Parution : 15/05/2003
ISBN : 2-915013-03-9 128 pages 12 x 20,5 cm 11.00 euros |
Jean-Daniel Dupuy
Ministère de la pitié
Roman préfacé par Jean-Claude Michéa
Illustration de couverture : Nicolas Boldych Dans une contrée inconnue aux contours inquiétants, Azar Solalune se rend tous les soirs au ministère de la Pitié, dont il est fonctionnaire. Il recueille et archive les demandes de Pitié, les déclarations de malheur, les confessions d’un peuple nocturne. Derrière les mots de la colère et de la résignation, la révolte s’annonce et gronde, capitale comme elle l’est parmi les saints et les innocents, parmi ceux qui ont longtemps voulu croire, ont souffert et disent enfin Non. Intime témoin de ce qui se prépare, Azar Solalune ne sait pas encore qu’il est déjà l’un d’entre eux.
Titulaire d’une licence d’histoire, Jean-Daniel Dupuy est né en 1973 à Casablanca.
En décembre 1995, il crée avec un ami une revue politique (textes, dessins, poésie) vendue à la criée dans les rues de Montpellier. La même année, au sein d’un groupe d’amis, il crée une association (La Voie est livre !), il met en scène et interprète un spectacle de rue qui permet d’offrir un repas de rue aux inconnus le soir du 24 décembre. La Voie est livre perpétuera cette tradition nouvelle : Noël dans la rue, soit 6 nouveaux spectacles, six repas de rue où soufflent le vent de l’hiver et celui d’une fraternité réinventée. En 1999, pendant la guerre du Kosovo, il éteint la télévision, prend un stylo et écrit Arrière-guerre. La même année il devient le papa d’un petit garçon. Profession : veilleur de nuit dans une Maison d’Enfants à Caractère Social. Lorsque les enfants se sont endormis, il lit ou il écrit. Ses trois livres cultes… qui peuvent changer demain ou l’an prochain ! Nuit blanche en Balkhyrie, Antoine Volodine Le marque-page, Sigismund Kryzanowski Les chants de Maldoror, Lautréamont Pour lui, le livre serait une maison. Une maison pleine de fenêtres, de fenêtres de toutes tailles. La maison serait située sur une hauteur, en pleine campagne. Le livre qu’on écrit serait cette maison. Disons que les murs, les escaliers, la façon dont les pièces sont disposées seraient des mots, des phrases, l’architecture du texte. Mais le plus important, ce n’est pas de construire une grande ou une belle maison. Ce qui compte vraiment c’est d’entrer dans la maison pour se pencher à une fenêtre, pour voir le monde (que l’on connaît déjà) autrement. Cet autrement, c’est celui écrit qui l’apporte et le donne à voir. « Ceux qui défilent au ministère de la Pitié n’ont pas la possibilité de venir se plaindre pendant le jour. Soit parce qu’ils balaient, soit parce qu’ils meurent, soit parce qu’ils sont en prison.
A la nuit tombée, les uns abandonnent leurs balais, les autres sortent de prison et le ministère de la Pitié ouvre ses portes. C’est l’attroupement, la bousculade pour entrer le premier, pour aller se coucher quelques heures, après l’entretien. C’est le tumulte, le chant des femmes, le cri des animaux et la prière des anciens. Sous la lumière des réverbères, leurs corps se déforment et s’emmêlent. On dirait qu’ils sont Un ; on dirait qu’ils sont seuls. J’arrive devant la lourde porte du ministère de la Pitié. Je me faufile parmi eux, les femmes baissent la tête et les hommes se taisent. Une file d’attente se forme de façon soudaine, comme le corps d’un serpent qui se déroule. On m’appelle Azar Solalune. J’appelle le numéro un. » Extrait de la Préface De Jean-Daniel Dupuy, je n’ai longtemps connu que deux choses : son anarchisme orwellien et sa pratique passionnée du football (peut-être celle dont Pasolini disait qu’elle constitue “la consolation la plus pure, la plus constante et la plus spontanée”). À la longue, j’avais également fini par apprendre qu’il exerçait l’intrigante profession de veilleur de nuit (intrigante à mes yeux, cela va de soi, et pour des raisons difficiles à préciser mais qui sont sûrement en rapport, on le verra, avec le texte qui suit). C’est donc avec un certain étonnement que j’ai découvert, un jour, son autre vérité, sous la forme de deux petits textes : Arrière-Guerre (un conte publié en 2001 et illustré par Nicolas Boldych) et Ministère de la Pitié, qui paraît aujourd’hui. Et, immédiatement, j’ai senti, au-delà de toute amitié, qu’il se jouait là quelque chose de suffisamment fort pour qu’il y ait lieu d’en parler. C’est pourquoi, lorsque les Éditions de la Mauvaise Graine m’ont proposé de présenter brièvement Ministère de la Pitié, j’ai aussitôt accepté, avec et sans hésitation. Avec, bien sûr, parce que, si le philosophe est à sa place quand il s’agit de créer des concepts et de dévoiler des logiques, il me paraît, en revanche, beaucoup plus démuni — et peut-être même, plus maladroit que quiconque — quand il est invité, comme c’est ici le cas, à communiquer avant tout des impressions personnelles. Sans hésitation, néanmoins, parce que l’impression — justement — d’avoir affaire à l’œuvre troublante d’un auteur inclassable avait été si unanimement partagée par les premiers spectateurs du Ministère de la Pitié qu’elle possède à présent toutes les apparences d’une certitude qui commence à circuler de bouche à oreille. C’est cette impression-certitude que j’ai eu envie de faire connaître à un public plus vaste, celui que le travail de Jean-Daniel Dupuy mérite de toute évidence, mais dont, dans l’état présent des choses, et particulièrement de la critique, rien ne garantit qu’il puisse le rencontrer. Si, donc, j’avais à convaincre un lecteur éventuel d’accorder sa confiance à un jeune auteur peu connu, je m’efforcerais d’abord de lui donner l’assurance qu’il y a bien, dans Ministère de la Pitié, ce que chacun espère rencontrer plus ou moins consciemment en ouvrant un vrai livre : la possibilité d’être transporté, par la seule force du langage, dans un univers absolument imprévu et qui, cependant, nous retient de façon presque naturelle, parce que, même quand il apparaît très éloigné de la Réalité (ce qui est ici le cas), nous sentons intuitivement que c’est notre vérité et celle de notre monde qui sont encore en jeu. Cet art paradoxal de dépayser le lecteur en le renvoyant à lui-même, Jean-Daniel Dupuy le possède au plus haut point. Par exemple, ce qui s’impose de façon troublante, dans l’étrange Dark City qu’il invente sous nos yeux, c’est indiscutablement l’omniprésence de la Nuit, oppressante et onirique à la fois. Les portes du ministère de la Pitié ne s’ouvrent ainsi qu’une fois le soir tombé, parce que pendant le jour, les êtres qu’on appelle ordinaires — puisqu’ils sont sans pouvoir — “balaient, meurent, ou sont en prison”. Par-delà l’effet littéraire, c’est toutefois bien autre chose qui me semble mis en place. La Nuit, on le sait, a toujours été tenue pour l’élément naturel du Pouvoir, parce que c’est le moment le plus propice, imagine-t-on, à l’exécution de ses œuvres les plus basses. Mais on peut tout aussi bien la considérer comme l’un des lieux possibles de la vérité, celui où les vertus, les vices ou les faiblesses de chacun se montrent sous leur jour véritable. Cette double propriété des ombres est, à mon sens, la véritable clé de cet univers désespérant. C’est, en tout cas, dans ce cadre obscur et sans issue, que les innombrables existences abîmées convergent, chaque soir, vers les portes du sombre édifice, afin d’y faire entendre, l’une après l’autre, leur singulière et inutile “demande de pitié aux administrés”, qui est comme la prière quotidienne de cet étonnant royaume. Là, et inévitablement, “sous la lumière des réverbères, leurs corps se déforment et s’emmêlent. On dirait qu’ils sont Un.” De toutes ces solitudes différentes naît à tout moment, en effet, comme par coagulation, une communauté pathétique et repoussante où il n’y a plus aucun sens à distinguer l’homme et l’animal. Là encore, l’idée de ce mélange n’est pas seulement poétique : elle est, à nouveau, terriblement logique. Ce n’est, en effet, qu’en transformant chaque être ordinaire en un “monstre”, par définition unique, que la Domination moderne (peu importe ici qu’on la suppose étatique, marchande ou incarnant encore d’autres figures de l’immoralité) accomplit réellement son travail d’uniformisation de la vieille humanité. Le mouvement qui la porte, par essence, à vouloir soumettre toutes les manières possibles de vivre à ses seules règles de fer est aussi celui qui la conduit à briser chaque existence singulière sous une forme à chaque fois unique, produisant autant de biographies possibles qu’il y a de mutilations concevables. Si les images de Freaks, le chef-d’œuvre de Tod Browning, s’imposent ici à moi, c’est moins, bien sûr, pour supposer une influence réelle, que pour souligner à quel point il y a aussi, dans l’écriture de Jean-Daniel Dupuy, quelque chose qui me paraît profondément cinématographique. Mais voilà justement qui risque de faire difficulté. Certains pourraient être enclins à juger qu’une telle écriture “cinématographique”, avec son minimalisme poétique déconcertant (mais qui évoque également l’idéal orwellien d’une écriture “à transparence de vitre”), est la véritable faiblesse de Ministère de la Pitié, celle qui ne permettrait pas à son auteur de déployer jusqu’à leur terme logique les possibilités insolites qu’il a déjà créées. Deux ou trois amis, tout en étant parfaitement sensibles à la musique étrange du texte, m’ont ainsi soutenu que ce parti pris d’une écriture trop claire et presque “primitive” conférait au livre une “naïveté” difficilement compatible, à leurs yeux, avec la noirceur subtile qu’il réussit à mettre en scène par ailleurs. Je peux comprendre ce sentiment, je l’éprouve même à certains moments (ce qui confirme que les différentes lectures d’un vrai livre ne se ressemblent jamais) ; il est donc possible qu’il contienne une part de vérité (d’autant que l’auteur est jeune, et son œuvre forcément perfectible). Il ne faudrait cependant pas oublier que Ministère de la Pitié opère en permanence sur un double registre, à la fois récit littéraire et œuvre théâtrale. D’autre part, et ce n’est pas sans rapport avec cette structure duelle, il est important de savoir que Jean-Daniel Dupuy a toujours explicitement assumé sa relation au conte populaire, quand bien même il ne s’agissait pour lui que d’en détourner certains procédés fondamentaux. Tout cela implique déjà un type de lecture, et des critères de jugement, qui dérangent nos habitudes. Mais surtout, il me semble que cette “naïveté” est beaucoup plus retorse et construite qu’il n’y paraît. On peut même dire que c’est précisément cette contradiction perverse (un monde à la Kafka, parcouru par Andersen et le Douanier Rousseau), qui assure au texte, à la fois sa poésie simple et inquiétante, sa sincérité déstabilisante et, en fin de compte, une puissance de manipulation, qui n’est pas facile à déceler au départ. Et si, malgré tout, on ne jugeait pas ces arguments suffisants, il reste qu’on peut encore imaginer une autre façon de voir les choses. Pourquoi ne pas lire Ministère de la Pitié comme une œuvre qui fonctionnerait (Volontairement ? Involontairement ?) d’une façon comparable à ces films dont l’effet ne peut jamais se développer qu’en deux temps : une première vision tient le spectateur en respect, parfois en haleine, sans cependant le convaincre entièrement parce qu’elle s’accompagne du sentiment que quelque chose d’important (bien qu’indéfinissable) se dérobe toujours. Puis, après coup, quand il commence à songer de nouveau à ce qu’il imaginait avoir vu, le spectateur en vient progressivement à découvrir un autre film, infiniment plus complexe et abouti, qui lui paraît à présent la vérité définitive du premier. Il faut peut-être admettre que la fascination exercée par Ministère de la Pitié trouve là une partie de son secret : c’est un texte, en somme, qu’il conviendrait de ranger dans une catégorie esthétique encore peu étudiée : celle des œuvres à retardement, dont la séduction rétrospective est d’autant plus ample et durable qu’elle a tardé, pour ainsi dire, à opérer intégralement en direct. Ces quelques lignes, du reste, ne constituent-elles pas, à leur manière, un témoignage supplémentaire de cette fascination étrange que j’essaie maladroitement de décrire ? Je devais simplement introduire ce petit livre ; l’idée s’immisce maintenant en moi que ce laborieux effort critique n’aurait finalement été qu’une façon détournée et involontaire de faire entendre ma propre demande de pitié. Comme si le monde envoûtant créé par Jean-Daniel Dupuy ne laissait à ses propres lecteurs aucune échappatoire philosophique. À l’image de tous ceux qui nous ont précédés, devant la grande étagère kilométrique et ses vingt fonctionnaires, il n’y aurait plus alors qu’à nous laisser envelopper, à notre tour, par les ombres de ce ministère impossible, où Azar Solalune, le mystérieux gardien de la nuit, va maintenant faire son entrée. Jean-Claude Michéa |
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Les veillées d'âmes de Jean-Daniel Dupuy
Le jeune auteur propose un étonnant conte poétique
"C’est une personne sans narcissisme, explique le philosophe Jean-Claude Michéa, qui taquine chaque semaine avec lui un ballon de football. Il est toujours enveloppé d’une distance. Un personnage à la Murnau, une sorte de Bartleby." "C’est un timide, confirme le libraire Yann Granjon, qui le voit régulièrement s’attarder dans les rayonnages de Sauramps. Il a une proximité avec Kafka, un côté Mittle-europa. Il est passionné par la littérature russe." Il y a quelques mois, les deux hommes ont été parmi les rares spectateurs à assister, au Baloard, à la lecture-spectacle de Ministère de la pitié, le deuxième livre de Jean-Daniel Dupuy. Une lumière, un bureau, un rideau et un texte; ils ont été frappés par la densité des mots et la personnalité d’un homme qu’ils découvraient auteur. Ministère de la pitié sort ces jours-ci aux éditions de la Mauvaise Graine. Jean-Claude Michéa en signe la préface, Yann Granjon la quatrième de couverture. Et Sauramps a demandé à Jean-Daniel Dupuy de réinvestir la cave du Baloard pendant la comédie du livre. Comme de signer sur son stand. Melville, Kafka…On imagine un auteur un peu blafard, courbé de s’être trop penché sur sa copie, drapé de la résistance passive de Bartleby qui, d’un simple "J’aimerais mieux pas", désarçonne celui qui lui fait face et l’oblige à se déterminer. Etre bourreau ou compatir. L’impression est renforcée par le texte de Dupuy. Son narrateur, Azar Solalune, travaille pour un ministère. Dans un monde qui pourrait être totalitaire. Le ministère de la pitié. Un bâtiment grisâtre où, la nuit, des fonctionnaires qu’on suppose sans épaisseur sentimentale, enregistrent et classent, sans doute sans suite, les malheurs de la population. Des êtres étranges : hommes à trois pattes ou à deux ventres, chat ou renard, nuage ou cauchemar, assassin ou mendiant, moine ou bagnard… Une galerie de monstres dont les corps se "déforment et s’emmêlent" jusqu’à donner l’impression de n’être qu’un. Corps social dont les demandes de pitié, les rêves, échouent sur une étagère bureaucratique. Et dont la révolte s’achève dans un bain de sang. Azar Solalune a des jambes interminables et un dos courbé qui le font ressembler à un échassier. Il perd son nez. Celui de Jean-Daniel Dupuy est cassé. "Là où je me reconnais, explique le trentenaire, c’est dans son humanité. Il suit la révolte sans en être un des personnages principaux. Il raconte." Un peu plus tard : "On peut lutter en restant à sa place. On n’est pas tous des Che Guevara." Azar Solalune œuvre quand le jour tombe, Jean-Daniel Dupuy est veilleur de nuit. Dans un foyer social où sont hébergés des enfants. Il y est arrivé un peu par hasard, après avoir abandonné ses études, renoncé à devenir prof et décidé d’utiliser sa plume. La nuit est pour lui un cadre idéal. Pour des mots croisés quelquefois, pour la lecture souvent, pour écrire deux lignes ou dix pages. "Je n’aurais pas pu faire ce boulot sans écrire. Je ne peux pas écrire sans faire ce boulot." Au foyer, il n’a pas à proprement parler de rôle éducatif, mais l’obscurité est propice aux angoisses. Les enfants viennent lui parler. Lui écoute. "Je suis impuissant face à leurs malheurs, commente-t-il. Je n’en fais pas beaucoup plus que le personnage pendant ses entretiens. Il y a une similitude dans l’échec." Mais les êtres fantastiques de Ministère de la pitié ne ressemblent pas à ceux sur lesquels il veille, "Je ne voulais pas". Les personnages de Jean-Daniel Dupuy dégagent une étrange poésie. Par leur description mais aussi par leurs demandes : que les gens achètent de l’eau des yeux, que les ramasseurs de poubelles ne passent pas avant midi, qu’on brûle les pensées qui éloignent de la vérité, comprendre le langage des nuages… "J’essaye de montrer qu’ils sont beaux, continue le jeune auteur, qu’ils ont une âme. C’est le rêve qui les porte". Face à eux, un gouvernement qui légitime la misère en construisant des "mendianteries" ou en organisant l’exutoire des demandes de pitié. Une institution rigide qui rencontre le surréalisme : "Il pourrait exister ce ministère, c’est très contemporain." Jean-Daniel Dupuy se défend pourtant d’avoir voulu écrire un conte social. Il l’espère subversif mais souligne que sa musique compte autant que le message. Son rythme est rapide, sans pesanteurs, 21 chapitres ponctués de petites phrases des rues : "Inventer l’azur en 49 coups de couteau est une très belle façon de masquer sa blessure." En fin de semaine, il les distillera au Baloard. Et sur la Comédie du livre. Raphaël Ortscheidt
Le Midi libre,
18 mai 2003
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