Parution : 12/10/2001
ISBN : 2-940055-33-5 96 pages 17,3 x 24,5 cm 31.00 euros |
Philippe Jaccottet
Le Bol du pélerin (Morandi)
10 illustrations couleurs
S’étonnant d’une émotion sans cesse revécue devant les modestes compositions (bols, pots et vases), les paysages, les bouquets de Morandi, Philippe Jaccottet appelle quelques autres références familières. Il ne va pas résoudre cette énigme par un poème (« ne pas refaire en mots les œuvres ») mais la réenvisager dans un lent parcours subjectif passant par Giacometti, Pascal, Leopardi, Dante et Ungaretti.
• Philippe Jaccottet est poète. Il est né à Moudon en Suisse en 1925. Après des études de lettres à Lausanne, il a vécu quelques années à Paris, comme collaborateur des éditions Mermot. Lors de son mariage en 1953, il s’est installé à Grignan dans la Drôme. Il a publié de très nombreuses traductions notamment d’Homère, Gongora, Hölderlin, Leopardi, Rilke, Musil et Ungaretti.
Quelques livres de Philippe Jaccottet : l’Effraie et autres poésies, Paysages avec figures absentes (proses), Pensées sous les nuages (poèmes), Ecrits pour papier journal. Il faut signaler aussi la série de ses carnets publiés sous le titre de la Semaison. La plupart de ses œuvres ont été publiées chez Gallimard. On peut notamment trouver trois recueils dans la collection Poésie/Gallimard. Il a également publié quelques textes chez Fata Morgana. Aux éditions de la Dogana : D’autres astres plus loin, épars (Anthologie de poésie étrangère, 2004), Une constellation tout près (Anthologie de poésie française, 2002), Libretto (prose, 1990) Truinas (poésie, hommage à André du Bouchet, 2004). Signalons également que les éditions Le Temps qu’il fait lui ont consacré un cahier, Philippe Jaccottet, Cahier Quatorze (2001). • Giorgio Morandi est peintre. Italien, il est né à Bologne en 1880. Il est mort en 1964. Il a passé quasiment toute sa vie dans cette ville de Bologne. Il est resté à l’écart des principaux mouvements actifs lors de ses débuts, principalement le futurisme et la peinture de Chirico. Certains considèrent qu’il aurait opéré une sorte de synthèse entre Giotto et Cézanne. Il est surtout connu pour ses natures mortes, mettant en scène dans un contexte très dépouillé, toujours les mêmes objets, une suite de carafes et de boîtes. |
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Armelle Godeluck
Lire,
Décembre 2001/Janvier 2002
A l'écoute de Morandi
A l’évidence, la peinture de Giorgio Morandi est de celles qui auront vraiment compté pour Philippe Jaccottet. Illustré d’une douzaine de reproductions, ce livre en est le lumineux témoignage. En aucun cas, il ne s’agit ici d’une prise de parole péremptoire. D’une rencontre, plutôt, d’une écoute de « cette œuvre aussi mystérieuse que l’herbe », dont on connaît la haute et patiente austérité. Pas un instant, le propos du poète, à la fois aigu et foisonnant, n’écrase ou ne fige son objet. A la source comme au terme du parcours qu’il propose, l’étonnement demeure. Et l’énigme : d’où vient notre fascination devant « ces trois ou quatre bouteilles, vases, boîtes et bols sempiternels » ? Au fil d’une méditation qui procède par touches vives, précises, le texte aiguise le regard et la sensibilité du lecteur, le guidant vers la lumière secrète, insaisissable, de Morandi.
Cette peinture, « il faut l’aborder par plusieurs voies, aussi naïvement que possible ». On retrouve ici la méthode interrogative du poète paysagiste, familière aux lecteurs de La Semaison : laisser venir les associations, les rapprochements subjectifs que peut suggérer une érudition sans pesanteur ; les accueillir comme autant d’approximations, les expliciter et définir leurs limites, avant de les écarter. En guise de prélude, Jaccottet interroge les rares éléments connus de la personnalité de Morandi : la discrétion de sa vie retirée, sa rigoureuse discipline de travail, sa concentration têtue, celle d’un joueur d’échecs plutôt que d’un moine ou d’un mystique. Extrémisme qui le rapproche de Giacometti (« à croire que, chez l’un comme chez l’autre, tout, absolument tout: vie et travail, devait œuvrer contre la dissipation »), cependant que les opposent non seulement leurs sujets, mais encore la « fureur » presque stridente du trait de l’un, le silence et le calme des lignes de l’autre. Jaccottet s’arrête également à la prédilection de Morandi pour Pascal et Leopardi, dont on sait qu’ils furent ses auteurs de chevet. Devant l’œuvre elle-même, le propos ne se fait ni technique, ni idéaliste, ni abstrait, mais insiste sur le rapport essentiel qu’elle entretient avec le monde : car loin d’être insensible à l’événement, loin de céder au désespoir, Morandi a dû « sentir que la seule réponse digne qu’il pût faire à tout cela était d’accroître encore s’il se pouvait sa concentration sur son travail ». Ne reniant jamais son attachement au paysage, aux objets quotidiens, « avec encore, sur eux, le frêle tremblement de la vie ». Pour traduire l’émotion, Jaccottet, en dehors d’éclairantes références musicales, littéraires et picturales, propose des images : les paysages sont baignés d’une lumière « pareille à un fil de laine qui tisserait ensemble toutes choses »; les couleurs ténues des bouquets rappellent celle « de l’aube englobée, perpétuée en bourgeon »; les natures mortes, que Jaccottet suggère ici de nommer, à l’allemande, « vies silencieuses », se dressent comme d’humbles monuments à ras des sables, « à la fois nobles et pauvres ». Dans les aquarelles, enfin, c’est l’art du presque rien qui « porte à l’acclamation ». La succession de ces quatre groupes de peintures – paysages, bouquets, natures mortes, aquarelles – suggère une espèce d’ascension de l’œuvre, jusqu’au seuil de la lumière. Le mouvement du livre est porté par une ferveur discrète qui inspire à Jaccottet deux digressions très personnelles: une belle page sur Ouarzazate, aux portes du désert, et une conclusion où Morandi lui permet d’avancer « à visage découvert » : on ne saurait rêver plus bel hommage. Marion Graf
Le Temps,
17/11/2001
La lumière de Morandi bue dans le "Bol du pèlerin"
Le poète Philippe Jaccottet médite devant l’œuvre du peintre Giorgio Morandi, "mystérieuse comme l’herbe". De ce livre, qui vient d’être publié à Genève, émane une voix douce et nette qui traverse le tumulte.
Rien n’est plus facile que de passer devant un tableau de Giorgio Morandi (1890-1964) sans le voir. Il se dérobe au regard superficiel. Afin qu’il ne s’efface pas comme un mirage mais qu’il imprime son souvenir dans l’esprit du spectateur, ou plutôt du témoin de l’œuvre, il faut que ce dernier subisse une initiation. On ne perçoit pas la lumière de Morandi de but en blanc. On n’entre pas dans ses tableaux comme dans un moulin. Toute initiation requiert un guide. Non pas un gourou à clochettes. Mais un maître. Dans son dernier livre superbement édité par la Dogana "Le bol du pèlerin (Morandi)", le poète Philippe Jaccotet permet au candidat de la vision de Morandi de préparer son regard et d’aiguiser son attention. [...] Christine Zwingmann / Jean-Noël Cuénod
Art & Poésie n°296,
Novembre 2001
« […] trois à quatre bouteilles, vase, boîtes et bols sempiternels » nous touchent à chaque regard posé à nouveau sur un tableau de Morandi ; des objets insignifiants, à priori sans signification symbolique, sur la toile : que fait Morandi ? Que se passe-t-il ? Jaccottet sans jamais donner l’illusion de résoudre l’énigme, s’approche prudemment du peintre d’abord, semble regarder par-dessus son épaule, alors qu’il travaille, concentre son regard sur ces quelques objets, toujours les mêmes, jour après jour, avec une continuité sans défaillance, une manière de travailler qui lui rappelle Giacometti en face de son modèle : « […] essayer de comprendre, et les raisons, et le sens de cette émotion (assez profonde et durable pour que la chose en vaille la peine), essayer d’approcher l’énigme. […] Il faut l’aborder par diverses voies, aussi naïvement que possible. (Faute de mieux.) » Il nous apprend que Pascal et Leopardi ont accompagné, « paraît-il », le peintre toute sa vie durant : que disaient-ils au peintre silencieux ? Puis il interroge les thèmes récurrents de l’œuvre. Le paysage : « Il y a un voile déposé sur ces lieux. On pense aussi au beau mot de ‘‘pudeur,, qui aura bientôt l’air emprunté à une langue morte. » Le bouquet de fleurs posé en face du spectateur : « Une assomption, je ne puis dire moins, malgré que j’en aie, obtenue par le plus grand dépouillement possible, par le presque total renoncement à la parure. » Les natures mortes : « Une mathématique donc, le résultat de longs et subtils calculs de rapports, d’intervalles, d’agrégats : mais des calculs dont aucune machine, si complexe qu’on l’invente, ne sera jamais capable, parce que la sensibilité intervient sans cesse ; […] » De paragraphes en paragraphes, courts souvent, par touches successives, Jaccottet, avec cette honnêteté à la fois profondément modeste et infiniment curieuse, qui sous-tend son art de l’écriture, nous emmène à la rencontre de Morandi : tous deux ont les pieds sur la terre, sont ancrés dans le monde sensible, attachés au corps de l’objet, monumental dans son insignifiance même, parents dans leur confrontation étonnée avec l’immanence du monde, son mystère qui en fait la beauté surprenante peut-être, un mystère que ces deux artistes respectent avec la plus grande pudeur. Publié avec grand soin par La Dogana, Genève 2001, «Le bol du pèlerin (Morandi)» de Philippe Jaccottet, avec ses 14 illustrations, est l’un de ces livres, que l’on lit d’abord d’une traite, auquel on se réjouit de retourner bientôt, ne serait-ce qu’avec un regard sur la couverture, heureux déjà de son existence, de le savoir à portée de la main. © Aux arts etc. Laurent Gaillard
Aux arts etc… (www.auxartsetc.ch)
Des couleurs de désert, du presque rien, de l’essentiel. Ainsi des sujets représentés : des paysages sans visages, des fleurs sans exubérance (« de petits monuments », comme des roses des sables) des objets du quotidien (cafetière, tasse, bouteille...) Nulle grandiloquence. L’œuvre du peintre progresse vers un dépouillement accru, vers la concentration : de la frise aux objets au centre de la toile. Une lumière « venue du fond de l’espace », que l’auteur rapproche de quelques vers de Dante extraits du Purgatoire, évince peu à peu ces objets, devient elle-même objet de représentation. Non le vide morbide mais une présence de lumière où effacement, silence portent la vie : « on dirait (...) le foyer de toutes les paroles, ou leur bourgeon, prêt à une fois de plus s’épanouir. » N’est-ce pas là, la poésie même de Philippe Jaccottet, poésie du murmure, de l’effacement, à la langue sans parure, vivante du tremblement du doute ? Dans l’humilité de ce bol où infusent ensemble reprographies, voix du poète, de poètes, une source. © Chroniques de la Luxiotte Isabelle Guigou
Chronique de la Luxiotte
JACCOTTET ET MORANDI
Philippe Jaccottet a publié à la Dogana un court essai intitulé Le Bol du Pèlerin (Morandi) dans lequel il tente de comprendre et d’explorer la fascination exercée sur lui par l’œuvre de ce peintre.
Il précise d’emblée qu’il aborde ces toiles de Morandi, un peu comme il approche un pré, un paysage, qui sont des thèmes récurrents dans sa poésie. Il rend compte avec une extraordinaire honnêteté de l’extrême difficulté qu’il y a à dire ce que suscitent en lui ces natures mortes. On sent l’auteur tâtonner autour de l’œuvre, incapable d’analyse, sidéré en quelque sorte par ce qui émane de ces assemblages répétitifs d’objets si simples. "Dans l’œuvre de ce peintre [...] une émotion, puis un étonnement quant à cette émotion même, très proches de ce qu’ont pu m’inspirer dans le monde naturel, un verger, une prairie, un versant de montagne, à partir de quoi j’ai cherché plus ou moins laborieusement les mots pour m’y retrouver. Parce que, dans l’une et les autres rencontres, je butais naïvement sur une énigme : pourquoi, comment, ces rencontres vous touchent-elles à ce point ? " Une des premières grandeurs de Jaccottet, c’est de ne pas s’essayer à forcer cette énigme en lui appliquant les lourds instruments de l’analyse universitaire. Pas d’élucubrations savantes ici sur la composition, le travail des pigments ou de la touche, aucune investigation sur la technique. En revanche une approche infiniment respectueuse et comme éblouie de ce qui se présente là et des échos que les peintures suscitent en lui. Pas de bistouri, de scalpel ou de microscope intrusif, mais une suite d’éclairages, un peu comme des faisceaux de lumière de nature différente avec lesquelles on tenterait de faire surgir quelque chose de la vérité. Jaccottet procède en effet beaucoup par associations, se mettant en silence devant la toile et laissant advenir en lui images, souvenirs, impressions. Qu’il tente ensuite, avec une infinie modestie mais aussi une très grande subtilité, de décrypter, cherchant "des mots assez transparents pour ne pas l’offusquer". Jaccottet travaille avec ses mots exactement comme Morandi avec ses pigments ! Procédé magique qui enrichit la perception que l’on peut avoir de cette œuvre picturale si singulière. Sans dévoiler le secret, ou altérer l’énigme, centrale et irréductible sans doute : "Car énigme il y a. Qui me requiert à proportion qu’elle me résiste, comme celle des fleurs du cognassier ou celle de l’herbe des prairies". Une technique qui n’est pas sans évoquer celle du haïku (dont Jaccottet a proposé des transcriptions chez Fata Morgana) ou certains aspects de la philosophie zen. Autre intuition de Jaccottet : il se garde bien de nous raconter la vie de Morandi. Il se trouve au demeurant qu’il n’y a presque rien à raconter, mais que c’est précisément dans ce presque rien que réside l’essentiel et que c’est naturellement sur cet aspect-là que le poète s’attarde. Morandi a vécu la plupart du temps complètement retiré, une vie "presque aussi immobile, silencieuse, réglée, répétitive que celle d’un moine". Le poète ne se contente pas de balayer l’œuvre du faisceau de ses intuitions ou réminiscences personnelles. Il l’éclaire de quelques rapprochements pertinents, comparant la "concentration héroïque" du peintre à celle de Giacometti ou s’interrogeant sur les auteurs de chevet, ô combien significatifs, de Morandi, à savoir Leopardi et Pascal. "il est impossible qu’un choix aussi résolu n’aide pas à le mieux comprendre". Mais là encore la proposition de Jaccottet est singulière : il ne tente pas d’utiliser Pascal ou Leopardi pour expliquer Morandi. Il les cite simplement, comme une légende ou un titre aux tableaux. Ce ne sera pas au sens logique du lecteur mais à son intuition d’opérer les rapprochements. Il y a quelque chose d’infiniment émouvant à voir ce poète de l’insaisissable, de l’indicible qu’est Jaccottet se heurter à l’œuvre de Morandi. Il croit échouer dans sa tentative de l’éclairer : "je me retrouve aussi loin du compte, après toutes ces remarques, que lorsque, ayant achevé d’écrire à propos d’un pré, je revois le vrai pré ; tellement plus simple que tout ce que j’ai pu en dire, et plus secret ! Mais sans doute est-ce beaucoup mieux ainsi, et tout à l’avantage de ce pré, ou de ces peintures, l’un et les autres peu enclins à laisser personne parler à leur place". On peut se demander s’il n’a pas inventé en réalité la seule façon de parler de cette peinture. En tout état de cause, échec il ne peut y avoir, car il donne à voir cette œuvre dans son extrême singularité et il rend son mystère tangible mieux que ne saurait le faire aucun traité savant. A ne rien réussir à expliquer, il la rend encore plus fascinante, "comme si la pure raison était trop courte pour approcher la vérité". Florence Trocmé
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