Parution : 15/01/1999
ISBN : 2-9512313-3-4 36 pages 11 x 19 cm 7.00 euros |
Antonin Artaud
Pour en finir avec le jugement de dieu
Texte radiophonique inédit
Livre-accordéon. Illustration de couverture : Catherine Jutard Ce texte radiophonique, une commande de l’ORTF, fut censuré la veille de sa première diffusion et il fallut attendre 20 ans pour qu’il passe sur les ondes. C’est toute la puissance subversive d’Artaud qui y parle, qui crie, qui hurle : poésie de la cruauté, éructation verbale dénonçant avec une vigueur effrayante tout ordre moral, religieux, détruisant tous les tabous.
Un texte à lire à voix haute, si possible aiguë et stridente. « "Vous êtes fou, monsieur Artaud,
et la messe ? Je renie le baptême et la messe. Il n’y a pas d’acte humain qui, sur le plan érotique interne, soit plus pernicieux que la descente du soi-disant Jésus-christ sur les autels. » On ne me croira pas et je vois d’ici les haussements d’épaule du public, mais le nommé christ n’est autre que celui qui, en face du morpion dieu a consenti à vivre sans corps, alors qu’une armée d’hommes descendue d’une croix, où dieu croyait l’avoir depuis longtemps clouée, s’est révoltée, et, bardée de fer, de sang, de feu, et d’ossements, avance, invectivant l’invisible afin d’y finir le JUGEMENT DE DIEU. |
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Artaud lucide à lier
Pour en finir avec le jugement de Dieu - (Conférence) Enregistré en 1947, ce texte écrit et lu par Artaud fut censuré.
L’auteur y clame sa haine sans concessions de la société. Avec détresse. "Vous êtes fou à lier !", "Vous délirez monsieur Artaud !"…Ces phrases souvent entendues au cours de ses divers internements, Antonin Artaud se les adresse avec une ironie grinçante dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, l’émission qu’il enregistra pour la radio en novembre 1947 et qui devait être diffusée le 2 février 1948. Le directeur de la RTF d’alors, Wladimir Porché, décida de l’interdire d’antenne. Ce n’est que vingt-cinq ans plus tard, en mars 1973, que René Farabet donna l’intégralité de cette émission dans un de ses Ateliers de création radiophonique. Aujourd’hui, il la rediffuse, augmentée d’un dossier de presse de février 1948, de lectures de lettres d’Artaud et d’une remise dans le contexte historique et radiophonique de l’époque. Les textes d’Artaud lus par Maria Casarès, Roger Blin, Paule Thévenin et l’auteur, ponctués de cris, de battements de tambour et de xylophone, enregistrés par Artaud lui-même, demeurent comme un moment de radio exceptionnel en même temps que l’affirmation d’ "une certaine idée de l’honneur humain", qu’Artaud n’a jamais cessé de clamer, sans aucune concession et sans d’autre alternative que de "mourir à la société". Depuis qu’à la Libération quelques amis l’avaient tiré de l’asile de Rodez, Antonin Artaud mettait les bouchées doubles : dans la souffrance (il avait un cancer), les drogues, les errances et surtout l’écriture. Le 13 janvier 1947, devant le Tout-Paris des lettres, il donnait sa conférence au Vieux-Colombier qu’il ne put achever. Gide sortit de là en s’exclamant : "Nous sommes tous des jean-foutre !" La description qu’il fit peut donner un aperçu de celui qu’on entend dans Pour en finir avec le jugement de Dieu : "Le visage consumé par la flamme intérieure… révélant toute la détresse humaine, une damnation sans recours, sans autre échappement que dans un lyrisme forcené, des éclats orduriers, imprécatoires." Dans son émission, Antonin Artaud, s’il reste dans le même mode, montre également un humour magnifique, une acuité de jugement indépassable. Que son texte étonne par son actualité n’est qu’anecdotique : sa diatribe antiaméricaine est magistrale à cet égard (il parle de "fabrique de soldats", de la "surexcellence des produits américains en ersatz synthétiques où la belle nature n’a rien à voir", des "produits de synthèse à satiété"). Ce n’est pas d’actualité qu’il faut parler mais de lucidité absolue. Quant aux "éclats orduriers", ils existent aussi ici, magnifiés par la bouche de Roger Blin, qui lit La recherche de la fécalité ("Là où ça sent la merde, ça sent l’être"). Antonin Artaud écrira à Wladimir Porché que cette radicalité-là pouvait s’entendre, puisque énoncée dans "une atmosphère si hors la vie". Et il ajoute : "Y en a marre de la malpropreté physique comme physiologique. " L’homme ne peut que " désirer un changement corporel de fond". Censurer cette émission ne faisait que confirmer ce qu’Artaud écrivait de Rodez à Jean Paulhan, le 19 avril 1946 : "Quelle étrangeté que les idées d’Antonin Artaud et les invectives d’Antonin Artaud contre le mal est ses malpropretés ne soient pas supportées et que la guerre, la famine et les camps de concentration le soient, puisqu’ils sont un fait." La revue de la presse de l’époque, dont René Farabet donne un aperçu, est un vrai régal. Que L’Aurore, qui parle de "l’émission de l’ex-aliéné de Rodez", ou Le Figaro se réjouissent du veto opposé par Wladimir Porché n’a rien d’étonnant. La position de Combat est plus curieuse : le journaliste admet qu’ "Artaud parvient, par éclairs, à des vérités d’ordre métaphysique", mais se demande "combien d’auditeurs en France pourraient être intéressés par les vaticinations d’Antonin Artaud". Une forme de mépris, à laquelle Artaud répond superbement : "Je crois (le grand public) infiniment moins pourri de préjugés que vous ne le pensez", l’opposant aux "capitalistes de fumier enrichis secrètement et qui vont tous les dimanches à la messe et désirent par-dessus tout le respect des rites et de la loi". Entendre Antonin Artaud dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, c’est aussi retrouver une présence physique : la voix multiple, qui joue avec les aigus, qui change de rôle, qui s’anéantit parfois dans le cri; le corps qui se déplace et sa pulsation rythmique : "Et la voix, et la gesticulation du pitre", écrivait affectueusement son ami Henri Thomas dans un poème intitulé Mort d’Artaud, qui s’achève ainsi : "Artaud plein de pavots étouffés dans sa tête / Artaud dit non, dans son cercueil, aux coups de bêche. " Ce "non" retentit à nouveau, intact, puissant et éternellement actuel l Avec Pour en finir avec le jugement de Dieu, René Farabet inaugure une série d’Ateliers de création radiophonique consacrée à des textes marquants, fictionnels et autres. Martine Lecoeur
Télérama N° 2597,
20 octobre 1999
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