Parution : 04/03/2010
ISBN : 978-2-91496870-6 256 pages 14 x 22 22.00 euros
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11.00 euros |
Jean-Michel Faure - Sébastien Fleuriel
Excellences sportives
Économie d’un capital spécifique
Qu’est-ce qui fait l’excellence sportive ? Que faut-il pour réaliser des performances dans des disciplines aussi diverses que l’athlétisme, le cyclisme, l’équitation, le football, la gymnastique, le rugby et la voile. Les enquêtes rassemblées dans ce livre mettent en évidence un « droit d’entrée » propre à chacune d’elles et étudient les modalités d’acquisition du « capital spécifique » requis, les formes d’incorporation des compétences et des habiletés corporelles et sociales qui le définissent.
Elles analysent, par ailleurs, la dynamique des luttes incessantes dans l’espace des sports qui ont pour objet la définition du « capital sportif », tantôt amateur, tantôt professionnel, selon l’état de développement de chaque discipline. Elles étudient enfin les possibilités et les modalités de conversion ou de reconversion du capital sportif à l’issue d’une carrière, mettant en évidence sa faible convertibilité. Il apparaît ainsi que, si les champions sont célébrés pour leurs exploits, les titres et les records accumulés contribuent surtout au prestige des institutions sportives. Jean-Michel Faure est sociologue, professeur émérite à l’université de Nantes, membre du CENS et chercheur associé au Centre de sociologie européenne. Il a été directeur adjoint du Réseau national de recherches sur le sport du CNRS (1992–2004). Il a écrit, avec Charles Suaud, Le football professionnel à la française, Presses universitaires de France, 1999. Sébastien Fleuriel est sociologue, professeur à l’université de Lille 1 et membre du Clersé (UMR CNRS 8019). Il a écrit, avec Manuel Schotté, Sportifs en danger. La condition des travailleurs sportifs, Éditions du Croquant, 2008. Auteurs : Introduction Investissement sportif et enjeux sociaux Par analogie avec l’affirmation d’un « art pour l’art » qui pose le principe de l’autonomie de la pratique artistique, l’axiome « du sport pour le sport » a pour fonction d’affirmer que l’appartenance à cet espace exclut la soumission des pratiques aux règles et aux normes du travail. Si l’acquisition d’un type de capital spécifique constitue effectivement un droit d’entrée tacite, celui-ci ne doit relever d’autre finalité que celle de la réussite sportive. De façon homologue au capital culturel, le capital sportif est lié au corps et suppose l’incorporation de compétences physiques spécifiques qui, insensiblement au fil du temps, devient une propriété faite corps, disponible pour de multiples usages sportifs. À lire les trajectoires des pratiquants qui passent d’un sport à l’autre, il faut considérer que son assimilation permet d’être sportif avant d’être lié à un sport particulier. Pour illustrer ces parcours, nous pouvons évoquer ces marathoniens régulièrement célébrés comme des sortes de béotiens du sport découvrant tardivement les beautés de -l’effort. Les différentes enquêtes réalisées montrent que les courses de longue distance recrutent leurs adeptes parmi des individus qui ont déjà une longue histoire sportive, une forte majorité d’entre eux faisant état de multiples pratiques 1. L’acquisition précoce de ce type de capital dote les individus des compétences corporelles spécifiques qui sont au fondement d’une adhésion aux valeurs de la compétition. Pour devenir source de plaisir, la compétition réclame toujours plus d’une compétence qui ne peut s’élever que par un investissement croissant. Comme le besoin cultivé, le besoin de compétition sportive « s’accroît à mesure qu’il s’assouvit ». Devenues dispositions dans le cours même de la pratique, les croyances dans le jeu peuvent alors se traduire par un engagement, « corps et âmes » pour le sport de haut niveau. Ainsi que l’écrit Emmanuel Bourdieu : « L’acquisition d’une croyance n’a, le plus souvent, rien d’un apprentissage théorique, ni même simplement explicite, mais passe par la pratique, et souvent par la fréquentation d’une institution déterminée. De ce point de vue, nos croyances ont une histoire qui n’est pas l’histoire de nos idées 2. » Le capital sportif à l’état incorporé L’incorporation permet de s’approprier le capital sportif tel qu’il existe à l’état objectivé, d’une part dans les objets usuels du sport, les outils singuliers à chaque pratique et les matériaux composites destinés à ses seuls usages. D’autre part dans les lieux d’entraînement et dans les équipements sportifs, enfin dans les configurations spatiales où se déroulent les compétitions. Le passage à l’état objectivé met en évidence les luttes politiques et économiques pour donner au sport de la visibilité en l’inscrivant dans des espaces possédant une dimension nationale. De manière paradoxale dans le cas des compétitions majeures comme les Jeux olympiques ou les championnats du monde, l’universalité de la compétition offre une occasion d’affirmer les valeurs nationales aux yeux du monde entier 3. La reconnaissance institutionnelle du capital sportif intervient sous la domination des instances sportives qui consacrent les performances, décernent les titres, les médailles et les récompenses que permettent d’obtenir les succès. Les institutions, le Comité international olympique, les fédérations internationales et leurs traductions nationales placées, en France, sous l’égide du ministère de la Jeunesse et des Sports, conservent un monopole de fait sur les compétitions majeures dont elles fixent les normes. Seules instances de consécration, elles possèdent le pouvoir de transformer les compétences physiques et corporelles en titres, médailles, records et de gratifier les performances réalisées. Un ensemble de fonctionnaires, dirigeants bénévoles, techniciens et entraîneurs diplômés œuvre à l’inculcation méthodique de pratiques corporelles codées et normées qui contribuent à la pérennité des instances sportives. Conservés en mémoire les événements majeurs et les exploits des champions nourrissent une histoire singulière et cumulative qui a pour fonction -d’attester l’autonomie complète d’une institution intégralement vouée au sport et à ses valeurs. Luttes de transformation et rapports de dépendance À l’incorporation d’un capital sportif spécifique correspond un état de développement particulier du microcosme qui assujettit plus que jamais les pratiquants aux contraintes du milieu. Comprendre cet état implique alors une analyse des transformations qui affectent les organisations sportives. Bruno Papin, pour sa part, montre que pour la gymnastique, la pénétration du capital économique a également transformé les conditions de la compétition et les formes des épreuves. Mais pas plus qu’en cyclisme, ces changements ne permettent de faire évoluer positivement la condition des gymnastes de haut niveau. L’observation de leurs trajectoires sociales souligne la particularité d’un recrutement qui opère dans les milieux populaires et touche essentiellement les ouvriers et les employés. Au sein de la haute compétition, ils demeurent les plus nombreux à décrire leur choix dans le vocabulaire de la vocation en affirmant qu’ils étaient « faits pour s’entraîner tout le temps ». La rudesse de l’entraînement, les blessures récurrentes et la dénégation de la souffrance traduisent une éthique que les recrues partagent largement en raison de leurs valeurs de classe. Tout contribue à ce que le monde de la gymnastique soit vécu comme un espace clos qui exige un investissement permanent de toute la personne, sans retenue ni partage, « une vie de moine, un ascétisme hors du monde ». Bénéficiaires dans un premier temps d’un système de bourses, les gymnastes sont depuis 1990 les salariés de la Fédération française de gymnastique et disposent en principe d’un véritable contrat de travail. En principe seulement, car un athlète peut aisément être évincé des sélections nationales et perdre le bénéfice d’années de travail sans que le terme de licenciement puisse être simplement évoqué. La professionnalisation n’a pas réduit, loin s’en faut, l’emprise de la fédération et la dépendance des gymnastes, elle lui a fourni les justifications d’une politique sportive qui, comme l’énonce l’un de ses présidents, doit permettre aux athlètes de « vivre simplement », comme de bons ouvriers. La très forte médiatisation de la gymnastique a certes accru les ressources économiques de l’institution, elle n’a entraîné ni une revalorisation du capital sportif ni une quelconque autonomie pour les gymnastes. Conversion et reconversion du capital sportif L’examen des luttes et des rapports de force qui sont à l’œuvre pour la transformation et le contrôle des espaces sportifs sont un préalable à la compréhension sociologique des possibilités de rendement du capital spécifique produit par ceux-ci. Le détour systématique par la genèse des institutions sportives permet en effet d’expliquer ce que les modalités de formation puis de rentabilisation du capital sportif doivent à leur structuration particulière pour chaque discipline. Vérène Chevalier et Fanny Le Mancq rappellent que le contexte institutionnel des activités équestres, polarisé sur des registres d’acti-vité différents (valorisation et vente de chevaux, commercialisation des pratiques, production de performances), détermine la nécessaire combinaison des ressources, dont le capital sportif n’est ici qu’une composante, pour réussir à survivre dans cet univers. Les performances des cavaliers constituent un droit d’entrée implicite et doivent se convertir en capital de notoriété garantissant un savoir-faire commercial auprès des clients pour atteindre leur plein rendement. La réputation du cavalier se transmue alors en valeur économique et marchande à la condition d’être associée à d’autres espèces de ressources, parmi lesquelles investissement bénévole et carrière dirigeante déterminent le taux de change du capital sportif d’autant plus élevé que ces placements sont eux-mêmes initialement importants. Jean-Michel Faure, Sébastien Fleuriel 1. Faure, Jean-Michel, Suaud, Charles, « Des marathoniens à la poursuite du temps », Revue internationale de psychosociologie IX, 2003, (20) : 101–119. Huit sur dix déclarent plusieurs autres pratiques dont trois sur dix plus de quatre, 35 % le ski, le golf et l’équitation, 26 % le tennis, 28 % le football et le rugby. Et 46,8 % ont pratiqué un autre sport en compétition avant de courir leur premier marathon. |

