’agit d’un monde abstrait. Il ne reflète rien, n’imite rien, il n’est pas le miroir de la réalité. Il est, en termes de littérature, une réalité, et c’est tout. C’est un peu comme s’il se trouvait dans une boîte sans air dans une espèce de vide. J’espère que, dès que quelqu’un aura mis le pied dans le livre, il se trouvera dans un autre monde. »
Gilbert Sorrentino (Brooklyn, 1929 / Brooklyn, 2006) est l’auteur d’une vingtaine de livres (romans, critiques, poésie). Il n’a de cesse d’observer les communautés laborieuses issues de l’immigration (Irlandais, Italiens, Polonais, Noirs, etc.). Sous la pression des crises économiques et des guerres, les familles éclatent, se paupérisent, les liens de solidarité se défont et tout devient prétexte à violences : entre sexes, entre religions, de parents à enfants… la liste serait longue. Chaque roman est l’histoire d’une lente déstructuration de l’humanité chez chacun des personnages. S’il est peu connu en France, c’est sans doute parce qu’il fait partie de ces écrivains qui ne correspondent pas à l’image “exotique” que les Français se font de la littérature américaine : bien que son œuvre soit en partie plongée dans le Brooklyn de son enfance dont il sait si bien faire revivre la langue, elle est également très proche de la culture européenne et de certaines recherches formelles (Raymond Roussel, Oulipo). Son œuvre en français : > Pour retrouver les livres de Gilbert Sorrentino disponibles sur ce site, cliquez ici Page 1 [...] “Très chère Daisy, P.-S. Je t’ai acheté quelque chose de très spécial [...] “Très cher Porcelet de miel, “Ma chère Daisy, P.-S. Je t’écrirai pour “Par quelle absurdité faut-il que je me retrouve enfermé dans ce dilemme ! C’est moi qui ai fait de Ned Beaumont ce qu’il était, n’importe qui vous le dira. Peut-être pas « n’importe qui ». Pourquoi l’aurais-je tué ? S’il est vrai que je l’ai fait. Pourquoi aurais-je même voulu le tuer ? Je n’ai jamais voulu qu’une seule chose, lui épargner des ennuis. Il était en train de s’y plonger résolument, ça c’est sûr. La direction qu’il prenait, les choses qu’il faisait ces derniers mois, n’auguraient rien d’autre qu’un désastre pour lui et Daisy, Daisy à la chevelure sombre et brillante. Naturellement, je voulais leur venir en aide. Ils m’étaient tous les deux chers — plus chers, sans doute, que je ne peux me résoudre à le dire. Bon, laisser ça ? “Mon désir de vous faire part clairement de mon état d’esprit au moment où je pénétrai dans le restaurant avec mon collègue, m’a fait oublier de mentionner le nom de cet établissement. Il s’agissait, bien entendu, du légendaire Rocher de Cancale, sans doute le meilleur restaurant de la ville et l’un des meilleurs restaurants du monde civilisé tout entier. À présent il a disparu et a été remplacé par un petit café-traiteur-restauration-rapide, The Surprise, un bistrot fréquenté par les « nouvelles têtes » du monde de l’édition et où, à toutes les tables, on peut apercevoir de jeunes éditeurs et leurs écrivains se laissant aller à « parler métier » de cette façon détendue qui fait de l’édition une profession si fascinante. The Surprise, notons-le, sert une spécialité de chevreau à l’ail qui est supposée calmer, tranquilliser, vider le cerveau. Elle est extrêmement appréciée par la clientèle. Bien que je puisse comprendre la popularité de ce « lieu », il n’est pas, certainement pas, le « Canc ».” (p. 54) [...] “Que je sois incapable de me rappeler ce que nous avons eu à déjeuner démontre certainement que l’esprit est capable de cicatrisation. La seule chose dont je me souvienne est qu’au milieu des entrées, je fis une remarque sur les silhouettes merveilleusement, bien qu’un peu vulgairement, vêtues de Miss Corriendo et de Mrs Delamode ; comme elles apparaissaient, souvent, sur scène, gainées d’un collant noir et de bas-résille noirs, cette observation n’était pas, j’insiste là-dessus, une remarque bizarre. Ned Beaumont me lança un regard où se mêlaient soupçons et plaisir, tout en comprimant convulsivement un petit pain dans une main.” (p. 55) |
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Big Sorrentino
Les éditions Cent pages viennent de faire paraître le livre le plus important de Gilbert Sorrentino, écrivain américain de la taille des très grands, mort en 2006. Salmigondis a la double saveur d’un ragoût (littéraire) fait de restes et d’un assemblage (de fictions) hirsute et disparate. Un livre majeur, magistralement traduit et édité. Entretien avec le traducteur, Bernard Hoepffner. Mulligan Stew, alias Salmigondis, c’est donc un livre dont l’auteur, Gilbert Sorrentino,raconte l’histoire d’un écrivain qui éprouve des difficultés à conduire son roman et à s’entendre avec ses personnages qui, eux aussi, sont assez capricieux et mènent leur vie plus ou moins comme ils l’entendent… Ai-je correctement échoué dans cette vaine tentative de cuisiner en une seule phrase cet incroyable « ragoût irlandais » ? Échoué, oui, sans doute, mais ce roman a été composé de telle sorte que toute tentative de ce genre ne peut qu’échouer ; après vingt-cinq années de lectures de ce livre, il me faudrait autant de pages qu’en a le roman pour en décrire toutes les entrées possibles ; peut-être la meilleure « sauce » est-elle l’une de celles que propose Marie-Christine Agosto dans le livre qu’elle vient de publier (Gilbert Sorrentino : une exubérante noirceur , Presses universitaires de Rennes) : «Le discours sur la fiction – sa genèse, son écriture, sa production, sa réception – est parodiquement mis en abîme», ou encore, Salmigondis « expose les entrailles de la fiction et en énonce la seule vérité : ses brouillons, ratures, hésitations, contretemps. S’il est un roman réaliste de Sorrentino, c’est sans doute celui-ci car il nous fait entrer dans l’atelier du romancier ». Ce qui ne veut pas dire que c’est une étude sur le roman, pas plus que ne le sont Tristram Shandy de Sterne, Ulysse de Joyce ou les livres d’Arno Schmidt. Ce Salmigondis possède tout de même, à la lecture en français en tout cas, un fumet particulier et savoureux. On imagine à son propos des difficultés particulières dans le travail de traduction… La difficulté principale vient du foisonnement, de la multitude de styles, des passages de « mauvaise » écriture, des citations cachées, des références constantes à d’autres livres, à la biographie de l’auteur (qu’il refusait d’expliquer : « référence personnelle »), j’ai trouvé par hasard une référence à son ami Hubert Selby, dans la traduction, elle n’est pas plus claire qu’en anglais ; combien d’autres m’ont échappé… Un chapitre contient les noms plus ou moins déguisés d’une soixantaine de jeux de cartes, que l’on retrouve en français, mais dans un autre il y a une cinquantaine d’équipes de base-ball, qui ont plus ou moins disparu dans la traduction (on ne pouvait quand même pas les remplacer par des équipes de foot !) ; le traducteur ne doit pas chercher à clarifier ou à expliquer. Quoi qu’il en soit, et précisément à cause de ces difficultés, traduire Sorrentino est un plaisir constant. Il y a un imposant travail d’édition et de graphisme mené par les éditions Cent pages autour de ce livre, qui est un magnifique objet. Était-ce pour vous une nécessité ? Les éditions Cent Pages et le typographe Philippe Millot ont réellement produit un livre exceptionnel, et cette édition est la première qui rend réellement justice au contenu du livre, ce qui n’est pas le cas des neuf éditions américaines ; la part de l’éditeur est immense. Après la publication de Steelwork , il y a quelques années, de Salmigondis , aujourd’hui, nous pensons traduire et publier un autre roman de Sorrentino, Gold Fools. Quel conseil de lecture donneriez-vous à celui qui voudrait se lancer dans ce Salmigondis impressionnant et novateur, publié pourtant il y a presque trente ans ? Avec patience, parce que le livre est gros, il faut simplement lire et accepter de s’y perdre. Propos recueillis par Laurent Bonzon
Bulletin de l'agence du livre / Rhône-Alpes,
avril 2007
SUR LES ONDES
• France culture - Les Mardis littéraires, émission spéciale en hommage à Gilbert Sorrentino (6 juin 2006)
Une Amérique à découvrir : trois romanciers pour saisir la diversité du continent littéraire américa
On aimerait voir le roman américain comme une réserve inépuisable de « raconteurs d’histoires » sans histoires. Histoire d’envoyer les écrivains français prendre des leçons de fraîcheur ou de naïveté auprès de ces grands enfants tout simples, conteurs sans chichis de récits sans problèmes. C’est oublier que le pays de Faulkner, Pynchon et Burroughs est aussi une terre où le roman n’a eu de cesse de dépasser ses limites. Depuis quelques années, les efforts de nombre d’éditeurs ont permis aux lecteurs français de saisir la complexité et la diversité du continent littéraire états-unien. De nouvelles parutions confirment l’intérêt de cette exploration. […] Salmigondis : Mulligan Stew, de Gilbert Sorrentino, traduit par Bernard Hoepfner. Éditions Cent Pages. 512 pages, 30 euros. Si un « Mulligan Stew » et un salmigondis sont bien des ragoûts faits avec tout ce qui tombe sous la main, le terme français renvoie à quelque chose de contradictoire, d’incohérent, voire d’absurde. C’est exactement l’impression qu’il ne faudrait pas retenir de l’ouvrage de Gilbert Sorrentino traduit aujourd’hui en français. Un retard stupéfiant si l’on songe que ce livre légendaire aux États-Unis y fut publié en 1979. L’essentiel de la production de cet auteur emblématique de la modernité américaine des « seventies » est d’ailleurs inconnu des lecteurs français, malgré les efforts de quelques éditeurs connus ou méconnus. La réception de Petit Casino[1] et la mort de l’auteur l’an dernier mettront peut-être fin à cette cécité due, posons une hypothèse, à la conjonction de plusieurs faits. D’abord, la certitude que l’avant-garde textuelle était une chasse gardée française, ce qui nous a ainsi fait passer à côté d’écrivains comme l’Allemand Arno Schmidt. Ensuite, la réduction de l’apport américain à un microcosme gravitant autour de Burroughs et Gysin. Surtout, au moment où l’édition française s’ouvrait enfin à la littérature traduite, une conception très réductrice du roman américain, tenu pour la forteresse de la narration classique. Voilà pourquoi nous ne pouvons déguster ce ragoût new-yorkais qu’aujourd’hui. Déroutant, il l’est, à plus d’un titre pour qui a oublié que la littérature est un jeu, pratiqué par Diderot, Sterne, Roussel, Queneau ou Pérec. Ce roman, qui s’ouvre sur une série de lettres de refus d’éditeurs suivies d’une note de lecture, et se clôt sur une lettre de l’auteur précisant ses influences littéraires et rappelant ses racines italo-irlandaises, marque clairement son statut de livre dans le livre avec un système d’emboîtage qui pourrait aujourd’hui lasser s’il n’était du début à la fin manié avec un énorme sens du burlesque. Un certain Antony Lamont, auteur se voulant d’avant-garde, essaie d’écrire le roman de deux héros, Martin Halpin et Ned Beaumont, amoureux de la même femme, la belle et un peu vulgaire Daisy. Deux créatures plus improbables encore, Corrie Corriendo et Berthe Delamode, vont compliquer l’existence du trio. Ce récit qui n’avance pas se transforme dès le début en dossier du désenchantement de l’« auteur » devant un sujet dont il se détache, et surtout devant la prolifération du matériau qu’il entasse : chapitres, journal des personnages, lettres et notes de l’auteur, interviews, fragments d’essais, graphiques, inserts d’autres livres, corrections de scénarios. Tout cela pour un « salmigondis » qui n’est qu’apparent. C’est en effet le démontage, la destruction d’une évidence trop facilement admise, celle de la possibilité de raconter. Au lieu de faire fond sur la passivité du lecteur, Sorrentino ne cesse de stimuler son incrédulité, de mettre en alerte tous les processus de contestation du rôle de l’auteur. Montrer la diversité des possibles, émanciper les personnages de Lamont en leur faisant mener une vie indépendante de l’imagination de l’auteur, c’est créer un monde par-dessus son épaule, le réduire à un état de scribe ou d’impuissant. Sorrentino y parvient avec un sens du comique allant de l’ironie à la farce. Multipliant les ruptures, il passe sans transition de la note au monologue intérieur ou à un délire verbal où la prose de Joyce semble avoir un écho. Ce livre peut passer pour une curiosité de l’histoire littéraire. Pour celui qui acceptera d’y entrer en dépouillant ses habitudes, ce sera un événement dans une vie de lecteur. —————— 1 Actes Sud (l’Humanité du 29 juin 2006) Alain Nicolas
L'Humanité,
01/03/2007
Nous avons donc à un premier niveau de lecture, une œuvre en formation, mais aussi ses sources d’inspiration, son contexte d’élaboration enfin son évolution au regard de la dégradation de ce contexte et, par conséquent, de l’effondrement psychique de l’auteur. Ce qui entraîne à son tour la réécriture de certains chapitres, passant de la mièvrerie la plus conventionnelle et pathétique à un cynisme débridé et une pornographique décoiffante. Parallèlement s’inscrit une autre histoire dans l’histoire, celle des deux pauvres "héros" du récit de Lamont, lesquels mènent leur propre vie quand l’auteur ne les fait pas "travailler". Tous deux ont déjà été "employés" dans des romans précédents : l’un sort d’une note de bas de page d’un roman de Joyce - il en est très fier -, l’autre d’un roman de Hammett. Figurer dans le texte de Lamont - ce "pisse-copie insupportablement prétentieux" - est pour tous deux une épreuve terrible ("comment me sortir de là ?"). Ce livre éxubérant est prétexte pour Sorrentino à une polyphonie de styles littéraires. Les emprunts - à Joyce, Beckett, Sterne, O’Brien, mais aussi aux travaux de l’Oulipo - sont nombreux. Tout cela sur les thèmes de la fragilité de l’artiste et de l’obsession sexuelle - entre autre. C’est un chef d’œuvre de l’excès et de l’absurde. Sorrentino parvient même à dépasser Beckett en la matière, car il ose y mettre pas mal de bêtise (sa passoire graduée est une idée à breveter...). Michèle Tobia-Chadeisson, Librairies des Orgues Paris 19 Michèle Tobia-Chadeisson
Page des libraires,
Septembre 2006
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