Parution : 16/11/2004
ISBN : 2 940055 47 5 56 pages 16 x 21,5 cm 16.50 euros |
Philippe Jaccottet
Truinas
le 21 avril 2001
Dans ce texte d’une extraordinaire intensité, Philippe Jaccottet non seulement évoque la « noblesse d’âme » de son ami André du Bouchet (disparu le 21 avril 2001), poète incandescent, mais il retisse les liens qui tiennent ensemble, fragilement, le monde, les êtres humains, les bêtes, quelques mots, « ainsi que le chagrin et une espèce de joie ».
• Philippe Jaccottet est poète. Il est né à Moudon en Suisse en 1925. Après des études de lettres à Lausanne, il a vécu quelques années à Paris, comme collaborateur des éditions Mermot. Lors de son mariage en 1953, il s’est installé à Grignan dans la Drôme. Il a publié de très nombreuses traductions notamment d’Homère, Gongora, Hölderlin, Leopardi, Rilke, Musil et Ungaretti.
Quelques livres de Philippe Jaccottet : l’Effraie et autres poésies, Paysages avec figures absentes (proses), Pensées sous les nuages (poèmes), Ecrits pour papier journal. Il faut signaler aussi la série de ses carnets publiés sous le titre de la Semaison. La plupart de ses œuvres ont été publiées chez Gallimard. On peut notamment trouver trois recueils dans la collection Poésie/Gallimard. Il a également publié quelques textes chez Fata Morgana. Aux éditions de la Dogana : D’autres astres plus loin, épars (Anthologie de poésie étrangère, 2004), Le Bol du pélerin (à propos du peintre Morandi, 2001), Libretto (prose, 1990) Une constellation tout près (Anthologie de poésie française, 2002) Signalons également que les éditions Le Temps qu’il fait lui ont consacré un cahier, Philippe Jaccottet, Cahier Quatorze (2001). « Tout était avivé, ce matin-là : la sensation de la réalité du monde, de la merveilleuse réalité du monde dans un moment de rencontre des contraires ; et le sentiment de la chaleur humaine, d’une, oui, je le répète, d’une « noblesse d’âme » qui rayonnait dedans et dehors, sous le ciel de neige comme sous le toit de la maison.
Mais la merveille extrême, celle capable de susciter, paradoxalement sinon scandaleusement, une espèce de joie sourde, timide et tout de même puissante, ç’avait été à coup sûr les paroles, elles-mêmes une autre espèce de fleurs et de flocons, qui s’étaient élevées, avaient fleuri, avaient flotté quelques instants à mi-hauteur entre terre et ciel, choses immatérielles et cependant pas tout à fait, impossibles à produire s’il n’y avait eu d’abord les fleurs, les rochers, les nuages qu’il leur arrivait d’évoquer, mais émanées d’un tout autre lieu que la terre ou le ciel, nées de nous autres, émanées du cœur, ne pouvant être parlées que par nous et ne parlant qu’à nous – et c’était elles, oui, décidément, qui avaient gagné, ce matin-là, le temops de ce matin-là, sur le vide ; mais avec quelle légèreté, quelle absence de prétentio0n, sans le moindre accent de triomphe – je voudrais bien savoir et pouvoir dire comment – aussi simplement, aussi miraculeusement qu’un ruisseau ne fraie un chemin entre les herbes et loes cailloux (et il coulait, en effet, plus bas, fidèlement). » |
||||||||||||||||||||
![]()
Tombeau pour André du Bouchet
Trois ans après, Philippe Jaccottet évoque l’enterrement sous la neige du poète disparu.
Ce jour-là, le 21 avril 2001, on porte en terre le corps du poète André du Bouchet. Dans le petit cimetière pentu de Truinas, village perdu de la Drôme, les amis sont là. Il fait froid et une neige neuve recouvre les fleurs des pommiers. Trois ans plus tard, Philippe Jaccottet raconte. La voiture, le froid, les chemins boueux; la «sauvagerie» d’un enterrement, rendue plus forte encore par l’absence d’une liturgie ancienne, «une sorte de gaucherie devant la mort». C’est donc le récit d’un homme gauche et qui, pour avancer, saisit le fil tressé par les poètes aimés, main courante tendue au voyageur à l’heure du passage, dans «la merveilleuse tempête» d’une neige d’avril. «Et la neige comme des muguets de mai qui signifie/ Noblesse d’âme». Hölderlin, d’abord, s’avance sur le chemin des admirations communes à André du Bouchet et à Philippe Jaccottet dont les œuvres, pourtant si dissemblables, procèdent «des mêmes raisons». Vient Büchner, ensuite, et Lenz; de là, Celan («Nous Juifs, venus ici, comme Lenz, à travers la montagne...»), puis Goethe et, enfin, Le Voyage d’hiver de Schubert, parsemé de fleurs de givre... Opposées à la boue de la fosse et à la solitude du cercueil, les paroles, ce jour-là, s’élèvent. Jaccottet, sur la route qui joint le jardin des morts à la maison des vivants, éprouve soudain la sensation de voir la réalité du monde comme «en relief». Il se souvient: «Mais la merveille extrême [...] ç’avait été à coup sûr les paroles, elles-mêmes une autre espèce de fleurs et de flocons, [...] qui avaient flotté quelques instants à mi-hauteur entre ciel et terre, [...] et c’était elles, oui, décidément, qui avaient gagné ce matin-là, le temps de ce matin-là, sur le vide.» Et le poète de Grignan d’avouer qu’il a tenté de retenir ce qui lui échappe avec le grand âge, comme une main qui se retire, un visage qui se détourne. Mais la neige, elle, ne fera pas défaut. Laurence Liban
Lire,
Février 2005
Marion Graf
Le Temps,
20/11/2004
Isabelle Falconnier
L'Hebdo,
25/11/2004
Julien Burri
24 heures,
2 décembre 2004
|
|||||||||||||||||||||


