Parution : 15/06/2004
ISBN : 2-915378-07-X 150 pages 21 x 14,8 cm 15.00 euros |
Georges Chambers - Raymond Federman
Le Crépuscule des clochards
Raymond Federman fut un ami de Samuel Beckett, et il n’est pas surprenant qu’avec la complicité de George Chambers il mette ici en scène deux clochards, comme il y a eu Vladimir et Estragon. Le texte est expérimental et drôle, d’une écriture « crépusculaire » avec toute la dérision qui sied à un anti-opéra : les personnages sont minables, les décors miteux, la mise en scène calamiteuse. Les aventures, absurdes comme il se doit, se déroulent sur fond de violence : celles des mots et des langues, celle des situations de conflit, de déracinement, de désir, celle de la mort enfin, qui rode à chaque coin de page.
« Le Crépuscule confronte deux clochards mixés de Beckett et Diderot, qui ont cependant femme, enfants, dette, carrière, et tout le tralala mais qui s’ennuient à mourir » Libération, le 30 juillet 2004 Né en 1928 à Paris, Raymond Federman vit aujourd’hui à san Diego (Californie). Écrivain bilingue—romancier, poète, critique, traducteur, surfictioniste, critifictioniste, ancien parachutiste, golfeur fanatique, joueur de roulette, champion de natation, Federman est l’auteur de plus de deux douzaines de livres. Ses romans ont été traduits en 14 langues. « Le 16 juillet 1942, 4.115 enfants juifs sont séquestrés au Vélodrome d’hiver à Paris avant d’être dirigés vers les camps de la mort. Raymond échappe à cette rafle. A l’arrivée de la police, sa mère le cache dans un débarras. Prise en même temps que le reste de la famille, elle disparaîtra à jamais. Dans un monologue halluciné, Raymond rapporte le dernier mot murmuré par sa mère : le mot “chut” : une impérative interdiction de parler qui, paradoxalement, a fondé tout un art de raconter. » Arte, Métropolis, 2005 « Il était une fois
Il était une fois, une de ces foutues fois où tout va de travers, deux clochards qui se rencontrèrent (à mi-chemin entre ici et nulle part), et qui découvrirent par hasard qu’ils avaient la même date de naissance et la même pointure de godasse. Ils décidèrent donc d’être amis. Ce fut une de ces étranges rencontres qui paraissait arrêtée d’avance. Elle devint encore plus étrange quand ils se rendirent compte qu’ils partageaient la même ombre, même si l’un était énorme avec un ventre de bouddha et l’autre petit avec un visage d’aigle. Les années passèrent et le temps fut venu pour eux de changer de temps, car ainsi en avait décrété le destin. Tous deux, atteints d’un mal fatal, n’avaient au plus que six mois à vivre, ce que nos deux clochards acceptèrent sans peine mais ce qui les tourmentait, c’est qu’ils n’avaient entre eux deux qu’une seule paire de chaussettes. C’est ainsi qu’au nom de l’amitié, ils passèrent les six derniers mois de leur vie avec chacun une seule chaussette au pied. Humble requête En fin de compte, tout bien considéré, qu’est-ce qu tu aimerais qu’une femme te fasse ? demanda-t-il à son ami. Et l’ami répondit : dans l’état actuel des choses, avec ma vieille carcasse qui grince et mes muscles qui geignent, je rêve d’une femme qui s’agenouillerait devant moi pour me nouer mes lacets. Chez le coiffeur Une fois par mois, les gars vont se faire raser et couper les cheveux, et ils changent chaque fois de coiffeur (les hommes aiment la variété, c’est bien connu). Une fois par mois, ils lancent un défi au destin en demandant au coiffeur de rafraîchir ce qui leur reste sur la tête et de leur raser les joues, terrain pileux un peu moins hasardeux. Cette expédition leur plaît pour plusieurs raisons. D’abord, cela leur donne quelque chose à faire. Il leur faut une raison pour sortir, pour se démêler des pattes de leur femme. Deuxièmement, il faut qu’ils entretiennent leurs connaissances topographiques (acquisition importante de la vie militaire), et aussi qu’ils lisent le dernier numéro de L’Équipe. Troisièmement, ils aiment faire sensation en se présentant sans rendez-vous. Quand le coiffeur dit : au suivant ! les gars s’élancent en invoquant toutes sortes de raisons pour avoir la priorité : l’âge passe avant la beauté, les bœufs devant la charrue, la cuillère avant la soupe, etc. Quatrièmement, il y a la possibilité d’être confiés aux mains d’une jeune et jolie petite employée qui ne porte rien sous sa blouse et dont les seins en liberté les frôlent par inadvertance lorsqu’elle se penche pour égaliser leurs favoris. Il y a, cinquièmement, les potins du coiffeur, sixièmement, les blagues : vous connaissez celle du etc..., septièmement, les bruits du métier : cliquetis des ciseaux, ronronnement du séchoir, raclement du rasoir à manche, grognement de la machine à chauffer la mousse, vrombissement du ventilateur, babillage sexy des coiffeuses au travail, jacassements de toutes sortes, huitièmement, les cheveux qui tombent par terre, s’accrochent au peignoir, voltigent partout, le coiffeur qui brosse les épaules des deux gars, neuvièmement, le miroir derrière la nuque pour juger de l’effet, dixièmement, la serviette chaude sur le visage, onzièmement, l’odeur et le son du vaporisateur d’eau de cologne (surtout quand il est actionné par des mains féminines), douzièmement, le peigne qui passe dans les cheveux, treizièmement, on allait l’oublier, l’eau trop chaude puis trop froide du shampoing, quatorzièmement, les ultimes retouches aux ciseaux, quinzièmement, le frou-frou du peignoir qu’on enlève, seizièmement, le pourboire qui dépend de la qualité du travail évalué à un sou près. Est-ce qu’on a omis quelque chose ? Ah oui, le plaisir exquis d’oublier tout souci et de s’abandonner à la dextérité du coiffeur ou de la coiffeuse, de se laisser aller et de souhaiter que cela continue, juste une minute de plus, précisément au moment où cela se termine, on en veut encore, ne serait-ce qu’un petit peu, juste un poil, dix-septièmement, l’autobus qui emmène chez le patissier, dix-huitièmement, le trajet à bord du bus brimbalant, les deux gars qui se cognent l’un contre l’autre et tombent sur les passagers, et oui, dix-neuvièmement, comment oublier le cireur de chaussures s’activant en même temps que le coiffeur, sans parler de la possibilité d’une manucure ? |
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maisons d’édition comme Le Mot et le Reste, Al Dante ou Les Impressions Nouvelles pour faire découvrir son oeuvre aura porté ses fruits. Et tout le monde saura enfin que l’un des plus excitants écrivains français des trente dernières années vit aux États-Unis et écrit, parfois, en anglais. En attendant ce jour béni, rappelons donc sa passion de l’oeuvre beckettienne, car elle est au coeur de ce Crépuscule des clochards, dernier opus traduit de Federman, écrit en 2001 avec George Chambers, un écrivain américain pas encore connu en France. [...] Le Crépuscule des clochards est surtout un texte expérimental qui se fraie son chemin à travers une écriture “crépusculaire”, fondé sur la dérison, la pauvreté des voix et des aventures de cette ”microfiction”, cette fiction sur rien, où les êtres, interchangeables, n’ont pas de consistance, où les brèves de comptoir tiennent lieu de bréviaire philosophique à base d’axiomes contradictoires. Il est impossible d’y deviner quelles parts reviennent à George Chambers ou à Raymond Federman tant les deux complices – qui s’engueulent et s’apostrophent régulièrement au sein du texte même – ont l’air d’avoir trouvé un accord parfait entre eux pour jouer avec les limites de ce que Federmen appelle la “laughterature”. Une littérature qui sanctionne et célèbre dans un même éclat de rire l’absurdité du monde. Raphaëlle Leyris
Les Inrockuptibles n°480,
9/15 février 2005
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