Parution : 15/03/2003
ISBN : 2-915013-02-0 144 pages 12 x 20,5 cm 11.00 euros |
Salvat Etchart
Un couple
Recueil de sept nouvelles avec une préface de Serge Rezvani et une postface de Luce Mondor
Illustration de couverture : Serge Rezvani Ce recueil de sept nouvelles paraît en 1962, sous le titre provocateur de Une bonne à six, aux éditions Juillard. Il obtient le Prix international du premier roman. L’ouvrage défraye rapidement la chronique ; surgi de nulle part dans les eaux troubles d’une colonisation problématique, cet hymne à la colonie dérange.
Dans cette première œuvre, on trouve en germe toutes les qualités de cet écrivain atypique : un réalisme efficace évitant l’écueil de l’exotisme, une satire sociale déjà présente, un certain désenchantement devant la fuite du temps et des bonnes fortunes. Cette fatalité se conjure en happant la vie avec boulimie, comme en témoignent les thèmes récurrents de ces récits : appétit sensuel pour les femmes, évocations aujourd’hui troublantes car elles semblent ramener les femmes à leur animalité, communion entre l’homme et l’animal, ruissellement des sensations, rendues palpables au lecteur dans cette extraordinaire phrase « belle, diaprée, souterraine » : la marque d’un écrivain indiscutable, d’un style. Bibliogrpahie :
Une bonne à six, éd. Juillard, 1962 ; réédition sous le titre Un couple, éditions de la Mauvaise Graine, 2003 Les nègres servent d’exemple, éd. Juillard, 1964 Le monde tel qu’il est, éd. Mercure de France, 1967; réédition aux éditions Actes sud, Babel, 2004 L’homme empêché, éd. Mercure de France, 1977 L’amour d’un fou, éd. Presses de la renaissance, 1984 Le temps des autres, éd. Presses de la renaissance, 1987 (publication posthume) « Puis tout riant des efforts du cheval que le mors embarrassait, l’homme avait choisi les mangues les plus belles, joyeux de voir la bête presser, mordre, déchirer, racler la pulpe safranée. Et dans son impatience à se rassasier, le cheval foulait cette vendange et la faisait, sans souillure, retourner à la terre, grisé, glissant, affairé, sentant que son désir ne pouvait venir à bout de cette masse, de cette horde fruitière, et comme si le piétinement brutal de ses sabots avait été un moyen, son appétit fini, d’étreindre et de posséder encore.
Le chien lui-même, affalé et pendant, léchait les mains de son maître et lapait le sucre juteux. Et vidés de leur soif, abasourdis de satiété, le cheval, l’homme et le chien étaient restés longtemps immobiles, subjugués par cette plage de fruits, où ils avaient laissé les déchirures et les flaques de leur assouvissement. C’est le cheval, poussant du nez quelques herbes sèches, qui avait donné le signal du départ. » *** Préface de Rezvani C’est en lecteur admiratif du grand roman Le monde tel qu’il est de Salvat Etchart que j’ai lu tardivement ces textes réunis sous le titre d’Une bonne à six. Et, bien que ce petit livre ait été écrit avant ses œuvres d’une plus grande envergure, c’est avec en moi la charge des romans venus plus tard que j’ai compris le plaisir bouffon pris par son auteur à l’écriture de ce témoignage à la fois réaliste et divaguant sur ce qu’on nomme “la négritude” et ses charmes désespérés. Aborder ces textes à la fois méchants et d’une profonde bonté… ou disons plutôt d’une grande bonté méchante, c’est pénétrer dans un monde inconnu pour nous qui ne connaissons des “îles” que certains lieux communs… qui n’ont rien de commun justement avec cette vision toute petite d’un peuple plein d’une chaleur et d’un charme vénéneux. Ayant échangé pendant une quinzaine d’années une correspondance suivie avec Salvat Etchart, j’ai compris quel amour “méchant” il ressentait envers ce peuple des îles qu’il adorait, ainsi que son parler dont il a tenté presque avec trop de succès de rendre la phonétique si musicale. Comme Etchart s’est abstenu de paraître, que ce soit en personne ou en photo, beaucoup de ses lecteurs ont cru qu’il était lui-même Noir ou métis. Car on peut dire que son mimétisme littéraire lui a fait pénétrer cette oralité comique et tragique à travers ceux qu’en ancien homme de théâtre il manipule chirurgicalement. Étrange démarche — si française — qui, comme chez Balzac, Flaubert, Proust ou Molière, se complait dans la restitution du temps réel de la bêtise de ceux qu’on nomme “les petites gens”. Ici, les “nègres” sont les Hommais, les Verdurin ou la concierge d’un Père Goriot. Il en va de même des descriptions de lieux, d’objets ou de paysages dont l’aspect sur-comique rejoint cette oralité bouffonne de ceux qu’Etchart s’amuse à mettre en scène. Il semble que sur ces îles perdues tout participe de cette “négritude” et que même les choses sont de cette grande famille comique-nègre où le scooter, la bouteille de Coca-cola ou une montre américaine font partie de cette vision rendue bizarre et humainement décalée, justement par cette insularité. Et puis, il faut admettre l’incroyable mysoginie et le machisme délirant de Salvat Etchart comme venant de la nécessité obsessionnelle de mettre en mouvement ce plus d’énergie qui pousse certains écrivains, disons expressionnistes, à forcer sur l’outrage pour réaliser la forme artistique désirée par eux. Oui, c’est vrai, Etchart charrie quand il utilise la Négresse, le Noir, le Béqué ou l’Autre quel qu’il soit. La moquerie — je le répète si française — doit être acceptée — je le répète aussi — comme source d’énergie dont l’écriture ne peut se passer quand elle veut innover, être frondeuse ou même parfois gravement provocatrice… Et puis aussi, ne l’oublions jamais, Etchart est par essence un “guerrier”, un “guerrier cavalier”. Il en a tous ces repoussants défauts que les femmes plus que les hommes ressentent, osons le dire, avec l’émotivité de leur bas-ventre. Etchart est un violeur, un tueur, un dur de dur, comme on dit… mais tendre, très tendre ! Alors, en lisant soit ces textes d’Une bonne à six, et surtout les livres qui ont suivi, dont l’universalité atteint les sommets de la littérature française de notre siècle, oui, il serait souhaitable de faire appel à sa réserve d’humour personnel pour entrer dans ce partage avec l’homme solitaire et désespéré qui, de livre en livre, parcourant toutes les nuances du rire, a fini par se tirer une balle dans le cœur en guise d’ultime chapitre de sa grande œuvre secrète. REZVANI *** Postface de Luce Mondor C’est en mai 1962, assorti du label “Prix International du Premier Roman”, que paraît à Paris, sous un titre un brin provocateur imposé par René Julliard, son premier éditeur, Une Bonne à six. Il s’agit en fait non d’un véritable roman, mais d’une série de sept nouvelles ; la seconde, éponyme, raconte l’histoire de six bons copains — en fait ils sont sept ! — l’effectif complet d’un orchestre officiant au dancing de Madiana, Martinique, qui acceptent de ramener chez elle au petit matin l’une des jeunes bonnes de l’établissement, sous certaines conditions... La fable n’est pas très relevée, mais cette joyeuse partie de jambes en l’air fait long feu : l’intérêt du récit est ailleurs. Très vite, cet ouvrage défraye la chronique. En effet, surgi de nulle part dans les eaux troubles d’une décolonisation problématique, cet hymne à la colonie surprend et dérange. Pas moins de trente articles de presse s’indignent, s’opposent, ou cherchent à l’inconnu de grands ascendants : Petrone ou Rabelais, Hemingway, Delteil et Aretin... La fièvre monte encore lorsqu’on découvre que le dénommé Etchar, Etchard ? Etchart, ce barbare-pourquoi-pas-noir ? a, “pareil à Gauguin jadis, renoncé à l’Europe pour vivre comme les primitifs qui l’entourent” (article non signé paru dans L’Aurore le 9 juin 1962). Un authentique aventurier en quelque sorte, ce qui authentifie son témoignage. Et pourtant, Une Bonne à six est une œuvre d’exil. Ex-saltimbanque, ex-résistant, acteur dans la troupe Renaud-Barrault rattrapé par la tuberculose et le désespoir, Salvat Etchart a fui l’occident porteur de toutes les valeurs qu’il exècre. En 1955, il devient l’un des pionniers de la R.T.F. en Martinique. Tombé amoureux du pays et des gens, il tente, avec l’aide d’un groupe d’artistes et d’intellectuels antillais, de promouvoir la culture créole, se mettant ainsi au ban de la micro-société coloniale. Les troubles sociaux se multiplient et Etchart s’engage de plus en plus intensément en faveur du peuple martiniquais. Dès la promulgation de l’ordonnance de 1960 interdisant aux fonctionnaires toute prise de position politique, c’est la sanction : accusé d’avoir abusivement donné la parole sur les ondes à Alain Plénel, inspecteur d’académie progressiste, il est expulsé et muté d’office en Métropole. Habité par l’éblouissement perdu, c’est là qu’il devient écrivain. À travers ces sept nouvelles, largement autobiographiques, on perçoit toute la légèreté, la joie de vivre, la jouissance de l’instant présent, même si, de toute évidence, l’auteur n’est jamais dupe des situations ni des personnages qu’il met en scène. Le parcours commence au rythme chaotique du scooter de Kova ; le lecteur se trouve d’emblée immergé dans un univers rural, une population bigarrée dont le dénominateur commun est une éclatante bonne santé sexuelle : c’est le pays de tous les possibles. Hymne à la femme noire, blason extasié de son corps, Une Bonne à six n’échappe à la muflerie absolue que par la grâce de l’humour et de la dérision, qui culmine dans la fantaisie débridée de la dernière nouvelle, “Le Coiffeur”... Pourtant, avec “Pointe Baham” et “Un Couple”, on abandonne radicalement la veine réaliste : combat mythique ou histoire d’amour entre l’homme et la bête, ces deux textes, poétique cascade de réminiscences, évoquent la solitude absolue de l’homme, dans un décor dépouillé d’aube de l’humanité. Versant ensoleillé d’une certaine réalité, ce recueil nous donne à voir une image bientôt révolue de la Martinique ; en effet, au cours des années soixante, celles que Régis Antoine appelle “les années rebelles”, les conflits sociaux vont s’exacerber et Etchart, de retour aux Antilles où il subsiste tant bien que mal en tant que palefrenier, y fera l’expérience de l’exclusion et de la difficulté d’être. La première publication de Salvat Etchart, qui sera suivie de cinq autres romans dont Le Monde tel qu’il est, Prix Renaudot en 1967, est donc à la fois la rencontre émerveillée avec une Martinique aujourd’hui disparue et la cellule-mère de l’œuvre de cet écrivain méconnu. On y trouve en germe toutes les qualités spécifiques de l’auteur : un réalisme efficace évitant l’écueil de l’exotisme, une satire sociale, encore ténue, mais présente, un certain désenchantement devant la fuite du temps et des bonnes fortunes, désenchantement que l’on conjure en happant la vie avec boulimie ; des thèmes récurrents comme l’éloge de la femme, la communion entre l’homme et l’animal, le ruissellement des sensations et déjà, cette phrase “belle, diaprée, souterraine”, comme la qualifiera plus tard Tony Cartano. Il est juste que ce texte magnifique sorte enfin de la confidentialité. Luce MONDOR, auteur de Salvat Etchart, un passant considérable, L’Harmattan, Paris, 2002. |
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Relire Etchart
On ne sait presque rien de Salvat Etchart, prix Renaudot 1967 pour Le Monde tel qu’il est. Les dictionnaires l’ignorent, les histoires littéraires l’ont oublié. De son vivant, il ne se laissait même pas photographier. Car Etchart est mort. Exilé au Canada, il s’est tiré une balle dans le cœur. Il était né en 1932, avait fui la métropole, qu’il exécrait, était arrivé en Martinique en 1955, où sa passion de la culture créole l’avait vite rendu odieux aux yeux des békés, avait travaillé pour la RTF avant de s’occuper de chevaux de course dans une plantation du sud de l’île. Il écrivit six livres dont un éditeur lyonnais a l’excellente idée de rééditer le premier, qui date de 1962. C’est un recueil de nouvelles âpres et sanguines situées dans une Martinique où "la terre est agricole et le ciel évangélique". Etchart, dont la prose semble frottée de l’intérieur avec du piment zoizeau, n’a pas de mots assez durs pour la société néocoloniale. Pas non plus de phrases assez grotesques pour imiter le parler populaire, retourner une tortue sur la plage ou exprimer son goût machiste de la femme noire, sa peau lisse, ses fesses dont il écrit : "C’était plus qu’une masse musculaire, c’était un thème." Il y a de la muflerie éthylique, du cynisme, de l’irrécupérable, de l’humour désespéré chez Etchart, ce tendre contrarié, ce frère blanc dont Chamoiseau et Confiant ont écrit qu’il avait besoin de "précipiter son angoisse dans le malheur antillais". Le seul moment d’harmonie, on le trouve dans le récit magnifique qui donne son titre au recueil, "Un couple". Celui qu’il formait avec un cheval ailé sur le dos duquel il arpenta "ce jardin où tout était bon", et qui agonise, si humain, au fond d’un box.
Jérome Garcin
Le Nouvel Observateur,
24 au 30 juillet 2003
Il imite le parler créole, exhibe les mœurs sexuelles des insulaires en scènes truculentes et corsées comme le rhume. L’écriture est cadencée, balancée, galopante. Les verbes et les adjectifs tombent en cascade pour dessiner les contours de ses personnages et paysages : "La route monte", écrit-il dans la première nouvelle, "biaise, descend, revient sur ses pas, flâne de case en case, d’arbre en arbre, de pente en éboulis, d’éboulis en grimpette, bordée de savanes, de champs de canne et de bananeraies". Le rythme est maintenu par des dialogues piqués d’exclamations, de gros mots. Les femmes en prennent pour leur grade. Elles sentent "la goyave moisie", ressemblent à des "troupeaux à cul". L’une a les fesses "tellement projetées en arrière qu’on aurait pu y mettre à l’ombre d’un pique-nique". Mais comme l’explique Serge Rezvani, Etchart est "un dur de dur (…) mais tendre, très tendre ! " Rompant avec le premier éditeur de l’ouvrage, René Julliard, qui, en 1962, lui avait choisi comme titre celui de la nouvelle "Une bonne à six", le collectif lyonnais La Mauvaise Graine a opté pour Un couple. Cette description de la relation physique et spirituelle entre un cavalier et son cheval est plus emblématique de la misanthropie d’Etchart. Après la rédaction de ces nouvelles, il se retira en effet comme palefrenier en Martinique, puis dans le Nord canadien, avant de se suicider en 1975. Emmanuelle Bal
Le Matricule des Anges n°45,
juillet-Septembre 2003
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