La Dogana Poésie
Embardées
Parution : 01/01/1994
ISBN : 2-940055-02-5
56 pages
14,5 x 19,5 cm
18.50 euros
Jean-Luc Sarré
Embardées
Rapides et brefs, rythme syncopé, à mi-chemin entre la prose et le poème, ces textes de Jean-Luc Sarré entraînent le lecteur dans leur mouvement de curiosité ou de traîne, selon l’humeur: petites excursions dans la ville, dans l’été ou la mémoire, ils durent ce moment que prennent la respiration et la marche pour assurer l’allure, pour que l’image éblouie puisse s’imprimer sur la rétine ou pénétrer dans les recoins les plus secrets du corps.

Jean-Luc Sarré a reçu le prix Max Jacob 1995 pour Embardées

Jean-Luc Sarré, né à Oran (Algérie) en 1944, vit et travaille à Marseille. Il a notamment publié : La Chambre (Flammarion, 1986), Les Journées immobiles (Flammarion, 1991), Rurales, urbaines et autres (Fourbis, 1991), Embardées (La Dogana, 1995 / Prix Max-Jacob 1995), Au crayon (Farrago, 1999), Affleurements (Flammarion, 2000), Bardane (Farrago, 2001), Poèmes costumés (Farrago, 2003).

Pour retrouver les livres de Jean-Luc Sarré, cliquez ici

visité dans mon exil pire arraché
à ma stupeur domestique durant la pause
ensoleillée de midi qui élargit le jour
le fait vaste et sans bruits dans l’air
où dérive un pétale léger frôlant béton
et carrosseries jusqu’à n’être plus
qu’une infime poussière en direction
des collines oui bousculé par la silencieuse
prolifération d’instants qui sont menace
autant qu’appel à l’heure verticale j’ai vu
l’immense fabrique oeuvrer à l’incompréhensible
Revue de presse
- Consulter Jean-Luc Sarré : modifier le débit Emmanuel Laugier Le Matricule des anges, Juillet-Août 1995
Jean-Luc Sarré : modifier le débit
Rencontre avec Jean-Luc Sarré pour la sortie de Embardées. Une poésie tonique comme un rapt.

Rencontré dans un café près de la place St Sulpice, Jean-Luc Sarré (né en 1944 à Oran), grand front yeux noirs cernés par de larges sourcils, quelque peu méfiant envers ce qu’il aurait bien à dire de sa propre poésie, nous a parlé de son trajet - et parlé vite, débitant 300 mots/minute dont il mâche et avale les dernières syllabes -, de ses premiers livres, tels que La Reprise (Orange Export Ltd,1982), publié par Emmanuel Hocquard, d’Extérieur Blanc (Flammarion, 1983) que Bernard Noël fit paraître, de sa vie à Nice puis à Marseille où il tint plus de 6 ans une librairie-galerie. Avec un accent qui cache son origine, Jean-Luc Sarré évoque son adolescence passée en Algérie et ce livre, Comme un récit (Etant donnés, 1992), qui chercha à clarifier les douleurs de son départ en 1962, ainsi que le sang versé.


Rentré, donc, en France lors des événements algériens, c’est Nice que Jean-Luc Sarré rejoint, passant ses nuits d’été dans les bars, fréquentant tous les milieux de la ville. En noctambule agité, il se retrouve parmi des convives étrangers dans des jardins privés de Cimiez ou sur quelques plages de demeures du Cap-Ferrat, là parmi les carrosseries brillantes et les moteurs ronflants d’un défilé de voitures, là dans le crissement des pneus sur le gravier, là entre le bruit des portières qui claquent, alors qu’en sortent quelques filles fardées. Évoquant ce besoin qu’il avait de vivre deux vies, de se brûler durant les nuits, d’essayer d’écrire le jour, Jean-Luc Sarré s’aperçoit aujourd’hui combien cette fièvre, dépensée alors, revient dans ses derniers recueils, depuis Journées immobiles à Embardées. Toutefois, c’est moins les dépenses de cette vie-là, laissée de côté depuis, que la manière dont le réel, comme dans l’état d’ébriété, saute au visage, marque le corps, qui hante Jean-Luc Sarré, investit son regard et sa pratique de la poésie, ce "métier d’ignorance" : "je comprend mal encore pourquoi s’impose/cet aspect du réel plutôt que tel autre/par exemple l’odeur d’urine dans la cage d’escalier/ou mon corps s’échappant dans ta bouche"

Les poèmes de La Reprise (Orange Export Ltd. 1982), Extérieur blanc (Flammarion, 1983) et La Chambre (Flammarion, 1986), concis, quelques mots entourés par le blanc de la page, se bornent à une vue extrême : le monde est un espace silencieux, atone, une surface plane que nous traversons...C’est quoi cette blancheur et d’où vient cette impression ?
Ces livres relevaient d’un sentiment de terreur et d’attirance devant le monde extérieur. Les choses du monde n’apparaissaient que dans l’intermittence, comme des flashs. D’où cette blancheur qui gagnait le poème. Les mots étaient rares et se chargeaient au maximum de cette étendue de blancheur qu’était pour moi le dehors. Ce travail sur la rareté des mots et l’étendue du blanc sur la page ne correspondait en rien à un parti-pris esthétique. Il s’agissait pour moi de dire la tension aveuglante dans laquelle le monde nous jette. J’étais aussi très marqué par la poésie de Jean Tortel, la concrétude de ses mots, sa rigueur, son attention aux jardins, au ciel, par exemple.

Mais depuis Les Journées immobiles (Flammarion, 1990), les notes de Rurales, Urbaines et autres (Fourbis, 1991), vous avez rompu avec cette concision du poème. Le vers est plus long, le poème s’étend sur 10, 15 lignes, vous y convoquez des éléments du quotidien, la ville, ses rues, ses bruits...Comment ces changements sont-ils apparus ?
A partir de La Chambre j’ai senti que cette façon d’écrire le monde risquait de devenir de plus en plus narcissique, qu’elle allait se clore sur elle-même. Le poème noyé dans la page blanche, ça devenait coquet, livresque, bref une esthétique. J’ai tenté d’échapper à cet enfermement en modifiant le débit des mots, en laissant remonter dans le poème des expériences immédiates, ce qui m’entourait. Les notes et remarques de Rurales, Urbaines et autres m’ont amené à étendre la présence du quotidien au poème lui-même. Je me débarrassais ainsi des espaces quasi-idéaux, de ces étendues de blancheur pures, métaphysiques, des recueils précédents.

Dans Embardées, votre dernier recueil, il y a un travail à l’intérieur du vers qui passe par une recherche sur les sonorités, les ruptures syntaxiques, le rejet de mots d’un vers à un autre, les coupes du vers lui-même...
Les poèmes de Littorales, la première partie des Journées immobiles, ont été le moment où tout a basculé, l’Histoire allait entrer dans ces poèmes et avec elle les lieux de vie, la ville, Marseille, la mer, etc. Comme un récit a été aussi un recueil important, puisque je revenais sur les événements algériens de 1962 que j’avais vécus, ainsi que sur l’adolescence, la découverte de la sensualité. Embardées poursuit ce travail de la place de nos histoires dans le poème, du lieu où l’on vit à la violence brutale de la rue par exemple. Couper de façon presque arbitraire le vers a été pour moi une manière de détruire les cadences du vers régulier, de créer une vitesse, une rapidité dans le poème qui correspondait bien aux mouvement, aux bruits urbains. La vitesse des Journées immobiles, d’Embardées, relève aussi d’une vitesse d’exécution, d’une plus grande part laissée à l’improvisation, d’où ces expériences directes, franches, presque brutes, rapides et emballées comme mon élocution, dont le poème se charge.
Emmanuel Laugier
Le Matricule des anges, Juillet-Août 1995
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