Héros-Limite
La Jongleresse
Parution : 15/11/2006
ISBN : 978-2-940358-11-3
64 pages
24.00 euros
Charles-Albert Cingria
La Jongleresse
1 disque compact audio d’une durée de 62’48 mn
1 livret de 64 pages noir et blanc

Ce premier volume de la collection « timbres » comprend un CD accompagné d’un livret.
Le disque compact est constitué de deux entretiens, l’un avec Simone Hauert de 1946, l’autre avec Jo Excoffier de 1954 et débute par une conférence musicale de 1937. Il se termine par deux brèves lectures de l’auteur. Les documents sonores appartiennent aux Archives de la Radio Suisse Romande.

Préparé par Daniel Maggetti, le livret est complémentaire du document audio. Il offre une série de fragments inédits de Charles-Albert Cingria provenant du Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne, et un texte de Daniel Maggetti, Les syllabes argentées.

DISQUE COMPACT
LIVRET

CD

1. Causerie récital sur les Troubadours suisses (1937) 21’56
2. Entretien par Simone Hauert (1946) 15’29
3. Entretien par Jo Excoffier (1954) 20’21
4. Lecture : C’est mon tour hélas… (1954) 02’08
5. Lecture : Après ces quelques mesures… (1954) 02’55

Enregistrés en mono, les documents reproduits sur ce CD appartiennent
aux Archives de la Radio Suisse Romande. Réalisation sonore: Adrien Kessler.

Le Livret

Textes inédits de C.-A. Cingria :
– Causerie récital sur les Troubadours suisses
– La jongleresse
– Il y a un fil de vie…*
– Langue
– La langue française…*
– De cantilena et accentibus
– Un accent signifie quelque chose
– Je ne puis pas souffrir…*
– Existence
– Il y a des mots…*
– Daniel Maggetti, Les syllabes argentées
– Chronologie de C.-A. Cingria
– Bibliographie succincte

D’origine dalmate par son père, polonaise par sa mère. Au collège de Genève aussi bien qu’à celui de Saint-Maurice en Valais, à l’abbaye d’Engelberg, seule la musique trouvait grâce auprès de cet élève indifférent ou rebelle. Merveilleux autodidacte, Cingria pratiqua très tôt le piano, le violoncelle et la flûte, et orienta ses études musicales vers le plain-chant et la liturgie. En 1898, à Genève, il prenait des leçons de composition et d’harmonie avec Jaques-Dalcroze. Dès 1902, il commençait sa vie itinérante. Il visita successivement, avec des moyens financiers de plus en plus réduits, et le plus souvent à bicyclette, la France, l’Italie, l’Allemagne, la Hollande, Constantinople, l’Afrique du Nord et, bien entendu, la Suisse. Son port d’attache était sa petite chambre de la rue Bonaparte. Ses premiers écrits (1904) parurent dans Les Pénates d’Argile. Sa signature (Adalbert d’Aiguebelle) voisinait avec celle de son ami Ramuz. A Paris, où il passa les années de guerre (1914–1918) entre des échappées en Suisse (toujours sans passeport), il s’était lié d’amitié avec Claudel (1914) et Max Jacob (1918). Il collaborait à la Nouvelle Revue Française dès 1919. En 1926, à Rome, une parole malencontreuse sur Mussolini le faisait incarcérer.

Libéré, grâce à des nombreuses interventions, Cingria, sa fortune réduite à néant, reprenait cependant la seule existence qu’il aimait, de vagabondages et d’étude. La guerre de 1939–1945 l’obligea à quitter la France. Il parcourut la Suisse romande et la Suisse alémanique. La mort de son frère, le maître verrier Alexandre Cingria, avec lequel il entretenait une correspondance suivie, qui était son soutien et son meilleur ami, l’affecta profondément. Malade depuis 1953, Cingria dut abandonner son havre de la rue Bonaparte. Ses amis le firent transporter à Aix-en-Provence, puis à Genève, quelques jours avant sa mort. (Tiré de Lectures et figures. Dictionnaire guildien de la littérature vivante, La Guilde du Livre, Lausanne, 1956).

> voir aussi Chats & chiens littéraires chez Cingria, Rousseau et Cendrars

IL Y A DES MOTS

Il y a des mots dont je ne puis supporter l’exercice : de ces mots qui n’existaient pas
et qu’on a inventés comme pour fixer une prétention qui est à la fois une insolence. De
ces mots par exemple comme « sous-alimenter» pour dire «manger peu» [,] comme si manger
peu ou ne pas manger du tout – sauter des repas, jeûner – devait être considéré comme
une injustice. Injustice de qui d’abord. Est-ce que les animaux qui sont splendides – plus
beaux à l’état sauvage qu’à l’état domestique – ont des repas assurés ?
Et puis qu’appellent-ils « alimentés » par opposition à « sous-alimentés » ? Nourris
[d’]une quantité pesée de farineux et de purée et d’insipides viandes. Un être théorique
a droit à tant de plats. Il n’est pas question de vin qui est essentiel. Ni d’oignons ni de
tomates ni de poivrons ni d’ail surtout qui est cela avec quoi on vit même en très petite
quantité. En effet un rond de saucisson ou un anchois sur une galette et un très substantiel
repas est terminé. Il n’est pas besoin de faire tant d’histoire[s] ni d’inventer de tels mots.
« Sous-alimenté » [,] quelle sottise mais surtout quelle prétention[,] quelle impertinence.
Et ces gens se prétendent . Laissez-moi éclater de rire.
Charles-Albert Cingria. Tiré du livret La jongleresse.

LES SYLLABES ARGENTÉES

«L’écrivain, comme de coutume, ne propose pas de théorie, encore moins de développement
argumenté et systématique de ses idées : il les livre par morceaux, fidèle à cette
vision fragmentée du monde qui, transportée dans son écriture, nous vaut tant de textes
elliptiques et surprenants. Cette dispersion, cependant, n’est qu’apparente : s’il ne propose
pas de tableau totalisant, Cingria n’en garde pas moins arrêtées les grandes lignes
de sa pensée, qu’il promène à travers les sujets les plus divers sans la faire dévier de sa
trajectoire originelle. Pour ce qui est de la voix, le petit archipel de contributions inédites
rassemblées ici, auxquelles on peut joindre nombre de proses publiées, affirme l’existence
d’un continuum entre le corps, la voix et la matière verbale qu’elle rend perceptible –
qu’elle manifeste en l’incarnant. Cette corporalité est en étroite relation avec une conception
de la langue : loin d’être une construction abstraite, attribuable aux historiens, aux
grammairiens, aux littérateurs, celle-ci est, selon Cingria, une extension de la voix. Et la
voix ne relève ni de la raison, ni de l’intention, ni d’une faculté intellectuelle : implantée
dans une réalité physiologique, elle prolonge un être physique, en lien avec son souffle,
son squelette, ses muscles.»
Daniel Maggetti. Extrait tiré du livret La jongleresse.

LA JOIE RYTHMÉE

« Dans ses trois livres – les seuls auxquels véritablement il travailla, qu’à tort ou à raison
il considéra à la fin comme des livres et non pas des notes ou des travaux de circonstance,
c’est-à-dire La Civilisation de Saint-Gall, le Pétrarque et la Reine Berthe – , Cingria a
fait figurer des images qui changent d’un texte à l’autre et sont choisies en fonction du
contexte immédiat : le mont Ventoux pour accompagner les promenades de Pétrarque, le
roi Lothaire qui est comme la personnification des Bourgognes chères à la reine Berthe,
les reliures d’ivoire de vieux antiphonaires sangalliens. Mais il y a une image qui revient
dans les trois livres. Cette image est comme le livre lui-même. (…) C’est la joie rythmée.
C’est l’apparition de ce qui s’écrit et se chante. C’est une miniature romane.
On la trouve dans les pages d’un tropaire limousin du Xe siècle, un de ces livres où les
moines notaient les tropes, ces chants qu’ils bricolaient dans les blancs de l’alléluia –
pour ce que j’ai pu en comprendre. Elle représente une femme qui danse. On voit qu’elle
danse à ses jambes un peu fléchies dans une jupe serrée aux genoux, en bas évasée, et
l’un des pieds est levé quand l’autre frappe hardiment la terre – pas tout à fait la terre :
ce pied d’appel frappe les petits neumes carrés qui sont écrits directement en dessous.
Elle lève les bras. Elle tient deux lourdes castagnettes que relie une ample et très
visible chaînette : on pense à une petite fille sérieuse qui saute à la corde. La bouche
ouverte chante avec sérieux. Le vent de la danse fait baller un peu de part et d’autre des
bras les longs plis d’un châle comme une étole. À première vue, elle paraît naïve comme
le paraissent souvent les images de ce temps. Mais les plis de la jupe, l’inflexion dansante,
tout cela est très savant.
Cingria n’a pas mis à chaque fois la même légende. Une fois c’est : Jongleresse dansant
au milieu des neumes et marquant avec des castagnettes de bronze des jubili qui sont les
proses. Une autre fois : Le rythme au milieu des neumes.
Elle danse, elle jubile sans ostentation, avec beaucoup de sérieux, avec désinvolture
pourtant. (…) C’est l’increvable joie qu’on voit danser au fond de tout ce qu’on sait de
Cingria, sa prose, son désir, son être. »
Pierre Michon Extrait de «La danseuse», in La N.R.F, n° 491, décembre 1993

Réalisation : William Dodé - www.flibuste.net