Cent pages Hors collection
Steelwork
Parution : 01/10/1999
ISBN : 2-906724-57-2
204 pages
12,5 x 19,5 cm
15.09 euros
Gilbert Sorrentino
Steelwork
Traduit de l’américain par Bernard Hœpffner, avec la collaboration de Catherine Goffaux
Le roman Steelwork, publié aux États-Unis en 1970, structuré à la manière d’une série d’instantanés, trace le portrait d’une petite communauté de Brooklyn entre 1935 et 1951, au moment où la Dépression, le Seconde Guerre mondiale, les débuts de la guerre froide et la guerre de Corée la bouleversent en profondeur. La transformation de cette communauté – au départ homogène et honorable – en un ensemble d’individus avides, de plus en plus ignorants et immoraux, corrompus, enrichis par les guerres, est racontée en une suite d’épisodes concis et tragiques. Cette communauté de quartier d’où se détachent quelques individus qui nous deviennent familiers au fil de leurs apparitions répétées dans divers épisodes est bien le personnage principal de ce roman. À la manière des souvenirs, ces épisodes narratifs ne suivent pas une chronologie mais éclairent des fractions du passé. Dans ce livre à la fois drôle et tragique, Gilbert Sorrentino recrée l’atmosphère du Brooklyn qu’il connaît si bien et de ses habitants, en se fondant sur une grande maîtrise de la construction romanesque et sur un extraordinaire sens du langage. On y trouve la première esquisse des personnages de Red et de Mémé qui deviendront plus tard les protagonistes de Red le Démon.

Gilbert Sorrentino> (Brooklyn, 1929 / Brooklyn, 2006) est l’auteur d’une vingtaine de livres (romans, critiques, poésie). Il n’a de cesse d’observer les communautés laborieuses issues de l’immigration (Irlandais, Italiens, Polonais, Noirs, etc.). Sous la pression des crises économiques et des guerres, les familles éclatent, se paupérisent, les liens de solidarité se défont et tout devient prétexte à violences : entre sexes, entre religions, de parents à enfants… la liste serait longue. Chaque roman est l’histoire d’une lente déstructuration de l’humanité chez chacun des personnages. S’il est peu connu en France, c’est sans doute parce qu’il fait partie de ces écrivains qui ne correspondent pas à l’image “exotique” que les Français se font de la littérature américaine : bien que son œuvre soit en partie plongée dans le Brooklyn de son enfance dont il sait si bien faire revivre la langue, elle est également très proche de la culture européenne et de certaines recherches formelles (Raymond Roussel, Oulipo).
Il a lui-même énuméré ses propres nécessités artistiques : « Un souci obsessionnel de la structure formelle, une aversion pour la répétition de l’expérience, l’amour de la digression et de la broderie, un immense plaisir à donner des informations fausses ou ambiguës, le désir d’inventer des problèmes que seule l’invention de nouvelles formes peut résoudre, et la joie de faire une montagne de rien. »

Son œuvre en français :
Le ciel change (traduit par Philippe Mikriammos, Les Belles Lettres, 1991)
Red le démon (traduit par Bernard Hœpffner, Christian Bourgois, 1996)
Steelwork (traduit par Bernard Hœpffner avec la collaboration de Catherine Goffaux, Cent pages, 1999)
Petit casino (traduit par Bernard Hœpffner, Actes Sud, février 2006)
Salmigondis (titre original : Mulligan Stew, traduit par Bernard Hœpffner, Cent pages, Avril 2006).

Revue de presse
- Consulter Big Sorrentino Propos recueillis par Laurent Bonzon Bulletin de l'Agence du Livre / Rhône-Alpes, avril 2007
- Consulter Caroline James Williams Le Matricule des Anges n°29, Janvier-Mars 2000
Big Sorrentino

Les éditions Cent pages viennent de faire paraître le livre le plus important de Gilbert Sorrentino, écrivain américain de la taille des très grands, mort en 2006. Salmigondis a la double saveur d’un ragoût (littéraire) fait de restes et d’un assemblage (de fictions) hirsute et disparate. Un livre majeur, magistralement traduit et édité. Entretien avec le traducteur, Bernard Hoepffner.

Mulligan Stew, alias Salmigondis, c’est donc un livre dont l’auteur, Gilbert Sorrentino,raconte l’histoire d’un écrivain qui éprouve des difficultés à conduire son roman et à s’entendre avec ses personnages qui, eux aussi, sont assez capricieux et mènent leur vie plus ou moins comme ils l’entendent… Ai-je correctement échoué dans cette vaine tentative de cuisiner en une seule phrase cet incroyable « ragoût irlandais » ?

Échoué, oui, sans doute, mais ce roman a été composé de telle sorte que toute tentative de ce genre ne peut qu’échouer ; après vingt-cinq années de lectures de ce livre, il me faudrait autant de pages qu’en a le roman pour en décrire toutes les entrées possibles ; peut-être la meilleure « sauce » est-elle l’une de celles que propose Marie-Christine Agosto dans le livre qu’elle vient de publier (Gilbert Sorrentino : une exubérante noirceur , Presses universitaires de Rennes) : «Le discours sur la fiction – sa genèse, son écriture, sa production, sa réception – est parodiquement mis en abîme», ou encore, Salmigondis « expose les entrailles de la fiction et en énonce la seule vérité : ses brouillons, ratures, hésitations, contretemps. S’il est un roman réaliste de Sorrentino, c’est sans doute celui-ci car il nous fait entrer dans l’atelier du romancier ». Ce qui ne veut pas dire que c’est une étude sur le roman, pas plus que ne le sont Tristram Shandy de Sterne, Ulysse de Joyce ou les livres d’Arno Schmidt.
Le livre s’ouvre sur les lettres de refus qui ont accompagné la circulation du manuscrit chez les éditeurs, jusqu’à une missive lumineuse d’un certain Horace Rosette, emballé par l’ouvrage.Ces lettres sont-elles vraies, sont-elles fausses, et ce Horace Rosette existe-t-il réellement,
malgré son nom ? Tout cela pour vous demander aussi comment se situe cet ouvrage dans l’oeuvre de Sorrentino, et quelle place occupe cet écrivain dans la littérature américaine, une place qu’on devine très sous-estimée…
On peut se poser la question, Sorrentino nous oblige à nous la poser, et ne cesse de le faire dans le roman tout entier. Une de ces lettres est signée Yvonne Firmin, l’épouse du consul dans En dessous du Volcan , d’autres par des personnages de Flaubert ou de James, les deux
personnages du livre qu’écrit Antony Lamont, sont « empruntés » à Finnegans Wake et à Dashiell Hammett, Rosette est également un personnage de trois autres romans de Sorrentino. Mulligan Stew/Salmigondis , publié en 1979, est le cinquième et plus connu des romans de Sorrentino – il en a publié dix-neuf. Gilbert Sorrentino est surtout connu dans les milieux littéraires, parmi les écrivains, mais certainement pas du grand public. Robert Coover, Don Delillo, William Gass, le considèrent comme un des plus grands inventeurs de formes. Il est pour moi également le plus noir, le plus drôle et le plus humaniste des romanciers. Nous avons ajouté à la fin de Salmigondis un de ses essais, où il explique ce qu’il cherchait à faire dans ce livre et dans d’autres.

Ce Salmigondis possède tout de même, à la lecture en français en tout cas, un fumet particulier et savoureux. On imagine à son propos des difficultés particulières dans le travail de traduction…

La difficulté principale vient du foisonnement, de la multitude de styles, des passages de « mauvaise » écriture, des citations cachées, des références constantes à d’autres livres, à la biographie de l’auteur (qu’il refusait d’expliquer : « référence personnelle »), j’ai trouvé par hasard une référence à son ami Hubert Selby, dans la traduction, elle n’est pas plus claire qu’en anglais ; combien d’autres m’ont échappé… Un chapitre contient les noms plus ou moins déguisés d’une soixantaine de jeux de cartes, que l’on retrouve en français, mais dans un autre il y a une cinquantaine d’équipes de base-ball, qui ont plus ou moins disparu dans la traduction (on ne pouvait quand même pas les remplacer par des équipes de foot !) ; le traducteur ne doit pas chercher à clarifier ou à expliquer. Quoi qu’il en soit, et précisément à cause de ces difficultés, traduire Sorrentino est un plaisir constant.

Il y a un imposant travail d’édition et de graphisme mené par les éditions Cent pages autour de ce livre, qui est un magnifique objet. Était-ce pour vous une nécessité ?

Les éditions Cent Pages et le typographe Philippe Millot ont réellement produit un livre exceptionnel, et cette édition est la première qui rend réellement justice au contenu du livre, ce qui n’est pas le cas des neuf éditions américaines ; la part de l’éditeur est immense. Après la publication de Steelwork , il y a quelques années, de Salmigondis , aujourd’hui, nous pensons traduire et publier un autre roman de Sorrentino, Gold Fools.

Quel conseil de lecture donneriez-vous à celui qui voudrait se lancer dans ce Salmigondis impressionnant et novateur, publié pourtant il y a presque trente ans ?

Avec patience, parce que le livre est gros, il faut simplement lire et accepter de s’y perdre.

Propos recueillis par Laurent Bonzon
Bulletin de l'Agence du Livre / Rhône-Alpes, avril 2007
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C’est avec des phrases au rythme saccadé, évoquant les morceaux de jerk que ses personnages choisissent au juke-box de leurs bars de banlieue, que Sorrentino, dans Steelwork, décrit la vie dans un pâté d’immeubles de Brooklyn.
En une série de portraits, Tom, Sprenger et les autres défilent : tous issus de familles immigrées. Ils ont la même vitalité que les Italo-américains des romans de John Fante et comme eux ils s’acharnent à survivre et subissent de plein fouet l’histoire, en l’occurrence la Seconde Guerre mondiale et celle de Corée. En revanche, ils en ont perdu la joyeuse naïveté. C’est déjà une Amérique plus moderne, où frappent « les effets de l’américanisme, se cumulant, rongeant l’âme, et de là s’étendant à tout l’organisme sous la forme des symptômes de l’alcoolisme ou autres désespoirs sociaux ».
Les personnages apparaissent monstrueux, comme appartenant à une race à part, un peu comme les freaks du film de Ted Browning, ou les portraits de la photographe Diane Arbus. Tant par leur apparence que par leur violence. Tom l’Irlandais est « effrayant, faisait penser aux monstres ». Il vit dans la cave du gardien de l’immeuble dont il « était le travailleur de force ». Les gamins se retrouvent en clans dans les rues, unis par des rites barbares, issus de « quelque américanisation gauchie de puissance et de sublimité aryennes ». Tous ces personnages ont la beauté noire d’un conte triste et errent toujours plus éloignés de ce qui les constitue fondamentalement. Car chacun d’eux est dévoré par la nostalgie et du désir et de l’enfance.
Caroline James Williams
Le Matricule des Anges n°29, Janvier-Mars 2000
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Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net