Cent pages Hors collection
Zonzon pépette, fille de Londres
Parution : 19/05/2006
ISBN : 2 916390 00 6
136 pages
12.5 x 19.5 cm
12.00 euros
André Baillon
Zonzon pépette, fille de Londres
André Baillon (1875-1932), écrivain belge de langue française, est né à Anvers en 1875 et mort près de Paris en 1932. Orphelin à l’âge de six ans, il est placé en pension chez les jésuites. Après des études mouvementées, il renonce au métier d’ingénieur, devient anarchiste, s’affiche avec une prostituée. Il joue, il perd. Il dilapide sa fortune, se jette à la mer. On le sauve. Il ouvre un café, rencontre Marie et se lance dans l’élevage de poules. Un quotidien bruxellois l’engage. Il quitte Marie pour Germaine. A partir de 1919 il publie quelques beaux livres, dont Histoire d’une Marie, Moi quelque part, Le Perce-Oreille du Luxembourg. Commence alors pour Baillon une période d’intense activité littéraire également marquée par les progrès définitifs d’une folie qui finira par l’achever. Après sa mort, son œuvre tombe rapidement dans l’oubli. Ce n’est qu’à la fin des années 70 que plusieurs critiques en viennent à le considérer comme le plus grand écrivain que la Belgique francophone ait connu dans la première moitié du XXe siècle.

Chefs-d’œuvre de style, d’ironie et de sensibilité, ils composent la poignante confession d’un solitaire écorché, cerné par le désespoir et la folie, mais sauvé par l’obsédante passion d’écrire et par un humour libérateur
« Tout marcha bien. Le type, un gros Angliche, lui donna deux guinées et ne se rhabilla pas si vite qu’elle n’eût auparavant le temps de lui chiper son portefeuille. Elle lui laissa sa montre, parce que, demain, il y aurait encore des montres. Son coup fait, elle pensa, comme au temps de Paris :
— Salaud, je t’emmerde.
Elle n’eut pas à remettre de chapeau ; elle n’en mettait jamais. Un coup de pouce au chignon, un coup de poing à la jupe, les mains au tablier où sont les poches, puis en route.
Dans la rue, elle se dépêcha pour rejoindre son homme. Quand il ne la suivait pas, elle savait où le trouver : au Cercle, avec les copains. En chemin, près de la Tamise, elle rencontra le policeman qui, un jour, l’avait coffrée ; lui ou un autre. Comme elle marchait vite, il ne pouvait rien lui dire. Elle avait pour les flics, des idées très précises. Elle tourna la hanche :
— Toi, je t’emmerde !
Ouf ! ce qu’elle suait dans ce cochon de Londres ! Dans ces ruelles, les gens couchaient par terre, et pas tous sur des paillasses : i1 y avait des hommes avec des femmes, des vieux, des jeunes, des nichées de pauv’gosses. Cela puait le poivre. Cela puait aussi comme dans une chambre après l’amour. Elle constata ce qu’elle constatait tous les jours : que beaucoup de ces femmes étaient jeunes, avec de bonnes cuisses et de cette chair encore verte qui plaît aux hommes. Elle pensa :
— Sont-elles bêtes, quand il y a tant de types.
Enfin c’était leur affaire.
On les emmerde !
Au Cercle, elle frappa ses trois coups. C’était bon, le soir, de se retrouver, dans cette espèce de cave, et de blaguer, entre camarades, comme si qu’on arrivait tout droit des ponts de Grenelle. Henry-le-Gosse vint ouvrir. Il tira sa caquette. Il dit :
— Tu sais, ton homme, y s’impatiente.
Elle plaisanta :
— Va donc, je t’emmerde.
Ils étaient au complet, ceux du Cercle : le grand d’Artagnan, Ernest-les-Beaux-Yeux, Valère-le-Juste, Louis le Roi des Mecs, les autres : quelques-uns avec leur môme. Tous ensemble ils s’écrièrent :
— Ah ! voilà Zonzon Pépette.
Après Joseph, qui l’avait eue dès la France mais était mort, ils savaient tous qu’elle avait un fessard comme pas un, une balafre à travers le ventre, et qu’à certain moment, quand on lui avait vu sa balafre, elle roucoulait en tourterelle:
— Oh ! chéri, je t’emmerde.
Il ne restait, à ne pas le savoir, que ce brun d’Artagnan, un prétentieux, qu’elle ne supportait guère.
Pour le moment, c’était Fernand-le-Lutteur. Une seconde fois, après les autres, et à lui seul, puisqu’il était le maître, il dit :
— Ah ! voilà Zonzon Pépette.
Il lui plaqua la main au corsage : si tout était en ordre ? Depuis quinze jours, ils s’étaient flanqué pas mal de gifles et de caresses : ils s’aimaient beaucoup. Il était solide. Il portait, en tatoué sur le bras, un revolver, un autre dans sa poche. Et de plus un casse-tête : un fameux zig. »

Revue de presse
- Consulter Samia Hammami www.sitartmag.com, Mai 2006

« Merde ! »

La maison d’édition grenobloise Cent Pages a eu l’audace de mettre à son catalogue un texte d’André Baillon souvent qualifié de « mineur » et négligé par la critique, ce qui permet au public français de découvrir ce tempérament si attachant et curieux. Et quel bijou ils nous offrent là ! Une esthétique délicate et raffinée, un souci omniprésent du Beau font de ce « livre-objet » une pièce de collection.

Baillon est un romancier majeur des années 1920-30, irréductible aux étiquettes, universitaires ou non, sous lesquelles on tente de l’épingler. Sa voix modelée dans l’originalité, son rythme en spirales creusantes, son flou dans le champ littéraire belge, le préservent des classements parfois stérilisants. Généralement, les études abordent cet écrivain par deux biais aussi «classiques» qu’intéressants : soit celui de la question de l’autobiographie, soit celui de la folie. Pourtant son étonnante singularité s’illustre également dans les portraits qu’il a souvent déclinés de filles de joie. En effet, le destin de Baillon est intrinsèquement lié à la sphère de l’amour vénal. L’est donc fatalement son œuvre, largement autofictionnelle. Rosine, Hedwige, Marie, Jeannine, Nelly Bottine et… Zonzon Pépette ; autant de figures de grues se croisant sous le regard et la plume baillonniens.

On rencontre la première mention, fugitive, de Zonzon Pépette au détour d’un autre livre, Histoire d’une Marie, où est relatée, à titre anecdotique, sa fin brutale dans des bas-fonds dickensiens. Cet épisode sera par la suite amplifié par l’auteur et donnera lieu à un opus éponyme, où toute la vie de Zonzon, née Françoise Ledard (prédestination…) apparaît en filigrane. Cette dernière passe une enfance dans un milieu modeste et sans éducation, avant d’être violée par le peintre chez qui elle fait le ménage. Cette « initiation » forcée la meurtrit profondément. Ses repères, sa pureté et son innocence volent en éclats ; son avis sur le monde se résumera désormais à un « Merde ! » litanique dont elle scandera toutes ses conversations. À Paris, et surtout à Londres, elle entre alors pleinement dans cette faune interlope où les mômes se gagnent au couteau et se refilent de souteneur en souteneur : Justin, François l’Allumette, Louis le Roi des Mecs, Valère-le-Juste, S’il-plaît-à-Dieu, Ernest-les-Beaux-Yeux, etc. Notre héroïne restera fidèle à chacun d’eux le temps de leur «association», en évoluant de larcins en crimes.

Des mots crus, des mots rudes, des mots pollués, des mots sur le vif. Les mots de Zonzon la désinvolte, vivant au jour le jour, définitivement ancrée dans l’instant, sans souci des possibles conséquences de ses actes. Fragments narratifs, chronologie malmenée, zones d’ombre, transitions inexistantes, voilà Zonzon Pépette. L’incipit l’annonce : « Il est peut-être idiot de commencer la vie d’une femme par sa mort, mais enfin si l’on vit, c’est pour qu’on meure. Et même, c’est comme on vit, que l’on meurt ». Et Zonzon rend absurdement l’âme, après avoir lancé un de ses célèbres « Toi, je t’emmerde ! », violent et bestial, audacieux et masculin. À son image.

Zonzon est authentiquement un personnage à part. Pour elle, Baillon se trouve à la périphérie des topiques avec lesquels il façonne ses prostituées (idéalisation, religion, sacrifice, art, maternité). Entre sacré et sacrilège, il a choisi son camp.

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

Samia Hammami
www.sitartmag.com, Mai 2006
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