Parution : 16/11/2004
ISBN : 2 940055 46 7 112 pages 14,5 x 19,5 cm 18.50 euros |
Yves Bonnefoy - Jean Starobinski
Goya, Baudelaire & la poésie
Entretien avec Jean Starobinski suivi d’études de Pascal Griener et John E. Jackson
Dans une rencontre qui a eu lieu à Vevey en automne 2003, Yves Bonnefoy et Jean Starobinski dialoguent en s’interrogeant sur la finalité de l’acte créateur. Contemplant Goya et lisant Baudelaire, ils s’attachent ensemble à situer ce moment de la création où, dépassant la tentation de l’esprit et du jugement esthétique, le peintre, le poète, par un courant de sympathie, par un geste de compassion reviennent à l’essentiel, au partage.
John E. Jackson et Pascal Griener contribuent à cet hommage en l’honneur des 80 ans de leur ami Yves Bonnefoy, en apportant leur contribution : le premier consacre une étude au lecteur et traducteur de Shakespeare ; le second évoque un livre moins connu du poète, mais tout aussi important dans la réflexion esthétique portée par celui-ci à l’Italie : Rome. 1630 (Flammarion, 1970). Soirées organisées par les Archives littéraires suisses et le Centre de recherches sur les lettres romandes au Musée Jenisch à Vevey. • Yves Bonnefoy est né à Tours en 1923. Critique, traducteur de Shakespeare et de Yeats, professeur au Collège de France, il est aussi un des poètes majeurs de notre époque dont l’œuvre se déploie sous le signe constant d’un échange entre l’écriture poétique et l’analyse des formes artistiques. Il a publié entre autres Ce qui fut sans lumière (Mercure de France, 1987), Début et fin de la neige (Mercure de France, 1991), L’arrière pays (Mercure de France, 1998), Les planches courbes (Mercure de France, 2001), La journée d’Alexandre Hollan (Le temps qu’il fait, 1995).
Sur ce site, vous trouverez aussi : Palézieux (La Dogana, 2000) et Feuillées (Le Temps qu’il fait, 2004). • Jean Starobinski a suivi des études conjointes de lettres et de médecine à l’Université de Genève. Il fut pendant quelques années médecin assistant en médecine interne, puis en psychiatrie. Après la publication, de son livre Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle (1958), des enseignements d’histoire des idées et de littérature française lui ont été confiés à l’Université de Genève. Dans le domaine de l’histoire des idées, il porta son intérêt sur l’histoire de la psychiatrie. Il a reçu le Prix Balzan en 1984. Parmi ses distinctions récentes, il faut mentionner le Prix National de l’Ecrit, le Grand Prix de la Francophonie décerné par l’Académie Française, le Prix Grinzane-Cavour, le Premio Nuova Antologia, ainsi que le Prix Karl Jaspers de l’Université et de la ville de Heidelberg. Sur ce site, vous trouverez aussi : Le Poème d’invitation (La Dogana, 2003). Yves Bonnefoy : Il y a chez Goya des évocations très poussées de la décrépitude et de la question qu’elle pose. Par exemple, ce tableau des deux vieillardes fardées, parées, qui s’intéressent encore à leur miroir alors que le Temps qui est la mort se dresse menaçant derrière elles, les yeux fixés, semble-t-il, sur ce que l’une d’elle tient, sans doute une image peinte de sa beauté de jadis. Cette vieille ne se résigne pas à ne plus lancer la flèche d’amour qu’elle arbore dans sa coiffure, ce qui fait de l’œuvre un constat de ce que de tels auto-illusionnements ont de dérisoire et l’énonciation aussi d’une vérité que leur incrimination découvre : ils sont la preuve que le néant commence dans la pensée, que c’est du fond de celle-ci, de sa démission, qu’il se répand dans le monde. Toutefois, Les Vieilles sont d’avant les peintures noires, d’avant le moment de réflexion, d’expérience spirituelle, que fut pour Goya son rapport avec le Docteur Arrieta. Tandis que chez Baudelaire Les Sept Vieillards sont, disons cela de façon métaphorique, de cette même sorte de première époque de la pensée : Les Petites Vieilles étant elles — si nous étions chez Goya — de l’époque d’après les peintures noires. Ce qui nous demande de constater que cette étape ultime de la pensée n’a pas été atteinte par le peintre, en tout cas on n’en voit dans ses dernières années que des indices qu’on peut hésiter à interpréter.
Les Petites Vieilles, c’est une transfiguration, le regard d’un poète qui accède au meilleur de la poésie. Le spectacle de la vieillesse n’est plus maintenant pour lui une occasion de scandale devant soit l’insuffisance de la chair, soit la sottise des êtres, car il a mené à bien sa critique des actions humaines, des conduites sociales, et découvert que l’existence qui passe — c’est-à-dire le temps qui va dire sa vérité — peut dégager les vieux hommes, les vieilles femmes de leurs désirs de surface et des illusions dont ils sont la cause. Et ne reste, ainsi, dans ces « petites vieilles » si solitaires, si démunies, que le désir d’amour le plus élémentaire, le plus profondément et radieusement innocent. Un désir comme en a la petite fille, dont le corps a le même volume que celui de la vieille femme, remarque Baudelaire. Qui dit ainsi l’espérance en ce qu’elle a de fondamental. Et je dirai donc que Baudelaire est en avance sur Goya, dont je viens de me demander s’il est allé au-delà de son idée paradoxale, héroïque, de l’être dans la personne, mais j’ajouterai, revenant au peintre en prenant appui sur ce que je crois lire chez le poète, que c’est parce que l’auteur des peintures noires a eu à souffrir de son orgueil. Après ce travail, que s’est-il passé, en effet ? On ne le remarque pas, et c’est étonnant. Goya a peint pendant de longs mois un cycle extraordinaire de peintures. Il ne peut pas ne pas savoir que c’est là quelque chose de jamais vu, de révolutionnaire, que c’est son œuvre majeure. Or il ferme sa maison, il traverse la frontière, il va terminer sa vie, lui qui ne sait pas le français, à Bordeaux où il est presque inconnu, où avec lui il n’a plus rien de son œuvre, ou presque : car il a laissé aussi ses tableaux de chevalet dans cette maison qui est en risque de déprédation, de pillage, si ce n’est pas d’une destruction où disparaîtrait tout ou partie des peintures noires. C’est comme si Goya déniait son passé, comme s’il faisait ce que fit Rimbaud quand celui-ci quitta le France et l’Europe, jugeant durement sa poésie. Pourquoi ce départ ? Mais remarquons qu’un peu partout à l’époque, et en France en particulier, les artistes en venaient à penser que leur qualité, leur être même, ne se distinguaient pas des façons de ressentir et de s’exprimer qui leur assuraient leur figure propre : singularités de leur écriture, signifiants caractéristiques de leur travail, ce qui dans l’art est de l’art, en somme, art spiritualisé parfois par une vision ou un idéal, mais art tout de même, art comme la différence inhérente à la personne particulière. Et demandons-nous si dans ces mêmes années Goya n’a pas pris conscience de cette poétique nouvelle — dernier avatar, en somme, du rêve chrétien d’absolu du sujet parlant — et perçu avec épouvante que même dans ses peintures les plus négatrices des illusions de la personne ordinaire demeuraient des aspects de sa personnalité à lui, de sa relation à soi comme artiste, d’artiste tout de même conscient de son art et heureux de le voir fleurir. Devant les peintures noires, oui, même devant le Saturne, devant le Chien, des amateurs allaient pouvoir dire : c’est du Goya. L’avenir en ferait du musée, autant que de ses oeuvres d’avant. Je pense que Goya n’a pu supporter cette pensée et qu’il a donc décidé qu’il valait mieux laisser tout cela derrière soi et s’en aller où on ne lui demanderait plus d’être Goya, ne lui commanderait plus de produits nouveaux de sa manière. Laissons Goya, en ce point. |

