Parution : 28/10/2005
ISBN : 2940055 51 3 424 pages 15 x 20,5 28.00 euros |
Philippe Jaccottet
D’autres astres, plus loin, épars
Anthologie de poésie : poètes européens du XX e siècle choisis et préfacés par Philippe Jaccottet - Divers traducteurs
Philippe Jaccottet présente ici le second volet de son anthologie de poètes contemporains. Il s’agit, cette fois-ci, après sa Constellation parue à La Dogana en 2002 et consacrée aux poètes français, de textes en langues étrangères que le poète a choisis parmi les auteurs qu’il n’a cessé de lire et d’interroger au cours de son existence. Son choix, revendiqué comme subjectif, fait la part belle aux langues qu’il a pratiquées en tant que traducteur, l’allemand, l’italien ou le russe, mais reflète aussi son attachement à une parole claire, humaine, exempte de tout formalisme. Beaucoup d’exemples ont été recueillis dans la poésie d’une Europe de l’est en proie à la souffrance quotidienne et en quête d’une plus grande liberté. De Constantin Cavafy à Josef Brodsky, cet important ouvrage égrène les splendides compositions de Rainer Maria Rilke, Umberto Saba, Giuseppe Ungaretti, Fernando Pessoa, T. S. Eliot, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Marina Tsvetaeva, Vladimir Holan, Paul Celan, pour ne citer que quelques-uns d’entre eux.
Les poètes cités Constantin CAVAFY – William Butler YEATS – Antonio MACHADO – Rainer Maria RILKE – André ADY – Alexandre BLOK – Umberto SABA – Georg TRAKL – Giuseppe UNGARETTI – Fernando PESSOA – T. S. ELIOT – Anna AKHMATOVA – Boris PASTERNAK – Ossip E. MANDELSTAM – Marina TSVETAÏEVA – Eugenio MONTALE – Ferderico Garcia LORCA – Jorge Luis BORGES – Georges SEFERIS – Vladimir HOLAN – Sandro PENNA Kathleen RAINE – Attilio BERTOLUCCI – Giorgio CAPRONI – Vittorio SERENI - Octavio PAZ – Mario LUZI – Piero BIGONGIARI – Christine LAVANT – Johannes BOBROWSKI – Paul CELAN – Jan SKACEL – Zbigniev HERBERT – Ingeborg BACHMANN – José Angel VALENTE – Giovanni RABONI – Joseph BRODSKY • Philippe Jaccottet est poète. Fils d’un vétérinaire, il est né à Moudon (Suisse romande) en 1925 dans une famille de calvinistes. Après des études de lettres à Lausanne, il a vécu quelques années à Paris, comme collaborateur des éditions Mermot. Fréquente le milieu de la NRF et se lie à Gustave Roud, Giuseppe Ungaretti, Francis Ponge, André du Bouchet... Lors de son mariage en 1953, il s’est installé à Grignan dans la Drôme. Depuis son premier recueil en 1945, il mène de front une oeuvre de poète en vers ou en prose, de critique et de traducteur (notamment Homère, Gongora, Hölderlin, Leopardi, Rilke, Musil et Ungaretti). Il a reçu, entre autres, le prix Pétrarque (1988) et le grand prix de l’Académie française (1992).
Quelques livres de Philippe Jaccottet : l’Effraie et autres poésies, Paysages avec figures absentes (proses), Pensées sous les nuages (poèmes), Ecrits pour papier journal. Il faut signaler aussi la série de ses carnets publiés sous le titre de la Semaison. La plupart de ses œuvres ont été publiées chez Gallimard. On peut notamment trouver trois recueils dans la collection Poésie/Gallimard. Il a également publié quelques textes chez Fata Morgana. Aux éditions de la Dogana : Une constellation tout près (Anthologie de poésie française, 2002), Le Bol du pélerin (à propos du peintre Morandi, 2001), Libretto (prose, 1990) Truinas (poésie, hommage à André du Bouchet, 2004). Signalons également que les éditions Le Temps qu’il fait lui ont consacré un cahier, Philippe Jaccottet, Cahier Quatorze (2001). « "Avertissement", le mot ici s’impose. Quand, dans le volume précédent, Une constellation, tout près, j’ai rassemblé ce que j’avais le plus admiré, le mieux aimé, de la poésie française – et suisse-française – du XXe siècle, je l’ai fait sans hésitations ni scrupules, conscient de bien connaître, pour l’avoir longtemps et passionnément arpentée, cette région du ciel lyrique, et que la subjectivité revendiquée de mes choix n’entraînerait pas de trop nombreuses et criantes injustices. […]
Pour ce livre-ci, en revanche, je ne mesure que trop bien ma témérité ou ma légèreté, et les reproches auxquels, très légitimement en un sens, elles m’exposent : un choix de poètes européens du même siècle, pas plus large que le précédent pour un espace je ne sais combien de fois plus vaste, dans des littératures dont, à l’exception de peu d’entre elles, je ne connais pas, ou très insuffisamment, la langue, comment l’assumer ? […] Mais je ne prolongerai pas ces commentaires en forme de bien vaines excuses. Voici tout bonnement recueillies, avec, je dois le dire, quelque chose comme de la piété, les traces des plus belles rencontres que j’aie faites dans le domaine de la poésie européenne du XXe siècle, grâce à des lectures dont les premières remontent à près de soixante ans. (Je me sens un peu dans la situation d’un raconteur de voyages que le hasard des circonstances quelquefois, plus souvent ses affinités profondes, auraient conduit à ne laisser inexplorée presque aucune région de tel pays – mettons dans mon cas, l’Italie – mais qui n’aurait vu, de l’Angleterre, que Londres et un coin de campagne, de l’Allemagne que la Souabe et pas la Prusse, et ainsi de suite ; et que cela n’empêcherait pas de louer ce que le désordre de ses équipées lui aura permis de voir.) Quelques mots encore, tout de même, pour dire deux choses qui m’ont frappé depuis longtemps dans ces voyages hors de nos frontières: la première étant que, de même que la musique française a produit ces miracles de mesure que sont Couperin et Debussy, mais rien de comparable aux grandes dernières sonates de piano de Beethoven ou de Schubert, personne, ici, n’a pu risquer – ou, en tout cas, réussir – ces grandes méditations lyriques que sont les Elégies de Duino ou La Terre vaine ; la seconde, que personne, ici, ou peu s’en faut – et les exceptions seraient l’Arménien Lubin ou faut-il dire le « Rhénan » De Dadelsen ? – n’a su dire – alors que jadis Villon, D’Aubigné, naguère Baudelaire l’avaient si bien su – la détresse, la douleur, la compassion, l’angoisse, comme l’ont fait en particulier ces Autrichiens : Trakl et Celan, Christine Lavant et Ingeborg Bachmann, et tous ces admirables poètes de l’Est que sont Mandelstam, Holan, Skácel, Herbert, entre beaucoup d’autres. » |
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Philippe Jaccottet, la lumière du soir
A 80 ans, le grand poète suisse, qui publie une anthologie de la poésie du XXe siècle et une traduction de Thomas Mann, a reçu « Le Point » dans sa maison de Grignan. Entretien. Un grand écrivain peut en cacher un autre. A Grignan, charmant village de la Drôme provençale, Philippe Jaccottet semble se satisfaire de vivre à l'ombre de la marquise de Sévigné. Dans une ruelle sans numérotation, sa maison se tapit au pied du château où résida l'illustre épistolière. Peut-être n'aurait-on jamais déniché son domicile si, fine silhouette couleur d'ardoise, il n'était aimablement sorti à votre rencontre dans la fraîcheur de l'hiver. Semblable, à 80 ans, aux photos de couverture de ses recueils, quelque part entre un sage taoïste, un pasteur suisse et cet « enfant aux cheveux gris » qu'est, selon Hölderlin, le poète. Même impression de sérénité austère dès qu'on franchit le seuil de sa maison. Dans le salon où plonge un escalier cohabitent un piano et un clavecin peint en vert. Monteverdi, Bach et Schubert se partagent la discothèque bien rangée. Aux murs, les sobres aquarelles sont signées de l'épouse du poète, Anne-Marie, aussi tonique que son mari est réservé. Par les fenêtres brille « le pur éclat d'un jardin ». En se racontant d'une voix sourde, veloutée, un peu voilée, Philippe Jaccottet ne cessera de regarder vers ce fouillis végétal abrité du mistral, qui fait face au mont Ventoux. « Raisins et figues/Couvés au loin par les montagnes/Sous les lents nuages... » L'essentiel, pour le poète, se joue là, dans cette nature virgilienne du Tricastin qu'il arpente depuis un demi-siècle, où parfois, au détour d'une promenade, une source, un arbre ou une fleur le frappent comme une révélation. De recueil en recueil, il n'aura eu de cesse de fixer ces signes proustiens qui, par l'euphorie où ils nous entraînent, prouvent de manière irréfutable qu'« il existe un autre monde à l'intérieur du nôtre ». « Nous nous promenons beaucoup ici, commente Philippe Jaccottet. Je me suis rendu compte qu'il y avait là une sorte de mystère central, qui est la part d'invisible, d'illimité, qui explique qu'on puisse être ému par un chemin, une source, une rivière. Ce ne sont pas des extases, des émois de jeune fille, mais des émotions profondes liées soit à la mort, soit à la lumière et à la joie. Là-dessus intervient un travail conscient d'artisan du mot, mais qui reste second. » Un énoncé qui ferait presque sursauter chez tout autre que ce grand poète, ce critique subtil, ce formidable traducteur. Pour Philippe Jaccottet, ces différentes activités sont depuis toujours indissociables. Ce que rappelle un petit livre que la maison d'édition Le Promeneur vient de rééditer : trois lumineuses études de Thomas Mann, traduites par lui dès 1949. A l'époque, après des études de lettres à Lausanne, le jeune poète était le correspondant à Paris de l'éditeur Mermod, le « Gallimard helvétique ». Il se souvient : « En 1947, Mermod et moi avons porté un exemplaire de La mort à Venise, que je venais de traduire, à Thomas Mann, qui résidait dans un palace de Zurich avec sa femme. C'était un grand seigneur. Moi, j'étais dans mes petits souliers, d'autant que mon allemand était seulement scolaire. Il a dû être un peu effrayé... mais pas au point de ne pas confier à Mermod ces inédits. » Par la suite, Jaccottet traduira comme personne Musil, Hölderlin ou Homère, dont il restituera en vers de quatorze pieds toute la rudesse archaïque. Et puis des contemporains, tel l'Italien Giuseppe Ungaretti, alors au sommet d'une gloire partagée avec ses compatriotes Eugenio Montale et Umberto Saba. La vanité solaire de l'auteur de Vie d'un homme, devenu un ami, fait aujourd'hui encore sourire Philippe Jaccottet, lui-même si taraudé par le doute : « Je l'entends encore, chez un de ses amis antiquaires de la via del Babuino, à Rome, rugir : "Primo, Ungaretti. Secondo, Montale. Terzo, Saba !" Ce podium olympique était tellement puéril qu'il en devenait touchant. » En revanche, Jaccottet, tout en l'admirant, ne s'est jamais attaqué à Paul Celan, « trop tendu, trop abrupt pour être correctement traduit en français. Devant lui, on se sent comme au pied d'une montagne escarpée ». Cette pléiade d'auteurs admirés, on la retrouve aujourd'hui au complet dans la merveilleuse anthologie de la poésie du XXe siècle que publie le poète chez un éditeur suisse. « Un peu désoeuvré, explique-t-il, je me suis amusé à faire un bilan de ce que j'aimais encore. » Le premier volume, paru en 2002, consacré aux poètes français, brillait par l'absence de tout Cimetière marin et autres Yeux d'Elsa. René Char a été prié de se faire point trop oraculaire, Max Jacob le moins fantaisiste possible. A ce jeu exigeant, deux gagnants imprévus : Supervielle et Michaux, si opposés mais tous deux « authentiques ». Et tant pis pour Cocteau ou Aragon, hormis deux ou trois pièces splendides. « Les Russes, les Allemands ont une façon de dire la douleur, la détresse, qui leur est comme naturelle, observe Jaccottet. La nature de l'art français est dans la pudeur, l'économie, la litote. Quand on sort de là, on tombe vite dans l'enflure ou le sentimentalisme. » Un second volume, consacré aux poètes européens, vient de paraître : après Une constellation tout près, voici D'autres astres, plus loin, épars. Chez Garcia Lorca, Machado ou T. S. Eliot, Philippe Jaccottet a privilégié, là encore, les paysages hivernaux, la confrontation avec la mort, une parole sans artifice. « Ce qui m'est apparu après coup, c'est que j'avais choisi plus d'une fois dans des oeuvres différentes des poèmes proches de la chanson. » L'autre soir, sous les lambris du château de Grignan, le poète a lu à un public d'admirateurs - certains descendus pour l'occasion de Paris - non pas ses propres textes, mais La femme adultère de Lorca, le Requiem sur la mort d'un enfant de Rilke, plus quelques auteurs tchèques et italiens inconnus en France. Qu'on ne s'y trompe pas : cette activité d'anthologiste, d'un altruisme si remarquable, cache chez Philippe Jaccottet un désespoir intime. « Ces dernières années, avoue le poète, j'ai traversé un désert. Un certain affaiblissement de la sensibilité, du pouvoir créateur, désagréable, mais contre lequel on ne peut pas aller. » Sources, arbres, chemins restent désormais muets, tandis que l'ombre de la mort s'agrandit. C'est le constat qui assombrit ses derniers ouvrages : Notes du ravin (2001), au titre éloquent, et Truinas (2004), tombeau pour son ami le poète André du Bouchet. Deux proses du désarroi, qui disent l'approche du froid éternel et le tarissement de l'inspiration... avec un talent intact. Quand on lui fait remarquer cette contradiction, Philippe Jaccottet s'en tire par une pirouette un peu douloureuse : « C'est un genre que je me donne... » Au fil de la conversation, la réserve calviniste du poète a fondu, révélant, sur un fond de grand sérieux, un enjouement parfois malicieux. Petits ridicules de notre époque, manège des politiques locaux, ravages de l'inculture, rien n'échappe au regard acéré de ce pontife si peu pontifiant. Bientôt, dès le retour des beaux jours, ce seront les fans indiscrets qui viendront le déranger chez lui. L'ermite de Grignan s'amuse d'imaginer qu'il pourrait leur répondre, comme René Char sur le pas de sa porte : « Il n'est pas là, je suis son frère. » Mais il se sera depuis longtemps réfugié avec sa femme dans leur résidence secondaire : un cabanon de pierre sèche, sur une colline voisine, au bout d'un chemin exprès cahoteux. L'entretien touche à sa fin. L'auteur de La semaison vous fait alors les honneurs de ce qu'il possède de plus précieux : un figuier aux tentacules démesurés et un vaste tilleul, accueillants aux rouges-gorges, qui obstruent presque son jardin, suspendu sur le tracé d'anciens remparts. Deux arbres qu'il a plantés lui-même il y a un demi-siècle. Et qui, à l'image de son oeuvre, poussés sur un terreau aride, à l'écart de la foule, ont prospéré dans une pure lumière, quand tant de plantations prétentieuses ont depuis longtemps dépéri. François Dufay
Le Point,
23/03/2006
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