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Salmigondis
Parution : 16/02/2007
ISBN : 2 906724 92 0
492 pages
12.5 x 19.5 cm
30.00 euros
Gilbert Sorrentino
Salmigondis
Titre original : Mulligan stew
Traduit de l’anglais par Bernard Hœpffner avec la collaboration de Catherine Goffaux
Bien qu’un Mulligan stew soit une sorte de ragoût irlandais composé de tout ce qui tombe sous la main du cuisinier, le roman de Gilbert Sorrentino n’est ni « aussi mystique que l’Irlande » ni « aussi frais que la brume maritime ». Ce livre légendaire, publié en 1979, dans la lignée directe de Sterne, de Joyce, de Beckett, rassemble plus ou moins toutes les techniques littéraires pour les parodier. Pour reprendre les mots de l’auteur sur son livre: « Il s’agit d’un monde abstrait. Il ne reflète rien, n’imite rien, il n’est pas le miroir de la réalité. Il est, en termes de littérature, une réalité, et c’est tout. C’est un peu comme s’il se trouvait dans une boîte sans air dans une espèce de vide. J’espère que, dès que quelqu’un aura mis le pied dans le livre, il se trouvera dans un autre monde. »

Gilbert Sorrentino (Brooklyn, 1929 / Brooklyn, 2006) est l’auteur d’une vingtaine de livres (romans, critiques, poésie). Il n’a de cesse d’observer les communautés laborieuses issues de l’immigration (Irlandais, Italiens, Polonais, Noirs, etc.). Sous la pression des crises économiques et des guerres, les familles éclatent, se paupérisent, les liens de solidarité se défont et tout devient prétexte à violences : entre sexes, entre religions, de parents à enfants… la liste serait longue. Chaque roman est l’histoire d’une lente déstructuration de l’humanité chez chacun des personnages. S’il est peu connu en France, c’est sans doute parce qu’il fait partie de ces écrivains qui ne correspondent pas à l’image “exotique” que les Français se font de la littérature américaine : bien que son œuvre soit en partie plongée dans le Brooklyn de son enfance dont il sait si bien faire revivre la langue, elle est également très proche de la culture européenne et de certaines recherches formelles (Raymond Roussel, Oulipo).
Il a lui-même énuméré ses propres nécessités artistiques : « Un souci obsessionnel de la structure formelle, une aversion pour la répétition de l’expérience, l’amour de la digression et de la broderie, un immense plaisir à donner des informations fausses ou ambiguës, le désir d’inventer des problèmes que seule l’invention de nouvelles formes peut résoudre, et la joie de faire une montagne de rien. »

Son œuvre en français:

La Folie de l’or (traduit par Bernard Hœpffner, Cent pages, 2010)
Red le démon (traduit par Bernard Hœpffner, Cent pages, 2010)
Steelwork (traduit par Bernard Hœpffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, Cent pages, 2010)
Petit casino (traduit par Bernard Hœpffner, Actes Sud, février 2006)
Le ciel change (traduit par Philippe Mikriammos, Les Belles Lettres, 1991)

Page 1
“Cher Gil,
Je suis désolé de ne pas pouvoir garder plus longtemps
le manuscrit de SALMIGONDIS, et pourtant ce n’est pas le désir qui m’en manque, je le renvoie donc à Marv.
J’aimerais pouvoir te dire à quel point j’admire le livre. Selon moi, il est superbe, en fait, c’est l’un des romans les plus remarquablement construits et aboutis qu’il m’ait été donné de lire en manuscrit avec autant de plaisir — or je suis maintenant dans ce métier frustrant et ingrat depuis quatorze ans.
Cependant, le seul coût de publication de ton livre dépasse les capacités d’une petite maison d’édition encore mal établie comme celle-ci. Pour te dire la vérité, il me faut montrer
à la firme qui nous finance que je dégage un bénéfice avant même
de pouvoir penser à encourager un projet tel que le tien.
Ne te méprends pas : jamais je ne publierai des livres à chier pour faire de l’argent et justifier la publication de SALMIGONDIS ou d’autres livres du même type. Mais je sens que les livres que nous publions cet automne ne sont pas simplement bons, ils devraient aussi plaire aux lecteurs. Des six livres du catalogue d’automne, trois sont réellement passionnants
et j’en suis assez fier. L’un d’entre eux, déjà en librairie,
est selon moi un apport nécessaire à la « connaissance
des Beatles » — Toute la garde-robe des Beatles. Les deux autres
Les Films de Roy Rogers, ainsi qu’un roman magnifique et dingue sur la vie en Californie, Niquer à Sausalito, sont plus risqués, mais ont eu droit à une bonne publicité par le bouche-à-oreille.
Donc, Gil, si tout va bien et si SALMIGONDIS n’a toujours pas trouvé d’éditeur dans un an (bien que je ne puisse pas croire qu’une maison plus établie et aux reins plus solides n’aura pas saisi l’occasion d’ici là), pense à moi.
Amitiés,
Harry White
Directeur éditorial ” (p. 1)

[...]

“Très chère Daisy,
Un mot rapide au milieu de toute l’activité qui consiste
à essayer de donner une forme quelconque aux publications
de l’automne. Quel métier de fou !
Évidemment que je t’aime ma jarretelle, comme je te l’ai dit
au téléphone (comme je te le dis toujours). Mais y a-t-il vraiment une telle urgence pour obtenir le divorce ? Pense au pauvre Tom. Oh, je sais qu’il s’en sortira et que lui aussi voudrait
le divorce, mais ne peux-tu pas y mettre une plus grande tranquillité d’esprit, comme on s’y attendrait de la part de Mrs Buchanan ? Ces divorces à Reno sont souvent si sordides
et ont des relents de presse à scandales. Beaucoup trop pour
ma douce petite cocotte en massepain.
Je déteste l’idée de devoir encore attendre avant de t’avoir dans mes bras, une femme libre — une célibataire. Mais tu dois vraiment faire très attention en ce moment car tu es une femme
qui appartient à un monde dont se nourrissent les échotiers
et les colporteurs de rumeurs. Or Tom a été équitable, a agi comme un gentleman et s’est montré, je peux le dire, magnanime en tout.
Alors, pas de précipitation, ma poupée. Vivement ce week-end !
Ton Ned qui t’adore

P.-S. Je t’ai acheté quelque chose de très spécial
que tu ne porteras que pour moi.” (p. 125)

[...]

“Très cher Porcelet de miel,
Oh très cher entre tous ! Je savais que tu serais vraiment
dans une colère noire ce matin mais il fallait absolument
que je te téléphone — j’attendais ta très très chère lettre
qui n’est jamais arrivée. Croix de bois croix de fer
je ne t’appellerai plus jamais au bureau ! Voilà ! Es-tu
un peu moins en colère maintenant avec ta petite idiote ?
Si tu ne me pardonnes pas, je vais faner et mourir.
Je continue avec le divorce. Je sais bien que tu es mon adoré, incapable de faire du mal à une mouche, et que tu penses toujours que Tom ou moi allons en souffrir mais mon chéri ! Nos avocats
qui sont très intelligents et très riches et importants
ne veulent pas que nous fassions les idiots à ce sujet
et ils grognent, rouspètent et disent que nous devrions aller
de l’avant, que c’est le meilleur moment pour divorcer à cause
de certains portefeuilles ou de certaines taxes ou je ne sais pas quoi, en tout cas ennuyeux et, Dieu merci, les petites filles comme moi n’y comprennent rien.
Ne sois pas en colère contre moi ou je me laisse faner
et je serai emportée par le vent comme les feuilles d’automne
c’est ça non ? S’il te plaît ? Je suis déjà suffisamment triste
de ne pas pouvoir te manger de baisers ce week-end, ni le suivant d’ailleurs, avec tout ton travail et ce voyage ennuyeux
que tu dois faire à Baltimore. Pourquoi faut-il qu’un de
tes entrepôts je crois que c’est le mot se trouve à Baltimore ? J’aimerais que ton entrepôt soit au Plaza si tu vois
ce que je veux dire ?
Je t’envoie quelques Polaroïds de moi que j’ai demandé
à ma femme de chambre Opal de prendre hier soir. Je lui ai raconté une histoire idiote de mode de sous-vêtements aux couleurs assorties et qu’il me fallait une idée objective de tout ça
(tu vois comme je peux passer pour intelligente ?) avant de faire mes achats d’automne. Je crois qu’elle m’a crue mais
c’est une femme de couleur et qu’est-ce que ça peut faire
qu’elle me croie ou pas ? À qui peut-elle le rapporter, Amos
et Andy ou Ray Wilkins, ce genre de personnes ?
En tout cas, j’espère qu’elles te plairont. Et l’idiote
qui les porte, elle aussi ? Avec mon cœur brisé sur la main,
Daisy” (p. 128)

“Ma chère Daisy,
J’espère que tu voudras bien m’excuser, ma douce, pour
cette masse de travail pas tout à fait inattendue qui a démoli
et, j’en ai l’impression, va continuer à démolir nos vacances indéfiniment. Je vis plus ou moins avec une valise en ce moment, sans jamais savoir d’un jour sur l’autre où je vais me trouver. Martin Halpin est lui aussi très affairé, je ne peux donc pas
lui demander d’ajouter ma part de travail à la sienne, comme
tu l’avais suggéré l’autre jour au téléphone. À propos
de ce jour-là, ma chérie, j’étais énervé, mais certainement pas
« en colère ». Tu comprends, tu es maintenant très proche
de ta liberté, ta réputation et celle de Tom n’ont pas été entachées, et il vaut mieux « ne pas précipiter les choses ».
Je dois également ajouter, au risque de te déplaire,
mon amour, quoi qu’en disent vos avocats, qu’un divorce rapide permettra à certaines personnes de faire des associations d’idées (entre toi et moi, dans ce cas) et de deviner ce qui a pu
se passer, à la plus grande gêne de tout le monde. Tu peux en parler à Tom. Tout le monde ne possède pas un cœur comme le sien.
Merci pour ces photos extraordinaires ! J’espère que ta femme de chambre sait garder un secret. Certaines d’entre elles sont plutôt provocantes — comme si tu ne le savais pas, mignonne friponne ! Je t’embrasse partout !
Ton amant,
Ned

P.-S. Je t’écrirai pour
te dire quand j’en aurai fini
avec ce tourbillon affairé. ” (p. 129)

“Par quelle absurdité faut-il que je me retrouve enfermé dans ce dilemme ! C’est moi qui ai fait de Ned Beaumont ce qu’il était, n’importe qui vous le dira. Peut-être pas « n’importe qui ». Pourquoi l’aurais-je tué ? S’il est vrai que je l’ai fait. Pourquoi aurais-je même voulu le tuer ? Je n’ai jamais voulu qu’une seule chose, lui épargner des ennuis. Il était en train de s’y plonger résolument, ça c’est sûr. La direction qu’il prenait, les choses qu’il faisait ces derniers mois, n’auguraient rien d’autre qu’un désastre pour lui et Daisy, Daisy à la chevelure sombre et brillante. Naturellement, je voulais leur venir en aide. Ils m’étaient tous les deux chers — plus chers, sans doute, que je ne peux me résoudre à le dire. Bon, laisser ça ?
Ils m’étaient plus chers que je ne peux me résoudre à le dire, ai-je dit. Disons simplement que je pensais à Ned Beaumont comme à un frère, un frère dissipé, une tête brûlée, disons « péremptoire », mais un frère tout de même. Daisy Buchanan ? Avez-vous déjà vu un clair de lune sur un lac ? Avez-vous déjà entendu sonner les cloches d’une mission ? Voilà ce qu’était Daisy. Oh, je sais que j’ai la réputation d’être un « patron » réaliste et impitoyable du monde de l’édition. Mais Daisy — elle vous aurait fait fondre, à dire vrai, vous aurait démoli par sa gentillesse. Ned Beaumont lui brisait le cœur. Naturellement j’étais inquiet. Cela ne veut pas dire que je l’aurais tué! Si seulement je pouvais me rappeler ce qui s’est passé un peu plus tôt ce soir — Mais je vais me rappeler.
La police va bientôt arriver.
C’est moi qui l’ai appelée. Mon nom, c’est Halpin.
Laissez-moi vous ramener en arrière, et je me ramènerai en arrière par la même occasion. (À quoi servirait de vous ramener en arrière si moi, je restais ici ? Qui vous raconterait alors cette sombre histoire ?) Revenons au début de cette affaire incroyablement tragique. Il se peut que la vérité puisse alors apparaître, qu’elle surgisse comme l’image d’un puzzle. Peut-être pas, mais elle (la vérité) restera étalée là, en une myriade de morceaux, attendant qu’une main plus assurée et un œil plus pénétrant que le mien viennent tout mettre en place. Si des gens doivent souffrir, il faudra bien qu’ils souffrent.
Appelez-moi Halpin — Martin Halpin. Mes amis m’appellent souvent Marty. Quelques-uns m’appellent « Chuck ».
Mieux vaut ne pas y penser.” (p. 5)

“Mon désir de vous faire part clairement de mon état d’esprit au moment où je pénétrai dans le restaurant avec mon collègue, m’a fait oublier de mentionner le nom de cet établissement. Il s’agissait, bien entendu, du légendaire Rocher de Cancale, sans doute le meilleur restaurant de la ville et l’un des meilleurs restaurants du monde civilisé tout entier. À présent il a disparu et a été remplacé par un petit café-traiteur-restauration-rapide, The Surprise, un bistrot fréquenté par les « nouvelles têtes » du monde de l’édition et où, à toutes les tables, on peut apercevoir de jeunes éditeurs et leurs écrivains se laissant aller à « parler métier » de cette façon détendue qui fait de l’édition une profession si fascinante. The Surprise, notons-le, sert une spécialité de chevreau à l’ail qui est supposée calmer, tranquilliser, vider le cerveau. Elle est extrêmement appréciée par la clientèle. Bien que je puisse comprendre la popularité de ce « lieu », il n’est pas, certainement pas, le « Canc ».” (p. 54)

[...]

“Que je sois incapable de me rappeler ce que nous avons eu à déjeuner démontre certainement que l’esprit est capable de cicatrisation. La seule chose dont je me souvienne est qu’au milieu des entrées, je fis une remarque sur les silhouettes merveilleusement, bien qu’un peu vulgairement, vêtues de Miss Corriendo et de Mrs Delamode ; comme elles apparaissaient, souvent, sur scène, gainées d’un collant noir et de bas-résille noirs, cette observation n’était pas, j’insiste là-dessus, une remarque bizarre. Ned Beaumont me lança un regard où se mêlaient soupçons et plaisir, tout en comprimant convulsivement un petit pain dans une main.” (p. 55)

Revue de presse
- Consulter Big Sorrentino Propos recueillis par Laurent Bonzon Bulletin de l'agence du livre / Rhône-Alpes, avril 2007
- Consulter SUR LES ONDES
- Consulter Une Amérique à découvrir : trois romanciers pour saisir la diversité du continent littéraire américa Alain Nicolas L'Humanité, 01/03/2007
- Consulter Michèle Tobia-Chadeisson Page des libraires, Septembre 2006
Big Sorrentino

Les éditions Cent pages viennent de faire paraître le livre le plus important de Gilbert Sorrentino, écrivain américain de la taille des très grands, mort en 2006. Salmigondis a la double saveur d’un ragoût (littéraire) fait de restes et d’un assemblage (de fictions) hirsute et disparate. Un livre majeur, magistralement traduit et édité. Entretien avec le traducteur, Bernard Hoepffner.

Mulligan Stew, alias Salmigondis, c’est donc un livre dont l’auteur, Gilbert Sorrentino,raconte l’histoire d’un écrivain qui éprouve des difficultés à conduire son roman et à s’entendre avec ses personnages qui, eux aussi, sont assez capricieux et mènent leur vie plus ou moins comme ils l’entendent… Ai-je correctement échoué dans cette vaine tentative de cuisiner en une seule phrase cet incroyable « ragoût irlandais » ?

Échoué, oui, sans doute, mais ce roman a été composé de telle sorte que toute tentative de ce genre ne peut qu’échouer ; après vingt-cinq années de lectures de ce livre, il me faudrait autant de pages qu’en a le roman pour en décrire toutes les entrées possibles ; peut-être la meilleure « sauce » est-elle l’une de celles que propose Marie-Christine Agosto dans le livre qu’elle vient de publier (Gilbert Sorrentino : une exubérante noirceur , Presses universitaires de Rennes) : «Le discours sur la fiction – sa genèse, son écriture, sa production, sa réception – est parodiquement mis en abîme», ou encore, Salmigondis « expose les entrailles de la fiction et en énonce la seule vérité : ses brouillons, ratures, hésitations, contretemps. S’il est un roman réaliste de Sorrentino, c’est sans doute celui-ci car il nous fait entrer dans l’atelier du romancier ». Ce qui ne veut pas dire que c’est une étude sur le roman, pas plus que ne le sont Tristram Shandy de Sterne, Ulysse de Joyce ou les livres d’Arno Schmidt.
Le livre s’ouvre sur les lettres de refus qui ont accompagné la circulation du manuscrit chez les éditeurs, jusqu’à une missive lumineuse d’un certain Horace Rosette, emballé par l’ouvrage.Ces lettres sont-elles vraies, sont-elles fausses, et ce Horace Rosette existe-t-il réellement,
malgré son nom ? Tout cela pour vous demander aussi comment se situe cet ouvrage dans l’oeuvre de Sorrentino, et quelle place occupe cet écrivain dans la littérature américaine, une place qu’on devine très sous-estimée…
On peut se poser la question, Sorrentino nous oblige à nous la poser, et ne cesse de le faire dans le roman tout entier. Une de ces lettres est signée Yvonne Firmin, l’épouse du consul dans En dessous du Volcan , d’autres par des personnages de Flaubert ou de James, les deux
personnages du livre qu’écrit Antony Lamont, sont « empruntés » à Finnegans Wake et à Dashiell Hammett, Rosette est également un personnage de trois autres romans de Sorrentino. Mulligan Stew/Salmigondis , publié en 1979, est le cinquième et plus connu des romans de Sorrentino – il en a publié dix-neuf. Gilbert Sorrentino est surtout connu dans les milieux littéraires, parmi les écrivains, mais certainement pas du grand public. Robert Coover, Don Delillo, William Gass, le considèrent comme un des plus grands inventeurs de formes. Il est pour moi également le plus noir, le plus drôle et le plus humaniste des romanciers. Nous avons ajouté à la fin de Salmigondis un de ses essais, où il explique ce qu’il cherchait à faire dans ce livre et dans d’autres.

Ce Salmigondis possède tout de même, à la lecture en français en tout cas, un fumet particulier et savoureux. On imagine à son propos des difficultés particulières dans le travail de traduction…

La difficulté principale vient du foisonnement, de la multitude de styles, des passages de « mauvaise » écriture, des citations cachées, des références constantes à d’autres livres, à la biographie de l’auteur (qu’il refusait d’expliquer : « référence personnelle »), j’ai trouvé par hasard une référence à son ami Hubert Selby, dans la traduction, elle n’est pas plus claire qu’en anglais ; combien d’autres m’ont échappé… Un chapitre contient les noms plus ou moins déguisés d’une soixantaine de jeux de cartes, que l’on retrouve en français, mais dans un autre il y a une cinquantaine d’équipes de base-ball, qui ont plus ou moins disparu dans la traduction (on ne pouvait quand même pas les remplacer par des équipes de foot !) ; le traducteur ne doit pas chercher à clarifier ou à expliquer. Quoi qu’il en soit, et précisément à cause de ces difficultés, traduire Sorrentino est un plaisir constant.

Il y a un imposant travail d’édition et de graphisme mené par les éditions Cent pages autour de ce livre, qui est un magnifique objet. Était-ce pour vous une nécessité ?

Les éditions Cent Pages et le typographe Philippe Millot ont réellement produit un livre exceptionnel, et cette édition est la première qui rend réellement justice au contenu du livre, ce qui n’est pas le cas des neuf éditions américaines ; la part de l’éditeur est immense. Après la publication de Steelwork , il y a quelques années, de Salmigondis , aujourd’hui, nous pensons traduire et publier un autre roman de Sorrentino, Gold Fools.

Quel conseil de lecture donneriez-vous à celui qui voudrait se lancer dans ce Salmigondis impressionnant et novateur, publié pourtant il y a presque trente ans ?

Avec patience, parce que le livre est gros, il faut simplement lire et accepter de s’y perdre.

Propos recueillis par Laurent Bonzon
Bulletin de l'agence du livre / Rhône-Alpes, avril 2007
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SUR LES ONDES
France culture - Les Mardis littéraires, émission spéciale en hommage à Gilbert Sorrentino (6 juin 2006)
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Une Amérique à découvrir : trois romanciers pour saisir la diversité du continent littéraire américa

On aimerait voir le roman américain comme une réserve inépuisable de « raconteurs d’histoires » sans histoires. Histoire d’envoyer les écrivains français prendre des leçons de fraîcheur ou de naïveté auprès de ces grands enfants tout simples, conteurs sans chichis de récits sans problèmes. C’est oublier que le pays de Faulkner, Pynchon et Burroughs est aussi une terre où le roman n’a eu de cesse de dépasser ses limites. Depuis quelques années, les efforts de nombre d’éditeurs ont permis aux lecteurs français de saisir la complexité et la diversité du continent littéraire états-unien. De nouvelles parutions confirment l’intérêt de cette exploration. […]

Salmigondis : Mulligan Stew, de Gilbert Sorrentino, traduit par Bernard Hoepfner. Éditions Cent Pages. 512 pages, 30 euros.

Si un « Mulligan Stew » et un salmigondis sont bien des ragoûts faits avec tout ce qui tombe sous la main, le terme français renvoie à quelque chose de contradictoire, d’incohérent, voire d’absurde. C’est exactement l’impression qu’il ne faudrait pas retenir de l’ouvrage de Gilbert Sorrentino traduit aujourd’hui en français. Un retard stupéfiant si l’on songe que ce livre légendaire aux États-Unis y fut publié en 1979.

L’essentiel de la production de cet auteur emblématique de la modernité américaine des « seventies » est d’ailleurs inconnu des lecteurs français, malgré les efforts de quelques éditeurs connus ou méconnus. La réception de Petit Casino[1] et la mort de l’auteur l’an dernier mettront peut-être fin à cette cécité due, posons une hypothèse, à la conjonction de plusieurs faits. D’abord, la certitude que l’avant-garde textuelle était une chasse gardée française, ce qui nous a ainsi fait passer à côté d’écrivains comme l’Allemand Arno Schmidt. Ensuite, la réduction de l’apport américain à un microcosme gravitant autour de Burroughs et Gysin. Surtout, au moment où l’édition française s’ouvrait enfin à la littérature traduite, une conception très réductrice du roman américain, tenu pour la forteresse de la narration classique. Voilà pourquoi nous ne pouvons déguster ce ragoût new-yorkais qu’aujourd’hui. Déroutant, il l’est, à plus d’un titre pour qui a oublié que la littérature est un jeu, pratiqué par Diderot, Sterne, Roussel, Queneau ou Pérec.

Ce roman, qui s’ouvre sur une série de lettres de refus d’éditeurs suivies d’une note de lecture, et se clôt sur une lettre de l’auteur précisant ses influences littéraires et rappelant ses racines italo-irlandaises, marque clairement son statut de livre dans le livre avec un système d’emboîtage qui pourrait aujourd’hui lasser s’il n’était du début à la fin manié avec un énorme sens du burlesque.

Un certain Antony Lamont, auteur se voulant d’avant-garde, essaie d’écrire le roman de deux héros, Martin Halpin et Ned Beaumont, amoureux de la même femme, la belle et un peu vulgaire Daisy. Deux créatures plus improbables encore, Corrie Corriendo et Berthe Delamode, vont compliquer l’existence du trio. Ce récit qui n’avance pas se transforme dès le début en dossier du désenchantement de l’« auteur » devant un sujet dont il se détache, et surtout devant la prolifération du matériau qu’il entasse : chapitres, journal des personnages, lettres et notes de l’auteur, interviews, fragments d’essais, graphiques, inserts d’autres livres, corrections de scénarios. Tout cela pour un « salmigondis » qui n’est qu’apparent. C’est en effet le démontage, la destruction d’une évidence trop facilement admise, celle de la possibilité de raconter. Au lieu de faire fond sur la passivité du lecteur, Sorrentino ne cesse de stimuler son incrédulité, de mettre en alerte tous les processus de contestation du rôle de l’auteur. Montrer la diversité des possibles, émanciper les personnages de Lamont en leur faisant mener une vie indépendante de l’imagination de l’auteur, c’est créer un monde par-dessus son épaule, le réduire à un état de scribe ou d’impuissant. Sorrentino y parvient avec un sens du comique allant de l’ironie à la farce. Multipliant les ruptures, il passe sans transition de la note au monologue intérieur ou à un délire verbal où la prose de Joyce semble avoir un écho.

Ce livre peut passer pour une curiosité de l’histoire littéraire. Pour celui qui acceptera d’y entrer en dépouillant ses habitudes, ce sera un événement dans une vie de lecteur.

——————

1 Actes Sud (l’Humanité du 29 juin 2006)

Alain Nicolas
L'Humanité, 01/03/2007
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C’est l’histoire de l’élaboration d’un roman par un auteur « avant-gardiste », Anthony Lamont. Y sont intégrés, en une sorte de mosaïque textuelle, des pages de son journal intime (ses déboires avec les critiques littéraires sont truculents), des articles, des extraits de ses romans précédents, ses correspondances...

Nous avons donc à un premier niveau de lecture, une œuvre en formation, mais aussi ses sources d’inspiration, son contexte d’élaboration enfin son évolution au regard de la dégradation de ce contexte et, par conséquent, de l’effondrement psychique de l’auteur. Ce qui entraîne à son tour la réécriture de certains chapitres, passant de la mièvrerie la plus conventionnelle et pathétique à un cynisme débridé et une pornographique décoiffante.

Parallèlement s’inscrit une autre histoire dans l’histoire, celle des deux pauvres "héros" du récit de Lamont, lesquels mènent leur propre vie quand l’auteur ne les fait pas "travailler". Tous deux ont déjà été "employés" dans des romans précédents : l’un sort d’une note de bas de page d’un roman de Joyce - il en est très fier -, l’autre d’un roman de Hammett. Figurer dans le texte de Lamont - ce "pisse-copie insupportablement prétentieux" - est pour tous deux une épreuve terrible ("comment me sortir de là ?").

Ce livre éxubérant est prétexte pour Sorrentino à une polyphonie de styles littéraires. Les emprunts - à Joyce, Beckett, Sterne, O’Brien, mais aussi aux travaux de l’Oulipo - sont nombreux. Tout cela sur les thèmes de la fragilité de l’artiste et de l’obsession sexuelle - entre autre. C’est un chef d’œuvre de l’excès et de l’absurde. Sorrentino parvient même à dépasser Beckett en la matière, car il ose y mettre pas mal de bêtise (sa passoire graduée est une idée à breveter...).


Michèle Tobia-Chadeisson, Librairies des Orgues Paris 19
Michèle Tobia-Chadeisson
Page des libraires, Septembre 2006
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net