Héros-Limite
Le Chemin étroit vers les contrées du Nord
Parution : 15/11/2006
ISBN : 978-2-940358-13-7
80 pages
17 x 20 cm
24.00 euros
Matsuo Bashô
Le Chemin étroit vers les contrées du Nord
Précédé par huit haïku
Traduction française de Nicolas Bouvier
Présentation d’Alexandre Chollier

Le Chemin étroit vers le contrées du Nord, traduit par Nicolas Bouvier, a paru initialement aux éditions de l’Office du livre (Fribourg) en 1976. La préparation de cette nouvelle édition et l’écriture des textes qui l’accompagnent ont été réalisées suite à des recherches aux archives de Nicolas Bouvier déposées à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève. Mes remerciements et ma reconnaissance vont tout particulièrement à Éliane Bouvier et Barbara Prout. (A.C.)

Nicolas Bouvier : traduire et faire œuvre commune
Vingt années s’écoulent entre la rencontre avec la poésie de Matsuo Bashô, dans ce «Premier Japon» du printemps 1956, et le travail de traduction de l’œuvre maîtresse du poète. A quarante-six ans, fort de presque quatre années passées dans le monde japonais, Nicolas Bouvier vient de publier à l’Âge d’Homme Chronique japonaise, un ensemble de textes revu et augmenté paru huit ans auparavant aux Éditions Rencontre sous le titre de Japon.

Lorsque s’échafaude le projet de publier le Oku no hosomichi de Bashô, dont la version anglaise de Dorothy Britton vient de sortir à Tokyo, les conditions apparaissent comme réunies.

A l’automne 1976, le Voyage poétique à travers le Japon d’autrefois paraît. Y trouvent place une sélection de haïku, le récit La Route étroite vers les Districts du Nord, ainsi que des photographies de Dennis Stock. Dans ses «Réflexions sur l’espace et l’écriture», Nicolas Bouvier reprend sensiblement ce titre pour lui donner sa forme finale, adoptée ici : Le Chemin étroit vers les contrées du Nord.
Selon Nicolas Bouvier, il y a des pays de poésie. Comme l’Iran qu’il décrit dans L’Usage du monde et qu’il traversera en compagnie de Thierry Vernet en 1953–1954, ou encore le Japon où il réside une première fois entre octobre 1955 et octobre 1956. C’est précisément lors de ce séjour qu’il vient à la poésie. Une poésie, selon ses propres mots, «très visuelle, très laconique, très courte».
Nicolas Bouvier retournera au Japon durant l’été 1997, peu de temps avant de quitter à son tour ce monde-ci. Un monde grâce à lui un peu plus ouvert : lui le voyageur, l’écrivain, le traducteur, le poète. Un monde dont cette traduction dévoile sans peine la géographie sans césure. (extrait de la présentation d’Alexandre Chollier)

MATSUO BASHÔ (1644–1694)
La marche est un sésame. Pour apprendre et désapprendre, comme pour lier et délier. Lier les êtres humains entre eux, mais aussi les êtres humains aux choses. Et délier en soi ce qui pourrait nous retenir à une existence appauvrie, déparée. Bref, chacun marche à sa façon, chacun est libre de développer sa propre démarche, le corps alerte, l’esprit ouvert. Prêt dès lors à vagabonder ou tout au moins à «prendre le large». C’est sur ce chemin erratique et poétique que nous retrouvons Matsuo Bashô en ce printemps 1680.
Vivant depuis près de huit ans à Edo, le haïjin, dont la renommée va grandissant, sait qu’au sortir de l’hiver le temps du départ sur les routes et du pèlerinage est venu. Pourtant, ce printemps-là, l’heure n’est pas encore au voyage. Pour lui, il s’agit tout d’abord de prendre quelque distance avec une vie devenue «trop» citadine.

Aussi quand Sampû lui propose comme ermitage une petite cabane sise dans les confins de la ville, il accepte chaleureusement. Une vie nouvelle commence pour lui.

Cinq années plus tard paraît dans le recueil Printemps le célébrissime haïku de la vieille mare. Dix-sept syllabes disposées en trois vers (5/7/5) dans un poème tout de concision, d’équilibre et surtout d’immédiateté. Après des années dédiées à l’étude de la poésie, de la calligraphie et des classiques chinois, après s’être imprégné de pensée zen, Bashô opère un approfondissement de son travail, comme de son existence. Il se tourne vers une pratique de la poésie fermement ancrée dans l’expérience. Poésie que le contact avec la nature va nourrir et renouveler. Le haïku devient, sous son pinceau, véritable instant de vie.

Mais le travail continue et à l’automne 1684 – Bashô a quarante ans –, sur les traces des poètes vagabonds des temps anciens tels que Saïgyô (1118–1190) et Sôgi (1421–1502), commence une vie de pérégrinations et de pèlerinages. En tout, cinq récits viennent ponctuer ces errances poétiques. La forme plus aboutie de ce genre, emprunté aux modèles anciens (michiyuki-bun), est explorée dans le récit qui relatera un voyage de cinq mois commencé en compagnie de Sora au printemps 1689. En point de mire, le Michinoku (la «terre du bout des routes»), au nord-est de l’île du Honshu.

_« Tandis que nous nous reposions au
creux d’un rocher, j’eus l’oeil tiré par
un petit cerisier, à quelques pieds de nous,
qui commençait juste à fleurir. Penser que
ce gringalet qui passe tout l’hiver sous
la neige n’oublie pas de fleurir quand
le printemps atteint ces hautes pentes !
Insolemment poussé là, comme l’image
inversée du koan zen « frêles fleurs de
prunier sous les feux du soleil »,
cet arbrisseau me rappelait la strophe
de Gyôson :
Petit cerisier sauvage
moi seul l’aime et lui seul
il en fait autant ! »_


*NICOLAS BOUVIER : TRADUIRE ET FAIRE OEUVRE COMMUNE*

Vingt années s’écoulent entre la rencontre avec la poésie de Matsuo Bashô, dans ce « Premier Japon » du printemps 1956, et le travail de traduction de l’oeuvre maîtresse du poète. A quarante-six ans, fort de presque quatre années passées dans le monde japonais, Nicolas Bouvier vient de publier à l’Âge d’Homme _Chronique japonaise_, un ensemble de textes revu et augmenté paru huit ans auparavant aux Éditions Rencontre sous le titre de _Japon_.
Lorsque s’échafaude le projet de publier le _Oku no hosomichi_ de Bashô, dont la version anglaise de Dorothy Britton vient de sortir à Tokyo, les conditions apparaissent comme réunies. A l’automne 1976, le _Voyage poétique à travers le Japon d’autrefois_ paraît. Y trouvent place une sélection de haïku, le récit _La Route étroite vers les Districts du Nord_, ainsi que des photographies de Dennis Stock. Dans ses « Réflexions sur l’espace et l’écriture », Nicolas Bouvier reprend sensiblement ce titre pour lui donner sa forme finale, adoptée ici : _Le Chemin étroit vers les contrées du Nord_.
Selon Nicolas Bouvier, il y a des pays de poésie. Comme l’Iran qu’il décrit dans _L’Usage du monde_ et qu’il traversera en compagnie de Thierry Vernet en 1953-1954, ou encore le Japon où il réside une première fois entre octobre 1955 et octobre 1956. C’est précisément lors de ce séjour qu’il vient à la poésie. Une poésie, selon ses propres mots, « très visuelle, très laconique, très courte ».
Nicolas Bouvier retournera au Japon durant l’été 1997, peu de temps avant de quitter à son tour ce monde-ci. Un monde grâce à lui un peu plus ouvert : lui le voyageur, l’écrivain, le traducteur, le poète. Un monde dont cette traduction dévoile sans peine la géographie sans césure. A. C.


*QUE DIT BASHÔ AU GÉOGRAPHE ?*

_Qui êtes-vous Alexandre Chollier ?_
Un géographe évoluant et travaillant dans les parages de la poésie. Je dirais même : travaillant comme un arpenteur. D’ailleurs, c’est lors de la préparation d’un colloque de géopoétique et de géographie sur le thème « marche et paysage » que mon attention s’est portée plus particulièrement sur l’oeuvre de Bashô. Quant à la traduction ici présentée, je suis « tombé» dessus à force de parcourir ses écrits et les textes de ses interprètes.

_Que dit Bashô au géographe ?_
Beaucoup et peu à la fois ! Bashô parle du Japon, d’un certain Japon (fin XVII^e^ siècle) et de sa géographie si particulière. Il vagabonde énormément il est vrai, et s’il arpente nombre chemins et sentiers, c’est qu’il est lui-même piqué du désir d’aller voir. Bashô parle donc à la fois beaucoup et peu de la géographie du Japon, de l’espace qu’il traverse, des lieux qu’il relie au fil de son cheminement poétique. Beaucoup, car nombreuses et précieuses sont les évocations et descriptions de lieux et de sites célèbres (ou non). Peu, car étant auprès des choses, bien engagé qu’il est sur la voie du haïku, son langage se fait immédiat, proche en quelque sorte de ce qu’il décrit et vit dans le même temps. A tel point que Bashô, bien que respectueux de la tradition, va quelquefois rompre avec elle et passer tel lieu ou tel autre en silence. Dans cet esprit, le poète figure bien une manière d’être à la poésie et à la géographie.

_Que dit le poète au géographe ?_
Kenneth White nous rappelle justement que la poésie, avant d’être affaire de mots, est affaire d’émotion et de monde. Le géographe est précisément intéressé par cela, par le « faire monde » du poète ou, soit dit en passant, par les conditions qui le rendent possible ou le voient éclore, les circonstances où les lieux et les hommes se mêlent, conversent et vont de pair. A la limite, peu importe que le voyage mène à l’écriture (comme chez Nicolas Bouvier) ou que l’inverse soit vrai et que l’écriture conduise au voyage (comme c’est apparemment le cas chez Bashô). L’important réside plutôt dans le dialogue engagé par le poète entre poésie et expérience. Il faut rajouter que certains auteurs ont plus que d’autres, selon les mots de Nicolas Bouvier, besoin de géographies.

_Nous connaissons la poésie concrète, mais qu’est-ce que la géographie concrète ?_
De la même manière qu’il faudrait, avant de situer et de détailler la poésie concrète, préciser ce que l’on entend par « poésie », il faudrait se retourner sur le terme de « géographie » avant d’approcher, pas à pas, ce que Nicolas Bouvier entend et comprend par « géographie concrète ». Fort heureusement, le poète passe outre ces précautions méthodologiques. Il en vient ainsi directement à parler d’une géographie concrète qui serait patiemment investie et subie, bref vécue. Cette concrétude est le signe d’une ouverture sur le monde environnant, tant humain que non-humain. Toutes choses qui font que le réel n’est jamais vraiment tenu à distance. Toutes choses aussi qui font que le poète s’identifie plus largement à ce qui l’entoure et « aille au contact ».

_Nous n’avons pas trouvé de carte dans ce livre..._
Bashô fût, à un certain moment de son existence, habité par le désir d’aller au bout du monde, lequel à l’époque était « situé » sur les rivages septentrionaux de l’île du Honshu. Qu’il ait, cinq mois durant, marché en compagnie de Sora tout ou partie des 2000 kilomètres de son périple est chose importante, toutefois elle n’est pas essentielle. L’essentiel est autre part, il est dans le cheminement. Bashô s’en va de la sorte à la manière du pérégrin ou du pèlerin, c’est-à-dire sans que la carte ne lui soit absolument nécessaire. C’est le souvenir des Anciens et le ouï-dire qui le jette sur la route, et non la lecture de cartes, d’ailleurs fort rares à l’époque. Sur la route, le pèlerin se fera même, de temps en temps, simple passant pour demander son chemin ou prendre guide.

_Et Nicolas Bouvier, comment s’y est-il pris pour traduire Bashô ?_
Nicolas Bouvier s’est appuyé, pour la partie en prose, sur la traduction anglaise de D. Britton. Pour les poèmes, toutefois, il est parti du mot-à-mot japonais. Cela dit, il faut rappeler que lorsque Nicolas Bouvier s’engage dans ce travail de traduction, il a derrière lui trois séjours et près de quatre années passés dans le monde japonais. De plus, sa « rencontre » avec Bashô et sa poésie prend place très tôt, plus précisément lors de son premier séjour au Japon. Au fond, trois siècles et deux cultures foncièrement différentes n’y changent rien. Entre Bashô et Nicolas Bouvier, il y a connivence, de ton et de tonalité d’existence. Celle-là s’exprimera plus encore lorsque les deux hommes seront en chemin, sur le qui-vive, le poids de l’expérience pleinement saisi.

[Né en 1970, Alexandre Chollier est poète et géographe. Il vit et travaille à Genève. Familier du champ de la géopoétique tel qu’il est développé par Kenneth White, il rédige actuellement une thèse sur la spatialité du cairn.]
Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net