Parution : 15/06/2005
ISBN : 2-915013-12-8 102 pages 12 x 20,5 cm 12.00 euros |
Hugo Salcedo
Passage
Théâtre traduit de l’espagnol (Mexique) par Angeles Muñoz.
Préfacé par Antoine Rodriguez Dix-huit Mexicains morts en essayant de passer la frontière vers les États-Unis.
Dpa, Notimex et Upi, Sierra Blanca, Texas, 2 juillet. Un wagon de train, hermétiquement fermé, sous une température ambiante de 40 degrés, est devenu un piège mortel pour 18 Mexicains qui essayaient de s’introduire, de façon illégale, sur le territoire des États-Unis. Seul survivant : Miguel Tostado Rodriguez, un jeune de 24 ans, qui est parvenu à percer un trou pour respirer. Le compartiment avait été scellé de l’extérieur par un trafiquant d’émigrants qui, semble-t-il, n’a pas réalisé qu’il laissait, ainsi, le véhicule hermétiquement fermé. Extrait de La Jornada, vendredi 3 juillet 1987 El viaje de los cantores, Prix Tirso de Molina en 1989 en Espagne et Prix du Meilleur auteur en 1990 au Mexique, créée en 1990 par la Compagnie Nationale de Théâtre à Mexico, a été jouée dans de nombreux pays. Traduite en anglais, cette pièce a été créée à Chicago sous le titre Crossing en 1991. Sa version allemande Die Reise der Sanger a été enregistrée et diffusée par la radio allemande. En France, Passage a été enregistrée et diffusée par France Culture en 2002. Une tragédie postdramatique
« sans queue ni tête » L’œuvre dramatique du Mexicain Hugo Salcedo, né en 1964 à Ciudad Guzman, État de Jalisco, s’écrit à la périphérie de Mexico et particulièrement à Tijuana, ville frontalière avec les États-Unis, où il réside. Elle s’inscrit dans un mouvement artistique que certains critiques et éditeurs, comme Enrique Mijares, appellent « théâtre de la frontière » – frontière nord du Mexique et sud des États-Unis. Malgré une production dramatique abondante et riche, réunissant des auteurs comme Enrique Mijares, Jesús González Dávila, Antonio González Caballero, Medardo Treviño, Víctor Hugo Rascón Banda, pour ne citer que quelques auteurs emblématiques, le théâtre de la frontière – mais il en va de même pour tout théâtre périphérique – se trouve jusqu’au début des années 1990 marginalisé, peu connu et peu diffusé. Car, au Mexique, hors du District fédéral, c’est-à-dire de l’immense et tentaculaire capitale, point de salut. C’est à Mexico que se trouvent les « bons » metteurs en scène, les « bons » théâtres, la « bonne » presse, les « bons » critiques et, « logiquement », les « bons » dramaturges. Mais voici que, contre toute attente, le prestigieux prix littéraire espagnol Tirso de Molina vient couronner, en 1989 et pour la première fois dans l’histoire du théâtre mexicain, une œuvre de la périphérie : El viaje de los cantores de Hugo Salcedo. Passage, le voyage des chanteurs est basé sur un fait divers tragique : dix-huit Mexicains clandestins meurent asphyxiés dans un wagon hermétiquement fermé qui devait les conduire à Dallas. Seul survivant : Miguel Tostado Rodriguez, âgé de 24 ans, qui a réussi à creuser un petit trou dans le plancher par lequel il a pu respirer. Le voyage des jeunes Mexicains, tel que le reconstruit la pièce de Hugo Salcedo, embrasse un trajet qui commence le lundi 29 juin 1987 à la gare d’Ojo Caliente, État de Zacatecas, et se termine tragiquement la nuit du 1er au 2 juillet dans une gare du sud des États-Unis, à Sierra Blanca, Texas. La pièce présente également une séquence qui a lieu lors de l’inhumation des corps à Ojo Caliente, une semaine plus tard, et une séquence qui se déroule des mois après l’accident, à Ciudad Juárez, État de Chihuahua. Passage, dont la didascalie générique précise qu’il s’agit d’un « texte dramatique en un acte », propose dans la didascalie aperturale un programme de mise en scène pour le moins original où il n’y a pas vraiment de début, pas vraiment de fin, et où le début peut se retrouver à la fin et vice versa. En effet, rappelant les combinaisons lectorales du roman Marelle de Julio Cortázar, les dix séquences de El viaje de los cantores peuvent s’agencer des différentes manières suivantes : - soit dans un ordre non chronologique, qui est celui que présente le livre. Les séquences sont numérotées de I à X mais ne suivent pas la chronologie des événements ; - soit dans l’ordre chronologique des événements ; - soit, et c’est ce dernier choix qui est conseillé, dans un ordre aléatoire répondant à un tirage au sort qui peut s’effectuer lors de chaque représentation. Cette programmation particulière de la mise en scène exige que, dans sa construction, chaque séquence soit suffisamment autonome pour permettre une collocation indifférenciée. Ce qui implique une conception de la structure générale de l’œuvre sous forme d’unités faiblement ou nullement marquées par une relation de cause à effet et, par conséquent, une construction chronotopique admettant des retours en arrière et des anticipations par rapport à la trame dramatique principale de la première séquence de la représentation. Cette trame dramatique principale peut donc varier selon le choix du metteur en scène. Mais, lorsqu’on se penche sur les diverses mises en scène qui ont été faites de la pièce, on se rend compte que tous les metteurs en scène, jusqu’à présent, ont adopté scrupuleusement l’ordre des scènes tel qu’il apparaît dans l’édition du texte. Peut-être parce que le parcours — l’agencement — que propose le dramaturge est particulièrement bien pensé. En effet, au lieu d’être aboutée de manière chronologique, ce qui inciterait le metteur en scène à procéder à une réorganisation, chaque scène, numérotée en chiffre romain de I à X, s’insère dans une trajectoire temporelle apparemment chaotique, avec des retours en arrière et des anticipations. Mais si l’on regarde de plus près la structure d’ensemble, on se rend compte que l’agencement des scènes obéit à un travail dramaturgique précis. Le découpage de la pièce, selon le choix que propose le dramaturge, semble suivre une structure qui présente des traits communs avec la tragédie grecque si l’on considère que la première séquence joue le rôle du prologue, la deuxième de la parodos, et la dernière celui de l’exodos choral. On peut partir du principe que Passage est une mise en forme dramatique d’un fait divers contemporain, pour laquelle le dramaturge, consciemment ou inconsciemment, propose un agencement archétypal proche de la configuration de la tragédie grecque, avec un prologue, dans notre cas anticipatoire, et l’exodos funéraire. Mais la troisième possibilité combinatoire, conseillée dans la didascalie aperturale – l’aboutement aléatoire – fait voler en éclats la structure figée de la composition tragique. Il y a donc dix débuts possibles et, pour chaque début, neuf « deuxièmes scènes » possibles, et ainsi de suite jusqu’à la fin. Il existe ainsi 3 628 800 combinaisons possibles. Nous sommes donc en présence d’une tragédie mouvante, qui se construit et se déconstruit au gré du hasard, comme le fait divers lui-même : il se lit, se raconte, se transmet et se complète de manière fragmentaire au fur et à mesure que passe le temps. Passage serait donc l’écriture d’une tragédie postmoderne, voire « postdramatique » pour reprendre un concept de Hans-Thies Lehmann, « sans queue ni tête », c’est-à-dire monstrueuse, fuyante, erratique, à l’image de la vie « sans queue ni tête » de ces jeunes Mexicains qui cherchent à tout prix à passer de l’autre côté pour faire fortune. Que Passage ait remporté le prix Tirso de Molina n’est pas surprenant car cette pièce propose, à travers un cas concret d’accident de passage illégal et dangereux de clandestins en quête d’une vie meilleure, une écriture dramatique originale et maîtrisée. La pièce alterne, grâce à la brièveté des dix séquences qui la composent, scènes dramatiques, humoristiques et tragiques. Il n’est pas à douter qu’elle aura en France une résonance particulière tant l’histoire des jeunes clandestins mexicains rappelle les faits divers tragiques dont bon nombre de migrants d’Afrique, d’Europe de l’Est ou d’Asie font l’objet chaque année. Antoine Rodriguez, Maître de conférences à l’université Charles-de-Gaulle – Lille III |

