En 2004, l’employée d’EDF Corinne Maïer s’attaquait au fétichisme du salariat dans Bonjour Paresse, un essai sur « l’art et la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise », qui faisait écho aux appels à la désertion lancés dans Attention Danger Travail. À l’occasion de la sortie de Volem rien foutre al païs, elle s’est entretenue avec deux de ses co-réalisateurs, Pierre Carles et Stéphane Goxe.
Corinne Maïer : Il y a trois ans, Attention Danger Travail montrait des chômeurs heureux et décidés à rester sans emploi. Aujourd’hui, Volem rien foutre al païs propose des alternatives au travail, pour échapperà la malédiction du « métroboulot- dodo ». Qui êtes vous ? Des agitateurs ? Des gauchistes ? Des citoyens ?
Pierre Carles : Va pour «agitateurs», si l’on entend par «agiter» brasser des réflexions, bousculer des certitudes, secouer les lieux communs, bref, amener les spectateurs à se poser des questions qu’ils ne se posaient pas – ou, du moins, pas en ces termes-là -, et pourquoi pas les inciter à remettre en cause l’ordre établi. Une précision importante,
toutefois : Attention Danger Travail donne la parole à des déserteurs du marché du travail plutôt qu’à des « chômeurs heureux ». Il ne s’agit pas d’une coquetterie sémantique : on avait d’abord et avant tout affaire à des individus ayant déserté le champ de bataille de la guerre économique. Plutôt que des chômeurs épanouis, ce sont des gens qui ne veulent plus gagner leur vie en la perdant dans des emplois dégradants ou peu gratifiants. C’est en fait leur expérience directe ou indirecte des « slave jobs » qui les a dégoûtés du travail. Ils se retrouvent donc moins malheureux au chômage qu’au boulot.
C. M.: Dans vos deux films, vous allez à rebours des idées toutes faites sur le travail et le salariat. Pourriez-vous nous en dire plus ?
P. C. : C’est difficile de résumer les deux films en quelques lignes. Dans Volem rien foutre al païs, on entrevoit des gens qui se désolidarisent du capitalisme de manière collective ou semi-collective. A côté des salariés qui manifestent dans la rue leur ras-le-bol de la loi de la jungle libérale, par exemple en faisant brûler les locaux du patronat, il y a ceux qui se battent, de manière plus discrète, en inventant ou réinventant des modes de vie alternatifs. Ceux-là sont des hérétiques, au sens où ils refusent de célébrer le culte de la consommation. Même si aucun de ces groupes n’a trouvé de solution généralisable à l’ensemble de la société, ils inventent, à leur échelle, d’autres manières de vivre que celle imposée par le salariat, la plupart du temps à la campagne où il est plus facile de vivre de manière autonome avec peu d’argent.
Stéphane Goxe : La dénonciation théorique de la soumission au travail a déjà été énoncée depuis longtemps et de manière très claire. Dans le débat public comme au cinéma, cette critique, présente dans les années soixante et soixante-dix, a quasiment disparu avec l’arrivée du chômage de masse. Le questionnement proposé aujourd’hui par le cinéma dit « social » se borne souvent à constater la pénibilité des conditions de travail ou le caractère impitoyable du monde de l’entreprise. Bref, il se penche avec compassion sur la souffrance au travail, mais interroge plus rarement une vie quotidienne enserrée dans le carcan du «travaille, consomme et meurs». C’est cette critique radicale que nous avons essayé de mener à travers ces deux films.
C. M.: Quels sont les mouvements anti-travail avec lesquels vous dialoguez ?
S. G. : En cinq années d’investigation, nous avons rencontré tout un tas de gens animés par ce «travail» critique, en France, en Espagne, en Allemagne… Nous avons été plus spécialement en lien avec un groupe de Barcelone, Dinero Gratis.
P. C. : Si l’on ne devait citer qu’une source d’inspiration, ce serait probablement L’An 01, la bande dessinée et le film de Gébé, le grand dessinateur utopiste que nous avons eu la chance de croiser peu de temps avant sa mort.
C. M.: Volem rien foutre al païs peut se voir comme un véritable décalogue : Tu travailleras le moins possible ; tu consommeras le moins possible; tu mettras en place des moyens ingénieux et écologiques afin d’être indépendant des multinationales; tu voleras les grandes entreprises puisque elles nous volent; tu réquisitionneras les logements inoccupés; tu seras solidaire avec ton prochain nontravailleur… Est-ce un programme politique ?
P. C. : Un « programme », sûrement pas. Tout dépend toutefois de ce que l’on entend par « politique ». Si l’on conçoit la politique comme une activité noble, non autoritaire, où rien n’est a priori considéré comme impossible ou inconcevable… pourquoi pas ? On ne peut pas nier que Attention danger travail et Volem… affirment un point de vue politique. En même temps, tous les films sont politiques. Surtout ceux qui ne se déclarent pas comme tels, et se prétendent apolitiques, comme les séries télévisées ou le JT. Il faut espérer que Volem…, tout en affichant son parti pris politique, ne participe pas d’un nouveau catéchisme. La tentation existe : la « décroissance » est un mouvement à la mode, et le concept de « simplicité volontaire » est séduisant d’un point de vue intellectuel, surtout pour ceux qui ne savent plus à quel saint se vouer. Mais la productrice du film Annie Gonzalez et le monteur Roger Ikhlef ont été très attentifs à ce que le film ne véhicule pas un discours moralisateur ou angélique sur ces pratiques. Il montre simplement qu’il existe d’autres modes de vie que ceux que nous matraquent en permanence la télévision, la publicité et les grands médias. Il se démarque également d’un nouveau genre de documentaire : le film compassionnel. « Regardez comment souffrent ces employés licenciés par le patron de multinationale. Souffrons ensemble ! » Tout en prenant acte de la réalité sociale, nous avons cherché à être plus rêveurs et peut-être plus subversifs en nous intéressant surtout aux utopies, sans verser pour autant dans le préchi-précha.
S. G. : Politique, le film l’est ouvertement mais, à mon sens, ce n’est pas la fonction d’un film que d’être programmatique. D’ailleurs, Volem… soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Pour certains, ce que vous appelez « décalogue » n’est ni plus ni moins qu’un programme de vie, pour d’autres c’est une forme de lutte à la périphérie des logiques dominantes. Dans tous les cas, il s’agit de se réapproprier ses moyens d’existence, de retrouver, au moins en partie, la possibilité de disposer de sa vie. De telles visées ne me semblent pas solubles dans de quelconques préoccupations électorales ou citoyennistes.
C. M.: Ici ou là, Volem… évoque certaines utopies communautaires des années 1970. Votre film opère-t-il une révolution (au sens de retour à la case départ) ou une reprise d’un même thème pour en faire autre chose ?
S. G. : Volem… reformule dans des termes actuels une critique radicale de la société de travail et de la marchandise telle que celle menée par une partie des générations précédentes. Il est moins dans l’affirmation catégorique et contient une tonalité sûrement plus sombre – qui sied si bien à cette époque! – que les utopies fleuries des années soixante-dix. Il n’y a pas, je crois, chez les personnes filmées, de nostalgie de ces années-là, mais une nouvelle exploration de pistes déjà empruntées, comme l’aventure collective, aujourd’hui largement revisitée et qu’il conviendrait d’ailleurs de distinguer de l’expérience communautaire à tout crin. Disons aussi que la question de l’autonomie individuelle et collective, qui pouvait n’être qu’une simple option d’organisation sociale il y a trente ou quarante ans, apparaît aujourd’hui à certains comme la seule issue. « Nous n’avons plus le choix », s’exclame l’un des personnages filmés, « c’est la marchandise… ou la vie ! ».
P. C. : Si l’on n’est pas rentier ou riche de naissance et que l’on veut échapper au travail subi, il vaut mieux s’associer, s’entraider et oeuvrer à plusieurs. C’est une évidence mais il n’est jamais inutile de rappeler que « l’union fait la force ». Cela passe parfois par un mode de vie communautaire, mais pas obligatoirement. On peut trouver du collectif et de la solidarité ailleurs que dans les rares communautés actuelles, qui ne ressemblent d’ailleurs plus guère aux communautés soixante-huitardes. On n’a par exemple jamais entendu parler d’« amour libre » et de pratiques fusionnelles comme on les expérimentait dans les années 70. C’est devenu très sage de ce côté-là…
C. M.: Comment vos films sont-ils financés, distribués ?
S. G. : Attention Danger Travail a existé sans aides institutionnelles, ni aides de la télévision, et a pu malgré tout être visible dans des salles de cinéma, générant ainsi ses propres ressources – et oui, nous aussi on est dans le marché... Avec Volem…, on a, pour la première fois, bénéficié de l’avance sur recettes du Centre National de la Cinématographie (CNC). Nous avons également disposé de quelques aides publiques. Il ne manquera pas de volontaires zélés pour juger si cet argent nous a conduit à modérer le propos, à rendre le film socialement acceptable…
P. C. : J’ajoute que le réseau de salles indépendantes françaises, unique au monde par sa densité, permet la sortie commerciale, sur presque l’ensemble du territoire, de documentaires inédits ou interdits de diffusion sur le petit écran, comme les quatre films que j’ai réalisés depuis 1998 et qui ont été plutôt des succès au cinéma. Ils ont réalisé en moyenne 90 000 entrées, un chiffre plus qu’honorable pour des docus.
C. M.: Comment faire pour changer la société ? Le recours éventuel à la violence est-il légitime ?
P. C. : À l’évidence la question se pose. À l’intérieur de certains groupes filmés dans Volem…, des gens s’interrogent. Cette question est aussi soulevée dans l’un de mes derniers films Ni vieux, ni traîtres (coréalisé avec Georges Minangoy), notamment par des proches du groupe Action directe qui ont voulu changer le monde les armes à la main. Sans succès.
C. M.: Selon vous, à quoi sert le cinéma documentaire ?
S. G. : À interroger le réel tel qu’on nous le donne à voir, ou tel qu’on le voit par soi-même, c’est-à-dire à remettre en cause nos conditions d’existence. Il devrait peut-être servir aussi à proposer formellement de nouvelles manières de représenter le monde. C’est un acte critique qui a fondamentalement à voir avec la colère, le désespoir, le
rire.
Psychanalyste et employée à mi-temps chez EDF, Corinne Maïer est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le plus connu, Bonjour paresse (éd. Michalon, 2004), a connu un foudroyant succès en librairie (200 000 ex. vendus en sept mois). Sa description de la « culture d’entreprise » en tant que « cristallisation de la bêtise d’un groupe de gens à un moment donné » lui ont valu des menaces de licenciement de la part de son employeur. L’entretien ci-dessus a été publié par la revue The Idler, merci à elle.
Corinne Maïer
The Idler